DU COMTE DE BUSSY - RABUTIN A MADAME DE SÉVIGNÉ
A Bussy, ce 29 juillet 1668.
Je ne croyais pas , Madame, avoir jamais lieu de vous parler de nos démêlés , après ce que je vous en écrivis dernièrement; mais, puisque vous jugez à propos d'éclairdr cette affaire et de la traiter à fond , je m'en vais vous dire tout ce que j'en pense, avec cette sincérité dont vous m'avez reproché quelquefois que je traitais trop franchement les choses qui me regardaient , et avec la protestation que, quoiqu'il vous paraisse que je croie que vous avez eu plus de torts, en de certaines rencontres, que vous ne pensez , il ne m'en reste rien sur le cœur contre vous, et qu'au contraire j'en ai si mal usé à votre égard, que vous me faites trop de grâce de me pardonner et de ne laisser pas de me promettre votre amitié. Ceci n'est donc pas pour me justifier tout à fait, mais seulement pour vous faire voir que je n'ai pas tant de tort que vous croyez.
• MM. de Créqui, de Bellefonds et d'Huraières.
90 LETTKES
Je demeure d'accord avec vous, ma belle cousine, que votre premier mouvement fut de m'assister, lorsque notre ami Corbinelli vous en alla prier de ma part; et je ne doute pas que si vous n'eussiez consulté que votre cœur, je n'eusse reçu le secours que je vous demandais; mais vous prîtes conseil de gens qui ne m'aimaient pas tant que vous faisiez , qui vous portèrent à prolonger les affaires par des formalités inutiles ; car je sais aussi bien que M. Auzanet ' que vous n'aviez pas besoin du consentement de M. de Neuclièse, et qu'avec la cession que je vous eusse faite, il eût bien fallu qu'il vous eût payée, comme il me paya l'hiver d'après; mais enfin en une autre rencontre j'aurais eu patience et j'aurais donné à votre conseil tout le temps qu'il eût souhaité. Ce qui me fit croire qu'on ne cherchait qu'un prétexte à m'éconduire, ce fut que, la campagne étant commencée par le siège de Dunkerque , vos gens d'affaires parlaient d'envoyer en Bourgogne et d'en avoir réponse , et cela sans nécessité ; et ce qui vous peut fahe voir que j'avais raison de m' impatienter, c'est que j'arrivai à l'armée la veille de la bataille '. Je partis donc de Paris avec le déplaisir de voir que la seule personne de mon sang que j'aimais au monde m'abandonnât dans une affaire d'honneur où elle ne courait aucun hasard , et je vis le lendemain du combat qu'il n'avait pas tenu à cette cousine, qui m'avait été jusque là si chère, que je n'eusse eu le chagrin de ne m'y pas trouver. Je vous avoue que j'eus pour vous alors autant de haine que j'avais eu d'am.itié : vous savez bien que cela est toujours ainsi; et si j'en fusse demeuré là, vous ne vous seriez jamais lavée de la tache d'avoir abandonné votre parent et votre ami au besoin. Mais le procédé que j'eus dans la suite effaça bien votre faute; et, vous déchargeant du blâme que vous méritiez,
' Barthélemi Auzanet , célèbre avocat du dixsqitième siècle. - La bataille des Dunes, gagnée le 14 juin 1658 par >L de Turenne contre le grand Coudé et don Juan d'Autriche. L'armée espagnole fut détruite.
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je m'en chargeai tout seul, et je vous rendis par là, sans y penser, le meilleur office du monde.
Je passe donc condamnation sur le portrait, madame^ et personne ne m'en saurait blâmer plus que je fais moimême ; mais il faut que je vous apprenne Iti-dessus quelque chose que vous ne savez pas. Cette amie si généreuse, que vous dites qui m'obligea de brûler ce portrait, vous obligea à bon marché : premièrement, après avoir goûté le plaisir de l'entendre lire , je ne dis pas plaisir à cause de lui, mais plaisir à cause de vous, elle me pria de le déchirer, ce que je fis en mille pièces devant elle : à la vérité ^ je ne fus pas sorti de sa chambre , que son mari , qui était présent à la rupture, ramassa jusqu'aux moindres morceaux , et les rajusta si bien , qu'il le copia et me le montra trois jours après. Je vous avoue que l'envie de le ravoir me prit, et que, me" trouvant quelque temps après en commerce d'amitié avec madame de La Baume, elle eut de moi cette ridicule pièce, qu'elle rendit publique, comme vous savez.
Je ne vous dis point ce que je fis sur votre sujet , après la prison du surintendant Fouquet; vous ne l'ignorez pas, et vous en avez plus de reconnaissance que l'action ne mérite ; mais la vérité est que depuis ce temps-là jusqu'à ma prison je vous ai aimée de tout mon cœur, et qu'il n'y avait qu'une passion plus forte que la tendresse que je sentais pour vous.
Lorsque vous me dîtes , un peu avant que je fusse arrêté , que ce portrait courait dans le monde , il ne me souvient pas bien de ce que je vous répondis pour m' excuser ; mais ce que je sais , c'est que j'en eus une douleur mortelle , et que je fis pour étouffer cela dans sa naissance tout ce qu'humainement on peut faire; et pour vous, soit que vous me fissiez justice, en croyant bien que j'en étais au désespoir moi-même, et que je ne vous avais fait le mal que vous ressentiez alors que dans le temps que j'étais
brouillé avec vous , soît que vous eussiez trop de répugnance à me haïr, après quelques petits reproches moins aigres qu'obligeants , vous me pardonnâtes , et je fus arrêté après.
Vous me mandez que vous me fîtes faire des compliments , que vous plaignîtes mon malheur, que vous en parlâtes dans le monde , et que vous en fûtes brouillée avec madame de La Baume. Si vos compliments fussent venus jusqu'à moi, je vous en aurais su bon gré, et j'aurais cru facilement tout le reste; mais, bien loin de cela, il me revint de plusieurs endroits que vous vous plaigniez de moi; et ce qui me le persuada encore plus , c'est que toutes mes amies, hormis vous, me vinrent voir sur le fossé aux fenêtres de la Bastille. Cependant la première ^«sfte que je reçus chez Balancé', ce fut la vôtre : je vous avoue qu'elle me fit plaisir, quoique je ne m'y attendisse pas ; il me sembla que je ne la méritais non plus que la dureté que vous m'aviez témoignée pendant ma prison; mais enfin je revins de bonne foi pour vous , et il me parut que nous étions bien ensemble quand nous nous quittâmes à Paris. Aussitôt que je fus chez moi , je vous écrivis une lettre , où je badinais avec vous , et où vous pûtes voir bien de la tendresse; vous fûtes sept ou huit mois sans me faire réponse , et par là je crus que vous ne vous souciiez pas trop d'avoir commerce avec moi. Je suis assez glorieux naturellement , et dans la conjoncture présente quatre fois plus que si j'étais ce que je devrais être ; de sorte que je rengainai les amitiés que je voulais vous faire tant que j'eusse été absent. Madame d'Époisses vous dit que j'étais blessé à la tête, et sur cela vous me fîtes un compliment : vous savez combien agréablement je le reçus, et avec quelle douceur je répondis à la petite attaque que vous me donniez , en me disant que je vous haïssais , parce que je
' Chirurgien chez lequel le roi permit que le comte de Bussy fût conduit pour rétablir sa santé.
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VOUS avaiîî offcnst-c; sur cela vous me faites une ('S])èce dV'claircissement , par lequel vous prétendez que j'ai tout le tort, ma chère cousine, et que vous n'eu avez point du tout; et moi je vous réponds aujourd'hui que nous en avons tous deux ; que cependant j'en ai bien plus que vous, et que c'est pour cela que je vous en demande mille pardons.
Au reste, ma chère cousine, ne pensez pas que la peur de vos procès- verbaux m'oblige de vous crier merci ; je suis plus en état de vous faire craindre sur cela, que vous, moi : je n'ai rien à faire , et pour une lettre que vous m'écrirez , je vous en écrirai quatre. Mais je vous avoue que j'ai mille fois plus de tort que vous, parce que ma représaille a été plus forte que l'offense que vous m'aviez faite, et que je ne devais pas m'emporter si fort contre une jolie femme comme vous, ma proche parente, et que j'avais toujours bien aimée. Pardonnez-moi donc, ma cousine, et oublions le passé au point de ne nous en ressouvenir jamais. Quand je serai persuadé de votre bonne foi dans votre retour pour moi, je vous aimerai mille fois plus que je n'ai jamais fait ; car, après avoir bien, ce qu'on appelle, tourné et viré, je vous trouve la plus agréable fename de France.
Je mande à un gentil-homme qui vous rendra celle-ci de vous donner un piacet pour M. Didé.
Mais vous ne me répondez rien sur la plaisanterie des corniches ; cependant vous n'êtes pas personne à vous laisser donner votre reste sur ces matières-là. Est-ce que vous êtes fatiguée de la longueur de votre lettre? ou si vous ne voulez pas tiaiter avec moi ce chapitre, craignant ma rechute, et qu'après cela je ne vous fasse une affaire? Ne vous contraignez pas une autre fois , ma chère cousine ; vous pouvez sûrement vous ouvrir à moi sur ce sujet, sans appréhender ni que je retombe, ni que je vous trahisse, si j'étais assez maudit pour retomber.
Au reste , Madame , je vous suis trop obligé de la peine que vous ont donnée pour moi les réflexions que vous avez faites sur ces nouveaux maréchaux ; mais il faut que je vous console une fois pour toutes sur ces matières , en vous disant que moi , qui suis l'intéressé, et qui ne suis ni fou ni insensible, je regarde cela avec un mépris digne d'un galant homme persécuté. Si on ne donnait ces honneurs-là qu'à des gens qui eussent autant servi que moi, et je puis dire, aussi utilement pour l'État, et aussi glorieusement pour leur réputation , je serais chagrin de la préférence de mes rivaux; mais quand je verrai faire trois maréchaux de France à la fois, qui n'ont jamais fait une action d'éclat à la guerre, à deux desquels il est arrivé des malheurs sur la réputation , et tous trop jeunes pour une dignité comme celle-là, à moins que d'avoir fait des actions extraordinaires ; quand je verrai , dis-je, des caprices delà fortune aussi ridicules que celui-là, bien loin de m'affliger, je me réjouirai de ce qu'une pareille promotion honore ma disgrâce ; et voilà les sentiments que doivent avoir mes amis en de pareilles rencontres.
Voulez-vous savoir, ma belle cousine, la raison qui a fait ces messieurs maréchaux de France? Elle est assez plaisante.
D'ordinaire, les gens qui sont en passe de s'élever à de grandes dignités sont tellement tourmentés et traversés par les envieux , que souvent on les fait échouer ; pour ceuxci, ils étaient si peu en passe d'être maréchaux , que l'envie ne daignait songer à eux; et ainsi le roi , prenant tout d'un coup cette pensée en leur faveur, personne n'a eu le loisir de traverser leur élévation, et de faire connaître à Sa Majesté leur peu de mérite. Vous me mandez que si j'avais voulu, on vous aurait fait les mêmes honneurs qu'à madame de Villars. Vous croyez donc. Madame, que sans ma disgrâce, c'est-à-dire si je n'avais été arrêté, j'aurais été maréchal de France. Je crois que non, moi. J'étais il y a
lonpjlemps dans une (iis<;rik'c sourde, inconnue au |)ul)lic, mais qui m'eût empêché de m'avancer, à moins (jue d'un changement dans le ministère, et je n'étais pas assez jeune pour espérer de voir ce changement. Mais je m'étonne que vous regardiez madame de Viliars au-dessus de vous, parce qu'elle est tante de Bellefonds, qu'on vient de faire maréchal ; j'ai peur que l'éclat de cette nouvelle fortune ne vous éhlouisse, parce que vous la regardez de près : mais croyez-moi, ma belle cousine, moi, qui la regarde d'un peu loin , et qui dès là en juge plus sainement, ce n'est pas ce que vous pensez : on peut bien donner un rang dans le monde à Charles Gigault au-dessus de Roger de Rabutin, mais il changera fort, ou il marchera toujours bien après lui dans l'estime des honnêtes gens.
La plus jolie fille de France sait bien ce que je lui suis; il me tarde, autant qu'à vous, qu'un autre vous aide à en faire les honneurs ; c'est sur son sujet que je reconnais bien la bizarrerie du destin, aussi bien que sur mes affaires.