DE MADAME DE SÉVIGNÉ A MADAME DE GRIGNAN
A Paris, mercredi 27 janvier 1672.
Je n'ai jamais rien vu de si aimable que vos lettres. Vous êtes contente de mon amitié, et vous me le dites d'une manière à pénétrer de tendresse un cœur comme le mien : vous voyez tout ce qui s'y passe; vous découvrez que la plus grande partie de mes actions se fait en vue de vous être bonne à quelque chose. Vous expliquez le voyage de Pomponne dans sa vraie signification; les visites de M. Le Camus tout de même; et en vérité, ma fille, vous ne vous trompez pas , et tant que votre pénétration me rendra de si bons offices , je ne crains pas que votre amitié diminue. J'admire votre humeur : elle est au delà de tout ce qu'on peut vous souhaiter; si vous en avez une autre moins commode, il faut lui pardonner en faveur de celle-là , et pardonner aussi à ceux à qui vous vous découvriez assez peu pour ne leur pas laisser voir clairement toutes vos bonnes qualités; comme alors elles n'étaient pas exercées, on ne le pouvait savoh* que par vos paroles.
Mais, ma chère enfant, cette grande paresse de ne vouloir pas seulement penser à sortir un moment d'où vous êtes me blesse le cœur. Je trouve les pensées de M. de Grignan bien plus raisonnables : celle qu'il avait pour la charge du maréchal de Bellefonds, au cas qu'il l'eût quittée, était tout à fait de mon goût; vous aurez vu comme la chose
a tourné; mais j'aimerais assez que le, désir de vous rapprocher ne vous quittât point , quand il arrive des occasions ; et M. d'Uzès aurait fort bonne grâce à témoigner au roi qu'il est impossible de le servir si loin de sa personne , sans beaucoup de chagrin, surtout quand on a passé la plus grande partie de sa vie auprès de lui.
L'autre jour, M. de Berni' , à Versailles , passa par une fenêtre , croyant passer par une porte , et tomba du premier étage sur un petit garçon qui fut blessé, et qui l'empêcha d'être tué ; il fut secouru ; il a la tête très-fracassée , mais on ne croit pas qu'il en meure ; voilà ce que font les croisées coupées jusqu'en bas; ofl ne saurait jamais manquer à mettre partout des garde-fous. Cet accident fit grand bruit à Veusailles.
Je vous prie, ma fille, dites-moi souvent dans vos lettres quelque petit mot de ma tante; ce lui est une consolation dans ses continuelles douleurs. J'ai envoyé vos lettres : celle de madame de La Fayette est extrêmement jolie. Le commencement de votre dernière est étrange; vous me donnez à deviner ce que vous avez fait la nuit. J'ai tremblé depuis les pieds jusqu'à la tête : je croyais que tout fut perdu. Il se trouve que vous avez attendu votre courrier, et que vous avez bu joyeusement à la santé du roi votre maître : j'ai respiré et approuvé votre zèle. En vérité , on €ie saurait trop louer le roi : il est encore perfectionné depuis un an. Les poètes ont commencé à la cour'; mais j'aime bien autant la prose, depuis que tout le monde en sait faire, pour conter et chanter ses louanges.
' Fils de M. de Lionne , secrétaire d'État ( P. )
2 c'est à madame de Monlespan et à ses sccurs et à sa société que Louis XIV dut le goût qu'il prit alors pour les plaisirs de l'esprit et pour la conversation des gens de lettres. Elle s'en repentit peut-être quand elle reconnut qu'en prenant ce goût, il avait perdu ses préventions contre madame Scarron, dont pendant longtemps il ne lui avait parlé qu'en disant avec dédain votre bel-esprit. ( A. G. )
Je viens d'écrire une grande lettre à M. de Pomponne; pour toutes les affaires de Provence, dont M. d'Uzès ne peut lui parler, à cause de la petite vérole du pauvre chevalier. Je n'ose vous parler de l'état où il est; il faut espérer à sa grande jeunesse : j'ai déjà bien soupiré pour la crainte que j'ai de son mal. Madame de Guerchi, fille de la comtesse de Fiesque*, est morte à la campagne pour avoir eu peur du feu : elle était grosse de huit mois ; elle est accouchée et morte ensuite : cette manière de mourir m'a blessé le cœur. Le petit duc de Rohan' est à l'extrémité d'avoir bu deux verres d'eau-de-vie après avoir bien bu du vin ; il est dans le sept d'une fièvre très-mortelle. Voilà une belle espérance pour M. et madame de Soubise : pour moi , après l'avoir vu aux états , et sachant comme il traitait madame de Rohan, j'en suis toute consolée. Le chancelier (Séguier) se meurt; il a renvoyé les sceaux au roi par le duc de Coislin : voilà un joli présent à faire. Mon Dieu, ma fille, que je voudrais bien voir M. de Grignan ici avec une belle charge auprès de son maître , et envoyer promener tous vos Provençaux! Adhémar me les fera bien haïr; il est plaisant de leur faire confidence de ce qu'il pense d'eux. Adieu, ma très-aimable; je ne songe qu'à vous aller voir. J'embrasse mon cber Grignan et sa chère femme.
A Sainte-Marie-du-Faubourç , vendredi 29 janvier 1672, jour de Saint-François-de-Sales , et jour que vous fûtes mariée. Voilà ma première radoterie; c'est que je fais des bouts- de-Pan de tout.
Me voici dans un lieu , ma fille , qui est le lieu du monde où j'ai pleuré, le jour de votre départ, le plus abondamment et le plus amèrement : la pensée m'en fait encore tres-
' Gilonne d'Harcourt, comtesse de Fies<iue.
' Louis , duc de Rohan , frère de madame de Soubise.
saillir. Il y a une bonne heure que je me promène toute seule dans le jardin : toutes nos sœurs sont à vêpres , embarrassées d'une méchante musique ; et moi , j'ai eu l'esprit de m'en dispenser. Ma chère enfant , je n'en puis plus ; votre souvenir me tue en mille occasions : j'ai pensé mourir dans ce jardin, où je vous 'ii vue si souvent*. Je ne veux point vous dire en quel état je suis : vous avez une vertu sévère , qui n'entre point dans la faiblesse humaine. Il y a des jours , des heures , des moments où je ne suis pas la maîtresse ; je suis faible, et ne me pique point de ne l'être pas. Tant y a, je n'en puis plus, et pour m'achever voilà un homme que j'avais envoyé chez le chevalier de Grignan, qui me dit qu'il est extraordinairement mal : cette impitoyable nouvelle n'a pas séché mes yeux. Je crois qu'il dispose en votre faveur de ce qu'il a ; gardez-le, quoique ce soit peu , pour une marque de sa tendresse , et ne le donnez point , comme votre cœur le voudrait : il n'y a pas un de vos beaux-ft^ères qui à proportion ne soit plus riche que vous. Je ne puis vous dire le déplaisir que j'ai dans la vue de cette perte. Hélas I un petit aspic , comme M. d Rohan , revient de la mort ; et cet aimable garçon , bie^ né, bien fait, de bon naturel, d'un bon cœur, dont la pertt? ne fait de bien à personne, nous va périr entre les mains î Si j'étais libre, je ne l'aurais pas abandonné : je ne crains point son mal; mais je ne fais^as sur cela ma volonté. Vous recevrez par cet ordinaire des lettres écrites plus tard, qui vous parleront plus précisément de ce malheur ; pour moi , je me contente de le sentir.
Hier au soir, madame Dufresnoi soupa chez nous ; c'est une nymphe , c'est une divinité ; mais madame Scarron , madame de La Fayette et moi, nous voulûmes la comparer à madame de Grignan , et nous la trouvâmes cent piques au-dessous, non pas pour l'air ni pour le teint; mais ses
* Madame de Grignan avait ét0 élevée dans ce couvent. ( M. )
yeux sont étranges, son nez n'est pas comparable au vôtre, sa bouche n'est point fine, la vôtre est parfaite; et elle est tellement recueillie dans sa beauté, que je trouve qu'elle ne dit précisément que les paroles qui lui siéent bien : il est impossible de se la représenter parlant communément et d'affection sur quelque chose. Pour votre esprit, ces dames ne mh-ent aucun degré au-dessus du vôtre, et votre conduite, votre sagesse, votre raison, tout fut célébré : je n'ai jamais vu une personne si bien louée. Je n'eus pas le courage de faire les honneurs de vous y ni de parler contre ma conscience.
On dit que le chancelier est mort : je ne sais si on donnera les sceaux avant que cette poste parte. La comtesse [de Fiesque] est très-afûigée de la mort de sa fille ; elle est à Sainte-Marie de Saint-Denis. Mon enfant, on ne peut jamais assez se conserver, et grosse , et en couche , ni assez éviter d'être dans ces deux états; je ne parle pour personne. Adieu , ma très-chère ; cette lettre sera courte : je ne puis rien écrire dans l'état où je suis ; vous n'avez pas besoin de ma tristesse. Mais si quelquefois vous recevez des lettres infinies , ne vous en prenez qu'à vous , et aux flatteries que vous me dites sur le plaisir que vous donne leur .longueur; vous n'oseriez plus vous en plaindre. Je vous embrasse mille fois , et m'en retourne à mon jardin , et puis à un bout de salut , et puis chez des malades qui sont aussi chagrins que moi.
Voilà Madeleine-Agnès qui entre , et qui vous salue en Kotre-Seigneur.
A Paris, mercredi 3 février 1672.
J'eus hier une heure de conversation avec M. de Pomponne : il faudrait plus de papier qu'il n'y en a dans mon cabinet pour vous dire la joie que nous eûmes de nous
revoir , et comme nous passions à la hâte sur mille cha pitres que nous n'avions pas le temps de traiter à fond. Enfin je ne l'ai point trouvé changé ; il est toujours parfait. Il croit que je vaux plus que je ne vaux effectivement. Son père lui a fait comprendre qu'il ne pouvait l'obliger plus sensiblement qu'en m'obligeant en toutes choses ; mille autres raisons , à ce qu'il dit , lui donnent ce même désir, et surtout il se trouve que j'ai le gouvernement de Provence sur les bras; c'est un prétexte admirable pour avoir bien des affaires ensemble : voilà le seul chapitre qui ne fut point étranglé. Je lui parlai à loisir de l'évêque; il sait écouter aussi bien que répondre, et crut aisément le plan que je lui fis des rraiiières du prélat ; il ne me parut pas qu'il approuvât qu'un homme de sa profession voulût faire le gouverneur. 11 me semble que je n'oubliai rien de ce qu'il fallait dire : il me donne toujours de l'esprit ; le sien est tellement aisé , qu'on prend sans y penser une confiance qui fait qu'on parle heureusement de tout ce qu'on pense : je connais mille gens qui font le contraire. Enfin, ma fille, sans vouloir m'attirer de nouvelles douceurs, dont vous êtes prodigue pour moi, Je sortis avec une joie incroyable, dans la pensée que cette liaison avec lui vous serait très-utile. Nous sommes demeurés d'accord de nous écrire ; il aime mon style naturel et dérangé , quoique le sien soit comme celui de l'éloquence même. Je vous mandai l'autre jour de tristes nouvelles du pauvre chevalier, on venait de me les donner de même; j'appris le soir qu'il n'était pas si mal, et enfin il est encore en vie, quoiqu'il ait été au delà de l'extrême-onction et qu'il soit encore très mal : sa petite-vérole sort et sèche en même temps ; il me semble que c'est comme celle de madame de Saint-Simon. Ripert vous en écrira plus sûrement que moi; j'en sais pourtant tous les jours des nouvelles, et j'en suis dans une très-véritable inquiétude : je l'aime encore plus que je ne pensais. Cette nuit madame la prin-
cesse de Conti' est tombée en apoplexie : elle n'est pas encore morte, mais elle n'a aucune connaissance; elle est sans pouls et sans parole; on la martyrise pour la faire revenir. Il y a cent personnes dans sa chambre , trois cents dans sa maison ; on pleure, on crie; voilà tout ce que j'en sais jusqu'à présent. Pour M. le chancelier (P. 5e^w/er), il est mort très-assurément, mais mort en grand homme : son bel esprit, sa prodigieuse mémoire, sa naturelle éloquence, sa haute piété, se sont rassemblés aux derniers jours de sa vie : la comparaison du flambeau qui redouble sa lumière en finissant est juste pour lui. Le Mascaron * l'assistait , et se trouvait confondu par ses réponses et par ses citations ; il paraphrasait le Miserere, et faisait pleurer tout le monde; il citait la Sainte-Écriture et les Pères, mieux que les évêques dont il était environné; enfin sa mort est une des plus belles et des plus extraordinaires choses du monde. Ce qui l'est encore plus , c'est qu'il n'a point laissé de grands biens ; il était aussi riche en entrant à la cour, qu'il l'était en mourant. Il est vrai qu'il a établi sa famille; mais si on prenait chez lui, ce n'était pas lui. Enfin il ne laisse que soixante-dix mille livres de rente; est-ce du bien pour un homme qui a été quarante ans chancelier, et qui était riche naturellement? La mort découvre bien des choses , et ce n'est point de sa famille que je tiens tout ceci : on les voit. Nous avons fait aujourd'hui nos stations, madame de Coulanges et moi. Madame de YerneuiP est si mal qu'elle n'a pu voir le monde. On ne sait encore qui aura les sceaux.
Je vous conjure de mander au coadjuteur qu'il songe
' Anne-Marie Martinozzi, princesse de Conli , morte le 4 février 1672.
' Jules Mascaron , prédicateur célèbre et d*une grande sévérité. Accusé devant le roi par les courtisans, qui s'offensaient de cette sévérité, Louis XIV prit noblement sa défense, et dit ces paroles remarquables : // a fait son devoir, c'est à nous à faire te nôtre.
3 Madame de Verneuil était lille de M. Séguier ( P. )
à faire réponse sur l'affaire dont lui écrit M. d'Agen» , j'en suis tourmentée : cela est mal d'être paresseux avec un évêque de réputation. Je remets tous les jours à écrire à ce coadjuteur ; son irrégularité me débauche : je le condamne , et je rimite. J'embrasse M. de Grignan : est-il encore question des grives I II y avait l'autre jour une dame* qui confondit ce qu'on dit d'une grive, et au lieu de dire, elle est soûle comme une grive, disait que la première présidente était sourde comme une grive; cela fit rire. Adieu, ma chère fille; je vous aime, ce me semble, bien plus que moi-même. Votre fille est aimable, je m'en amuse de bonne fbi; elle embellit tous les jours; ce petit ménage me donne la vie.
A Paris, vendredi 5 février 1672. Il y a aujourd'hui mille ans que je suis née ^.
Je suis ravie, ma bonne, que vous aimiez mes lettres; je ne crois pourtant pas qu'elles soient aussi agréables que vous me le dites. Je vous envoie quatre rames de papier, vous savez à quelle condition. J'espère en recevoir la plus grande partie entre ci et Pâques ; après cela j'aspirerai à d'autres plaisirs. On m'a assuré ce matin que le chevalier se portait mieux : j'espère en sa jeunesse ; je prie Dieu de tout mon cœur qu'il nous le redonne. Madame la princesse de Gonti mourut quelques heures après que j'eus fermé mon paquet , c'est-à-dire hier à quatre heures du matin , sans aucune connaissance , ni avoir jamais dit une seule parole de bon sens; elle appelait quelquefois Cécile, une
' Claude Joli, évèque d'Agen. Il avait été curé de Saint-Nicolas-des- Champs à Paris. ( P. ) ' Madame de Louvois.
3 Madame de Sévigné avait quarante-six ans.
femme de chambre , et disait : Mon Dieu I On croyait que son esprit allait revenir, mais elle n*en disait pas davantage. Elle expira en faisant un grand cri , et au milieu d'une convulsion qui lui fit imprimer ses doigts dans le bras d'une femme qui la tenait. La désolation de sa chambre ne se peut représenter : M. le Duc , MM. les princes de Conti , madame de Longueville , madame de Gamaches ' , pleuraient de tout leur cœur. Madame de Gesvres avait pris le parti des évanouissements , madame de Brissac de crier les hauts cris , et de se jeter par la place : il fallut les chasser, parce qu'on ne savait plus ce qu'on faisait. Ces deux personnages n'ont pas réussi : qui prouve trop ne prouve rien, dit je ne sais qui. Enfin, la douleur est universelle. Le roi a paru touché, et a fait son panégyrique, en disant qu'elle était plus considérable par sa vertu que par la grandeur de sa fortune. Elle laisse par son testament réducation de ses enfants à madame de Longueville : je disais qu'il n'y avait que le diable qui gagnât à cette mort, et qu'il allait reprendre ces deux petits princes ; mais , afin qu'en nul lieu on ne s'en réjouisse , les voilà retombés en bonnes mains. M. le Prince est tuteur; il y a vingt mille écus aux pauvres , autant à ses domestiques ; elle veut être enterrée à sa paroisse tout simplement , comme la moindre femme. Je ne sais si ce détail est à propos ; tant y a , ma bonne, le voilà; vous voulez et vous souffrez que mes lettres soient longues , et voilà le hasard que vous courez. Je vis hier sur son lit cette sainte princesse ; elle était défigurée par le martyre qu'on lui avait fait à la bouche : on lui avait rompu deux dents et brûlé la tète , c'est-à-dire que si les pauvres patients ne mouraient point de l'apoplexie , ils seraient à plaindre de l'état où on les met. Il y a de belles réflexions à faire sur cette mort , cruelle pour tout autre, mais très-heureuse pour elle, qui ne l'a point
' Marie- Antoinette de Loménie, femme du marquis de Gamaches.
sentie, et qui était toujours préparée ^ Brancas en est pénétré.
J'oubliai avant-hier de vous mander que j'avais rencontré Canaples' à Notre-Dame, et qu'après mille amitiés pour M. de Grignan, il me dit que le maréchal de Villeroi l'avait assuré que les lettres de M. de Grignan étaient admirées dans le conseil, qu'on les lisedt avec plaisir, et que le roi avait dit qu'il n'en avait jamais vu de mieux écrites : je lui promis de vous le mander. Cette dame que je ne vous nommai point dans ma dernière lettre, c'était madame de Louvois. A propos, M. de Louvois est entré et assis au conseil depuis quatre jours, en qualité de ministre. Le roi scellera demain avec six conseillers d'État et quatre maîtres des requêtes; on ne sait combien cela durera : voilà une belle charge, dont Sa Majesté s'acquittera très-bien. Il me vient des pensées folles sur le chancelier ; mais où puis-je les avoir prises , dans le chagrin où je suis depuis deux ou trois jours? Cette veille, ce jour, ce lendemain, ce temps de votre départ de l'année passée , tout cela m'a tellement touché le cœur et l'esprit , que j'en avais sans cesse les larmes aux yeux malgré moi; car rien n'est moins utile que les douleurs d'une chose sur laquelle on n'a plus aucun pouvoir : on se tue, on se dévore hors de propos , aussi bien qu'à faire des souhaits et des châteaux en Espagne. Vous êtes trop sage pour les aimer ; et moi je les aime. Adieu, ma fille, je vous baise avec la dernière tendresse. Il me semble que la vie ne m'est pas plus nécessaire ni plus chère que votre amitié. J'embrasse le politique Grignan. M. de La Rochefoucauld vous mande qu'il a une souris blanche qui est aussi belle que vous : c'est la plus jolie bête du monde ; elle est dans une
• La princesse de Contl fut inhumée à Saint-André-des-Arcs. L'inscriptioD de son tombeau devait faire bénir sa mémoire La voici : « Elle vendit toute* t ses pierreries pour nourrir, durant la famine de 1662, les pauvres de t Berry, de Champagne et de Picardie. »
'Alphonse de CréquI, comte de Ganaples, frère du maréchal de Créqui.
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cage. Voilà madame de Coiilanges qui veut que je vous dise et ceci, et cela, et de l'amitié, mais je ne suis pas h ses gages.
A Paris, mercredi 10 février 1672.
Enfin, ma chère fille, après bien des alarmes et de fausses espérances, nous avons perdu le pauvre chevalier ' ; je vous avoue que j'ai été sensiblement touchée de cette mort : elle arriva samedi 6 février , à quatre heures du matin. Si une fin véritablement chrétienne doit consoler des chrétiens , nous devons nous consoler, par l'assurance de son salut; jamais plus de résignation, jamais plus d'amour de Dieu , jamais plus de grâces visibles : il n'eût point voulu accepter la vie, si on eût pu la lui redonner, tant il avait de confiance en la miséricorde de Dieu ; et il se sentait dans des dispositions qu'il n'eût pas voulu remettre au hasard. Il a été rudement saigné ; il voulut résister à la dernière , qui fut la onzième ; mais les médecins l'emportèrent : il leur dit qu'il s'abandonnait donc, et qu'ils le voulaient tuer par les formes. La mort de M. de Guise, qu'on a cru qui devait être saigné, a bien fait mourir du monde après lui. Il y a eu , dès Saint-Germain, de la faute de ce pauvre garçon : il était incommodé d'un dévoiement au commencement de son service; il prit du lait sans préparation pour le faire cesser : le dévoiement cessa en effet, mais au bout de huit jours la fièvre le prit en venant à Paris , et la petite vérole, avec une telle corruption, qu'on ne pouvait durer dans sa chambre; et il rendait des vers en quantité, qui venaient de son lait corrompu. Enfin la Providence avait marqué la fin de sa vie dans les plus belles années de son âge. Voilà des détails
• Charles-Philippe Adhémar de Monteil, chevalier de Malle. ( P. )
bien tristes ; mais quand on est touché , on ne cherche point, ce me semble , à s'épargner par l'ignorance de ce qui s'est passé. Je ne devrais point mêler d'autres discours dans cette lettre ; mais quand vous aurez essuyé vos premières larmes, vous la pourrez reprendre, et vous y verrez ce que nous avons résolu touchant vos affaires.
Nous ne reçûmes qu'hier la lettre que vous aviez écrite par le courrier ; c'est justement celle dont j'étais en peine : il n'y en a point eu de perdue. J'ai été une heure avec M. d'Uzès , mon oncle l'abbé y était aussi ; nous avons fort discouru de toutes vos affaires. Je suis plus satisfaite que jamais de la prudence et du bon esprit de ce prélat : vous n'avez qu'à lui envoyer vos pensées toutes crues ; en deux heures de réflexion , il voit tout ce qu'il faut faire ou ne pas faire. Je lui ai montré une lettre que j'ai reçue de M. de Pomponne. Il faut que je ménage une conversation entre M. d'Uzès et lui. Le nom de M. d'Uzès est plein de mauvais air présentement ' , cela nous désespère; il n'ose aller à Saint-Germain , il ne peut parler à M. Colbert ; cela nous coupe la gorge. Il ne croit pas qu'on doive aller brusquement dans l'affaire dont vous lui parlez , parce que si elle appartient aux députés, il ne faut pas mettre la raison de leur côté et le tort du nôtre, car, en habiles gens, ils ne prendraient que ce petit endroit qu'ils feraient valoir, et cacheraient tout le reste. Quand les gens coupables tiennent une pauvre petite vérité pour eux , ils la retournent de cent façons, et sont insupportables. C'est sur quoi la prudence de M. d'Uzès vous est parfaitement nécessaire.
Le marquis de Villeroi* a eu ordre de se retirer de la cour pour sa mauvaise conduite : voilà tout ce qu'a dit Sa
' A cause de la petite vérole de son neveu.
^ C'était le marquis de Vilieroi qui avait donné lieu à la rii|>ture de la comtesse de Soissons avec M. de Vardes , son rival. C'est encore lui ijui le fit exiler en altérant ses discours sur madame Henriette, duchesse d'Oriéans.
DE MADAME DE SÉVIGîNÉ. 449
Majesté. On tire plusieurs conséquences, on s'en prend à des gens; enfin, ce qui est sûr, c'est que Vardes en sera sensiblement aise. C'est à Lyon qu'il est exilé ; cette demeure n'est pas odieuse pour lui, pourvu qu'elle ne soit pas longue. Je suis persuadée que vous êtes si touchée du pauvre chevalier, que je garde pour une autre fois mille bagatelles qui ne seraient pas de saison aujourd'hui.
Votre maxime est divine : M. de La Rochefoucauld en est jaloux, il ne comprend pas qu'il ne l'ait pas faite; l'arrangement des paroles en est heureux. Mais pourquoi n'eutendez-vous pas la sienne? Hélas 1 le moyen de vivre sans folie, c'est-à-dire sans fantaisie? et un homme n'est-il pas fou qui croit être sage en ne s'amusant et ne se divertissant de rien? Vous reviendi-ez à notre opinion ^
L'abbé a rendu tous les devoirs au pauvre chevalier; j'en aurais fais autant, mais on m'aurait lapidée : je me contentai d'aller pleurer, dès le jour même , avec M. d'Uzès, qui était dans une autre maison. Adhémar n'est point encore arrivé.
Je suis en peine de vous savoir à Aix, à cause de la petite vérole qui y était. Mon Dieu, qu'on est à plaindre quand on aime beaucoup ! Je vois d'ici la tranquillité où vous étiez à Lambesc toute seule, pendant que votre cœur se reposait avec le pain et l'eau de la paresse : vous revoilà dans les ragoûts. Votre comparaison n'est nullement ridicule : elle ferait rire si on riait , mais on ne rit pas toujours. Hélas I ma chère enfant; il y a plus d'un an que je ne vous ai vue; je sens vivement cette absence; et vous, ma fille , n'y pensez-vous point quelquefois un petit moment?
' Voici la maxime : Qui vit sans folie Ti'est pas si sage qu'il le civil.