‹ Lettres;Chapitre 111 sur 111 · DE MADAME DE SÉVIGNÉ A MADAME DE GRIGNAN · texte numérisé non relu

DE MADAME DE SÉVIGNÉ A MADAME DE GRIGNAN

A Paris, vendredi 4 mars 1672.

Vous dites donc, ma fille, que vous ne sauriez haïr vivement si longtemps : c'est fort bien fait ; je suis assez comme vous ; mais devinez ce que je fais fort bien en récompense : c'est d'aimer vivement qui vous savez, sans que l'absence puisse rien diminuer de ma tendresse. Vous m'apparaissez dans une négligence qui m'afflige ; il est vrai que vous ne demandez que des prétextes : c'est votre goût naturel ; mais moi, qui vous ai toujours grondée là-dessus, je vous gronde encore. De vous et de madame du Frênoi , on en pétrirait une personne dans le juste-milieu : vous êtes aux deux extrémités ; et assurément la vôtre est moins insupportable, mais c'est toujours une extrémité. J'admire quelquefois les riens que ma plume veut dire; je ne la contrains point. Je suis bien heureuse que de tels fagotages vous plaisent : il y a des gens qui ne s'en accommoderaient pas ; je vous prie cependant de ne point les regretter, quand je serai avec vous : me voilà jalouse de mes lettres.

Le dîner de M. Valavoire effaça entièrement le nôtre , non pas par la quantité des viandes , mais par l'extrême dé-

licatesse, qui a surpassé celle de tous les Coteaux', Hé, ma fille 1 comme vous voilà faitel Madame de La Fayette vous grondera comme un chien ; coiffez-vous demain pour l'amour de moi : l'excès de la négligence étouffe la beauté; vous poussez votre tristesse au delà de toutes les mesures. J'ai fait tous vos compliments; ceux que l'on vous fait surpassent le nombre des étoiles. A propos d'étoiles , la Gouville était l'autre jour chez la Saint-Loup , qui a perdu son vieux page. La Gouville discourait et parlait de son étoile ; eniin que c'était son étoile qui avait fait ceci , qui avait fait cela. Segrais se réveilla comme d'un sommeil , et lui dit : c( Mais , Madame , pensez-vous avoir une étoile à « vous toute seule? Je n'entends que des gens qui parlent « de leur étoile ; il semble qu'ils ne disent rien : savez- « vous bien qu'il n'y en a que mille vingt-deux? voyez (( s'il peut y en avoir pour tout le monde. » Il dit cela si plaisamment et si sérieusement , que l'affliction en fut déconcertée. C'est d'Hacqueville qui fait tenir vos lettres ,à madame de Vaudemont ; je ne le vois quasi plus en vérité : les gros poissons mangent les petits. Adieu , ma très-chère et très-aimable; je vous prépare Bajazet et les Contes de La Fontaine pour vous divertir. M. de La Rochefoucauld entend sa maxime dans le sens relâché, que votre philosophie condamne : Épictète n'aurait pas été de son avis.

A Paris , mercredi an soir 9 mars \ 672.

Ne me parlez plus de mes lettres, ma fille ; je viens d'en recevoir une de vous, qui enlève, toute aimable, toute brillante, toute pleine de pensées, toute pleine de tendresse;

• L'ordre des Coteaux, devenu célèbre par un vers de Boileau, dans la satire du Repas. C'était une coterie de gourmets dont les membres s'étaient partagés sur l'estime qu'on devait accorder aux vins de Champagne de di vers coteaux.

c'est un style juste et court , qui chemine , et qui plaît au souverain degré, même sans vous aimer comme je fais. Je vous le dirais plus souvent, sans que je crains d'être fade ; mais je suis toujours ravie de vos lettres, sans vous ie dire. Madame de Coulanges Test aussi de quelques endroits que je lui fais voir, et qu'il est impossible de lire toute seule. Il y a un petit air de dimanche gras répandu sur cette lettre, qui la rend d'un goût non pareil.

Il y avait longtemps que vous étiez abîmée , j'en étais toute triste; mais le jeu de l'oie vous a renouvelée, comme il l'a été par les Grecs : je voudrais bien qu3 vous n'eussiez joué qu'à l'oie, et ^e vous n'eussiez point perdu tant d'argent. Un malheur continuel pique et offense ; on hait d'être houspillé par la fortune : cet avantage que les autres ont sur nous blesse et déplaît, quoique ce ne soit point dans une occasion d'importance. Nicole dit si bien cela. Enfin j'en hais la fortune, et me voilà bien persuadée qu'elle est aveugle de vous traiter comme elle fait; si elle n'était que borgne, vous ne seriez point si malheureuse.

Vous me demandez les sympt^>mes de cet amour « : c'est premièrement une négative vive et prévenante; c'est un air outré d'indifférence qui prouve Is contraire; c'est le témoignage des gens qui voient de près, soutenu de la voix publique; c'est une suspension de tout ce mouvement de la machine ronde; c'est un relâchement de tous les soins ordinaires , pour vaquer à un seul ; c'est une satire perpétuelle contre les vieilles gens amoureux : Vraiment il faudrait être bien fou, bien insensé : quoi, une jeune femme! voilà une bonne pratique pour moi , cela me conviendrait fort; j'aimerais mieux m'être rompu les deux bras. Et à cela on répond intérieurement : Eh oui , tout cela est vrai , mais vous ne laissez pas d'être amoureux. Vous dites vos réflexions; elles sont justes, elles sont vraies, elles font

' L'amour de d'Hacqneville pour une fille du raaréclial de Gramont, qui était borgne.

DE MADAME DE SEVIGNE. 4Gt)

votre tourment : mais vous ne laissez pas d'être amoureux. Vous êtes tout plein de raison, mais l'amour est plus fort que toutes les raisons; vous êtes malade, vous pleurez, vous enragez, et vous êtes amoureux. Si vous conduisez à cette extrémité M. de Vence' , je vous prie, ma fille, que j'en sois la confidente; en attendant, vous ne sauriez avoir un plus agréable commerce : c'est un prélat d'un esprit et d'un mérite distingué ; c'est le plus bel esprit de son temps : vous avez admiré ses vers, jouissez de sa prose ; il excelle en tout; il mérite que vous en fassiez votre ami. Vous citez plaisamment cette dame qui aimait à faire tourner la tête à des moines; ce serait une bien plus grande merveille de la faire tourner à M. de Vence , lui dont la tête est si bonne , si bien faite et si bien organisée : c'est un trésor (fue vous avez en Provence , profitez-en ; du reste , sauve qui peut.

Je vous défends , ma chère enfant, de m.' envoyer votre portrait : si vous êtes belle, faites-vous peindre; mais gardez-moi cet aimable présent pour quand j'arriverai : je serais fâchée de le laisser ici. Suivez mon conseil, et recevez en attendant un présent passant tous les présents passés et présents ; car ce n'est pas trop dire : c'est un tour de perles de douze mille écus; cela est un peu fort , mais il ne l'est pas plus que ma bonne volonté. Enfin regardez-le , pesezle, voyez comme il est enfilé, et puis dites-m'en votre avis : c'est le plus beau que j'aie jamais vu ; on Ta admiré ici. Si vous l'approuvez, qu'il ne vous tienne point au cou, il sera suivi de quelques autres; car, pour moi, je ne suis point libérale à demi. Sérieusement, il est beau, et vient de l'am-

' Antoine Godeau, évéque de Vence. Ce prélat était alors fort âgé, et il mourut au moisd'aviil de cette même année. Il était pieux et savant. Il contribua à la fondation de l'Académie Française, et fut un de ses premiers membres. On a de lui plusieurs recueils de vers et queli4ues oraisons funèbres très-remarquables, entre autres celle de Louis XIII. Il fut un des habitués de l'hôtel de Rambouillet. Julie d'Angennes, depuis madame de Montausier, l'appelait son nain, à cause de sa petite taille, et lui-même prenait volontiers ce titre.

btissadeur de Venise, notre défunt voisin. Voilà aussi des pincettes pour cette barbe incomparable; ce sont les plus parfaites de Paris. Voilà aussi un livre que mon oncle de Sévigné ' m'a priée de vous envoyer : je m'imagine que ce n'est pas un roman. Je ne lui laisserai pas le soin de vous

envoyer les Contes de la Fontaine, qui sont vous en

jugerez.

Vous êtes une jolie femme de n'être point grosse ; mais vous avez des pensées là-dessus qui me font trembler : votre beauté vous jette dans des extrémités, parce qu'elle vous est inutile; vous trouvez qu'il vaut autant être grosse, c'est un amusement; voilà une belle raison : songez donc , ma fille, que c'est détruire entièrement votre santé et votre vie.

Nous tâchons d'amuser notre bon cardinal (de Retz] : Corneille lui a lu une pièce qui sera jouée dans quelque temps, et qui fait souvenir des anciennes. Molière lui lira samedi Trîssotin ', qui est une fort plaisante chose. Despréaux lui donnera son Lutrin et sa Poétique ^ : voilà tout ce qu'on peut faire pour son service. Il vous aime de tout son cœur, ce pauvre cardinal : il parle souvent de vous, et vos louanges ne finissent pas si aisément qu'elles commencent. Mais, hélas! quand nous songeons qu'on nous a enlevé notre chère enfant, rien n'est capable de nous consoler : pour moi, je serais très-fâchée d'être consolée ; je ne me pique ni de fermeté ni de philosophie y mon cœur me mène et me conduit. On disait l'autre jour, je crois vous l'avoir mandé, que la vraie mesure du mérite du cœur, c'était la capacité d'aimer : je me trouve d'une grande élévation par cette règle ; elle me donnerait trop

' Renaud de Sévigné s'était retiré à Porl-Royal-des- Champs , où il passa les dernières années de sa vie dans les exercices de la plus luute piété. Il y mourut, le 19 mars 1G7G. ( P. ) ' Les Femmes Savantes. ,

» Ces deux ouvrages n'étaient point encore au point de perfection ou »» parurent depuis, en 1674, pour la prcmiCie fois. (P. )

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de vanité, si je n'avais mille autres sujets de me remettre à ma place.

Adhémar m'aime assez, mais il hait trop révêque,et vous le haïssez trop aussi: l'oisiveté vous Jette dans cet amusement. Vous n'auriez pas tant de loisir, si vous étiez ici. M. d'Uzès m'a fait voir un mémoire qu'il a tiré et corrigé du vôtre, dont il fera des merveilles : fiez-vous-en à lui ; vous n'avez qu'à lui envoyer tout ce que vous voudrez, sans craindre que rien ne sorte de ses mains, que dans le juste point de la perfection. Il y a dans tout ce qui vient de vous autres un petit brin d'impétuosité , qui est la vraie marque de l'ouvrier : c'est le chien du Bassan \ On vous mandera le dénoûment que M. d'Uzès fera à toute cette comédie ; j'irai me faire nommer à la porte de l'évêque , dont je vois tous les jours le nom à la mienne. Ne craignez pas, pour cela , que nous trahissions vos intérêts. Il y a plusieurs prélats qui se tourmentent de cette paix ; elle ne sera faite qu'à de bonnes enseignes. Si vous voulez faire plaisir à l'évèque , perdez bien de l'argent , mettez-vous dans une grande presse ; c'est là qu'il vous attend.

Voici une nouvelle ; écoutez-moi : le roi a fait entendre à MM. de Charost qu'il voulait leur donner des lettres de duc et pair, c'est-à-dire qu'ils auront tous deux dès à présent les honneurs du Louvre et une assurance d'être passés au parlement la première fois qu'on en passera. On donne au fils la lieutenance générale de la Picardie , qui n'avait pas été remplie depuis très-longtemps , avec vingt mille francs d'appointement, et deux cent mille francs à M. de Duras, pour la charge de capitaine des gardes du corps, que MM. de Charost lui cèdent. Raisonnez làdessus, et voyez si M. de Duras ne vous parait pas plus heureux que M. de Charost. Cette place est d'une telle

' Le Bassan faisait entrer son chien dans la composition de presque tous ses tableaux. (A. G.)

beauté , par la confiance qu'elle marque et par l'honneur d'être proche de Sa Majesté, qu'elle n'a point de prix. M. de Duras pendant son quartier suivra le roi à l'armée, et commandera à toute la maison de Sa Majesté. Il n'y a point de dignité qvi console de cette perte ; cependant on entre dans le sentiment du maître , et l'on trouve que MM. de Charost doivent être contents. Que notre ami Noailles prenne garde à lui : on dit qu'il lui en pend autant à l'œil ; car il n'a qu'un œil , aussi bien que les autres.

On parle toujours de guerre; vous pouvez penser combien j'en suis fâchée : il y a des gens qui veulent encore faire des almanachs ; mais pour cette compagne ils sont trompés. Toute mon espérance, c'est que la cavalerie ne sera pas exposée aux sièges que l'on fera chez les Hollandais ; il faut vivre pour voir démêler toute cotte fusée. J'ai vu le marquis de Vence; je le trouvai si j3une, que je lui demandai comment se portait madame sa mère : M. de Coulanges me redressa. Le cardinal de Retz interrompit notre conversation, mais ce ne fut que pour parler de vous. Je souhaite toujours Adhémar, pour me redire encore mille fois que vous m'aimez ; vous m'assurez que c'est avec une tendresse digne de la mienne : si je ne suis contente de cette ressemblance, je suis bien difficile à contenter.

Je viens de recevoir votre lettre du jour des Cendres : en vérité , ma fille , vous me confondez par vos louanges et par vos remerciements ; c'est me faire souvemr de ce que je voudrais faire pour vous , et j'en soupire , parce que je ne me contente pas moi-même ; et plût à Dieu que vous fussiez si pressée de mes bienfaits , que vous fussiez contrainte de vous jeter dans l'ingratitude I Nous avons souvent dit que c'est la vraie porte pour en sortir honnêtement, quand on ne sait plus où donner de la tête ; mais je ne suis pas assez heureuse pom* vous réduire à cette extrémité : votre reconnaissance suffit et au delà. Que vous êtes aima-

l)le I et que vous me dites plaisamment tout ce qui se peut dire là-dessus I Au reste, quelle folie de perdre tant d'argent à ce chien de brelan 1 C'est un coupe-gorge qu'on a banni de ce pays-ci , parce qu'on y fait de sérieux voyages. Vous jouez d'un malheur insurmontable , vous perdez toujours : croyez-moi, ne vous opiniâtrez point; songez que tout cet argent s'est perdu sans vous divertir : au contraire , vous avez payé cinq ou six mille francs pour vous ennuyer et pour être houspillée de la fortune. Ma fille , je m'emporte; il faut dire comme Tartufe : Cest un excès de zèle. A propos de comédie , voilà Bajazet : si je pouvais vous envoyer la Champmêlé , vous trouveriez la pièce bonne; mais sans elle elle perd la moitié de son prix. Je suis folle de Corneille ; il nous donnera encore Pulchérie, où l'on reverra

La main qui crayonna La mort du grand Pompée et l'âme de Cinna ' .

Il faut que tout cède à son génie. Voilà cette petite fable de La Fontaine , sur l'aventure du curé de M. de Boufflers, qui fut tué tout roide en carrosse auprès de son mort : cet événement est bizarre; la fable est jolie, mais ce n'est rien au prix de celles qui suivront. Je ne sais ce que c'est que ce pot au lait.

J'ai souvent des nouvelles de mon pauvre enfant; la guerre me déplaît fort, pour lui premièrement, et puis pour les autres que j'aime. Madame de Vaudemont est à Anvers , nullement disposée à revenir ; son mari est contre nous. Madame de Courcelles sera bientôt sur la sellette^ je ne sais si elle touchera il petto adamantino de M. d'Avaux * ; mais jusqu'ici il a été aussi rude à la Tournelle que dans sa réponse. Ma fille, j'écris sans mesure, encore faut-il finir : en écrivant aux autres , on est aise d'avoir

' Vers du grand Corneille dans la dédicace à! Œdipe.

^ Le président de Mêmes, père du premier président de ce nom.

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écrit ; et moi , j'aime à vous écrire par-dessus toutes choses. J'ai mille amitiés à vous faire de M. de La Rochefoucauld , de notre cardinal, de Barillon, et surtout de madame Scarron, qui vous sait bien louer à ma fantaisie; vous êtes bien selon son goût. Pour M. et madame de Coulanges, M. l'abbé, ma tante,' ma cousine, La Mousse, c'est un cri général pour me prier de parler d'eux ; mais je ne suis pas toujours en humeur de faire des litanies; j'en oublie encore : en voilà pour longtemps. Le pauvre Ripert est toujours au lit ; il me vient des pensées sur son mal : que diantre a-t-il? J'aime toujours ma petite enfant, malgré les divines beautés de son frère. Adieu , ma chère enfant ; j'embrasse votre Comte , je l'aime encore mieux dans son appartement que dans le vôtre. Hélas! quelle joie de vous voir belle taille, en santé, en état d'aller, de trotter comme une autre! Donnez-moi le plaisir de vous revoir ainsi.

A Paris, vendredi H mars 1672.

J'ai entrepris de vous écrire aujourd'hui la plus petite lettre du monde, nous verrons. Ce qui rend celles du mercredi un peu infinies, c'est que je reçois le lundi une de vos lettres : j'y fais un commencement de réponse à la chaude; le mardi, s'il y a quelque affaire ou quelque nouvelle, je reprends ma lettre, et je vous mande ce que j'en sais; le mercredi, je reçois encore une lettre de vous : j'y fais réponse, et je finis par là. Vous voyez bien que cela compose un volume ; quelquefois même il arrive une singulière chose, c'est qu'oubliant ce que je vous ai mandé au commencement de ma lettre, j'y reviens encore à la fin, parce que je ne relis ma lettre qu'après qu'elle est faite ; et quand je m'aperçois de ces répétitions, je fais une grimace épouvantable. Mais il n'en est autre chose , car il est tard : je ne sais point raccommoder, et je fais mon paquet. Je

VOUS mande cela une lois pour toutes , afin que vous excusiez cette radoterie. Mademoiselle de Méri vous envoie les plus jolis souliers du monde; j'en ai surtout ren>arqué une paire qui me parait si mignonne, que je la crois propre' garder le lit : vous souvient-il combien cette folie vous fit rire un soir? Au reste, ma fille, ne vous avisez point de me remercier pour toutes mes bonnes intentions, pour tous les riens que je vous donne; songez au principe qui me fait agir : on ne remercie point d'être aimée passionnément ; votre cœur vous apprendi'a d'autres sortes de reconnaissances. J'ai vu le chevalier et l'abbé de Valbelle; je suis Provençale, je l'avoue; les Bretons en sont jaloux. Adieu, ma très-aimable; il me semble que vous savez combien je suis à vous ; c'est pourquoi je ne vous en dirai rien ; aussi bien , j'ai résolu de ne pas faire une grande lettre. Si pourtant je savais quelque chose de réjouissant, je vous le manderais assurément , car je ne m'amuserais pas à soutenir cette sotte gageure.

A Paris, mercredi 16 mars 1672.

Vous me parlez de mon départ : ah , ma fille ! je languis dans cet espoir charmant ; rien ne m'arrête que ma tante ' , qui se meurt de doulem* et d'hydropisie : elle me brise le cœur par l'état où elle est , et par tout ce qu'elle dit de tendre et de bon sens ; son courage , sa patience, sa résignation , tout cela est admirable. M. d'Hacqueville , et moi , nous suivons son mal jour à jour : il voit mon cœur, et la douleur que j'ai de n'être pas libre tout présentement : je me conduis par ses avis. Nous verrons entre ci et Pâques : si son mal augmente, comme il a fait depuis que je suis ici, elle mourra entre nos bras ; si elle reçoit quelque soulagement ,

nette de Coulanges , marquise de La Trousse.

et qu'elle prenne le train de languir, je partirai dès que M. de Coulanges sera revenu. Notre pauvre abbé est au désespoir, aussi bien que moi ; nous verrons donc comme cet excès de mal se tournera dans le mois d'avril : je n'ai que cela dans la tète. Vous ne sauriez avoir tant d'envie de me voir que j'en ai de vous embrasser : bornez votre arrbition , et ne croyez pas me pouvoir jamais égaler là-dessus.

Mon fils me mande qu'ils sont misérables en Allemagne , et ne savent ce qu'ils font. Il a été très-affligé de la mort du chevalier de Grignan. Vous me demandez, ma chère enfant, si j'aime toujours bien la vie : je vous avoue que j'y trouve des chagrins cuisants; mais je suis encore plus dégoûtée de la mort : je me trouve si malheureuse d'avoir à fmir tout ceci par elle, que si je pouvais retourner en arrière, je ne demanderais pas mieux. Je me trouve dans un engagement qui m'embarrasse : je suis embarquée dans la vie sans mon consentement; il faut que j'en sorte, cela m'assomme. Et comment en sortirai-je? par où? par quelle porte? quand sera-ce? en quelle disposition? souffrirai-je mille et mille douleurs, qui me feront mourir désespérée? auraî-je un transport au cerveau? mourrai-je d'un accident? comment serai-je avec Dieu? qu'aurai-je à lui présenter? la crainte , la nécessité, feront-elles mon retour vers lui? n'aurai-je aucun autre sentiment que celui de la peur? Quepuis-je espérer? suis-je digne du paradis ? suis-js digne de l'enfer? Quelle alternative! quel embarras! Rien n'est si fbu que de mettre son salut dans l'incertitude ; mais rien n'est si naturel , et la sotte vie que je mène est la chose du monde la plus aisée à comprendre : je m'abîme dans ces pensées, et je trouve la mort si terrible, que je hais plus la vie parce qu'elle m'y mène que par les épines dont elle est semée. Vous me direz que je veux donc vivre éternellement : point du tout; mais si on m'avait demandé mon avis, j'aurais bien aimé à mourir entre les bras de ma nourrice : cela m'aurait ôté bien des ennuis, et m'auroit donné le

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ciel bien sûrement et bien aisément. Mais parlons d'autre

chose. 'i^^

Je suis au désespoir que vous ayez eu Bajazet])av d'autres que par moi : c'est ce chien de Barbin ' , qui me hait, parce que je ne fais pas des princesses de Clèves et de Montpensier'. Vous avez jugé très-juste et très-bien de Bajazet ] et vous aurez vu que je suis de votre avis. Je voulais vous envoyer la Champmêlé pour vous réchauffer la pièce. Le personnage de Bajazet est glacé : les mœurs des Turcs y sont mal observées ; ils ne font point tant de façons pour se marier ; le dénoûment n'est point bien préparé : on n'entre point dans les raisons de cette grande tuerie. lî y a pourtant des choses agréables , mais rien de parfaitement beau , rien qui enlève , point de ces tirades de Corneille qui font frissonner. Ma fille, gardons-nous bien de lui comparer Racine , sentons-en toujours la différence;^ les pièces de ce dernier ont des endroits froids et faibles , et jamais il n*ira plus loin qu'Andromaque. Bajazet est audessous, au sentiment de bien des gens, et au mien, si j'ose me citer. Bacine fait des comédies^ pour la Champmêlé r ce n'est pas pour les siècles à venir : si jamais il n'est plus jeune, et qu'il cesse d'être amoureux, ce ne sera plus la même chose ^. Vive donc notre vieil ami Corneille I Pardonnons-lui de méchants vers en faveur des divines et su blimes beautés qui nous transportent : ce sont des ti'aits de maître qui sont inimitables. Despréaux en dit encore plus que moi ; et en un mot , c'est le bon goût , tenezvous-y.

Voici un bon mot de madame Comuel, qui a fort réjoui

' Fameux libraire de ce temps-là , qui avait sa boutique sur l'escalier de la Sainie-Cbapelle, et ([ue Bcilcau nomme dans le Luliin,

^ Romans de madame de La Fayette , qui enrichissaient Barbin, par la grande vogue qu'ils avaient.

3 On employait autrefois le mot de comédie dans un sens générique. (P.)

* L'événement a fait voir par Mithridate, par Phèdre, par ^thalle, etc., que le sentiment de Madame de Sévigné tenait encore du préjugé de ce tcmps-lgi. (A, G.)

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le parterre : M. Tambonneau le fils' a quitté la robe, et a mis une sangle autour de son ventre et de son derrière : avec ce bel air il veut aller servir sur la mer : je ne sais ce que lui a fait la terre. On disait donc à madame Cornuel qu'il s'en allait à la mer : « Hélas I dit-elle, est-ce qu'il a été « mordu d'un chien enragé? » Cela fut dit sans malice; c'est ce qui a fait rire extrêmement. Madame de Gourcelles est fort embarrassée : on lui refuse toutes ses requêtes mais elle dit qu'elle espère qu'on aura pitié d'elle , puisqu ce sont des hommes qui sont ses juges. Notre coadjuteur ne lui ferait point de grâce présentement ; vous me le représentez dans les occupations de saint Ambroise.

Il me semble que vous deviez vous contenter que votre fille fût faite à son image et semhlance : votre fils veut aussi lui ressembler ; mais , sans offenser la beauté du coadjuteur, où est donc la belle bouche de ce petit garçon ? où sont ses agréments ? Il ressemble donc à sa sœur : vous m'embarrassez fott par cette ressemblance. Je vous aime bien , ma fille , de n'être point grosse] : consolez-vous d'être belle inutilement, par le plaisir de n'être pas toujours mourante.

Je ne saurais vous plaindre de n'avou* point de beurre en Provence , puisque vous avez de l'huile admirable et d'excellent poisson. Ah, ma fille! que je comprends bien ce que peuvent faire et penser des gens comme vous , au milieu de vos Provençaux I Je les trouverai comme vous , et je vous plaindrai toute ma vie de passer avec eux de si belles années de la vôtre. Je suis si peu désireuse de briller dans votre cour de Provence, et j'en juge si bien par celle de Bretagne , que par la même raison qu'au bout de trois jours à Vitré, je ne respirais que les Rochers, je vous jure devant Dieu que l'objet de mes désirs , c'est de passer l'été à Grignan avec vous : voilà où je vise, et rien au delà.

' Jean Tambonneau . président de la chambre des comptes.

Mou vin de Saint-Laurent est chez Aclhémar , je l'aurai demain matin ; il y a longtemps que je vous en ai remerciée in petto : cela est bien obligeant. M. de Laon aime bien cette manière d'être cardinal * . On assure que l'autre jour M. de Montausier*, parlant à M. le dauphin de la dignité des cardinaux, lui dit que cela dépendait du pape, et que s'il voulait faire cardinal un palefrenier, il le pourrait. Làdessus le cardinal deBonzi arrive ; M. le dauphin lui dit : « Monsieur , est-il vrai que si le pape voulait , il ferait car- « dinal un palefrenier? )) M. de Bonzi fut surpris, et devinant l'affaire, il lui répondit : « Il est vrai, Monsieur, que le « pape choisit qui il lui plaît; mais nous n'avons pas vu « jusque ici qu'il ait pris des cardinaux dans son écurie. » C'est le cardinal de Bouillon qui m'a conté ce détail.

J'ai fort entretenu M. d'Uzès : il vous mandera la conférence qu'il a eue; elle est admirable. Il a un esprit posé et des paroles mesurées, qui sont d'un grand poids dans ces occasions ; il fait et dit toujours très-bien partout. On disait de Jarzé ce qu'on vous a dit ; mais cela est incertain. On prétend que la joie de la dame^ n'est pas médiocre pour le retour du chevalier de Lorraine. On dit aussi que le comte de Guiche et madame de Brissac sont tellement sophistiqués , qu'ils auraient besoin d'un truchement pour s'entendre eux-mêmes. Écrivez un peu à notre cardinal, il vous aime, le faubourg ^ vous aime, madame Scarron vous aime ; elle passe ici le carême , et céans presque tous les soirs. Barillon y est encore, et plût à Dieu, ma belle, que vous y fussiez aussi 1 Adieu , mon enfant ; je ne finis

' royez la lettre du l*"" mars précédent.

2 31. le duc de Montausier, gouvenieur de feu Monseigneur, était nonsculcment incapable de flatter et de mentir, mais il ignorait encore l'art de feindre, si commun chez les courtisans. ( A. G. )

3 Quelle était cette dame? Grouvellc croit que c'était madame de Grancey ; mais ce pouvait être aussi madame de Coëtquen ou mademoiselle de Fienncs. ( M. )

'C'est-à-dire M. de La Rochefoucauld et madame de La Fayette, qui demeuraient l'un et l'autre au faubourg Saint-Germain. (P. )

point; je vous défie de pouvoir comprendre combien je vous aime.

A Paris, mercredi 25 mars 4672.

IVTadame de Villars , M. Chapelain et quelque autre encore , sont ravis de votre lettre sur l'ingratitude. Il ne faut pas que vous croyez que je sois ridicule : je sais à qui je montre ces petits morceaux de vos grandes lettres ; je connais mes gens , je ne le fais pas mal à propos ; je sais le temps et le lieu. Mais enfin c'est une chose charmante que la manière dont vous dites quelquefois de certaines choses : fiez-vous à moi, je m'y connais. Je veux vous relire quelque jour plusieurs endroits qui vous plairont , et entre autres celui de l'ingratitude : de sorte , me dites-vous , qu'après tant de bontés , je ne songe plus qu'à vous refuser la première petite grâce que vous me demanderez : je ne finirais point, car tout est de ce style.

J'aime fort votre petite histoire du peintre * ; miiis il faudrait , ce me semble , qu'il mourût. Vos cheveux frisés naturellement avec le fer, poudrés naturellement avec une livre de poudre , du rouge naturel avec du carmin , cela est plaisant ; mais vous étiez belle comme un ange : je suis toute réjouie que vous soyez en état de vous faire peindre, et que vous, conserviez sous votre négligence une beauté si merveilleuse. Madame Scarron a reçu votre embrassade ; il n'y a sorte de louanges qu'elle ne vous donne , ni sorte d'estime particulière qu'elle ne fasse paraître pour vous.

Le chancelier n'aura point un enterrement magnifique, comme on le prétendait : ils voulaient un prince du sang pour conduire le deuil ; M. le Prince a dit qu'il était in-

' C'était un peintre provençal , qui se nommait Faucbior, et qui on faisant le portrait de Madame de Grignan en Madeleine , fut pris d'une colique si violente qu'il en mourut. ( P. )

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commode; M. le Duc, que cela était bon le temps passé, et que les princes du sang de ce siècle-ci sont plus grands seigneurs qu'ils n'étaient. Messieurs les princes de Conti ont dit qn'ils ne pouvaient faire ce que M. le Duc refusait. En un mot , la famille du chancelier est désolée. L'exemple du chancelier de Bellièvre , qu'un prince de Conti honora de sa présence au convoi, n'a été de nulle considération.

Le comte de Guiche disait l'autre jour des merveilles des esprits de vos pays chauds; il ne s'y est pas ennuyé un moment. Je songeai que vous ne m'aviejz jamais parlé d'une seule personne dont l'esprit fàt digne d'être distingué. Croyez, ma fille, que ce n'est pas sans une profonde douleur que je vois votre retour dans ces idées de Platon, et que je sens une telle séparation jusque dans la moelle de mes os, sans pouvoir jamais m'en consoler. Pour mon voyage, il tient à ma tante; mais dans un mois on verra ce qu'on doit espérer. Cela seul me retient ; sans cela j'irais avec M. et madame de Cou langes. L'abbé et moi, nous ne faisons plus que languir après notre départ. J'admire les choses qui m'arrivent pour me désespérer. Je fais présentement l'équipage de mon fils , sans préjudice des lettres de change qui vont leur train : tout le monde est abîmé , et tout le monde partira. On dit que la petite vérole est à Grignan : est-il vrai? Cela me consolerait de mon retardement. Enfin , ma fille , soyez très-persuadée que nous ne songeons qu'à partir, et qu'il n'y a rien devant cette envie ni devant ce voyage ; le chaud même ne m'arrêtera point.

Vous me demandez le mal de ma tante , c'est une hydropisie de vent et d'eau : elle est très-enflée; elle n'a plus de place pour se nourrir. Le lait, qui est l'unique remède , ne peut pas réparer tant de sécheresse ; elle est usée , son foie est gâté ; elle a soixante-six ans , voilà son mal . Le mois d'avril nous décidera sur sa mort ou sur sa vie : je passe bien des heures auprès d'elle, et je suis trèsaffligée de son état : vous savez comme je l'ai toujours ai-

mée, et si je le lui ai témoigné. Ce que vous dites sur le cœur adamantino est admirable : ce serait une grande commodité de l'avoir ainsi , non pas comme celui que nous entendons , mais adamantino au pied de la lettre ; sans cela , on souffre mille sortes de tourments. Il est vrai que l'amour doit être bien glorieux : il l'est bien aussi ; mais que M. de Grignan est heureux d'être si chrétien ! j'espère qu'il me convertira.

On ne donne point la charge de M. de Lauzun; vous pouvez raisonner là-dessus et sur son embrasement : mais c'eût été une belle aventui'e, s'il eût brûlé ce pauvre M. Fôuquet, qui supports sa prison héroïquement, et qui n'est nullement désespéré ' . On ne parle que de la guerre : le roi a deux cent mille hommes sur pied; toute l'Europe est en émotion. On voit bien, comme vous dites, que la pauvre machine ronde est abandonnée. Nous parlons souvent de vous, le cardinal [de Retz) et moi: il vous aime fort; et moi, que fais-je, à votre avis? Ma pauvre tante vous remercie de votre aimable souverdr. La Mousse tremble pour sa philosophie. Parlez un peu au cardinal de vos machines , des machines qui aiment , des machines qui ont une élection pour quelqu'un , des machines qui sont jalouses, des machines qui craignent : allez, allez, vous vous moquez de nous ; jamais Descartes n'a prétendu nous le faire croire.

A Paris, mercredi 50 mars «672.

N'êtes-vous point trop aimable? Enfm, ma chère fille, vous aimez mes lettres , vous voulez qu'elles soient grandes , et vous me flattez de la pensée que vous les aimez moins quand elles sont petites ; mais ce pauvre Grignan

* On accusait sourdement Lau;un d'avoir mis le feu k la prison ; mais on ne tarda pas à savoir ((ue la foudre avait cause l'incendie.

a bien affaire d'avoir la complaisance pour vous de lire de tels volumes. Je me souviens toujours de l'avoir vu admirer qu'on pût lire de longues lettres : il a bien changé d'avis. Je me fie bien à vous au moins pour ne pas lui montrer ce qui le pourrait ennuyer. Je vous fais une réparation : je croyais que vous n'aviez point fait de réponse au cardinal , vous l'avez faite très-bonne. Il faut aussi que je vous avoue que j'ai supprimé méchamment les compliments de madame de Villars; je vous ai parlé d'elle dans mes lettres , et me suis bien gardée de vous rendre tout ce qu'elle m'avait dit : ne soyez pas fâchée contre elle; elle vous aime et vous admire. Je la vois assez sou- \cnt; elle est ravie de parler de vous, et de lire des morceaux de vos lettres : cela me donne pour elle un attachement très-naturel. Elle partira à Pâques , malgré la guerre ; elle en sera quitte pour revenir, si les Espagnols font les méchants. Gomme ils ont beaucoup d'argent, ces Villars', aller et venir, et faire un grand équipage , n'est pas une chose qui mérite leur attention. On dit que les Anglais ont battu cinq vaisseaux hollandais , et que ^'ambassadeur a dit au roi' que le roi son maître avait commencé la guerre sur la mer, et qu'il le suppliait de lui tenic sa parole , et de la commencer sur la terre.

Vous savez , ma fille , ce que m'est le nom de Roquesante'' , et quelle vénération j'ai pour sa vertu. Vous pouvez croire que sa recommandation et la vôtre me sont fort considérables ; mais mon crédit ne répond pas à mes bonnes intentions. Vous m'avez dit tant de bien du président dont il est question , qu'on se ferait honneur de le servir si on avait quelque voix en chapitre : j'en parlerai au ha-

' Ce passage est ironique. M. de Villars avait peu de fortune. U avait été nommé ambassadeur à Madrid. (A. G. )

' Charles H , roi d'Angleterre.

3 Conseiller an parlement d'Aix, homme intègre et d'un vrai mérite. Juge de Fouquet, il fut de l'avis le plus favorable. Madame de Sévigné, amie de Fouquet, avait voué au conseiller une profonde estime.

sard ; mais en vérité tout est si caché à Versailles , qu'il faut attendre en paix les oracles qui en sortent. Pour M. de Roquesante, si vous ne lui faites mes compliments en particulier, vous êtes brouillée avec moi. Vous avez frissonné de la fièvre de notre abbé , je vous en remercie; mais comme vous étiez seule à frissonner, que l'abbé ne frissonnait point du tout, vous sentez bien que je n'ai point frissonné. Son mal était une émotion continuelle sans aucun accident : il s'est gouverné sagement , et je suis persuadée que c'est de la santé pour vingt ans. Diau le veuille l Je lui ai fait toutes vos amitiés ; il en est très-touché. Ma tante ne parle que pour vous remercier ; son état touche le cœur des plus indifférents : elle enfle tous les jours , les remèdes ne font point d'effet ; elle me disait tantôt : Enfin , ma chère, voilà ce qui s'appelle une femme abandonnée. Elle se dispose à mourir, et en pÊU-le sans frayeur ; elle est seulement étonnée qu'il faille tant de douleurs pour faire mourir une personne si faible. îi y a des manières de mourir bien rudes et bien cruelles ; la sienne est des plus pitoyables qu'on puisse voir. Elle reçoit mes soins avec une grande tendresse; je lui en rends de la même façon, et suis si extrêmement touchée de ses douleurs et de l'horrible désespoir de ma cousine, qu'il m'est impossi])le de n'en pas pleurer.

Voilà , ma fille , une réflexion qui me vient sur les pertes fréquentes que vous faites au jeu , et sur celles de M. de Grignan ; prcnez-y garde , ma fille , il n'est pas agréable d'être la dupe; soyez persuadée que ce n'est pas une chose naturelle de gagner et de perdi'e continuellement. Il n'y a pas longtemps qu'on m'avoua le fredon de l'hôtel de la Vieuville; vous souvient-il de cette volerie? Il ne faut pas croire que tout le monde joue comme vous : voilà ce que l'mtérêt que je prends à vous me fait dire : comme il vient d'un cœur qui est à vous, je suis assurée que vous îe trouverez bon. Ne trouverez-vous point bon aussi de savoir

DE MVDAME DE SEVIGNE. 485-

que Kéroual ' , dont Tétoile avait été devinée avant qu'elle partit, l'a suivie très-fidèlemcnt? Le roi d'Angleterre l'a aimée; elle s'est trouvée avec une légère disposition à ne pas haïr : enfin, elle se trouve grosse de huit mois; voilà qui est étrange. La Castelmaine est disgraciée : c'est ainsi qiv'on en use dans ce royaume-là. Pendant que nous sommes sur ce ton, je vous dirai, avec la permission de la sagesse de M. de Grignan , que le petit-fils de F ' et du

chevalier de Lorraine (je ne sais si je me fais bien entendre) est élevé pêle-mêle avec les enftmts de madame d'Armagnac, à la vue du public; et l'on fit un grand jeu au retour du chevalier d'éprouver la force du sang : il confirma tout ce qu'on dit là-dessus, et trouva cet enfant si joli , et s'y attacha d'une telle sorte , qu'enfin on lui dit la vérité : il en fut ravi, et madame d'Armagnac continue sa bonté , et le nourrit sous le nom du chevalier de Lorraine : si vous savez tout cela , voilà qui vous ennuiera beaucoup. Adhémar est tout propre à vous conter ces bagatelles : je me sens aussi du relâchement pour les nouvelles, sachant qu'il est en lieu de vous les mander beaucoup mieux que moi.

Je reçois votre lettre du 23 , écrite sur la plume des vents, aussi bien que la mienne du vendredi. Ah, ma fille I qu'elle est aimable, quoiqu'elle ne soit point une réponse 1 Elle en vaut mille fois mieux. C'est donc là ce que vous m'écrivez , quand vous n'avez rien à me dire : voilà qui me ravit ; vous me dites mille tendresses , et je vous avoue que je me laisse doucement flatter à cette aimable vérité. Qui est donc ce Breton que vous servez pour l'amour de moi? Il est vrai que tous les Provençaux me sont de quelque chose.

C'est aujourd'hui l'acte du pauvre abbé^ : quelle folie I

' Elle devint duchesse de Portsmonth.

' Cette initiale désigne Mlle de Tiennes, fille d'honneur de la reine. ( M.

3 Louis-Joseph Adhémar de Monteil , frère de M. de Grignan , nommé

on s'en va disputer contre lui , le tourmenter, le pointiller : il faut qu'il réponde à tout. Pour moi , je suis persuadée que rien n'est plus injuste que ces sortes de choses, et que <îela rend l*esprit d'une rudesse et d'une contrariété insupportables. Vous me parlez du temps : notre hiver a été admirable , trois mois d'une belle gelée ; voilà qui est fait , le printemps commence. Rien n'est plus sage que nous; pourquoi êtes-vous si extravagants ? J'ai horreur de l'inconstance de M. de Vardes : il a trouvé cette conduite dans la fin de sa passion , sans aucun sujet que de n'avoir plus d'amour : cela désespère; mais j'aimerais encore mieux cette douleur, que d'être quittée pour une autre : voilà notre vieille querelle. Il y a bien d'autres sujets sur quoi je n'approuve pas M. de Vardes. Si Corbinelli me souhaite en Provence , il fait ce que je fais tous les jours de ma vie.

M. et madame de Coulanges sont trop honorés de toutes vos douceurs ; ils vous écriront : je les vois partir a\'ec un grand chagrin : M. de Coulanges prétend bien revoir Jacquemart et Marguerite ' avant que de mourir. Pour madame de Coulanges , elle ira à Grignan ; nous l'y recevrons, quand elle m'aura fait les honneurs de Lyon. Je ne vois pas d'Hacqueville en huit jours ; je l'excuse , et ne l'en aime pas moins. Pour vous, ma chère fille, comptez que je suis à vous , et que votre amitié fait la > éritable joie de ma vie , et votre absence la véritable douleur. Mon cher Grignan, hélas I faut-il passer sa vie sans voir les gens du monde que l'on aime le plus? On m'a dit ce soir que l'abbé de Grignan avait ftiit des merveilles en Sorbonne : notre cardinal en est ravi.

tn <680 à révèclié d'Évreuv, et peu de temps aprùs à celui de Carc;»ssonne. H avait alors vingt-huit ans. ( P. )

' Deux figures de Ihorlogîî du beffroi de Lambesc , qui frajipent les lieurcs.

?.37. — A LA MftME.

A Paris, vendredi ï*' nvril 1672.

' Vous avez écrit, mk chère fille, des choses à Giiitaud sur l'espérance que vous avez de me voir en Provence qui nie transportent de joie. Vous pouvez penser quel plaisir c'est de les apprendre indirectement, quoiqu'on les sache déjà. Il est vrai néanmoins que cela ne peut augmenter l'extrême envie que j'ai de partir : elle est au dernier degré ; ma tante seule fait mon retardement ; elle est si mal , que je ne comprends pas qu'elle puisse être longtemps dans cet état ; je vous en dirai des nouvelles, comme de la seule grande affaire que j'aie présentement. »

Je vis hier madame de Verneuil , qui est revenue de Verneuil et de la mort. Le lait l'a rétablie : elle est belle, elle est de belle taille; il n'y a plus de dispute entre son corps de jupe et le mien. Elle n'est plus rouge ni crevée, comme elle était ; cet état la rend aimable : elle aime, elle oblige , elle loue ; elle me chargea de mille douceurs pour vous. On fit hier matin un service au chancelier à Sainte-Elisabeth : je n'y fus point, parce qu'on oublia de m'apporter mon billet; tout le reste de la terre habitable y était. Madame de Fieubet entendit ceci : la Choiseul passa devant la Bonnelle'. Ah! dit la Bonnelle, voilà une mijaurée qui a eu pour plus 4e cent mille écus de nos hardes. La Choiseul se retourne, et, comme Arlequin, hi, ht, hi, hi, ht, lui fitelle, en lui riant au nez ; voilà comme on répond aux folles; et passe son chemin. Quand cela est aussi vrai qu'il l'est, cela fait extrêmement rire.

Madame de Coulanges et M. de Barillon jouèrent hier la scène de Vardes et de mademoiselle de Toiras; nous avions tous envie de pleurer : ils se surpassèrent euxmêmes. Mais la Champmêlé est quelque chose de si ex-

' Femme de Noël de Bullion , seigneur de Bonnelle , marquis de Gallardon, président au parlement de Paris.

traordinaire qu'en votre vie vous n'avez rien vu de pareil ; c'est la comédienne que l'on cherche, et non pas la comédie. J'ai vu Ariane^ pour la seule actrice : cette comédie est fade , les comédiens sont maudits ; mais quand la Champ^ mêlé arrive , on entend un murmure ; tout le monde est ravi, et l'on pleure de son désespoir.

M. le chevalier de Lorraine aîla voir la Fienne l'autre jour; elle voulut jouer la délaissée, elle parut embarrassée^ Le chevalier, avec cette belle physionomie ouverte que j'aime, et que vous n'aimez pas, la voulut tirer de toutes sortes d'embarras , et lui dit : « Mademoiselle , qu'avezct vous? pourquoi êtes-vous triste? qu'y a-t-il d'extraordia naire à tout ce qu^nous est arrivé? Nous nous sommes ff aimés , nous ne nous aimons plus. La constance n'est pas « une vertu des gens de notre âge ; il vaut bien mieuxque nous « oubliions le passé , et que nous reprenions les tons et les « manières ordinaires. Voilà an joli petit chien ; qui vous « l'a donné? » Et voilà le dénoûment de cette belle passion.

Que lisez-vous , ma chère enfant ? Pour moi , je lis la Découverte des Indes par Christophe Colomb, qui me divertit au dernier point; mais votre fille me réjouit encore plus. Je l'aime , et je ne vois pas bien que je puisse m'en défendre : elle caresse votre portrait , et le flatte d'une façon si plaisante, qu'il faut vitement la baiser. J'admire que vous vous coiffiez dès ce temps-là à la mode de celui-ci. Vos doigts voulaient tout relever, tout boucler ; enfin c'était une prophétie. Adieu, ma très-chère enfant. Je ne croirai jamais qu'on puisse aimer plus passionnément que je vous aime.

A Paris , mercredi R avril 1672.

Je ne sais où j'en suis , à cause de la maladie de ma tante. L'abbé et moi nous pétillons , et nous sommes réso-

» Tragédie de Thomas Corneille, représentée le 4 mars 1672.

lus , si son mal se tourne en langueur, de nous en aller en Provence; car enfin où sont les bornes de notre bon naturel? Pour moi, je ne vois que vous, et j'ai une telle impatience de vous aller voir, que tous mes autres sentiments, n'en ont pas bien toute leur étendue. Vous pouvez toujours être certaine que j'ai plus d'envie de partir que vous n'en avez que je parte. Vous croyez que c'est beaucoup dire, je le crois aussi ; mais je ne puis exagérer sur mes sentiments. Je ne manque pas de dire à ma tante tous vos aimables souvenirs : elle croit njouiir bientôt , et suivant son humeur complaisante, elle se contraint jusqu'à la mort, et fait semblant d'espérer à des remèdes qui ne lui font plus rien, afin de ne pas désespérer ma cousine; mais quand elle peut dii'e un mot sans être entendue, on voit ce qi^'elle pense , et c'est la mort qu'elle envisage à loisir avec beaucoup de vertu et de fermeté.

Je suis effrayée des maux de Provence : voilà donc votre enfant sauvé de la petite vérole; mais la peste, qu'en dites- vous? J'en suis très-al armée : c'est un mal à nul autre semblable, dont votre soleil saura mal garantir ceux qu'il éclaire. Je prie M. le gouverneur de donner sur cela tous les meilleurs ordres du monde.

M. le Duc donna samedi une chasse aux Anges^ et un souper à Saint-Maur, des plus beaux poissons de la mer. Ils revinrent à une petite maison près de l'hôtei de Condé , où , après minuit sonné , plus scrupuleusement que nous ne faisions en Bretagne , on servit le plus grand médianoche du monde en viandes très-exquises : cette petite licence n'a pas été bien reçue , et a fait admirer la charmante bonté de la maréchale de Grancey. Il y avait la comtesse de Soissons, mesdames de Goëtquen et de Bordeaux , plusieurs hommes, et le chevalier de Lorraine ; des hautbois, des musettes , des violons ; et de madame la duchesse, ni du

Madame de Marey et madame de Grancey [chanoinesse), filles du

ïit'mp lit fin rmr<5r>liol /Ir. nnirii^n.- I T> \

deuxième lit du maréchal de Grancey. ( P. )

carême , pas un mot ; Tune était dans son appartement , et l'autre dans les cloîtres. Toutes ces dames sont brunes ; nous trouvons qu'il fallait bien du jaune pour lesi'parer.

M. de Goulanges est au désespoir de la mort du peintre '. Ne l'avais-je pas bien dit qu'il mourrait? Cela donne une grande beauté au commencement de l'histoire; mais ce dénoùment est triste et fâcheux pour moi , qui prétendais bien à cette belle Madeleine y si bien frisée naturellement.

Je suis ravie que vous ne soyez point grosse : hélas ! ma fille, ayez du moins le plaisir d'être en santé et de reposer votre vie : eh mon Dieu ! ne joignez point cet embarras à tant d'autres que l'on trouve en son chemin. La vieille Madame» est morte d'une vieille apoplexie qui la tenait depuis un an. Voilà le palais du Luxembourg à Mademoiselle , et nous y entrerons. Madame avait fait abatti'e tous les arbres du jardin de son côté, rien que par contradiction : ce beau jardin était devenu ridicule ; la Providence y a pourvu. Mademoiselle pourra le faire raser des deux côtés, et y mettre Le Nôtre ^ pour y faire comme aux Tuileries. Elle n'a point voulu voir sa bellemère mourante; cela n'est pas héroïque. Le traité de M. de Lorraine est rompu , après avoir été assez avancé : voilà votre pauvre amie^ bien reculée. M. de Bàville se marie à mademoiselle de Chalucet de Nantes : on lui donne quatre cent mille francs. M. d'Harouïs y fait le principal personnage. J'ai fait vos compliments aux Duras et aux Charost. Le marquis de Yilleroi ne partira pas de Lyon cette campagne : le maréchal s'est attiré cette assurance , en demandant pour son fils la grâce de revenir à l'armée : on ne comprend pas bien ce qui cause son malheur.

Vous me dépeignez fort bien ce bel esprit guindé : je ne

' Ce même peintre dont il a été parlé ci-devant , page 480. ' Marguerite de Lorraine, seconde femme de Gaston de France, ûuc d'Orléans. ( P. ) 3 Dessinateur des jardins du roi.

< La princesse de Vaudciuont.

DK M M) A Mr. I)K SE VIGNE. 4')1

l'aimerais pas mieux que vous, mais je ne serais point étonnée que le comte de Guiche s'en accommodât; vous avez tous deux raisons. M. de La Rochefoucauld est retombé dans une si terrible goutte, dans une si terrible fièvre , que jamais \ous ne l'avez vu si mal : il vous prie d'avoir pitié de lui : je vous défierais bien de le voir sans en être attendrie. Ma très-chère enfant , je vous quitte , et après avoir souhaité un cœur adamandno , je m'en répons : je serais très-fâchée de ne pas vous aimer autant que je vous aime , quelque douleur qu'il m'en puisse arriver : ne le souhaitez plus aussi ; gardons nos cœurs tels qu'ils sont ; vous savez à merveille ce qui touche le mien. J'embrasse M. de Grignan, je le remercie de ses jolis remerciements , et de ses exclamations.

A Paris, vendredi 8 avril 1672.

La guerre est déclarée, on ne parle que de partir. Canaples a demandé permission au roi d'aller servir dans l'armée du roi d'Angleterre ; et en effet il est parti mal content de n'avoir pas eu d'emploi en France. Le maréchal du Plessis ne quittera point Paris, il est bourgeois et chanoine ; il met à couvert tous ses lauriers, et jugera des coups : je ne trouve pas qu'avec une si belle et si grande réputation , son personnage soit mauvais. Il dit au roi qu'il portait envie à ses enfants qui avaient ï'honneur de servir Sa Majesté ; que pour lui il souhaita'it la* mort , puisqu'il n'était plus bon à rien. Le roi l'embrassa tendrement , et lui dit : « Monsieur le maréchal, on ne travaille que pour approcher « de la réputation que vous avez acquise ; il est agréable de « se reposer après tant de victoires '. » En effet, je le trouve

' Le maréchal du Plessis- Praslin. Il avait commandé l'armée du roi dans la guerre de la Fronde , et même il avait battu Turenne près de Rhetel.

heureux de ne point mettre au caprice de la fortune co qu'il a acquis pendant toute sa vie. Le maréchal de Bellefonds est à la Trappe pour la semaine sainte : mais avant que de partir il parla fort fièrement à M. de Louvois , qui voulait faire quelque retranchement sur sa charge de général sous M. le Prince : il fit juger l'affaire par Sa Majesté, et l'emporta comme un galant homme.

La reine m'attaque toujours sur vos enfants , et sur mon voyage de Provence , et trouve mauvais que votre fils vous ressemble , et votre fille à son père ; je lui réponds toujours la même chose. Madame Colbert me parle souvent de votre beauté; mais qui ne m'en parle point? Ma fille, savez- vous bien qu'il faut un peu revenir voir tout ceci ? Je vous en faciliterai les moyens d'une manière qui vous ôtera de toutes sortes d'embarras. J'ai parlé d'un premier président à M. de Pomponne ; il n'y voit encore goutte ; il croit pourtant que ce sera un étranger ; j'y ai consenti.

Matante est si mal que je ne crois pas qu'elle retai'de mon voyage; elle étouffe, elle enfle, il n'y a pas moyen de la voir sans être fortement touchée : je le suis , et le serai beaucoup de la perdre. Vous savez comme je l'ai toujours aimée : ce m'eût été une grande joie de la laisser dans l'espérance d'une guérison qui nous l'aurait rendue encore pour quelque temps. Je vous manderai la suite de cette triste et douloureuse maladie.

M. et madame de Chaulnes s'en vont en Bretagne : les gouverneurs n'ont point d'autre place présentement que leur gouvernement. Nous allons voir une rude guerre ; j'en suis dans une inquiétude épouvantable. Votre frère me tient au cœui" : nous sommes très-bien ensemble ; il m'aime , et ne songe qu'à me plaire: je suis aussi une vraie mai'âtre pour lui , et ne suis occupée que de ses affaires. J'aui-ais grand tort si je me plaignais de vous deux : vous êtes en vérité trop jolis , chacun en > otre espèce. Voilà, ma ti*ès-

belle , tout ce que vous aurez de moi aujourd'hui. J'avais ce matin un Provençal , un Breton , un Bourguignon à ma toilette.

A Paris, mercredi 13 avril 1672.

Je vous l'avoue, ma fille, je suis très-fàchée que mes lettres soient perdues ; mais savez-vous de quoi je serais encore plus fâchée? ce serait de perdre les vôtres : j'ai passé par là, c'est une des plus cruelles choses du monde. Mais, mon enfant , je vous admire ; vous écrivez l'italien comme le cardinal Ottobon ' ; et même vous y mêlez de l'espagnol : mariera n'est pas des nôtres; et pour vos phrases, il me serait impossible d'en faire autant. Amusez-vous aussi à le parler , c'est une très-jolie chose : vous le prononcez bien , vous avez du loisir ; continuez , je serai tout étonnée de vous trouver si habile. Vous m' obéissez pour n'être point grosse , je vous en remercie de iout mon cœur ; ayez le même soin de me plaire pour éviter la petite vérole. Votre soleil me fait peur. Comment I les têtes tournent , on a des apoplexies , comme on a des vapeurs ici , et votre tête tourne comme les autres I Madame de Goulanges espère conserver la sienne à Lyon , et fait des préparatifs pour faire une belle défense contre le gouverneur'. Si elle va à Grignan, ce sera pour vous conter ses victoires, et non pas sa défaite ; je ne crois pas même que le marquis prenne le personnage d'amant : il est observé par des, gens qui ont bon nez, et qui n'entendraient pas raillerie. Il est désolé de ne point aller à la guerre ; je suis très-désolée aussi de ne point parth* avec M. et madame de Goulanges ; c'était une chose résolue , sans le pitoyable état où se trouve ma tante. Mais il faut avoir encore patience : rien ne m'arrêtera dès que je serai libre de partir. Je viens d'acheter un carrosse de

' Le cardinal Marc Ottoboni, Vénitien , fut depuis le pape Alexandre VIII.

( A. G. ) ' Le marquis de Villeroi.

campagne , je fiiis faire des habits , enfin je partirai du jour au lendemain ; jamais je n'ai rien souhaité avec tant de passion. Fiez-vous à moi pour n'y pas perdre un moment : c'est mon malheur qui me fait trouver des retardements où les autres n'en trouvent point.

Je voudrais bien vous pouvoir envoyer notre cardinal ; ce serait un grand amusement de causer avec lui : je ne vous trouve rien qui puisse vous divertir; mais, au lieu de prendre le chemin de Provence , il s'en va à Commercy. On dit que le roi a quelque regret du départ de Canaples : il avait un régiment , il a été cassé ; il a demandé dix abbayes , on les lui a toutes refusées ; il a demandé de servir d'aide de camp cette campagne, il est refusé; sur cela il écrit à son frère aîné une lettre pleine de désespoir et de respect tout ensemble pour Sa Majesté , et s'en va sur le vaisseau du duc d'York ' , qui l'aime et l'estime : voilà l'histoire un peu plus en détail. On ne parle plus que de guerre et de partir : tout le monde est triste , tout le monde est ému.

Le maréchal de Gramont était l'autre jour si transporté de la beauté d'un sermon de Bourdaloue , qu'il s'écria tout haut en un endroit qui le toucha : Mordieu , il a raison ! Madame éclata de rire, et le sermon en fut tellement interrompu , qu'on ne savait ^q qui en arriverait. Je ne O'ois pas , de la façon que vous dépeignez vos prédicateurs, que si vous les interrompez, ce soit par des admirations. Adieu, ma très-chère et très-aimable ; quand je pense au pays qui nous sépare, je perds la raison , et je n'ai plus de repos. Je blâme Adhémar d'avoir changé de nom ' ; c'est le petit dénaturé.

1 Depuis Jacques H , roi d'Angleterre.

2 Aprôs la mort du chevalier de Grignan, arrivée le 6 février précédent, M. d'Adhémar s'appela le chevalier de Grignan , et reprit dans la suite le nom de conUc d'Jdhémar, lorsqu'à l'âge de cinquante-quatre ans U !»e maria, en 470^ , avec Thérèse d'Oraison , de la maison d'Aqua , dont il n a pas eu d'enfant. (P.)

DE MADAME DE SEVKlMi. Jî).>

A Paris, vendredi saint , Ij avril 1672.

Vous .voyez ma vie ces jours-ci, ma chère fille : j'ai de plus la douleur de ne vous avoir point , et de ne pas partir tout à l'heure ; l'envie que j'en ai me fait craindre que Dieu ne permette pas que j'aie jamais une si grande joie ; cependant je me prépare toujours. N'est-ce pas d'ailleurs une chose cruelle et barbare que de regarder la mort d'une personne qu'on aime beaucoup, comme le commencement d'un voyage qu'on souhaite avec une véritable passion? Que dites-vous des arrangements des choses de ce monde? Pour moi, je les admire ; il faut profiter de ceux qui nous déplaisent pour en faire une pénitence. Celle que M. de Coulanges dit qu'on fait à Aix présentement me paraît bien folle ; je ne saurais m' accoutumer à ce qu'il me conte là-dessus \

Madame de Coulanges a été à Saint-Germain : elle m'a dit mille bagatelles qui ne s'écrivent point , et qui me font bien entrer dans votre sentiment sur ce que vous me disiez l'autre jour de l'horreur de \qir une infidélité : cet endroit me parut très-plaisant et de fort bon sens; vous voyez que l'on n'est pas partout de notre sentiment. Ma fille , quand vous voulez rompre du fer, trouvant les porcelaines indignes de votre colère , il me semble que vous êtes bien fâchée ; quand je songe qu'il n'y a personne pour en rire et pour se moquer de vous, je vous plains, car cette humeur rentrée me paraît plus dangereuse que la petite vérole; mais à propos comment vous en accommodez-vous? Votre pauvre enfant s'en sauvera-t-il ?

Notre cardinal m'a dit ce soir mille tendresses pour

' Les confréries des pénileuts faisaient à Aix, la nuit du jeudi au vendredi saint, des processions qui depuis ont été abrogées à cause des indccericos qui s'y commettaient ( V. )

VOUS ; il s'en va à Saint-Denis' faire la cérémonie de Pâques; il reviendra encore un moment, et puis adieu. Madame de La Fayette s'en va demain à une petite maison auprès de Meudon , où elle a déjà été ; elle y passera quinze jours pour être comme suspendue entre le ciel et la terre : elle ne veut pas penser, ni parler, ni répondre, ni écouter ; elle est fatiguée de dire bonjour et bonsoir ; elle a tous les jours la fièvre , et le repos la guérit : il lui faut donc du repos. Je Tirai voir quelquefois. M. de La Rochefoucauld est dans cette chaise que vous connaisses: : il est d'une tristesse incroyable, et l'on comprend bien aisément ce qu'il a. Je ne sais aucune nouvelle aujourd'hui. La musique de Saint-Germain est divine , le chant des Minimes n'est pas divin. Ma petite enfant y était tantôt avec moi ; elle a trouvé beaucoup de gens de sa connaissance ; je crains de l'aimer un peu trop, mais je ne saurais tant mesurer toutes choses. J'étais bien serviteur de Monsieur votre père ; ne trouvez-vous point que j'ai des raisons de l'aimer à peu près de la même sorte?

Je ne vous parle guère de madame de La Troche ; c'est que les flots de la mer ne sont pas plus agités que son procédé avec moi : elle est contente et mal contente dix fois par semaine % et cette diversité compose un désagrément incroyable dans la société. Cette préférence du faubourg est un point à quoi il est difficile de remédier : on m'y aime autant qu'on y peut aimer ; la compagnie y est sûrement bonne ; je ne suis de contrebande à rien ; ce qu'on y est une fois , on l'est toujours ; de plus , notre cardinal m'y donne souvent des rendez-vous : que faire à tout cela? En un mot, je renonce à plaire à madame de La Troche^ sans renoncer à l'aimer ; car elle me trouvera tou-

' Le cardinal de Retz était abbé de Saint-Denis.

2 Madame de La Tcoche était jalouse de l'amitié que Madame de Sévigné avait pour madame de La Fayette , dont 1? maison est désignée ici par le fatthourg. ( M. )

jours quand elle voudra se faire justice : j'ai de bons témoins de ma conduite avec elle, qui sont persuadés que j'ai raison , et qui admirent quelquefois ma patience. Ne me répondez qu'un mot sur tout cela ; car si la fantaisie lui prenait de voir une de vos lettres, tout serait perdu d'y trouver votre improbation : il est vrai que cela n'est point encore arrivé , et qu'il faut bien des choses pour en être digne à mon égard. Madame de Villars est ma favorite làdessus : si j'étais reine de France ou d'Espagne , je croirais qu'elle me veut faire sa cour; mais, ne l'étant point, je vois que c'est de l'amitié pour vous et pour moi. Elle ast ravie de votre souvenir; elle ne partira point si tôt, par une petite raison que vous devinerez , quand je vous dirai qu'elle ne peut aller qu'aux dépens du roi son maître, et que ses assignations sont retardées ^ Cependant nous disons fort que nous n'avons rien contre l'Espagne ; elle est dans les règles du traité. L'ambassadeur est ici, remplissant tous nos Minimes de sa belle livrée. Ma fille, je m'en vais prier Dieu, et me disposer à faire demain mes pâques : il faut au moins tâcher de sauver cette action de l'imperfection des autres. Je vous aime et vous embrasse : je voudrais bien que mon coeur fût pour Dieu comme il est pour vous.

A Paris, mercredi 20 avril 1672.

Vous me promettez donc de m' envoyer les chansons que l'on fera en Barbarie; votre conscience sera bien moins chargée de me faire part des médisances de Tunis et d'Alger, que la mienne ne Test de celles que je vous ai mandées. Ma fille, quand je songe que votre plus proche voisine est la mer Méditerranée, j'ai le cœur tout troublé et

' Madame de Villars devait aller en Espagne, où le marquis de Villars, son mari , venait d'être nommé ambassadeur extraordinaire. (A. G. )

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lout affligé : il y a de certaines choses qui font peur ; elles n'apprennent rien de nouveau , mais c'est un point de vue qui surprend.

Je vis hier vos trois Provençaux ; le Spinola en est un : il m'a donné votre lettre du 21 mars ; si je le puis servir, je le ferai de mon mieux : j'honore son nom. Il y a un Spinola qui a perdu romanesquement une de ses mains ; c'est un Artaban. Celui-ci m'a montré une lettre italienne qui n'est pleine que de vous; je vous l'envoie : l'exclamation au roi de France me plait fort. Il dit que vous parlez trèsbien italien ; je vous en loue, rien n'est plus joli : si j'avais été en lieu de m'y pouvoir accoutumer, je l'aurais fait ; ne vous en lassez point.

Je crois que M. d'Uzès vous aura conté sa conversation avec le roi , à laquelle on ne peut rien ajouter : je lui trouve une justesse dans l'esprit, que j'aime à observer; mais ce prélat s'en va bientôt , et vous perdez beaucoup de ne l'avoir plus ici. Madame de Brissac voit très-facilement le comte de Guiche chez elle : il n'y a point d'autre façon ; on ne les voit guère ailleurs. Elle ne va point sou^ eut chez M. de La Rochefoucauld; madame de La Fayette est à sa petite campagne; je ne vois aucune liaison entre eux et cette duchesse. Cette dernière contemple son essence comme un coq en pâte : vous souvient-il de cette folie ? On soupçonne la maréchale d'Estrées des chansons ; mais ce n'est qu'une vision.

Je vous ai parlé de madame de La Troche dans le temps que vous m'en parliez : vous en êtes instruite présentement ; mais comme il ne lui est pas facile de se passer de moi , insensiblement les glaces se fondent , sa belle humeui* revient ; et moi, je le veux bien. Je prends letemps tout comme il vient; si j'avais un degré de chaleur davantage, je serais beaucoup plus offensée. C'est donc ainsi que vous voulez que Ton soit, c'est-à-dire dans une profonde tranquillité; oh ! l'heureux état ! mais que je suis loin d'en sentir les dou-

ceurs I Vous me faites peur de le souhaiter : il me semble que vous faites tout ce que vous voulez ; et tout d'un coup , lorsque je vous aimerai le plus tendrement , je vous trou- ^ erai toute froide et toute reposée. Ah 1 ne venez pas me donner de cette léthargie à mon arrivée en Provence; j'aurais grand regret à mon voyage, si j'y trouvais de telles glaces.

Je touche enfin mon départ du bout du doigt ; mais ce qui me donne congé me coûtera bien des larmes : c'est quelque chose de j>itoyable que l'état de ma pauvre tante ; sou enflure augmente tous les jours ; c'est un excès de douleur qui serre le cœur des plus indifférents. Madame de Coulanges pleura hier en lui disant adieu; ce ne fut pourtant pas un adieu en forme; mais comme elle et son mari pensaient que c'était pour jamais, ils étaient très-affligés. Pour moi , qui passe une grande partie de mes jours à soupirer auprès d'elle, je suis accablée de tristesse; elle me fait des caresses qui me tuent ; elle parle de sa mort comme d'un voyage; elle a toujours un très-bon esprit; elle le conserve jusqu'au bout. Elle a reçu ce matin Notre-Seigneur en forme de viatique , et pour ses pâques ; mais elle croit le recevoir encore une fois : sa dévotion était admirable ; nous fondions tous en larmes. Elle était assise ; elle ne peut durer au lit : elle s'est mise à genoux ; c'était un spectacle triste et dévot tout ensemble.

J'ai quitté M. et madame de Coulanges avec déplaisir; ils ont beaucoup d'amitié pour moi. Je compte les retrouver à Lyon. Je m'en vais m'établir et me ranger dans mon petit logis , en attendant le plaisir de vous y voir avec moi. On dit que la Brune [madame de Coëtquen ) a repris le fil de son discours avec le chevalier de Lorraine, et qu'ils causèrent fort à cette fête que donna M. le Duc, où pour manger de la viande ils attendirent si scrupuleusement que minuit fût sonné , le dimanche de la Passion. On passe sa vie à dire des adieux : tout le monde s'en va , tout

le monde est ému. La comtesse du Lude est venue en poste dire adieu à son mari ; elle s'en retournera dans six jours, après lui avoir tenu l'étrier pour monter à cheval, et s'en aller à l'armée comme les autres. Je vous assure que l'on tremble pour ses amis.

J'ed passé le dimanche des Rameaux à Sainte-Marie dans mes considérations ordinaires. Barillon a fait ici un grand séjour ; il s'en va, puisque vous lui commandez d'être à son devoir : votre exemple le confond. Son emploi est admirable cette année : il mangera cinquante mille francs;

mais il sait bien où les prendre*. Madame de C est

folle ; on la trouve telle en ce pays : la belle pensée d'aller en Italie comme une princesse infortunée , au lieu de revenir paisiblement à Paris chez sa mère , qui l'adore et qui met au rang de tous les malheurs de sa maison l'extravagance de sa fille I Elle a raison; je n'en ai jamais vu une plus ridicule. Nous ne savons si la Marans travaille sur terre ou sous terre : elle voit peu son fils ( M. de La Rochefoucauld] et madame de La Fayette, et ce n'est que des moments ; tout aussitôt madame de Schomberg vient la reprendre : cela est bien incommode de n'être plus remenée par Madame de Sévigné ; elle n'aime guère à me rencontrer.

Mais comment votre fils est-il devenu brun? Je le croyais blondin, et vous me l'aviez vanté comme tel. Quoi I sérieusement il est brun? Ne vous moquez-vous point? J'ai envie de vous mander que votre fille est devenue blonde : quoi qu'il en soit , il y a toujours à tous vos enfants la marque de l'ouvrier. Je suis assurée que quand madame de Seuneterre aura fait ses affaires et ses couches , elle ne fera point comme madame de C

Le petit Du Bois' est parti pour suivre M. de Lou-

' M. de Barillon était ambassadeur en Angleterre. ( P. )

2 C'est ce commis de la poste que Madame de Sévigné avait mis dans ses

intérêts ponr la diligence et la sûreté de son commerce de lettres avec sa

mie. (P.)

vois ', et je m'aperçois déjà de son absence. Je passai hier à la poste pour tâcher d'y refaire des amis, et voir si Du Bois ne m'avait recommandée à personne : je trouvai des visages nouveaux, qui ne furent pas fort touchés de mon mérite; je les priai de mettre mes lettres à part , afin de les envoyer prendre ce matin , à quoi je n'ai pas manqué ; ils m'ont mandé qu'assurément il n'y en avait pas pour moi. Me voilà tombée des nues : je ne saurais vivre sans vos lettres. Peut-être que vous les aurez adressées à quelqu'un, et qu'elles me viendront demain ; je le souhaite fort , et de pouvoir remettre en train mon commerce de la poste.

A Paris, vendredi 22 avril 1672.

Je reçus votre lettre du 1 3 justement quand on ne pouvait plus y faire réponse. Quelque soin que j'eusse pris à la poste, elle avait été abandonnée à la paresse des facteurs, et voilà précisément ce que je crains. Je ferai mon possible pour retrouver quelque nouvel ami ( au bureau de la poste) ^ ou plutôt, je vous avoue que je voudrais bien m'en aller, et que ma pauvre tante eût pris un parti : cela est barbare à dire , mais il est bien barbare aussi de trouver ce devoir sur mon chemin , lorsque je suis prête à vous aller voir. L'état où je suis n'est pas aimable. Je vous envoie une petite cravate , tout comme on les porte ; vous jugerez par là que depuis votre départ le monde ne s'est point subtilisé. Vous voyez comme nous sonmies simples en ce pays-ci. J'ai une grande impatience de savoir ce qui se sera passé à votre voyage de la Sainte-Baume ' ; c'est donc votre Notre-Dame-des-Anges ^ M. le marquis de

' Surintendant général des postes , secrétaire d'État de la guerre.

^ La Sainte-Baume est une grotte taillée dans le roc , où , selon la tradition du pays, et sans aucun fondement raisonnable , on prétend que sainte Madclaine y vint finir sa vie dans la pénitence. ( A. G. )

^ Il y avait aussi à Livry une chapelle nommée Notre-Dame-des-Anges. On

502 LETTBES

Vence, qui me rend des soins très-obligeants, m'a fait grand'peur du chemin. Il a perdu son fils aîné; il me fait pitié ; il voudrait bien pleurer, et il se contraint. Il me paraît extrêmement attaché à tous vos intérêts.

J'ai été voir madame de La Fayette avec le cardinal. Nous la trouvâmes mieux qu'à Paris ; nous parlâmes fort de vous. Il s'en va lundi ; il vous dira adieu comme il vous a dit bonjour. Il vous aime tendrement, et vous fera réponse sur la proposition d'être archevêque d'Aix. Nous composâmes la vie qu'il ferait , toujours déchiré entre le désir de vous voir et la crainte d'être ridicule. Nous réglâmes les heures , et nous inventâmes des supplices pour le premier qui mettrait le nez sur l'attachement qu'il aurait pour vous. Cette conversation nous eût menés plus loin que Fleury ^ D'Hacqueville et l'abbé de Pontcarré étaient avec nous. J'étais insolemment avec ces trois hommes. Je m'en vais tout présentement me promener trois ou quatre heures à Livry. J'étouffe , je suis triste : il faut que le vert naissant et les rossignols me redonnent quelque douceur dans l'esprit. On ne voit ici que des adieux , des équipages qui nous empêchent de passer dans les rues. Je reviens demain matin pour faire partir celui de mon fils ; mais il ne fera point d'embarras : ce sont des coffres qui vont par des messagers; il a acheté ses chevaux en Allemagne. J'ai donné de l'argent à Barillon pour lui donner pendant la campagne. Je suis une marâtre : je dis hier adieu au petit dénaturé^. Je pensai pleurer. Cette campagne sera rude, et je ne me fie guèi*e à lui pour se conserver : poco duri, pur che s' innalzi, il en est revenu là ; c'est sa vraie de> ise Adieu, je ne vous en dirai pas davantage aujourd'hui. Je m'en vais à la Sainte-Baume. Je m'en > ais di\ns un lieu où

y trouve une fontaine miraculeuse , dont l'eau est réputée guérir les lièvres tierces. ( A. G. )

' C'est le nom du lieu où éUiit alors madame de La Fayette, (l*.)

^ Le chevalier de Grignan. (P. )

, 1)F. MADVMK l)K SKVIONÉ. rjOS

je penserai à vous sans eesse, et peut-être trop tendrement. Il est bien difficile que je revoie ce jardin, ces allées, ce petit pont , cette avenue , cette prairie , ce moulin , cette petite vue, cette forêt , sans penser à ma très-chère enfant.

Le petit Daquin est premier médecin. La faveur l'a jm faire atilant que le mérite'.

' Valût, qui remplaçait Daquin, avait sauvé la vie de Louis .\IV en lui donnant l'émétique, remède alors considéré comme un poison. Gui-Patin lui donnait le nom de Gargantua, parce qu'il avait tué un riche finanorr nommé Gargan ; mais Guy-Patin était médecin , et on ne peut guère ajouter foi à ses épigrammes contre ses confrères.

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