‹ Lettres (volume 2)Chapitre 98 sur 264 · DE M'""^ DE SÉVIGNÉ A M*"^ DE GRIGNAN · texte numérisé non relu

DE M'""^ DE SÉVIGNÉ A M*"^ DE GRIGNAN

A Paris, jeudi 2 novembre 1673.

Enfin , ma chère enfant , me voilà arrivée après quatre semaines de voyage , ce qui m'a pourtant moins fatiguée que la nuit que je viens de passer dans le meilleur lit du monde : je n'ai pas fermé les yeux , j'ai compté toutes les heures de ma montre ; et enfm , à la petite pointe du jour,.je me suis levée : car que faire en un lit, à niûins que l'on ne dornie^? J'avais le pot au feu, c'était une oi/le et un consommé qui cuisaient séparément. Nous arrivâmes hier, jour de la Toussaint, bonjour, bonne œuvre; nous descendîmes chez M. de Coulanges : je ne vous dirai point mes faiblesses ni mes sottises en rentrant dans Paris : enfin je vis l'heure et le moment que je n'étais pas visible ; mais je détournai mes pensées, et je dis que le vent m'avait rougi le nez. Je trouve M. de Coulanges qui m'embrasze; M. de Rarai , un moment après ; madame de Coulanges, mademoiselle de Méri, un autre moment après : arrivent ensuite madame de Sansei, madamedeBagnols,M- l'archevêque de Reims {M. le Te Hier) .Xonl transporté d'amour pour le coadjuteur^ un autre moment après , madame de la Fayette, ^I. de la Rochefoucauld, madame Scarron, d'Hacqueville, la Garde, l'abbé de Grignan, l'abbé Têtu : vous voyez, d'où vous êtes, tout ce qui se dit , et la joie qu'on témoigne; et madame de Grignan"^ et votre voyage? et

' Allusion à ces vers de la fable du Lièvre et les Grenouilles : Un lièvre ta son giteson;,'cait.

Car que faire en un gitc, à moins que Ion ne sonj^e?

La Fomaime, liv. II, fable xiv

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tout ce qui n'a poiut de liaison ni de suite. Eniln on soupe , on se sépare , et je passe cette belle nuit. Ce matin , à neuf heures , la Garde , l'abbé de Grignan, Brancas, d'Hacque ville, sont entrés dans ma chambre pour ce qui s'appelle raisonner pantoujle. Premièrement , je vous dirai que vous ne sauriez trop aimer Brancas , la Garde et d'Hacqueville ; pour Fabbé de Grignan, cela s'en va sans dire. J'oubliais de vous mander qu'hier au soir, avant toutes choses, je lus vos quatre lettres des 15 , 18, 22 et 25 octobre : je sentis tout ce que vous expliquez si bien ; mais puis-je assez vous remercier ni de votre bonne et tendre amitié, dont je suis très-convaincue, ni du soin que vous prenez de me parler de toutes vos affaires ? Ah ! ma fille , c'est une grande justice , car rien au monde ne me

tient tant au cœur que tous vos intérêts , quels qu'ils puissent être :

j vos lettres sont ma vie, en attendant mieux.

"" J'admire que le petit mal de M. de Grignan ait prospéré au point que vous me le mandez , c'est-à-dire qu'il faut prendre garde en Provence au pli de sa chaussette ; je souhaite qu'il se porte bien et que la fièvre le quitte, car il faut mettre flamberge au vent : je hais fort cette petite guerre ' .

Je reviens à vos trois hommes , que vous devez aimer très-solidement : ils n'ont tous que vos affaires dans la tête; ils ont trouvé à qui parler, et notre conférence a duré jusqu'à midi. La Garde m'assure fort de l'amitié de M. de Pomponne : ils sont tous contents de lui. Si vous me demandez ce qu'on dit à Paris , et de quoi il est question, je vous dirai que l'on n'y parle que de M. et madame de Grignan , de leurs affaires, de leurs intérêts , de leur retour ; enfin jusqu'ici je ne me suis pas aperçue qu'il s'agisse d'autres choses. Les bonnes têtes vous diront ce qu'il leur semble de votre retour ; je ne veux pas que vous m'en croyiez, croyez-en AL de la Garde. Nous avons examiné combien de choses doivent vous obliger de venir rajuster ce qu'a dérangé votre bon ami^' et envers le maître et envers tous les principaux ; enfin il n'y a point de porte où il n'ait heurté , et rien qu'il n'ait ébranlé par ses discours , dont le fond est du poison chamarré d'un faux agrément : il sera bon même de dire tout haut que vous venez, et vous l'y trouverez peut-être encore, car il a dit qu'il reviendra; et c'est alors que M. de Pomponne et tous vos amis vous attendent pour régler vos allures à l'a-

' Il s'agissait ctu sit';:c (rOrangr.

' Conlre-véritc, c'est de Tévériue de Mars^-illc quilcst question

venir : tant que vous serez éloignée, vous leur échapperez toujours; et , en vérité , celui qui parle ici a trop d'avantage sur celui qui ne dit mot. Quand vous irez à Orange, c'est-à-dire M. de Grignan, écrivez à M. de Louvois l'état des choses , afin qu'il n'en soit point surpris. Ce siège d'Orange me déplaît par mille raisons. J'ai vu tantôt M. de Pomponne, ^I. de Bezons, madame d'Huxelles , madame de Villars , l'abbé de Pontcarré, madame de Rarai ; tout cela vous fait mille compliments, et vous souhaite. Enfin croyez-en la Garde ; voità tout ce que j'ai à vous dire. On ne vous conseille l>oinf ici d'envoyer des ambassadeurs, on trouve qu'il faut M. de Grignan et vous : on se moque de la raison de la guerre. M. de Pomponne a dit à d'Hacqueville que les affaires ne se démêleraient pas en Provence , et que quelquefois on a la paix lorsqu'on parle le plus de la guerre.

Despréaux a été avec Gourville voir M. le Prince. IM. le Prince voulut qu'il vît son armée. Eh bien! qu'eu dite^-vous, dit M. le Prince? Monseigneur, dit Despréaux, je crois qu'elle sera fort bonne quand elle sera majeure. C'est que le plus âgé n'a pas dixhuit ans.

La princesse de Modène ' était sur mes talons à Fontainebleau ; elle est arrivée ce soir; elle loge à l'Arsenal. Le roi viendra la voir demain ; elle ira voir la reine à Versailles , et puis adieu.

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