‹ Lettres, opuscules et mémoires de Madame Perier et de Jacqueline, sœurs de Pascal, et de Marguerite Perier, sa nièceChapitre 69 sur 105 · DE LA SOEUR JACQUELINE DE S^^ EUPHÉMIE · texte numérisé non relu

DE LA SOEUR JACQUELINE DE S^^ EUPHÉMIE

ADRESSÉE PAR ELLE A LA MÈRE PRIEURE [dE PORT-ROYAL VVJ CHAMPS * .

Gloire à Jésus, au trés-sairU-saerement.

A Port-Royal, ce 10 jain 1655.

Ala très-chère mère.

Je ne puis douter que votre charité ne vous ait fait prendre part à Taffliction très-sensible que Dieu m*a envoyée dans le temps de ma profession, peut-être pour servir de contre-poids à rextréme joie que j'en avais ; c'est ce qui m'oblige, par une juste reconnaissance, de vous faire participer à la consolation que j'y ai reçue.

C'est à ce dessein que je me donne l'honneur de vous écrire ; mais parce qu'il est nécessaire, pour vous en donner l'intelligence, que vous soyez informée de mon aventure, j'ai cru que je devais vous en faire un petit abrégé qui servira en même temps pour vous en donner Téclaircissement et pour satisfaire à l'obligation que j'ai de publier, au moins entré nous puisqu'il m*est interdit de le porter plus loin, ce que j'ai reconnu par une notable expérience du désintéressement de cette

' MSS. de la BibL Roy. Supplément français^ nM389. — Cette relation est adressée à la mère Dorothée (Leconte) de l'incarnation.

maison, de la grande charité de nos mères et de la pureté de leurs intentions et de leur conduite, qui a tellement paru dans mes affaires qu'il ne faut point d'autres preuves pour reconnaître qu'elles ne regardent jamais que Dieu en toutes les choses où elles sont obligées d'agir.

Ma conscience me presse, ina chère mère, de rendre à la vérité que je connais ce témoignage, qui est d'autant plus digne de foi qu'il est volontaire et que même je n'ose le rendre public, parce que la modestie de notre mère ne pourrait jamais le souffrir et m'empêche d'oser tenter ce que la gratitude et la justice demandent de moi, de peur que l'obéissance ne m'interdît ensuite le peu qui m'est encore permis, puisqu^on ne me l'a pas défe/idu : qui est de vous en laisser un petit mémorial qui conservera, à la faveiir du silence et du secret que nous garderons entre nous, la mémoire de ce qui s'est passé, que nous serions autrement contraintes de laisser périr ; et sera le monument de ma reconnaissance et le fidèle témoin du souvenir qui me reste de la grâce que j'ai reçue, puisque je ne puis rien de plus.

Vous saurez donc, ma chère mère, qu'aussitôt que j'eus mes voix pour la profession, je l'écrivis à mes parents, pour mettre la dernière main à mes affaires et pour leur donner avis de la disposition que je désirais faire du peu de bien que Dieu m'avait donné, avec beaucoup de liberté et de franchise, leur déclarant que je désirais le lui rendre, puisque je m'en dépouillais, parce que je croyais avoir tout sujet de m' assurer qu'ils approuveraient tous tnes desseins ; et que, connâii^til

RELATION. n9

le fond de mes intentions et la disposition de mon cœur à leur égard, j'avais la vanité de présumer qu'il ne m'aurait jamais été possible de les fâcher, quoique je fisse ; et vous savez que j'avais quelque raison de vivre dans cette confiance, vu l'union et l'amitié que nous avions toujours eues ensemble. Cependant ils s'offensèrent au vif de mes desseins, et crurent que je leur faisais une sensible injure de les vouloir déshériter en faveur de personnes étrangères que je leur préférais, disaient-ils, sans qu'ils m'eussent jamais désobligée. Enfin, ma chère mère, ils prirent les choses dans un esprit tout séculier, comme auraient pu faire des personnes tout du monde qui n'auraient pas même connu le nom de la charité, et regardèrent celle que j'avais dessein de faire à quelques personnes dont ils n'ignorent pas les besoins, pour des marques d'amitié envers eux à leur préjudice, sans vouloir reconnaître le motif qui m'y poussait; et Dieu le permit ainsi, sans doute pour nous humilier Tun par l'autre et nous faire connaître de plus en plus combien peu on doit faire de fondement sur l'amitié des créatures. Car je ne puis attribuer cet aveuglement, si le respect que je leur dois me permet de le nommer ainsi, à une autre cause qu'à un secret jugement de Dieu sur nous : étant certain qu'ils ont tous trop de lumière dans les choses de Dieu pour s'attendre à les trouver encore si humains dans une affaire de piété et qui, d'ailleurs, était de si petite conséquence et les intéressait si peu, que je n'avais pas cru devoir hésiter un moment à leur proposer ce prétendu déshéritement, en ne désirant le faire que pour Dieu, parce que je me tenais assurée

'Isa JACQUELINE PASCAL.

non-seulement qu'ils rapprouveraient, mais quMis se* raient bien aises de participer par leur consentement à ces petites charités que j'avais dans l'esprit, vu qu'euxmêmes en font souvent qu'on peut appeler considérables.

Mais, ma chère mère, vous n'avez que faire de tout cela ; il faut seulement vous dire, pour la suite de l'histoire, que ce prétendu manque d'amitié de ma part leur donna beau jeu de raisonner sur l'inconstance de l'esprit humain et l'instabilité de son affection. Mais à la bonne heure s'ils en fussent demeurés là : ils auraient exercé leur esprit sans troubler le mien ; mais ils ne le firent pas. Car ils m'écrivirent chacun à part de même style et, sans me dire qu'ils fussent choqués, ils me traitèrent néanmoins comme l'étant beaucoup, et pour toute réponse à mes propositions ils me firent une déduction de mes affaires à la rigueur, par où ils me déclaraient que la nature de mon bien était telle que je n'en pouvais disposer en façon quelconque, ni en faveur de qui que ce soit, tant à cause que par nos partages on était demeuré d'accord que nos lots t*épondraient solidairement l'un à Fautre de toutes les parties qui viendraient à manquer pendant un long temps, que pour d'autres raisons de chicane qui vous ennuieraient à redire et qui n'eussent pas été telles, sans doute, s'ils n'eussent été en mauvaise humeur, quoique je sache bien qu'à la rigueur elles étaient véritables, mais nous n'avions pas accoutumé d'en user ensemble ; ajoutant que si nonobstant cela je disposais de quelque chose, je les mettrais en procès entre eux, et eux contre tous

HELATION. -1 8^

ceux à qui je l'aurais donné : ce qu ils assuraient être inévitable, à cause de quelque formalité de justice qu'il fallait garder, et que pour éviter ce mal, ils allaient donner ordre à ce qu'il me fût interdit de disposer de mon bien, comme n'en ayant pas le pouvoir: me réduisant ainsi pour toutes choses à une petite somme d'argent que j'avais fait venir avant ma véture, et qu'ils ne savaient pas que j'avais employée par avance à quelques charités.

Jugez, je vous supplie, ma chère mère, de l'état où me mirent ces lettres d'un style si différent de notre manière ordinaire d'agir, et qui d'ailleurs m'imposaient une nécessité inévitable ou de différer ma profession de quatre ans pour retirer mon bien de l'engagement où il était pour la garantie des autres lots de nos partages, sans même savoir si après cela il serait entièrement libre d'ailleurs; ou de recevoir la confusion d'être reçue gratuitement et d'avoir le déplaisir de faire cette injustice à la maison. Aussi la douleur que je ressentis fut si violente, que je ne puis assez m'étonner de n'y avoir pas succombé.

Aussitôt que la mère Agnès sut que j'étais affligée, elle m'envoya quérir, et ayant appris de moi que ce qui me touchait le plus sensiblement était cette nécessité ou je me voyais réduite, ou de différer ce que je souhaitais depuis plusieurs années avec tant de passion, ou de le faire à des conditions qui m'étaient si pénibles, elle me dit plusieurs choses pour me consoler sur ce qu'on ne doit être touché que de ce qui est éternel ; que tout ce qui n'est que temporel n'est jamais irréparable et ne

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mérite pas d*étre pleuré ; qu*il faut réserver les larmes pour les péchés qui sont les seuls malheurs véritables ; que tout le reste n'est rien, et que quand il en arrive il faut regarder aux moyens d*en sortir au lieu de perdre du temps à s'en affliger ; ajoutant avec sa bonté ordinaire que si les choses se gouvernaient par son avis, elles seraient bientôt et bien aisément terminées: qu'elle voudrait que je laissasse toutes mes affaires comme elles étaient, pour ne penser plus qu'à faire profession sans m'inquiéter de rien. Elle ajouta plusieurs autres belles hoses, et me parlant ensuite avec plus de gaieté pour ne rien oublier de ce qui pouvait adoucir l'amertume où j'étais, elle disait qu'il serait honteux à la maison, et incroyable à ceux qui la connaissent, s'il était dit qu'une novice, prête à y faire profession, fût capable d'être affligée de quoi que ce soit ; mais beaucoup plus si on savait que c'est de se voir réduite à être reçue pour rien. Et ensuite elle s'efforça de me faire comprendre comme quoi c'était le plus grand avantage qui pût ni'arriver, et que notre mère n'eût rien tant désiré que d'avoir été libre de faire ce qu'elle aurait voulu en se faisant professe, afin d'avoir pu donner tout son bien aux pauvres et puis être reçue par charité dans une maison inconnue. Et pour ne laisser aucun prétexte de justice à ma tristesse, elle essaya de me faire voir comment c'était aussi non-seulement le plus honorable, mais même le plus avantageux et le plus utile à la maison; et que si la charité que nous devons au prochain ne permet pas de souhaiter qu'il nous fasse des injustices, celle que nous devons à nous-mêmes nous doit donner

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de la joie quand il nous en fait ; et qu*il n'y a point d'avantage temporel qui puisse être comparé à celui-là, parce qu'il n'y a rien de plus profitable à la religion que la vraie pauvreté ; qu'il n'est pas toujours permis de se la procurer, mais qu'il est toujours bon de la désirer, de Taimer et de se réjouir de tout ce qui y peut contribuer ; qu'on doit trembler et souvent s'affliger beaucoup quand on reçoit des biens, en les regardant comme un piège et comme l'ennemi de la vertu et de Tesprit de pauvreté, et se réjouir non-seulement quand on ne reçoit pas celui qu'on pouvait prétendre, mais aussi quand on nous ravit celui que nous avions déjà, parce qu'au moins nous n'en sommes plus respour sables p

Kpfini ma chère mère, elle se servit de tant de moyens, qu'elle me réduisit presqu'à me réjouir de tout ce qui m'avait le plus affligée, et à n'oser plus avoir de douleur que par la compassion de ceux qui m'en donnaient sujet ; et si je fusse demeurée dans cette insensibilité, j'aurais été telle qu'elle me demandait. Mais j'étais trop faible et trop touchée pour être capable de tant de vertu, et j'avoue à ma honte qu'un moment après je rentrai dans ma première faiblesse et dans mes premiers sentiments.

Ensuite elle me fit parler à M. Singlin, à qui je fis le récit de tout ce qui se passait, tandis qu'elle prit la peine de l'aller faire à notre mère, et revenant aussitôt, lui dit de sa part que son sentiment était que je devais abandonner tout mon bien à mes parents, sans m'en mêler non plus que s'il ne m'appartenait pas ; les lais*

ser gouverner le tout sans m'en mettre en peine, et ne penser qu'à faire profession sans me charger d'aucun autre soin.

M. Singlin ne se rendit pas d'abord à cette pensée, craignant qu'il y eût peut-être trop de générosité et pas assez d'humilité dans cette action ; sur quoi il nous dit avec beaucoup de force qu'après avoir surmonté la cupidité insatiable du bien qui règne presque partout, il faut beaucoup craindre de tomber dans l'autre extrémité, qui est la cupidité de l'honneur qui en revient, la vanité qu'on peut tirer des actions qu'on fait ensuite, le mépris de tous ceux qu'on y voit encore attachés, et l'ostentation de cette vertu ; et qu'après avoir établi son honneur à être au-dessus de l'amour des richesses, comme les autres à en posséder beaucoup, si on n'y prend bien garde on fait des actions qui sont, à la vérité, tout opposées, mais par le même principe et la même ambition qui fait que les uns disputent leur droit avec trop de chaleur, et fait que les autres le cèdent avec trop de facilité ; qu'il faut en toutes choses se rendre neutre en se dépouillant de tout intérêt pour ne regarder que ce que la justice demande de part et d'autre ; que si les personnes à qui nous avons affaire s'égarent et s'emportent à quelque injustice contre nous, la charité nous oblige à les aider, par tout moyen, à se reconnaître et à rentrer dans leur devoir à notre égard, comme nous leur serions redevables d'un pareil secours s'il s'agissait de l'intérêt d'un'autre, pourvu qu'on ne se trompe pas soi-même en cela, et qu'on n'y agisse pas par une cupidité secrète qui pourrait se couvrir du prétexte de

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charité, mais par un désir hors de tout intérêt de voir la justice gardée eu tout.

Toutefois, après y avoir un peu pensé, il entra dans le sentiment de notre mère, craignant que cette opposition que mes parents formaient si hors de propos ne fût une marque quMls avaient quelque attache à ce bien qu'ils avaient peut-être regardé comme une chose qui leur était toute acquise, et que cela étant ce ne serait que les choquer sans leur profiter si on les obligeait à souffrir que les choses allassent autrement qu'ils ne voulaient, et qu'on ne ferait que les aigrir au lieu de les rappeler. Et voyant que j'y résistais de tout mon pouvoir, ne pouvant souffrir qu'on laissât aller les choses de cette manière, il me dit qu'il les connaissait tous, et qu'il était bien assuré qu'ils étaient raisonnables et qu'il fallait infailliblement qu'il y eût quelque malentendu qui les rendait déraisonnables en cette rencontre ; et qu'ainsi il fallait espérer que lorsque nous pourrions nous voir et nous éclaircir de tout, ils feraient justice à eux-mêmes et à moi de leur propre mouvement ; ce qui étant, je n'avais que faire de me mettre en peine, ou que si après nous être vus ils ne le faisaient pas, ce me serait une preuve du tort que je leur ferais en le leur faisant faire par force dès à présent, et que je ne ferais que les irriter et les aigrir ; et pour conclusion, il me dit absolument qu'il fallait se rendre à ce conseil qui était de tous ceux que l'on pouvait prendre, le plus conforme à la charité et à Texemple que nous leur devions.

Je ne puis dire avec vérité, ma chère mère, si cette

résolution, qui fut prise avec tant de fermeté qu'elle ne me laissa plus lieu de résister, me donna plus de confusion de la charité qu'on me faisait que de joie de ce que ma profession ne serait point différée ; car il me semble qu*elles me partagèrent si également que je ne pouvais me résoudre ni à Tun ni à Tautre. Il fallut néanmoins me déterminer à ce qui m'était ordonné et qui flattait si bien mon désir que je ne crois pas que j'eusse pu me résoudre à le refuser ; mais en acceptant cette confusion si peu attendue, tout ce que je pus faire pour me consoler fut de le supplier instamment, puisqu'on voulait me recevoir gratuitement, qu'on me reçût en qualité de sœur converse. C'était le seul milieu que j'avais pu imaginer pour donner quelque remède à mon mal; et cette pensée ne m'était point sortie de l'esprit du moment que je m'étais vue réduite à la nécessité ou de différer ma profession ou d'être à charge à la maison : parce que le premier paraissant impossible à mon désir, il me semblait que je ne pouvais moins faire que de témoigner aux sœurs, par l'humble service que je leur eusse rendu toute ma vie, ma reconnaissance de la double grâce qu'elles me feraient en me recevant gratuitement, si leur charité voulait bien favoriser mon impatience ; et que , m'en reconnaissant si indigne , je ne pouvais souffrir qu'on ne connût pas assez la gratitude que j'en conservais, et de ne pas m'efforcer de suppléer, par le peu de travail dont je serais capable, ce qui me manquait d'ailleurs.

M. Singlin n'improuva pas d'abord cette proposition, reconnaissant qu'il n'y avait rien dans la maison de plus

utile pour moi. Mais parce que Dieu qui sonde les cœurs savait que je n'étais pas digne d'un état qui est si élevé en sa présence, et que mon orgueil présent et passé méritait une punition et non pas une récompense, il lui ôta du cœur d'y consentir, et permit qu'après l'avoir examinée il jugea qu'il ne devait pas y condescendre, à cause qu'il ne trouvait pas que j'eusse des forces suffisantes pour cette condition. Ce qui, obligeant par nécessité à me soulager plus que mes compagnes, eût été capable de les affaiblir, en leur donnant lieu de penser qu'on le ferait peut-être pour d'autres considérations, et qu'il semblerait que ce fût une acceptation des personnes qui est toujours odieuse, parce qu'elle offense la charité et l'esprit de religion qui ne permet aucune distinction entre des sœurs. Et ainsi il se détermina à refuser absolument la prière que je lui faisais, si bien que je me vis réduite à laisser les choses dans les termes que notre mère avait proposés.

J'écrivis à l'heure même cette résolution à mes parents, selon l'ordre que M. Singlin m'en donna et dans le style qu'il voulut lui-même me prescrire de crainte que je m'emportasse à témoigner trop de chaleur. Il approuva néanmoins que je leur fisse connaître un peu fortement leur injustice et le déplaisir qu'ils m'avaient donné, parce qu'il leur était utile de les aider à se faire justice à eux-mêmes en les guérissant de l'opinion qu'il était clair qu'ils avaient d'être offensés, qui leur faisait croire que c'était me faire assez de grâce de ne me pas témoigner leur colère par des effets plus signalés, et qu'ils n'étaient plus obligés à rien qu'à me pardonner

dans leur cœur. Mais il m'avertit, en même temps, d'y mêler beaucoup démarques de douceur et d'affection, et même de tendresse, sans faire paraître aucune aigreur, puisque Dieu me faisait la grâce de n'en point avoir, afin que si l'une leur pouvait faire apercevoir ce petit égarement, l'autre servît à les en rappeler ; et il m'ordonna surtout de leur faire savoir avec tant de discrétion la charité qu'on avait de me faire professe sans y apporter aucun retardement, non pas même pour voir s'il n'y aurait pas quelque ordre à mettre à mes affaires, qu'il ne parût en cela aucune animosité et qu'il ne semblât point que ce fût un effet de dépit ou de courage, ou une bravade qu'on voulût leur faire, ou une invention pour les piquer d'honneur; mais que j'exprimasse naîvement et nument les sentiments de la maison et les miens, qui n'étaient rien moins que toutes ces choses ; et que je leur fisse seulement voir qu'on n'estimait pas assez un petit avantage temporel pour le juger digne de faire différer une chose aussi importante pour une âme qu'est la consécration totale et solennelle qu'elle veut faire à Dieu de soi-même.

Cette lettre, qui ne pouvait pas être courte, m'ayant occupée jusqu'au soir, je ne pus voir notre mère ce jourlà ; mais le lendemain elle fit assembler tout le noviciat pour la voir, comme vous savez qu'elle a coutume de faire lorsqu'elle arrive de Port-Royal *. Je m'y trouvai comme les autres, et la saluant à mon tour, je ne pus m'empêcher de lui dire que j'étais la seule qui fût triste parmi

> Port-Royal de Paris.

toutes nos sœurs qui avaient grande joie de son retour. « Quoi! me dit-elle, ma fille, est-il possible que vous soyez encore triste ? N'étiez-vous pas préparée à tout ce que vous voyez ? Ne saviez-vous pas il y a longtemps qu'il ne faut jamais s'assurer sur Tamitié des créatures, et que le monde n'aime que ce qui est sien ? N'êtes- Yous pas bien heureuse que Dieu vous fasse connaître clairement cela en la personne de ceux dont vous le deviez moins attendre, pour vous ôter tout sujet d'en douter avant que vous le quittiez tout à fait, afin que vous fassiez cette action avec plus de courage pour vous en faire une espèce de nécessité qui vous rende inébranlable dans la résolution que vous en avez prise ; puisque vous pouvez dire en quelque sorte que vous n'avez plus personne dans le monde. » Je lui répondis en pleurant qu'il me semblait que j'en étais déjà si détachée, que je n'avais pas besoin de cette expérience. « Dieu vous veut faire voir, me dit-elle, que vous vous trompez dans celte pensée ; car si cela était, vous regarderiez avec indifférence tout ce qui est arrivé, bien loin de vous en affliger comme vous faites. C'est pourquoi vous devez reconnaître que c'est une grande grâce que Dieu vous fait, et en bien profiter. » Elle me dit encore plusieurs autres choses sur la vanité de toute l'affection des hommes, en me tenant toujours embrassée avec beaucoup de tendresse jusqu'à ce qu'il fallût la quitter pour laisser approcher les autres.

Le lendemain, ayant remarqué pendant prime une tristesse extraordinaire sur mon visage, *elle sortit du chœur avant le commencement de la messe, et m'ayant

492 JAGQCELIICE PASCAL.

qu'il me semblait être insensible de ce côté-là. « VoUs vous trompez, ma fille, me dit-elle, il n'y a rien qui touche plus ni qui soit plus outrageant que Famitié blessée. Vous en avez eu, me dit-elle, une véritable pour eux, et vous voyez que la leur n*a pas été pareille (car encore qu'il soit vrai qu'ils vous aiment beaucoup, voyezvous, ils sont encore du monde, et toutes les grâces particulières que Dieu leur a faites en leur donnant plus de lumières dans les choses de Dieu qu'à beaucoup d'autres, n'empêchent pas qu'on n'agisse au monde comme au monde, c'est-à-dire que le propre intérêt marche toujours le premier), et c'est de là que vous êtes choquée sans y penser, car il est vrai que vous n'avez pas fait de même ; mais c'est aussi que vous n'étiez plus du monde, encore que vous n'en fussiez pas sortie. Et pour preuve que c'est plus vous-même que vous regardez là dedans que l'injustice que la maison souffre, comme vous pensez (quoique je sache pourtant bien que c'est ce qui vous touche le plus, mais d'une manière qui vous regarde, car l'amour-propre se mêle partout), c'est que vous n'êtes pas émue de la même sorte de toutes celles qu'on nous fait. »

Sur cela, elle eut la bonté de me raconter fort en détail plusieurs histoires de même nature^ sans néanmoins faire connaître les personnes ; ce qu'elle fit à mon sens, tant pour me donner cette espèce de consolation qui se rencontre dans la société de plusieurs affligés, que pour me faire connaître qu'on ne prend jamais si à cœur l'intérêt de la justice lorsqu'on n'a nul intérêt à l'injustice qui se commet, que lorsqu'on y a quelque part ; et

après avoir tiré de moi cet aveu, elle ajouta de la plénitude de son cœur :

ff C'est une des raisons qui nie font avoir une grande joie que cela soit arrivé, mais je dis une joie sensible et véritable ; et je ne voudrais pas pour le double du bien que vous n'eussiez eu cette épreuve avant votre profession, car vous n'aviez pas été assez éprouvée pendant votre noviciat. Voyez-vous, ma sœur, vous avez renoncé au monde avec beaucoup de facilité, Dieu vous ayant fait la grâce de reconnaître la vanité et le peu de solidité de tous les divertissements et de tous les amusements du monde, qui charment les autres filles et les ravissent ; vous n'en êtes pas meilleure pour cela, car c'est Dieu qui vous en a fait la grâce. Il est certain que vous en étiez fort détachée ; mais il vous restait encore deux choses dont il fallait vous dépouiller, et vous n'y pensiez point. L'une est qu'encore que selon le monde vous n'eussiez pas de grands biens, néanmoins pour la religion on peut dire que vous en aviez abondamment parce qu'il ne faut presque rien au prix ; et l'autre, c'est que la principale richesse de votre maison, c'était Tamitié et l'union si étroite qui rendait toutes choses communes entre vous, et dans laquelle vous vous reposiez sans y penser; et Dieu vous a voulu dépouiller de l'une et de l'autre pour vous rendre vraiment pauvre de toute façon, et plus encore de l'amitié que du bien ; car vous étiez prête à le quitter entièrement, et vous avez fait quelques aumônes qui peuvent suppléer en quelque sorte à celles que vous désiriez faire à la maison. C'est pourquoi vous devez être satisfaite de ce côté,

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et votre dénûment n'en est pas moins grand quoique la chose n'aille pas selon votre intention. Mais vous ne songiez point à vous défaire de cette affection et de cette estime que vous aviez pour vos proches, parce qu'il ne vous y paraissait rien que d'innocent ; et en effet tout cela était en soi fort permis et fort légitime. Cependant vous voyez que Dieu demande en vous plus de détachement, et c'est pour cela qu'il a voulu vous faire connaître quels sentiments ils ont pour vous. C'est pourquoi je ne puis me lasser de vous dire que j'ai une grande joie de ce qui est arrivé, car ils n'eussent pas laissé d'être toujours dans la même disposition à votre égard ; mais vous n'en eussiez rien su et vous vous fussiez toujours flattée dans la pensée qu'ils étaient pour vous comme vous pour eux. Et, en effet, il y avait tout sujet de le penser; mais, croyez-moi, cela est bien rare, car les personnes qui se donnent à Dieu font toutes choses dans la vue de Dieu avec franchise et sincérité, sans mélange d'intérêt. Mais ceux qui sont encore du monde ne peuvent s'empêcher d'avoir toujours quelque vue humaine dans les choses même les plus saintes ; et au lieu que les uns traitent les choses séculières par l'esprit de Dieu, les autres traitent les choses de Dieu par l'esprit du siècle : et il ne faut pas s'en étonner, il n'est presque pas possible de faire autrement, tant qu'on vit dans le monde,' si ce n'est par une grâce de Dieu très-particulière ; parce que tous ceux avec qui on converse en font tout autant, et que personne ne conseille ni ne juge des choses que selon Tesprit du monde et par la raison humaine ; de sorte qu'on ne sait pas même re-

garder les choses en la vue de Dieu : cela passerait pour uue simplicité. Jugez vous-même s*il n'est pas vrai que tout le monde dirait qu'une personne serait bien béte si elle ne faisait pas tout son possible pour conserver le droit qu'elle a de prétendre à une succession, et qu'elle en laissât disposer en faveur de quelque autre ? Et je vous dis qu'il est très-rare d'en trouver qui ne soient point dans ce sentiment-là, quelque pitié qu'ils aient; car on est tellement prévenu de son propre intérêt, qu^on Qf considère que cela ; et s'il y a quelque charité à faire, on aime toujours mieux qu'elle se fasse par ses mains que par celles des autres, encore que cela ne soit pas fort ordinaire ; car, croyez-moi, les gens du monde ne sont guère portés à faire la charité, parce qu'ils ne savent ce que c'est que nécessité ; ils ne l'éprouvent jamais, car ils ne se laissent manquer de rien. C'est pourquoi, si j'eusse été ici et que vous m'eussiez parlé de tout cela avant que de faire cette proposition à vos proches, je vous aurais prédit à point nommé tout ce que vous voyez, car j'en ai vu de toute manière.

« Voyez-vous, ma sœur, quand une personne est hors du monde on considère tous les plaisirs qu'on lui fait comme une chose perdue. Il n'y avait que deux motifs qui leur pussent faire agréer votre dessein : ou la charite en entrant dans vos sentiments, ou l'amitié en voulant vous obliger. Or, vous saviez bien que celui * qui a le plus d'intérêt à cette affaire est encore trop du monde,

' n s'agit ici de Pascal, à qui Jacqueline avait abandonné une partie de ses Meas, et qui était alors livré au monde.

et même dans la vanité et les amusements du monde^ pour préférer les aumônes que vous vouliez faire à sa commodité particulière, et de croire qu'il aurait assez d'amitié pour le faire à votre considération. C'était espérer une chose inouïe et impossible ; cela ne se pouvait faire sans miracle, je dis un miracle de nature et d'affection, car il n'y avait pas lieu d'attendre un miracle de grâce en une personne comme lui ; et vous savez bien qu'il ne faut jamais s'attendre aux miracles. »

Je ne pus m'empécher d'interrompre pour lui dii:e qu'encore que j'eusse fait cette réflexion, je n'en eusse néanmoins peut-être pas été détournée de la confiance que j'avais en eux ; parce que j'aurais cru avoir droit d'espérer un de ces miracles, puisqu'il y en avait des exemples dans notre famille plus extraordinaires que celui-là, et de feu mon père même envers un de mes oncles, qui lui était déjà assez obligé d'ailleurs.

« Je crois bien cela, me dit-elle ; mais M. votre oncle était un homme engagé dans le monde. N'avez-vous. jamais ouï dire une petite histoire de la vie des Pères, qui a bien du rapport à ce que vous dites^ encore qu'il ne le semble pas d'abord ? Un homme du monde étant venu voir un de ses frères qui, après avoir vécu très-saintement dans le monde, s'était retiré dans la solitude, s'étonna beaucoup de le trouver mangeant à l'heure de none, parce qu'avant sa retraite il ne dînait jamais qu'à l'heure de vêpres, de quoi le solitaire s'apercevant, il lui dit : « Ne vous en étonnez pas, mon frère ; ce n'est pas un relâchement, mais une nécessité. Quand j'étais dans le monde, je n'en avais pas besoin, parce que mes

HfiLATlON. '1 97

oreilles me repaissaient : les louanges qu'on donnait à mes austérités satisfaisaient si bien mon esprit, que le corps en était fortifié et animé à les redoubler même s'il eût été besoin ; mais ici où personne ne me dit mot» où Tamour-propre n'a rien qui le contente, je suis obligé malgré moi de donner cette satisfaction à la nature, parce qu'elle en est absolument dépourvue d'ailleurs. » « Voyez-vous, ma fille, me dit-elle ensuite, il en est tout de même de ce que vous parlez. Un honnête homme dans le monde se sent porté à obliger, et même au préjudice de son intérêt propre, une personne qui demeure dans le monde comme lui [parce que c'est un témoin toujours présent et une trompette qui publie son action par sa seule vue, et que la gratitude de cet homme et les louanges qu'il lui procure le récompensent de son bienfait autant de fois qu'il y a des complaisants qui l'en congratulent; mais les services que l'on rend à une personne qui est hors du monde n'ont rien de tout cela. Gomme c'est une action purement de charité, qui est plus utile à celui qui donne qu'à celui qui reçoit, personne ne s'avise de vous en louer : celle qui a reçu le bienfait ne peut pas le publier, parce qu'elle n'y est pas ; ceux qui le peuvent savoir et l'approuver l'oublient aisément, parce qu'ils n'y ont point d'intérêt, et personne n'est payé pour les en faire ressouvenir ; et de là vient qu'on tient pour perdu tout ce qui se fait aux religieuses, parce qu'on n'y rencontre ni honneur, ni avantage temporel qui tienne lieu de récompense. Et tenez cela pour une maxime indubitable, sur quoi il ne faut jamais manquer de faire fondement, autrement vous serez tou-

^98 JAGQUKUra PASCAL.

jonrs trompée. J*en ai tant d'expérience^ que je n'en saurais plus douter ; mais la raison même le fait voir, car c*est proprement le monde et sa manière d'agir ; il a toujours été fait comme cela et le sera toujours, et s'il était autrement fait, il ne serait plus monde. C'est pourquoi faites état que vous n'avez plus aucun ami dans le monde du moment que vous en êtes sortie. Il n'y en a plus aucun de qui vous deviez attendre de grands témoignages d'amité, si ce n'est de ceux qui le feraient par esprit de charité ; mais, en ce cas, ce ne sera pas vous qu'ils regarderont, et ils en feraient autant pour (a plus étrangère. »

Sur cela, elle rapporta plusieurs histoires semblables à la mienne qu'elle-même avait vues; et entre autres, que les parents d'une fille de condition, qu'elle avait fait professe, avaient contre toute apparence manqué à la parole qu'ils lui avaient donnée touchant sa dot qui devait être très-considérable, en un temps où le monastère en avait un très-notable besoin, et après avoir fait profession de tout temps d'une affection toute particu^ lière envers leur parente. « Je vous assure, me dit-elle, que cette injustice me surprit et me toucha beaucoup, car j'avais tenu cela pour sûr, de la manière qu'ils avaient toujours agi avec nous. Cependant feu M. de Saint-Cyran me conseilla de supporter cette dureté, car c'en était une véritable, avec tant de douceur et de paix qu il ne voulait pas même que je leur en parlasse ni leur témoignasse en aucune sorte d'en être blessée, mais que je fisse tout de même que si je l'avais oubliée. Et il m'assura avec beaucoup de confiance en la Providence,

que si je le faisais, Dieu saurait bien récompenser cette perte et pourvoir à nos besoins par d'autres voies. » Puis elle ajouta : « Dieu me fit la grâce de le croire et de suivre son conseil, car je n'ai jamais cru qu'il me fût permis de rien faire contre sa luiçière, et j'ai connu depuis, par des expériences continuelles, la vérité de cette promesse, comme vous le voyez vous-même. C'est pourquoi, ma fille, au nom de Dieu, ne vous emportez point contre vos parents, ne leur témoignez aucun ressentiment et que cela n'aliène aucunement votre union. Car, enQn, de quoi s'agit-il? d'un peu de bien, voilà tout. N'est-ce pas moins que rien ? S'il est vrai que le bien est nécessaire à la vie, on ne peut pas s'en passer entièrement ; mais, dans la vérité, il arrive rarement qu'on en manque assez pour tomber dans une véritable nécessité, et c'est cupidité que d'en demander pour le superflu. Quand Dieu en envoie par des voies légitimes, on le peut recevoir parce qu'il est nécessaire d'en avoir pour vivre ; mais quand cela n'est pas, ou même quand il permet qu'on nous en ôte du nôtre, en vérité il s'en faut réjouir. Feu M. de Saint-Cyran disait que les richesses sont dans le monde comme les humeurs peccantes du corps, qui se jettent toujours avec plus d'abondance dans la partie la plus faible et la plus susceptible de mal ; c'est pourquoi c'est un mauvais préjugé pour quelqu'un quand on voit que le bien lui vient en abondance de tous côtés ; de sorte qu'au lieu de vous réjouir quand vous voyez qu'on nous donne, vous n'avez rien tant à craindre pour cette maison que de voir qu'elle s'enrichisse beaucoup, et souvenez-vous-en bien,

200 JACQUfitlMB PASCAL.

s'il VOUS plaît : vous êtes jeune, et vous pouvez voir quelque jour arriver des choses semblables à ce qui se passe maintenant en votre personne et en vos affaires. Cela me donne grande joie de tout ce qui a été fait, car au moins, si jamais on se servait de votre conseil en une pareille rencontre, vous apprendriez à faire aux aulres ce qu'on vous a fait. Ecrivez donc encore à vos parents, ajouta-t>elle, et surtout à cette personne que vous savez qui a le plus de tendresse pour vous, et leur témoignez toute l'amitié possible avec une grande ouverture de cœur, afin qu'ils reconnaissent que c'est avec une entière sincérité, et seulement de peur de les blesser, que vous vous êtes démise de la disposition de votre bien, et que vous ne pensez plus à tout cela ; et quand celui ' qui doit arriver bientôt sera venu, parlez-lui de la même sorte sans lui faire le moindre reproche, et non pas seulement le moindre mauvais visage de tout ce qui s'est passé, pour témoigner que vous Tavez oublié. Et, en effet, vous devriez déjà l'avoir fait ; et pour moi j'eusse attendu cela de vous, et je suis tout étonnée de vous trouver si faible en une chose si peu importante. »

Elle fit sur cela un peu de silence, qui me donna lieu de lui dire qu'une des choses qui m'affligeaient le plus en cela était le scrupule où j'étais d'avoir mal employé mon bien, lorsqu'il était à ma disposition, en ayant donné une bonne partie à des personnes, que j'aurais pu distribuer avec plus de charité ; et quoique je pensasse alors avoir suffisamuktînt pour cela et pour le reste que

> Son frère, Pascal.

je me proposais de faire, je craignais néanmoins beaacoup d'élre coupable, au moins de précipitation.

i( N'ayez nulle peine de cela, me dit-elle après y avoir un peu pensé ; car je ne crois pas que quand les choses seraient encore en votre disposition, vous puissiez, en conscience, vous dispenser de faire ce que vous avez fait dans les circonstances où vous avez vu les choses. Vous savez bien que vous avez regardé Dieu en cela et le bien de cette personne qui vous doit être plus chère que tout Tor du monde ; et que ce n*a pas été par ambition pour le faire grand et lui donner de Téclat dans le monde : cela ne lui en donne pas le moyen, puisqu'avec tout ce que vous lui avez donné, vous voyez qu*il ne lui reste pas encore assez pour vivre comme les autres de sa condition ^ Sur quoi donc fondez-vous la crainte que vous avez de l'avoir mal employé? Que pouviez-vous faire de moins? Mais je vous dirai plus: car quand il serait vrai que ce que vous lui avez donné ne servirait à présent qu'à l'entretenir dans la vanité, je crois que vous n'auriez pas été moins obligée, selon Dieu, de faire ce que vous avez fait, puisqu'à moins de cela vous l'eussiez choqué et lui eussiez fait grand tort , je dis à sa conscience, d'en user autrement; et aGn que vous ne croyiez pas que je vous dise une chose sans fondement pour vous consoler, il faut que je vous dise sur cela une chose qui vous étonnera. Feu M. de Saint-Gyran qui était à Dieu, comme vous savez, avait un frère qui était

' Voy. noire édilion des Pensées, fragments et lettres de Pascal, Introduction, page lxi.

202 JAGQUVUNB PASCAL.

du monde autant qu'on y peut être, et même il est mort là dedans. Je vous donne à penser combien cela Ta fâché. Et néanmoins, quoiqu'il le connût bien tel qu'il était, il ne laissa pas de lui donner une terre considérable qu'il avait et dont il voulut se défaire pour ne posséder que le moins qu'il pourrait des biens de la terre. Vous ne doutez pas qu'il ne sût bien qu'il y avait moyen de le mieux employer, c'est-à-dire qu'il eût pu en faire beaucoup de charités ; mais cependant il ne le fit pas ; il la donna à son frère qui ne la devait employer qu'à sa vanité, et cela par un autre motif de charité qui n'est pas moindre que la première, car il le lit pour conserver l'amitié de cette personne et ne la pas éloigner de lui, comme il aurait fait infailliblement s'il ne lui eût pas donné; parce que c'eût été lui témoigner qu'il avait si mauvaise opinion de son état, qu'il tenait pour mal employé ou pour perdu le bien qu'on lui donnerait ; et par là il eût perdu toute l'espérance qui lui restait de le pouvoir servir en la manière qu'il désirait. Car, comme il savait bien mettre le prix aux choses, il ne faisait point de difficulté de prodiguer et même de perdre un peu de bien temporel pour lui pouvoir procurer les biens véritables. C'est pour vous dire, ma fille, que vous n'avez pas mal fait d'en faire autant, puisque vous l'avez fait pour la même raison.

« Mais afin de vous ôler tout scrupule, il faut que vous sachiez, ajouta-t-elle par un mouvement de charité admirable, que quand il serait vrai que vous auriez fait une faute en cela et une dissipation, ce qui n'est pas comme je vous ai déjà dit, et que ce serait une pure

EBLATIQN. 203

perte de votre bien, vous la devez regarder comme une des moindres de toutes celles qu'on peut faire. Je dis, en vérité, une des moindres : voyez-vous, ma sœur, toutes les choses extérieures et périssables ne sont rien ; la perte que Ton fait de la plus petite grâce de Dieu est mille fois plus considérable devant lui que celle de tous les biens de la terre» quelque usage qu'on en pût faire. Dieu considère fort peu tout cela ; il n'a que faire de DOS biens, il les estime comme rien en comparaison des vertus qu'il met en nous. C'est là les biens vérita* blés, et il faut s'examiner souvent sur l'usage qu'on en fait pour son profit particulier et pour celui des autres. Cependant on ne songe point à cela ; on est fort peu ou point touché quand on vient à déchoir de son humilité accoutumée, de sa douceur ou de quelque autre vertu. Et OQ entre en scrupule si on a mal employé un peu d'argent, qui est le moindre de tous les biens dont Dieu nous demandera compte parce qu'il ne peut tout au plus servir qu'à soulager quelques misères temporelles ou à quelque autre œuvre qui passera avec le temps, au lieu que les grâces de Dieu et les vertus qu'il nous donne sont des trésors qui doivent servir éternellement à notre propre âme et à celle des autres, si nous avons soin de les bien ménager et de ne les pas laisser perdre. Et puis, enfin, c'est une chose faite ; vous n'avez plus à y penser. Je dis que c'est une tentation pour vous qui vous détourne de ce que vous avez à faire ; ne songez donc plus à tout cela, pensez seulement à rendre grâce à Dieu de ce qu'après vous avoir fait la miséricorde de vous donner la pensée de sortir du monde, il vous donne

204 JACQUBLINB PASCAL.

la counaissance de cette maison et Testinie que vous en avez conçue qui vous la fait préférer à toutes les autres ; car, sans cela, vous auriez été sans doute dans les *** * qui sont à présent si en vogue et en si grande réputation de sainteté, et avec raison, car il est vrai que ce sont des filles aussi saintes qu'on le saurait désirer, dans des austérités prodigieuses et dans une si exacte observance de toutes leurs règles, qu'elles ne voudraient pas y avoir manqué d'un iota. Mais pour le regard du bien il n'y a point de quartier, et vous$ êtes bien assurée que vos affaires étant comme elles sont, on vous ferait faire querelle avec tous vos proches et rompre avec tout le monde plutôt que de rabattre un point de ce qu'elles auraient eu lieu d'espérer de vous.

« C'est une chose qui doit nous faire graude pitié et en même temps nous couvrir de confusion ; car ce sout des personnes si saintes et des âmes si fidèles à tout le bien qu'elles connaissent, qu'il est visible qu'elles ne font cela que manque d'une Instruction qui leur fasse connaître que c'est un mal, et un très-grand mal. Et on a tout sujet de croire, et je dis même qu'il est indubitable, que si elles avaient là dedans la lumière dont Dieu nous a favorisées, elles y seraient bien plus fidèles que nous sans comparaison. C'est pourquoi nous devons davantage admirer la miséricorde de Dieu, qui est si rare et qu'il nous a faite, quoique nous la méritions si peu, et cela seul nous devrait donner tant de joie qu'elle vous devrait faire oublier tout le reste. Car si vous étiez

I Les carméUles.

là dedans, vous croiriez ne pouvoir mieux faire que de suivre Tordre de vos supérieurs, comme vous faites ici. Cependant où en seriez-vous ? N'êtes-vous donc pas bien heureuse d*étre tombée entre lés mains de personnes qui vous conduisent par les pures règles de la charité, comme sMls n'y avaient aucun intérêt. »

Je ne pus m'empécher de la supplier de considérer que c'était cela même qui me donnait un plus juste sujet de douleur, parce que l'injustice qu'on faisait était d'autant plus blâmable que la maison est plus désintéressée.

« Voilà, me dit-elle, un sentiment qui fait bien voir que vous n'êtes pas encore entièrement de la maison ; c'est-à-dire que vous n'êtes pas encore désaccoutumée de vous regarder comme appartenant plus à votre famille qu'à celle-ci, puisque vous êtes jalouse de leur honneur et de leur avantage an préjudice du nôtre. » Et puis rentrant dans le sérieux : « Voyez-vous, dit-elle, ma fille, il est certain que la charité que vous devez à vos proches vous oblige à désirer beaucoup qu'ils se rendent à la raison, mais il faut que vous le souhaitiez en toutes choses, et non pas seulement en ce qui nous regarde ; autrement, ce ne serait pas charité ; mais une véritable cupidité. Et au contraire s'il était nécessaire qu'ils fissent injustice à quelqu'un, désirez plutôt de bon cœur que ce soit à nous qu'à d'autres ; car vous ne savez pas comme ils le prendraient, et vous êtes assurée que nous ne nous en mettrions guère en peine, et puis qu'il est certain qu'encore que, par la grâce de Dieu, nous ne soyons pas riches, aussi ne sommes-nous pas

assez en nécessité pour ne nous pouvoir passer de cela. Vous voyez qu'il ne nous manque rien ; nous ne souffrons aucun besoin véritable ; c'est de là dont nous de* vons avoir une vraie confusion devant Dieu, nous qui faisons profession de pauvreté. Mais, outre tout cela, c'est que notre avantage à nous, c'est d'être maltraitées en toutes choses; qu'on nous méprise, qu'on nous rebute, qu'on nous calomnie, qu'on nous fasse des injustices ; ce n'est pas que nous souhaitions que tout cela nous arrive, ni que nous dussions le procurer quand il serait en notre pouvoir, parce'que ce serait manquer de charité envers ceux qui le feraient, puisqu'il y aurait du péché de leur part. Mais quant à nous, c'est un bonheur très^grand ; de sorte que lorsque Dieu permet qu'il nous arrive sans y avoir contribué, nous devons beaucoup nous en réjouir, mais je dis d'une véritable joie : c'est notre plus grand avantage, et nous le devons croire ainsi et agir suivant cela ; autrement nous manquerions de fidélité aux lumières que Dieu nous donne, et nous n'aurions ni pauvreté ni désintéressement ; car en quoi consisterait-il, si nous ne le faisions paraître dans les occasions ? Ce ne serait donc que des discours et des mines pour nous faire estimer du monde? »

Elle me dit ces paroles avec tant de force, qu'il semblait qu'elle doutât en quelque sorte que je fusse capable de les pratiquer à la rigueur, et qu'elle me les voulait imprimer dans le cœur ; mais comme si elle eût vu ma pensée, elle y répondit aussitôt en s'adoucissant un peu, et me dit en souriant : « Je ne doute point du tout que vous ne soyez dans les mêmes sentiments, et je suis

fort assurée que si on vous demandait conseil dans une affaire pareille qui regarderait des personnes indifférentes, vous seriez bien fâchée qu'on en usât autrement qu'on ne fait ; et je suis certaine que vous n'en auriez ni déplaisir ni peine contre ces gens-là, et que vous ne voudriez pas leur en faire la moindre mine ni le moindre reproche ; j'en mettrais la main au feu. Mais cela vous doit faire Connaître qu'il vous reste encore bien de l'amour-propre et que, quelque croyance que vous ayez, ce n'est proprement ni la maison ni la justice que vous considérez le plus dans tout ce qui s'est passé, mais vous-même et la peine que vous avez de ne pouvoir faire aller les choses comme vous le voudriez.

« SHl était venu céans des voleurs cette nuit, et qu'ils eussent emporté ce que nous avons d'argent, en pieureriez-vous et vous en affligeriez-vous comme vous faites? Il est sans doute que non ; car encore qu'on soit fâché de ces choses-là et qu'on les empêcherait si l'on pouvait, on n'en a pourtant point une véritable affliction : il faudrait être bien attachée au bien. Cependant ce serait une injustice et un tort qui auraient été faits à la maison. Vous voyez donc bien qu'il ne faut point se flatter, et que c'est pour soi-même et pour son intérêt particulier qu'on se fâche.

« Oubliez donc tout ce qui s'est passé, et usez envers vos proches en la manière que je vous ai dit. Je vous en prie, parlez-leur et leur écrivez comme si rien n'était arrivé, sinon que vous confirmerez la démission que vous avez faite ; mais souvenez-vous qu'en tout cela vous devez écrire et parler sincèrement. Car il faut éviter d'un côté

de le faire par orgueil et par courage, en disant : nous aurons plus de générosité que vous. Si nous ne le faisions par ce principe-là, nous ne ferions rien du tout ; il faut qu'il n'y ait que la seule charité qui nous y oblige, autrement c*est comme si nous ne faisions rien. Et de l'autre, il faut bien se garder aussi de vouloir par là les piquer d'amitié afin de les obliger à faire ce que vous voulez, car ce serait reprendre d'un côté ce que vous laissez de l'autre ; mais il faut que ce soit le seul désir de les mettre tous en paix, et surtout votre parente que vous savez qui est fort tendre et qui serait bien touchée si elle venait à penser que vous fussiez fâchée contre elle, que cela serait capable de redoubler dangereusement l'indisposition où elle est à présent \ »

Je vous raconte tout ce petit particulier, ma chère mère, peut-être avec plus de liberté que de raison, et même contre la civilité qui ne veut pas qu'on importune les autres de ce qui ne touche que nous, et moins encore des personnes à qui on doit beaucoup de respect. Mais je n'ai point cru que cette maxime eût lieu ici, parce qu'il me semble que chacun doit être aussi touché que moi de voir ce soin et cette charité de notre mère, et de remarquer par une preuve irréprochable comment lorsque cette vertu divine est aussi fortement enracinée dans une âme qu'elle est dans la sienne, c'est elle qui y règle tout; elle y opère tout, elle produit jusqu'au moindre de ses mouvements et de ses pensées, et

■ Probablement il s'agit ici de madame Perier qui était alors dangereusement malade. (Voy. ci-après la lettre de Jacqueline, du 31 juillet 1653.)

donne en toutes rencontres des preuves de Theureux empire qu'elle y exerce, et cela dans les actions les plus naturelles et les moins délibérées, parce qu'elle lui tient lieu d'une seconde nature, après s'être rendue maîtresse de la première. Vous savez que cela parait clairement dans la conduite de nos mères ; mais je puis dire avec \érité que je ne l'ai jamais mieux remarqué qu'en cette rencontre. Je ne sais si cela vient de ce que je ne les ai Tues en affaire que cette seule fois, ou de ce que nous sommes toujours plus affectées de ce qui nous touche. Il me semble, ma chère mère, que j'ai le bien d'être assez connue de vous pour vous figurer combien, au milieu de toute ma douleur, je sentais de joie me voyant confirmée avec tant de certitude dans les sentiments que j'avais du désintéressement de la maison et de la pureté de sa conduite. Et néanmoins j'avais tant d'orgueil, car je n'ose plus l'appeler justice, que je ne pouvais en tout me résoudre à laisser les choses comme notre mère voulait ; de sorte que je la suppliai de considérer qu'en différant ma profession de quatre ans, je pourrais espérer d'être maîtresse de mes affaires, en ajoutant même au principal de mon bien l'épargne d'une peu-* sion considérable que mes parents me devaient faire, en considération de quelque gratification que je leur avais faite, et dont la rigueur qu'ils me tenaient semblait me dispenser bien légitimement de les quitter à l'avenir comme j'avais fait jusqu'alors. Et que cela étant ainsi, quelque grand que fût le désir que j'avais d'être bientôt professe, qui allait en vérité au delà de toute l'expression que j'en puis faire, je croyais néanmoins être obli-

gée en conscience» et tout intérêt été, de faire ce dilaiement pour me mettre en état de faire justice à la maison.

c( Non, me dit-elle, ma fille ; au contraire, vous êtes obligée en conscience de ne le pas faire, car ne voyezvous pas bien qu'encore que vous eussiez tout pouvoir d'exécuter vos desseins, il n'est pourtant pas en votre pouvoir défaire qu'ils les agréent. Je n'ai jamais douté de cela; je sais bien qu'à la rigueur personne ne vous peut empêcher de faire ce que vous voulez de votre bien ; mais je n'ai point eu égard à ce que vous pouvez, je ne regarde qu'à ce que vous devez faire. Voilà toute la question, et je ne fais point de doute que vous ue soyez obligée, mais je dis indispensablement, à procurer le pain de leur esprit autant que vous le pourrez et à ne rien faire qui les choque. Lorsque vous pensiez que toutes choses fussent en votre pleine disposition, sans y prévoir aucune difficulté, vous avez néanmoins voulu avoir leur aveu pour faire ce que vous désiriez, et vous avez dû le faire ; autrement vous leur eussiez donné sujet de s'offenser, et en effet c'est pour cela que vous l'avez fait. Jugez donc combien ils le seraient, si vous le faisiez malgré eux et par une espèce de violence : s'il se doit faire quelque chose, il faut que ce soit eux-mêmes qui le fassent de leur propre mouvement, sans qu'il y ait rien du vôtre. »

Ne pouvant répondre à ces raisons ni résister à sa volonté, je la suppliai au moins de me permettre de les en menacer pour voir l'effet que cela produirait ; mais elle n'y consentit pas plus qu'au reste. « Non, me dit-

elle, ma fille, gardez-vous-en bien ; ne voyez-vous pas bien que vous délruiriez par là tout ce que vous voulez faire par votre démission ? Croyez-moi, laissez toutes choses comme elles sont, et souvenez-vous que vous êtes obligée sur toutes choses de préférer le repos de leur esprit et la paix qui doit être entre vous à tout intérêt, pour ne pas faire céans ce qu'on vous ferait faire dans les lieux dont nous parlions tantôt ; et celui-là vous doit être si précieux, que si vous aviez deux millions de bien, je vous conseillerais de les donner sans hésiter, pour procurer que la charité ne fût point refroidie entre vous. N'en parlez donc plus et n'y pensez plus ; quand vous les verrez, ne leur en dites rien du tout : s'ils vous en parlent, vous leur direz qu'ils savent bien que vous vous êtes démise de toutes choses entre leurs mains, et que comme vous n'avez plus rien à voir à fout cela, vous n'y pensez plus. » Sur cela, elle me congédia sans vouloir plus de réplique, et celte conférence se termina de la sorte.

A peu de jours de. là, celui de mes parents qui avait plus d'intérêt en celte affaire étant arrivé en cette ville, je lâchai de traiter avec lui selon l'intention de notre mère ; mais quelque effort que je pusse faire, il me fut impossible de cacher entièrement la tristesse qui me restait encore, après toules les peines qu'elle avait prises pour la faire cesser. Cela m'est si peu ordinaire, qu'il s'en aperçut aussitôt, et il n'eut pas besoin d'inlerprèle pour en apprendre la cause ; car encore que je lui fisse le meilleur visage que je pus, je m'assure qu'il jugea aisément que son procédé m'avait mise en cet

2i2 JAGOUELINE PASCAL.

étaL II voulut, néanmoins, se plaindre le premier, el ce fut lors que j'appris qu'ils se tenaient si offensés du mien ; mais il ne continua guère, voyant que je ne faisais aucune plainte de mon côté, quoique d'ailleurs je détruisisse par une seule parole toutes leurs raisons, et qu'au contraire je lui déclarais avec toute la gaieté que mon état présent le pouvait permettre, que puisque la maison voulait bien me faire la charité de me recevoir gratuitement et que ma profession n'en serait point différée, je n'étais plus en peine de rien que de la bien faire et d'attirer la grâce dont j'avais besoin pour être vraie religieuse.

Si tout ce colloque était aussi digne d'être recueilli que le précédent, j'eusse pris peine à le retenir, et je ne plaindrais nullement le temps que j'emploierais à l'écrire ; mais parce qu'il n'est pas entièrement ni si beau ni si utile, comme je m'assure que vous le croyez aisément, sans qu'il soit besoin que je l'affirme davantage, il vaut mieux le passer sous silence que de perdre du temps à vous ennuyer, et dire en un mot qu'il fut touché de compassion ', et que de son propre mouvement il résolut de mettre ordre à cette affaire, s'offrant de prendre sur lui toutes les charges et les risques du bien, et de faire en son nom, pour la maison, ce qu'il voyait bien qu'on ne pouvait omettre avec justice.

J'achève, ma chère mère, de vous raconter cette histoire, quoique ce n'ait pas été mon dessein de vous la faire savoir, elle n'en vaut pas la peine , mais seule-

' Le mot confvsion est écrit en surcbarp;e.

ment de conserver la mémoire des obligations que j*ai à nos mères et les instructions si profitables que j'ai reçues en cette rencontre, et c'est pourquoi je me vois obligée d'achever, parce que l'un et l'autre a continué jusqu'à la fin.

Lors donc qu'il m'eut quittée, j'allai rendre compte à nos mères de cette entrevue, pour savoir d'elles si je devais lui régler ce qu'il devait faire pour la maison, comme il semblait s'y attendre ; mais elles me défendirent absolument de lui taxer aucune chose, m'ordonnant expressément de me satisfaire de ce qu'il voudrait donner, sans lui rien prescrire ni lui rien repartir, en ne faisant que suivre son intention. Toutefois, ayant su la nature de son bien, elles approuvèrent que je lui proposasse de prendre ce qu'il voudrait donner sur certaine partie, qui était pour son propre accommodement. Voilà toute la liberté que je pus obtenir, et l'affaire fut ainsi terminée. Car il ne fallut point de temps pour le faire résoudre à faire plus quMl n'eût voulu, puisque j'avais ordre exprès de prendre sa première volonté pour loi ; mais si expressément et par une autorité si absolue, que je n'ai non plus osé agir dans toute cette affaire, que si elle ne m'eût point regardée, sinon quelquefois par promptitude et dans des premiers mouvements; mais il m'en restait toujours de grands scrupules, parce que les commandements que je recevais sur ce sujet étaient appuyés d'un si grand nombre de raisons puisées dans les principes de la suprême raison, qu'encore que je ne pusse m'y rendre, j'étais contrainte d'avouer que je n'y pouvais répondre et de reconnaître, lorsque

j'y contrevenais, que je n'agissais pas moins contre ma conscience que' contre Tobéissance. Celte affaire ne put néanmoins être terminée entièrement qu'après trois ou quatre entrevues qui me furent merveilleusement favorables ; car tandis que j'en allais rendre compte à nos mères, j'avais lieu de reconnaître le soin continuel où elles étaient pour faire en sorte que tout cela se passât selon Dieu et selon les règles de la parfaite charité. Je ne puis assez vous dire, ma chère mère, combien cela paraissait en toute occasion. Je prie Dieu de ne pas permettre que je Toublie jamais, car je puis dire, avec vérité que j'ai plus été instruite de leur procédé que de beaucoup des meilleurs sermons que j*ai ouïs sur ces matières.

Mais ce qui était admirable, c'était de voir la diversité de la conduite que le même Esprit saint qui les animait tous leur inspirait ; car notre mère, prenant avec raison l'intérêt de la maison, faisait paraître que son intention principale était d'empêcher qu'il ne se mêlât en toute cette affaire la moindre ombre d'intérêt, d'avarice ou de lâcheté, et enfin elle ne tendait qu'à faire qu'on souffrît plutôt toute sorte d'injustice que de faire la moindre chose tant soit peu contraire au véritable esprit de religion. M. Singlin, comme père commun et de la maison et de mes proches, dont quelques-uns sont entièrement sous sa conduite, et les autres l'honorent ^finiment et ont pour lui une affection extrême, était de telle sorte animé du zèle de notre mère au regard de la maison, qu'il était aussi touché de compassion pour eux, et ne s'affligeait pas moins de l'injustice de

leur procédé qu'il se réjouissait de l'avanlage qu'il estimait en revenir au monastère.

La mère Agnès semblait se décharger sur eux deux de ces deux intérêts, et ne -s'occupait principalement qu'à faire profiter sa novice de tout ce qui se passait ; car à chaque fois que je la voyais, elle examinait soigneusement ce que je lui rapportais pour me faire remarquer tout ce qu'il y avait eu d'humain dans mon procédé ou qui sentait l'esprit du monde. Et par une charité infatigable, elle ne cessait de faire tous ses efforts pour prévenir par ses avis les fautes où je pouvais tomber, pour m'en relever quand ses précautions se trouvaient inutiles, et pour faire que je ne perdisse aucune des occasions qui s'offraient de pratiquer ou la patience, ou la tolérance, ou l'humilité, ou quelque autre de ces vertus qui ne plaisent guère aux imparfaites.

Ce n'est pas que notre mère ne s'y appliquât aussi ; mais étant en quelque sorte plus chargée de la conduite générale de la maison que de celle de ma personne en particulier, elle ne s'informait pas si souvent de ce qui ne concernait que moi ; et son premier soin, toutes les fois que ma vue la faisait ressouvenir de ce qui se passait, était de me défendre absolument de faire aucun effort pour faire réussir les choses comme je le désirais, et jamais elle ne manquait, à chaque fois qu'elle me parlait, de me recommander d'être ferme à ne rien exiger de mes proches, m'exhortant sans cesse à entrer dans l'intérêt de la maison en cette manière-là. Et voyant une fois, par le rapport que je lui en faisais, que j'avais parlé avec un peu de chaleur du peu que cette personne

se proposait de faire, elle m'en reprit sévèrement et me dit, de celle manière ferme qui dontie lant de force aux paroles de feu qui sortent si souvent de sa bouche, que ce ne pouvait être que l'orgueil ou l'avarice qui me faisaient parler de la sorle, ou peut-être tous les deux ensemble, en désirant en même temps d'accroître le bien de la maison et d*avoir l'avantage d'y avoir beaucoup porté ; et me représenta si fortement les sentiments que l'esprit de pauvreté devait m'inspirer en cette occasion, qu'il eût fallu être tout à fait endurcie pour ne concevoir pas de scrupule d'agir autrement.

 la fin, toutes choses étant conclues^ la surveille de ma profession, dont le jour était pris il y avait longtemps, sans avoir égard en quel état était Faffaire, et ne restant plus qu* à signer de part et d'autre, je suppliai noire mère de se rendre au parloir pour cet effet; mais elle ne le put, étant ce jour-là fort indisposée, ce qui est bien remarquable, parce qu'elle en fut ravie, « afin, me dit-elle, que tout cela se diffère après votre profession, et que votre parent ne fasse rien qu'avec une entière liberté et par un pur esprit de charité ; car, voyez-vous, ma fille, il faut être ferme dans les principes. Nous sayons que tout ce qui n'est point fait par l'esprit de Dieu et par charité est fait par cupidité, et que tout ce qui est fait par cupidité est péché ; c'est pour cela que je vous ai tant exhortée à ne le point piquer ni d'honneur ni d'amitié; car j'aimerais beaucoup mieux qu'il ne vous donnât rien du tout que de donner beaucoup par un principe tout humain. S'il le fait par lui-même, nous ne pouvons pas y remédier ; tout ce

BELATION. 2\f

que nous pouvons, vous et moi, &*est de Texhorler à ne le pas faire, car nous n*avons pas sa conscience à gouverner pour voir par quel motif il agil, c*est à lui à s'examiner, mais de contribuer par nos discours ou par nos mines, ou quelque manière que ce soit, à lui en faire prendre un mauvais, ce serait non-seulement par^ ticiper à son péché, mais en être cause. C'est pourquoi, ma fille, au nom de Dieu, gardez-vous bien de Texciter à faire ce que vous ne] voudriez vous-même. Car si c'était à vous à gouverner, vous ne voudriez pas faire une aumône à la maison paf considération humaine; pourquoi donc tâcherez-vous à (la) lui faire faire ? S'il n'est pas disposé à la faire par un bon motif, il vaut beaucoup mieux qu'il n'en fasse point du tout ; peut-être qu'en un autre temps Dieu le touchera : mais quand cela ne serait pas, il ne faut point vous en mettre en peine, c'est l'avantage de la maison. Allez donc encore lui dire tout àcetle heure, mais de bonne sorte, qu'il sonde son cœur pour voir ce qui le porte à faire cette aumône, et qu'il ne fasse rien avec précipitation, et qu'il sera toujours temps après votre profession, puisque je ne suis pas en état de pouvoir faire ce qu'il faut pour l'accepter; aussi bien vous savez qu'on ne parle jamais céans de dot d'une fille qu'après sa profession. »

Je m'acquittai le plus fidèlement que je pus de cet ordre, et je lui fis le récit de ce petit discours mot à mot comme à vous, dont il ne fut pas peu surpris, quoiqu'il fût informé depuis longtemps de la manière dont on traite ici ces affaires ; mais il avait avec lui des hommes d'affaires qui en furent si étonnés, qu'ils ne pouvaient se

248 JACQUELIITE PASCAL.

lasser d'admirer ce procédé ; et tous d*uii accord disaient qu'ils n'avaient jamais vu agir de la sorle et que ce n'était pas là une conduite ordinaire, et beaucoup plus qne cela : mais cela ne fait rien à notre discours. Il ne voulut pas néanmoins différer davantage, et pour témoi-> gner de son côté qu'il faisait de bon cœur le peu qui était en son pouvoir, et me persuader ce qu'il me protestait souvent, qu'il avait grand regret de n'être pas en état de faire plus, il ne manqua pas de revenir le jour suivant, et me dit, au retour de l'entrevue qu'il avait eue avec notre mère, dont elle n'avait pu se dispenser étant en meilleur état, qu'elle lui avait dit d'abord avec une merveilleuse force qu'elle ne savait si j'avais agi avec lui en la manière qu'on m'avait sans cesse recommandée : « C'est pourquoi, monsieur, ditelle, de peur qu'elle y ait manqué, je suis obligée de vous dire que je vous conjure, au nom de Dieu, de ne rien faire par considération humaine, et que si vous ne vous sentez point disposé à faire cette aumône par esprit d'aumône, vous ne la fassiez point du tout. Voyezvous, monsieur, nous avons appris de M. de Saint-Cyran à ne rien recevoir pour la maison de Dieu qui ne vienne de Dieu ; tout ce qui est fait par un autre motif que la charité n'est point un fruit de l'esprit de Dieu, et par conséquent nous ne devons point le recevoir. » Il lui répondit avec protestation tout ce que la civilité sait dire en ces rencontres, sans vouloir aucunement différer ; et l'affaire fut ainsi terminée.

Notre mère m'ayant rencontrée ensuite, elle me dit que je n'avais plus à me tourmenter et que tout était

achevé ; puis, me tirant à part, elle me dit fort sérieusement qu'elle était en grande peine de m'avoir vue si inquiétée pour faire que cette personne agît avec libéralité, et trop fâchée quand j'avais cru qu'il ne le faisait pas. « Je crains tout à fait, ma fille, me dit-elle avec une admirable charité, que vous n'ayez offensé Dieu là dedans ; je vous prie, pensez-y sérieusement ; et outre cela, considérez que vous n'avez en vérité aucun sujet de peine contre votre parent, car il est certain qu'il donne largement à proportion de son bien, principalement si on le compare presqu'à tous les autres. Je voudrais que vous sussiez comme la plupart usent du désintéressement qu'on leur témoigne : cela n'est pas croyable. Mais nous ne devons pas laisser pour cela de faire noire devoir : on dit que les séculiers sont si avares et si injustes, qu'il ne faut s'étonner si les religieux le sont aussi, et qu'ils leur en donnent l'exemple ; mais voyez-vous, ma fille, nous ne voulons pas les imiter dans leurs autres vices, pourquoi les imiterions-nous dans celui-là ? Ils aiment les divertissements, les jeux et les beaux habits ; ils se vengent quand on les offense et font plusieurs autres choses semblables, faut-il que nous les fassions aussi ? Personne ne sera assez fou pour le dire ; pour^quoi donc veut-on que nous les imitions dans leur avarice ? N'est-ce pas un péché aussi grand que ceux-là ? Mais c'est que quand on est avare, on est bien aise de s'excuser en disant que chacun en fait autant ; il ne faut pas se tromper en cela, il faut connaître le mal tel qu'il est et où il est. »

Voilày ma chère mère^ les dernières paroles qui me

furent diles sur ce sujet, et la conclusion de toute celle affaire, que la gratitude ne m'a pas permis de tenir plus longtemps secrète, quoique le peu de loisir que me laisse Fobéissance où je suis semblât m'en ôter tous moyens ; mais un grand désir ne trouve point d'obstacle. C'est ce qui me fait surmonter celui-là aussi bien que tous les autres qui pouvaient s'offrir, entre lesquels vous ne doutez pas que la confusion de m'en acquitter si mal n'ait été un des plus grands ; mais il a fallu que toutes choses aient cédé à mon devoir, et puis je n'ai pas prétendu bien faire, mais seulement à faire ce que je pouvais. Si ma mémoire avait été assez fidèle pour me rapporter toujours les mêmes ternies de notre mère, je n'aurais pas besoin de vous faire d'excuse ; mais, parce que je crains qu'elle ne l'ait pas fait en beaucoup de lieux, bien que je sois certaine qu'elle ne m'a point trompé pour le sens, je me sens obligée de vous supplier de n'avoir aucun égard à ce que j'aurai pu gâter, et de le séparer du reste par l'habitude que vous avez d'entendre notre mère, qui vous fait connaître son style. Je vous conjure aussi, ma chère mère, de me pardonner si cette lettre est si mal en ordre, si pleine de ratures, de pâtés, d'additions et de tant d'autres désordres. Je l'aurais volontiers copiée pour satisfaire au respect que je vous dois, mais j'ai si peu de loisir, que je ne sais quand j'aurais pu m'en promettre la fin, et puis je ne sais pas si j'eusse fait moins de fautes en la récrivant ; car, outre que les espaces où je le puis sont si courts que le plus long ne me laisse pas assez de temps pour écrire deux douzaines de lignes, et les ordinaires

cinq ou six, c'est que je suis si souvent interrompue pour des demandes ou des réponses qui ne sont de nulle importance, mais très-fréquentes, qu'il n'en faut pas davantage à un si petit cerveau que le mien pour le troubler et le faire brouiller tout ce qu'il fait, comme vous voyez qu'il m'est arrivé ; et de plus j'ai si peur que notre mère m'en trouve saisie, que j'ai une merveilleuse hâte de m'en défaire. Toutes ces raisons font que j'espère de votre bonté une pleine abolition ; mais je désire quelque chose de plus, et vous conjure de tout mon cœur, ma chère mère, de prier Noire-Seigneur qu'il me pardonne toutes les fautes que j'ai commises dans cette affaire et le peu d'usage que j'ai fait de tant de salutaires avis. Ce n'a pas été mon dessein en vous écrivant, mais puisque Dieu m'en offre Toccasion, je crois ne la devoir pas négliger. J'espère cet effet de votre charité, que j'ai tant de fois éprouvée, et que, sans avoir égard à ce que je suis, vous ne me refuserez pas les secours dont j'ai besoin pour devenir ce que je ne suis pas, afîn que ce ne soit plus en vain que j'aie reçu l'avantage incomparable d'être associée à une si sainte famille, soumise à une conduite si sage et si remplie de l'esprit de Dieu et fille de telles mères ; et enfin je vous conjure d'offrir à la divine majesté tous ceux qui sont renfermés dans ma vocation à cette maison, afin qu'il me fasse la grâce d'éviter désormais cette sorte d'ingratitude, qui se rencontre dans le peu d'usage qu'on fait des grandes faveurs. Vous voyez, par ce petit récit, combien, outre les générales, j'en ai reçu de particulières dont il me faudra rendre compte ; je l'appréhende

222 JACQ17ELINB PASCAL.

beaucoup, et c'est pour cela que j*implore de tout mon cœur le secours de vos prières et celles des autres, qui le pourront voir quelque jour, pour obtenir de Dieu celte miséricorde dont j'ai si grand besoin, de vivre et de mourir en vraie religieuse du Saint-Sacrement et de la maison de Port-Royal (ces deux titres comprennent tout ce que je pourrais dire) ; de peur qu'après avoir reçu tant de grâces pour mon salut, elles ne servent à ma condamnation, et que les mêmes consolations dont sa bonté a daigné essuyer mes larmes ne soient les accusateurs de mon infidélité. J'ai quelque droit d'attendre cela de vous, puisque parmi celles-là se trouve nécessairement l'heureuse obligation d'être toute ma vie et de tout mon cœur.

Ma très-chère mère.

Votre très-humble et très-obéissante servante et fille.

SosuR Jacqueline de Saintb-Euphémie R.-J. Je pensais, ma chère mère, qu'il ne me restait plus d'excuse à vous faire, mais je nie souviens que j'ai oublié de vous descandaliser du papier doré que j'ai employé ici : je l'ai trouvé dans une cassette qu'on m'avait laissée, et comme il ne me restait plus que cela du monde, au moins dans l'extérieur, j'ai cru en devoir faire un sacrifice à Dieu, et il m'a semblé que l'or ne pouvait être mieux employé qu'à reconnaître la charité puisqu'il en est l'image. C'est ainsi que je ne puis rendre que l'ombre à la vérité de celle qu'on a pour moi, qui méritait mieux à mon sens des caractères de sang que du papier doré pour en conserver la mémoire.

DE LA SŒUR JACQUELINE DE SAINTE EUPHEMIE PASCAL » CONCERNANT LA MERE MARIE ANGÉLIQUE ^

Parlant une fois à la mère Angélique d^une personne dont le père avait exercé la vocation de faire jouer, elle me dit avec sa force ordinaire que le bien de cette personne élait plus mal acquis et plus sujet à restitution que celui des voleurs de grands chemins; et la raison en est que les voleurs ne sont auteurs que du mal qu'ils font aux passants, mais les brelandiers sont auteurs des péchés innombrables que fout ceux qui jouent : des blasphèmes, des tromperies, de la ruine des familles et de tous les désordres qui s'en suivent, des querelles, des meurtres, souvent enfin d'une infinité de crimes. Ils sont cause de tout cela, et si cette personne ne s'humilie d'avoir un tel père, elle est aussi coupable que lui, et doit être regardée comme lui; car il est vrai que les enfants ne doivent pas porter l'iniquité de leurs pères, mais c'est pourvu qu'ils en aient de l'aversion, car s'ils ne s'en humilient, s'ils ne la condamnent dans leur cœur, s'ils n'en ont une extrême confusion, cela leur sera imputé comme au père même.

I M SS. de la Blbl. roy. Supplément français, n*> 1507.

C'est une chose terrible que les jugemeuls de Dieu ; on n*y pense point assez ; on ne les redoute point assez, et c'est pour cela qu'on ne tâche point de les éviter. Voyez-vous, ma fille, il n'y a point d'autre moyen pour les éviter que de s'humilier, mais profondément devant Dieu, pour toutes choses, mais principalement pour les taches qui sont dans sa famille ; et au lieu de cela, combien s'en élève-t-onî On ne devrait penser qu'à ce qui peut nous humilier, soit dans la nature^ ou dans la fortune, ou dans la grâce; et au lieu de cela, s'il y a quelque petite chose un peu considérable, on sait fort bien prendre son temps pour le dire et pour le faire savoir; et au contraire, s'il y a quelque chose qui fasse honte, comme il y en a toujours, on sait fort bien s'en taire, et souvent même le déguiser; et les plus stupides eut assez d'esprit pour cela. Qu'est-ce que cela? N'est-ce pas un fonds d'orgueil insupportable? Ce n'est pas qu'il faille décrier sa maison, personne n'est obligé à cela, personne n'est obligé de le dire ; mais aussi ne faut-il pas vouloir publier le peu de bien qu'il y a, en cachant le mal : il faut s'en taire tout à fait, mais s'en taire de telle sorte qu'on ne le fasse pas à cause de la confusion qu'on aurait à dire ce qui en est, et comme n'osant en parler autrement ; on penserait faire grande chose en ne disant rien du tout, au lieu que ce n'est rien faire que son devoir tout simplement.

Une fois, parlant d'une personne qui était prévenue d'une fausse dévotion, dont il serait difficile de la détromper, la mère Angélique me dit : Il n'est pas seu-

lement difficile, il est tout à fait impossible si Dieu même ne le fait, et il ne le fera que dans ses temps et dans ses moments. Ce n'est pas qu'on ne doive faire ce qu'on peut, parce qu'on ne sait pas s'il ne voudra point se servir de ces moyens-là pour exécuter ce qu'il a résolu ; mais de s* empresser de s'ingérer par soi-même, de vouloir faire comprendre les vérités aux âmes qui ne sont pas encore mûres> c'est vouloir faire luire le soleil à une heure indue au milieu de la nuit. Tous les princes et tous les plus puissants rois de la terre, joints ensemble, n'ont pas le pouvoir de faire lever le soleil une heure plus matin qu'il ne doit, et tous les hommes ensemble, avec toute l'éloquence et toutes les persuasions qu'on se peut imaginer, ne sauraient faire voir la vérité à une personne qui n'est pas encore éclairée de Dieu.

Une personne ayant dit, en sa présence, qu'elle ne voulait point prendre connaissance d'une affaire qui se présentait, où une personne affligée^ mais qui était suspecte de défauts notables, demandait qu'on la retirât ; elle releva beaucoup cette parole, et dit qu'elle ne voyait presque persoùne qui ne se délivrât autant qu*il pouvait du soin des choses où il y avait quelque péril à courir, et qu'excepté M. Siuglin, elle en voyait fort peu qui n'en fil autaut que cette personne. Quelqu'un lui dit qu'il fallait qu'elle s'exceptât aussi elle-même, puisque jamais il ne lui arrivait de refuser d'entendre ni de soulager personne. Non, dit-elle, pour moi je ne suis qu'une misérable qui ne fait jamais aucun bien. Mais il est

vrai que dans ces occasions-là je me représente que si une personne que nous aimassions beaucoup était perdue, qu'on ne sût si elle est morte ou vivante, ni en quel lieu elle est, par exemple ma sœur Catherine de saint Jean : voyez, je vous prie, quand il viendrait comme cela une personne inconnue et misérable nous demander, si nous ne courerions pas là pour la voir, et si nous ne dirions pas : Hélas ! mon Dieu, c'est peut-être ma pauvre sœur ; mais avec quelle affection, avec quel em* pressement, j'en suis seulement toute émue d'y penser ; eh bien ! si c'est une personne qui est à Dieu, et qui est persécutée injustement, n'est-ce point une chose qui nous doit autant toucher que si c'était notre' sœur; et que savons-nous si ce n'est point une de nos sœurs que J,-C. nous envoie , c'est-à-dire une personne pour qui il veut que nous ayons de la charité, et que nous assistions en ce que nous pourrons : c'est pourquoi il ne faut jamais refuser de voir et de s'instruire des choses. Ce n'est pas que cela fasse faire des folies, et se charger de tout le monde sans distinction; car si notre sœur était perdue, nous ne prendrions pas pour cela la première venue pour elle ; mais nous aurions grand empressement pour voir si ce ne la serait point, et c'est ce que je demande qu'on ait désir et affection de savoir et de connaître si ce n'est point quelque personne que Dieu nous envoie, et non pas qu'on s'y engage inconsidérément.

On lui fit entendre que la personne qui avait témoigné ne vouloir point prendre part à cette affaire ne le faisait pas par dureté, mais qu'elle s'en déchargeait sur elle»

et que, ne s'y croyant point nécessaire, elle fuyait de s'y entremettre pour éviter les affaires superflues. La mère l'approuva beaucoup, et dit qu'il était très-bon de le faire par ce motif-là, pourvu qu'on fût tout prêt de s'y engager au cas qu'il fût nécessaire, comme elle sa* vait que c'était l'esprit dans lequel elle le faisait.

Une sœur ayant tiré dans TËvangile une parole qui l'effrayait, la mère lui dit, pour la consoler : Toutes les fois que Dieu menace^ c'est à dessein que l'on s'humilie ; et lorsqu'on le fait, on évite toujours ses menaces, jusqu'aux plus méchants ; cela se voit par les Ninivites qui reçurent le pardon de Dieu et l'empêchèrent d'exécuter ses menaces, parce qu'ils firent pénitence. Il est vrai que ce fut un pardon temporel; mais ils ne désiraient pas autre chose. Dieu vous menace, humiliezvous, et priez-le qu'il vous donne des grâces qui soi^t éternelles, il vous l'accordera.

Gloire à Jésus, au très-saint Sacrement.

17 avril «657*

Mon très-cher et très-lionoré père * ,

Je vous demande très-humblement pardon , si j*ai mis si longtemps à vous rendre compte de la manière dont j*agis avec les enfants. Ce qui m'a empêché de le faire dès la première parole que vous m'en avez dite, a été que je croyais que vous me demandiez que je misse

> Nous publions le HégUiMnX pour les enfants diaprés une copie écrite toute entière de la main de M"*" Perier. Cette copie, qui forme un cahier in-4° de 76 pages, se trouve à la suite du IP Recueil MS. du P. Guerrier.

Ce règlement fut imprimé à la fin des Constitutions de Port-Royal, plusieurs années après la mort de Jacqueline, mais avec quelques changements ; on y introduisit surtout plusieurs additions, par exem* pie des prières. Voy. page 257, ci-après. Le texte que nous donnons aujourd'hui est le seul qu'on puisse regarder comme authentique; il eût été trop minutieux dMndiquer au bas de chaque page les nombreuses variantes qu*il présente. Le lecteur, s'il en est curieux, les retrouvera en comparant ce texte avec celui qui est imprimé soit dans les Constitutions de Port-Royal, soit dans VEdit. V. C,

* Jacqueline s'adresse à son père spirituel, à SOD directeur, tièsprobablement à l'abbé Singlin.

par écrit la manière doi4 il les fallait conduire : ce qae je ne jugeais pas pouvoir entreprendre, sans une très-grande témérité, ayant si peu de lumière pour un emploi si difficile. Car je vous puis assurer qu'il n*y a que la seule obéissance qui soit capable de m'y faire faire la moindre chose; et que si je n'y gâte pas tout, cela se peut attribuer à l'efficace des paroles de notre Hère, qui me dit, en m'en donnant le soin, que je ne me misse en peine de rien, et que Dieu seul ferait tout : ce qui apaisa tellement le trouble dans lequel mon impuissance m'avait mise, que je demeurai pleine de confiance et avec un aussi grand repos, que si Dieu même m'avait fait cette promesse. Et j'avoue, à ma confusion, que quand je me regarde moi-même, et que j'entre dans le découragement, comme vous savez que je fais assez souvent, ces seules paroles, Dieu fera tout, prononcées avec confiance, rendent la paix à mon âme. Mais ce qui m'a ôté de peine, c'est que vous m'avez dit depuis, que vous ne me demandiez pas que j'écrivisse comme il les fallait conduire, mais seulement comme je les' conduisais, afin de remarquer les fautes que j'y commets, qui ne détruisent pas seulement ce que Dieu y fait par moi, mais apportent même de grands obstacles aux grâces qu'il met dans ces âmes.

Pour garder donc quelque ordre dans cette reddition de compte, je commencerai premièrement à vous dire comment j'ai distribué les heures de la journée, et en second lieu ce que je fais pour leur conduite spirituelle et corporelle.

250 lAGQlTELINB PASCAL.

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