DU COMTE DE liUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ
A Chaseu, ce 23 décembre 1670.
De la manière que je vois que ma mauvaise fortune vous touche. Madame , c'est à moi à vous consoler; car, pour mon particulier, je vous assure que j'en suis tout consolé, et plus je vois de choses extraordinaires sur la bonne fortune des autres , plus j'ai l'esprit en repos, comme je vous disais l'autre jour : ces coups-là honorent les honnêtes malheureux, et font croire que le même caprice qui fait faire des fortunes prodigieuses à de certaines gens fait éprouver à d'autres de grandes disgrâces sans fondement. Telles et semblables réflexions que je fais, jointes à la nécessité,
' Elle veut dire la tête du roi , ou l'indulgence du monarque. (,G).
m'ont fait prendre le parti de ne me plus affliger de rien. Je vous conseille, ma chère cousine, d'en user de même, et je vous supplie de croire que la manière dont je soutiens les persécutions qu'on me fait depuis cinq ans me doit faire autant d'honneur que les plus belles campagnes que j'aie jamais faites. Mon cousin de Thianges a bien du mérite; mais il faut dire le vrai , il est bien heureux.
Il est vrai, ma chère cousine , que nous étions assez faits l'un pour l'autre : mais je ne désespère pas encore que nous ne passions une bonne partie de notre vie ensemble ; sonceons seulement à vivre , et nous verrons bien des choses. Pour moi , j'ai une santé que je n'ai point eue depuis trente ans ; je vous veux seulement surprendre quand je retournerai à Paris : je m'en irai un beau matin chez vous sans livrées , je vous ferai dire que c'est un gentilhomme breton dont vous ne connaissez pas le nom seulement ; il se terminera en ec. J'entrerai dans votre chambre., je déguiserai ma voix : je suis assuré que vous ne me reconnaîtrez pas , et que quand je me découvrirai , vous serez surprise de mon air jeune et de ma fraîcheur. On dirait à me voir que Dieu me veut remplacer en une longue vie ce qu'il m'ôte de fortune : ce n'est pas tout perdre au moins. Je crois que si ce qui est dans la tête de Plombières pour moi était dans celle que vous diriez bien , je serais un exemple de grande fortune aux siècles présents et à venir.