‹ Lettres (volume 2)Chapitre 76 sur 264 · Acte V" , sccac · texte numérisé non relu

Acte V" , sccac

Tout de bon, ma belle, je crois que vous les aimez; vous me le dites : pourquoi voudriez- vous me tromper en vous trompant vousmême? Mais si par hasard cela n'était pas , vous seriez à plaindre de l'accablement où je vous mettrais par l'abondance de mes lettres : les vôtres font ma félicité. Je ne vous ai point répondu sur votre belle âme : c'est L'anglade qui dit, labelleâme, pour badiner; mais, de bonne foi , vous Tavez fort belle ; ce n'est peut-être pas de ces âmes du premier ordre, comme chose * , ce Romainqui , pour tenir sa parole , retourna chez les Carthaginois , où il fut pis que martyrisé ; mais , au-dessous , vous pouvez vous vanter d'être du premier rang : je vous trouve si parfaite et dans une si grande réputation , que je ne sais que vous dire, sinon vous admirer, et vous prier de soutenirtoujours votre raison par votre courage, et votre courage par votre raison.

La pièce de Racine m'a paru belle, nous y avons été ; ma bellefille ' m'a paru la plus miraculeusement bonne comédienne que j'aie jamais vue : elle surpasse la Desœillets de cent mille piques; et moi , qu'on croit assez bonne pour le théâtre ^ , je ne suis pas digne d'allumer les chandelles quand elle paraît. Elle est laide de près , et je ne m'étonne pas que mon fils ait été suffoqué par sa présence ; mais quand elle dit des vers, elle est adorable. Bajazet est beau ; j'y trouve quelque embarras sur la fin ; mais il y a bien de la passion, etde la passion moins folle que celle de Bérénice. Je trouve pourtant, à mon petit sens , qu'elle ne surpasse pas Jndromaque, et pour les belles comédies de Corneille , elles sont autant au-dessus ,

que votre idée était au-dessus de Appliquez, et ressouvenez-vous

de cette foUe, et croyez que jamais rien n'approchera, je ne dis pas surpassera , je dis que rien n'approchera des divins endroits de Corneille. Il nous lut l'autre jour, chez M. delà Rochefoucauld , une comédie qui fait souvenir de sa défunte veine 4. Je voudrais cependant que vous fussiez venue avec moi après-dîner, vous ne vous

' M. de Sauvebeuf , rendant compte a M. le Prince d'une négociation pour laquelle il était allé eu Espagne, lui disait : Chose, chose, le roi d'Espagne, m'a dit, etc.

2 Madame de Sévigné désigne par ces mots la Champmélé, que son iils avait aimée.

J On voit par là que madame de Sévigné jouait très- bien la comédie en société. Elle parle a M. de Pomponne du théâtre de Fresnes, dans la lettre du l"aoùtlC(J7. '

* Cette pièce ne pouvait être Pukhcric, représentée en IG72.

seriez point ennuyée, vous auriez peut-être pleuré une petite larme, puisque j'en ai pleuré plus de vingt; vous auriez admiré votre bellesœur; vous auriez vu \ts anges (les demoiselles de Granceij) devant vous, et la Bordeaux' , qui était habillée en petite mignonne. M. le Duc était derrière, Pomenars au-dessus, avec les laquais, son nez dans son manteau , parce que le comte de Créance le veut faire pendre , quelque résistance qu'il y fasse ; tout le bel air était sur le théâtre : le marquis de Villeroi avait un habit de bal; le comte de Guiche ceinturé comme son esprit; tout le reste en bandits. J'ai vu deux fois ce comte chez M. de la Rochefoucauld ; il me parut avoir bien de l'esprit , et il était moins surnaturel qu'à l'ordinaire. Voilà notre abbé, chez qui je suis , quh tous mande qu'il a reçu le plan de Grignan , dont il est très-content : il s'y promène déjà par avance ; il voudrait bien en avoir le profil : pour moi , j'attends à le bien posséder que je sois dedans. J'ai mille compliments à vous faire de tous ceux qui ont entendu les agréables paroles du roi pour M. de Grignan. Madame de Verneuil me Tient la première, elle a pensé mourir. Adieu , mon enfant. Que vous dirai-je de mon .imitié, et de tout l'intérêt que je prends à vous à vingt lieues à la ronde, depuis les plus grandes jusques aux plus petites choses.^ J'embrasse Y admirable Grignan, le prudent Q.Od.(\\u\.em, et le présomptueux Adhémar : n'est-ce pas là comme je les nommais l'autre jour ?

^4. — DE M"'^ DE SÉVIGNÉ A M™^ dE GEIGNAN.

A Paris, mercredi 20 janvier 1672.

Voi'iles maximes de M. de la Rochefoucauld revues, corrigées et augmentées ; c'est de sa part que je vous les envoie : il y en a de divines; et, à ma honte, il y en a que je n'entends point; Dieu sait comme vous les entendrez. Il y a un démêlé entre l'archevêque de Paris 2 et l'archevêque de Reims : c'est pour une cérémonie. Paris veut que Reims demande permission d'officier; Reims jure qu'il n'en fera rien : on dit que ces deux hommes ne s'accorderont janrwis bien , qu'ils ne soient à trente lieues l'un de l'autre : ils seront donc toujours mal. Cette cérémonie est une canonisation d'un Borgia , jésuite ; toute la musique de l'Opéra y fait rage : il y a des lu-

' Dont la lille fut mariée au comte de Fonlaine-Martel , premier écu ver de la demoiselle d'Orléans.

.' Harlay de Champvallon.

mières jusque daus la rue Saint- Antoine; on s'y tue. Le vieux Mé rinville ' est mort sans y être allé.

IVe vous trompez-vous point, ma chère fille, dans Topinion que vous avez de mes lettres.? L'autre jour un pendard d'homme, voyanl ma lettre infinie, me demanda si je pensais qu'on pût lire cela : J'en tremblai , sans dessein toutefois de me corriger ; et , me tenant à ce que vous m'en dites , je ne vous épargnerai aucune bagatelle , (grande ou petite , qui vous puisse divertir; pour moi , c'est ma vie i et mou unique plaisir que le commerce que j'ai avec vous; toutes (choses sont ensuite bien loin après. Je suis en peine de votre petit frère : il a bien froid, il campe, il marche vers Cologne pour un temps infini : j'espérais de le voir cet hiver, et le voilà. Enfin il se trouve que mademoiselle d'Adhémar est la consolation de ma vieillesse : je voudrais aussi que vous vissiez comme elle m'aime, comme elle m'appelle , comme elle m'embrasse ; elle n'est point belle , mais elle est aimable; elle a un son de voix charmant; elle est blanche, elle est nette; enfin je l'aime. Vous me paraissez folle de votre fils ; j'en suis fort aise ; on ne saurait avoir trop de fantaisies , musquées ou point musquées , il n'importe.

Il y a demain un bal chez Madame ; j'ai vu chez Mademoiselle l'agitation des pierreries : cela m'a fait souvenir de nos tribulations passées, et plût à Dieu y être encore! Pouvais-je être malheureuse avec vous? Toute ma vie est pleine de repentir : M. Nicole , ayez pitié de moi, et me faites bien envisager les ordres de la Provirdence. Adieu , ma chère fille ; je n'oserais dire que je vous adore , mais je ne puis concevoir qu'il y ait un degré d'amitié au delà de la mienne; vous m'adoucissez et m'augmentez mes ennuis, parles

, aimables et douces assurances de la vôtre.

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