‹ Lettres (volume 2)Chapitre 96 sur 264 · DE M'^'' DE SÉVIGNÉ A M""*" DE GRIGNAN · texte numérisé non relu

DE M'^'' DE SÉVIGNÉ A M""*" DE GRIGNAN

A Lambesc, raanli 20 décembre IG72, à dix heures du matin.

Quand on compte sans la Providence , il faut très-souvent compter deux fois. J'étais tout habillée à huit heures , j'avais pris mon café, entendu la messe, tous les adieux faits, le bardot chargé; les sonnettes des mulets me faisaient souvenir qu'il fallait monter en litière; ma chambre était pleine de monde; on me priait de ne point partir, parce que depuis plusieurs jours il pleut beaucoup, et depuis hier continuellement , et même dans ce moment plus qu'à l'ordinaire. Je résistais hardiment à tous ces discours , faisant honneur à la résolution que j'avais prise et à tout ce que je vous mandai hier parla poste, en assurant que j'arriverais jeudi , lorsque tout d'un coup M. de Grignan, en robe de chambre d'omelette , m'a parlé si sérieusement de la témérité de mon entreprise , disant que mon muletier ne suivrait pas ma litière, que mes mulets tomberaient dans les fossés, que mes gens seraient mouillés et hors d'état de me secourir, qu'en un moment j'ai changé d'avis, et j'ai cédé entièrement à ses sages remontrances. Ainsi, ma fille, coffres qu'on rapporte, mulets qu'on dételle, filles et laquais qui se sèchent pour avoir seulement traversé la cour, et messager que l'on vous envoie , connaissant vos bontés et vos inquiétudes , et voulant aussi apaiser les miennes, parce que je suis en peine de votre santé , et que cet homme ou reviendra nous en apporter des

nouvelles, ou ne retrouvera pas les chemins. En un mot, ma chère enfant , il arrivera à Grignan jeudi au lieu de moi ; et moi , je partirai Lien véritablement quand il plaira au ciel età M. de Grignan, qui me gouverne de bonne foi , et qui comprend toutes les raisons qui me font souhaiter passionnément d'être à Grignau. Si M. de la Garde pouvait ignorer tout ceci J'en serais aise, car il va triompher du plaisir de m'avoir prédit tout l'embarras où je me trouve i mais qu'il prenne garde à la vaine gloire qui pourrait accompagner le don de prophétie dont il pourrait se flatter. Enfin , ma fille, me voilà , ne m'attendez plus du tout; je vous surprendrai , et ne me hasarderai point , de peur de vous donner de la peine, età moi aussi. Adieu, ma très-chère et très-aimable; je vous assure que je suis fort affligée d'être prisonnière à Lambesc : mais le moyen de deviner des pluies qu'on n'a point vues dans ce pays depuis un siècle !

110. — DE M"^*^ DE SÉVIGKÉ A M^e DE GRIGNAN. A Monlélimar, jeudi 5 octobre 1673.

Voici un terrible jour ' , ma chère enfant; je vous avoue que je n'en puis plus. Je vous ai quittée dans un état qui augmente ma douleur. Je songe à tous les pas que vous faites et à tous ceux que je fais, et combien il s'en faut qu'en marchant toujours de cette sorte nous puissions jamais nous rencontrer. Mon cœur est en re- I>os quand il est auprès de vous ; c'est son état naturel , et le seul qui peut lui plaire. Ce qui s'est passé ce matin me donne une douleur sensible , et me fait un déchirement dont votre philosophie sait les raisons : je les ai senties et les sentirai longtemps. J'ai le cœur et l'imagination tout remplis devons ; je n'y puis penser sans pleurer, et j'y pense toujours; de sorte que l'état oij je suis n'est pas une chose soutenable : comme il est extrême , j'espère qu'il ne durera pas dans cette violence. Je vous cherche toujours, et je trouve que tout me manque, parce que vous me manquez. Mes yeux, qui vous ont tant rencontrée depuis quatorze mois , ne vous trouvent plus : letenips agréable qui est passé rend celui-ci douloureux, jusqu'à ce que j'y sois un peu accoutumée; mais ce ne sera jamais assez pour ne pas souhaiter ardemment de vous revoir et de vous embrasser. Je ne dois pas espérer mieux de l'avenir que du passé;

' C'était le même jour de son départ de Grignan pour Paris, et de celui de madame de Grignan pour Salon et pour Aix.

je sais ce que votre absence m'a fait souffrir; je serai eucore plus à plaindre, parce que je me suis fait imprudemment une habitude nécessaire de vous voir. Il me semble que je ne vous ai point assez embrassée en partant; qu'avais-je à ménager? Je ne vous ai point assez dit combien je suis contente de votre tendresse; je ne vous ai point assez recommandée à M. de Grignan ; je ne l'ai point assez remercié de toutes ses politesses et de toute l'amitié qu'il a pour moi ; j'en attendrai les effets sur tous les chapitres : il y en a où il a plus d'intérêt que moi , quoique j'en sois plus touchée que lui. Je suis déjà dévorée de curiosité ; je n'espère de consolation que de vos lettres, qui me feront encore bien soupirer. En un mot j ma fille , je ne vis que pour vous : Dieu me fasse la grâce de rai4 mer quelque jour comme je. vous aime! Je songe aux fichons; je suis toute pétrie des Grignans ; je tiens partout. Jamais un voyage n'a été si triste que le nôtre; nous ne disons pas un mot. Adieu, ma chère enfant, aimez-moi toujours ; hélas! nous revoilà dans les lettres. Assurez M. l'archevêque de mon respect très-tendre, et embrassez le coadjuteur ; je vous recommande à lui. Nous avons e ncore dîné à vos dépens. Voilà M. de Saint-Géniez qui vient nie consoler. Ma fille , plaignez-moi de vous avoir quittée.

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