DE M"^^ DE SÉVIGNÉ A M"^« DE GRIGNAN
A Paris, mercredi :i février 1672.
J'eus hier une heure de conversation avec M. de Pomponne » : il faudrait plus de papier qu'il n'y en a dans mon cabinet pour vous dire la joie que nous eûmes de nous revoir, et comme nous passions à la hâte sur mille chapitres , que nous n'avions pas le temps de traiter à fond. Enfin je ne l'ai point trouvé changé; il est toujours parfait; il croit que je vaux plus que je ne vaux effectivement : son père lui a fait comprendre qu'il ne pouvait l'obliger plus sensiblement qu'en m'obligeant en toutes choses : mille autres raisons , à ce qu'il dit , lui donnent ce même désir, et surtout il se trouve que j'ai le gouvernement de Provence sur les bras ; c'est un prétexte admirable pour avoir bien des affaires ensemble : voilà le seul chapitre qui ne fut point étranglé. Je lui parlai à loisir de Tévêque ; il sait écouter aussi bien que répondre , et crut aisément le plan que je lui fis des manières du prélat; il ne me parut pas qu'il approuvât qu'un homme de sa profession voulût faire le gouverneur : 11 me semble que je n'oubliai rien de ce qu'il fallait dire : il me donne toujours de l'esprit ; le sien est tellement aisé, qu'on prend, sans y penser, une confiance qui fait qu'on parle heureusement de tout ce qu'on pense : je connais mille gens qui fout le contraire. Enfin, ma fille, sans vouloir m' attirer de nouvelles douceurs , dont vous êtes prodigue pour moi , je sortis avec une joie incroyable, dans la pensée que cette liaison avec lui vous serait très-utile ; nous sommes demeurés d'accord de nous écrire ; il aime mon style naturel et dérangé, quoique le sien soit comme celui de l'éloquence même. Je vous mandai l'autre jour de tristes nouvelles du pauvre chevalier , on venait de me les donner de même ; j'appris le soir qu'il n'était pas si mal , et enfin il est encore en vie , quoiqu'il ait été au delà de l'extrêmeonctiou , et qu'il soit encore très-mal : sa petite vérole sort et
' Ministre des affaires étrangères.
sèche en même temps; il me semble que c'est comme celle de madame de Saint-Simon. Ripert vous en écrira plus sûrement que moi ; j'en sais pourtant tous les jours des nouvelles , et j'en suis dans une très-véritable inquiétude ; je l'aime encore plus que je ne pensais. Cette nuit, madame la princesse de Conti est tombée en apoplexie : elle n'est pas encore morte , mais elle n'a aucune connaissance; elle est sans pouls et sans parole ; on la martyrise pour la faire revenir : il y a cent personnes dans sa chambre, trois cents dans sa maison : on pleure, on crie; voilà tout ce que j'en sais jusqu'à présent. Pour M. le chancelier (P. Séguier)^ il est mort très-assurément; mais mort en grand homme : son bel esprit, sa prodigieuse mémoire , sa naturelle éloquence , sa haute piété , se sont rassemblés aux derniers jours de sa vie : la comparaison du flambeau qui redouble sa lumière en finissant, est juste pour lui. Le Mascaron ^ l'assistait , et se trouvait confondu par ses réponses et par ses citations ; il paraphrasait le Miserere , et faisait pleurer tout le monde ; il citait la sainte Écriture et les Pères, mieux que les évêques dont il était environné ; enfin sa mort est une des plus belles et des plus extraordinaires choses du monde. Ce qui l'est encore plus , c'est qu'il n'a point laissé de grands biens; il était aussi riche en entrant à la cour, qu'il l'était en mourant. Il est vrai qu'il a établi sa famille; mais si on prenait chez lui, ce n'était pas lui. Enfin il ne laisse que soixante-dix mille livres de rente; est-ce du bien pour un homme qui a été quarante ans chancelier, et qui était riche naturellement? La mort découvre bien des choses , et ce n'est point de sa famille que je tiens tout ceci. On les voit : nous avons fait aujourd'hui nos stations, madame de Coulanges et moi. ^Madame de Verueuil ^ est si mal, qu'elle n'a pu voir le monde. On ne sait encore qui aura les sceaux.
Je vous conjure de mander au coadjuteur qu'il songe à faire réponse sur l'affaire dont lui écrit M. d'Agen 3 , j'en suis tourmentée : cela est mal d'être paresseux avec un évêque de réputation. Je remets tous les jours à écrire à ce coadjuteur; son irrégularité me débauche; je le condamne, et je l'imite. J'embrasse M. de Gri gnan : est-il encore question des grives? Il y avait l'autre jour une
' Jules Mascaron, de l'Oratoire , célèbre prédicateur , évêiiue de Tulle. 'Fille de M. Séguier.
^Claude Joli, évèque d'Agen.
dame » qui confondit ce qu'on dit d'une grive, et au lieu de dire , elle est soûle comme une grive, disait que la première présidente était sourde comme iine grive; cela fit rire. Adieu, ma chère fdle , je vous aime, ce me semble , bien plus que moi-même. Votre fille est aimable, je m'en amuse de bonne foi; elle embellit tous les jours ; ce petit ménage me donne la vie.