‹ Lettres, opuscules et mémoires de Madame Perier et de Jacqueline, sœurs de Pascal, et de Marguerite Perier, sa nièceChapitre 85 sur 105 · INTERROGATOIRE · texte numérisé non relu

INTERROGATOIRE

DE SŒUR JACQUELINE DE SAlNTR-EUPHlÈMlE ( PASCAL] , SOUS-PRIEURE ET MAÎTRESSE DES NOVICES *.

Après m'avoir demandé mon nom et fort loué Sainte- Euphémie, il me demanda si, depuis que j'étais dans la maison, je n'avais point vu quelque changement dans la doctrine. Je lui dis qu'il n'y avait pas bien longtemps que j'y étais, mais que tout ce que je pouvais lui dire était que l'on ne m'avait rien dit ici touchant la foi que je n'eusse appris dès mon enfance.

D. Avez-vous appris en votre enfance que Jésu&-Christ est mort pour tous les hommes ?

R. Je ne me souviens pas que cela fût dans mon catéchisme.

D. Depuis que vous êtes ici, ne vous a-t-on rien enseigné là-dessus 7

R. Non.

* Histoire des persécutions des religieuses de Port-Royal, écrite par elle^-mémes. Yiliefrancbe, 1733, in-4'', page 167.

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D. Qu'en pensez-vous ?

R. Je n*ai pas accoutumé d'approfondir ces maliéres, qui ne vont point à la pratique ; néanmoins, il me semble que l'on doit croire que Notre-Seigneur est mort pour tout le monde : car je me souviens de deux vers qui sont dans les Heures que j'avais étant au monde, et que j'ai gardées longtemps depuis que je suis ici, où il y a en parlant à Noire-Seigneur :

Tu n'as pas dédaigné, pour sauver tout le monde, D'entrer dans Thumble sein d'une vierge féconde.

Il sourit un peu à cela, et me dit : Voilà qui est bien. Mais d'où vient donc qu'il y en a tant qui se perdent éternellement ?

R. Je vous avoue, monsieur, que cela me met souvent en peine, et que d'ordinaire quand je suis à la prière, et particulièrement devant un crucifix, cela me vient à l'esprit, et je dis à Notre-Seigneur en moi-même : Mon Dieu, comment se peut-il faire, après tout ce que vous avez fait pour nous, que tant de personnes périssent misérablement? Mais quand ces pensées-là me viennent, je les rejette, parce que je ne croîs pas que je doive sonder les secrets de Dieu. C'est pourquoi je me contente de prier pour les pécheurs. Il répliqua : Cela est fort bien, ma fille. Quels livres lisez-vous ?

R. Présentement, ce sont les morales de saint Basile, qui est traduit depuis peu, et le plus souvent ma règle.

D, Quel emploi avez vous ?

R, Avant qu'on ciH fait sortir les novices et les poslu-

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lantes, j'avais soin de celles qui étaient ici. Mais pour cette heure, il n'y a au noviciat que quelques professes, une novice et quelques sçBurs converses.

D. C'a été une rude épreuve pour vous de vous ôter vos novices? — Pour réponse, je m'étendis beaucoup là-dessus, sans pourtant paraître aigrie, mais seulement touchée de la douleur qu'elles avaient eue et du danger où elles étaient dans le monde. Il en parut aussi attendri, et ensuite il me dit : Apprenez-vous aux novices que Notre-Seigneur est mort pour tous les hommes, et pourquoi il y a des bons et des méchants ?

R. Gomme je ne m'embarrasse point de ces choses*là, je n'ai garde d'en embarrasser les novices. Je tâche, au contraire, de les tenir le plus que je puis dans la simplicité. Il répliqua : Cela est fort bien. Mais ne leur dites-vous pas que quand on pèche c'est par sa faute ? Et ne le croyez- vous pas aussi ?

R. Oui, monsieur, et je le sens bien par ma propre expérience ; je vous assure que quand je fais des fautes, je ne m'en prends qu'à moi seule, et c'est pourquoi je tâche d'en faire pénitence. 11 me dit : Voilà qui est fort bien, Dieu soit béni, car je crois que vous parlez sincèrement.

R. Oui, monsieur, comme devant Dieu. Il ajouta :

Je le crois, j'en suis assuré. Dieu en soit béni ; ma fille, demeurez toujours dans cette foi-là, quoi qu'on vous dise, et apprenez bien cela aux novices. Je remercie Dieu de tout mon cœur de vous avoir préservée de toute erreur; car cela est horrible, quïl y en a qui disent que Dieu tire les uns de la masse corrompue, et qu'il y laisse

périr les autres, selon qu'il lui plaîl. Cela est horrible. Mais Dieu soit loué de vous avoir garantie d'une si grande erreur. N'avez-vous point de plaintes à faire?

R. Non, monsieur ; par la grâce de Dieu, je suis parfaitement contente. Il me dit : Mais cela est élrange; quand je vais quelquefois voir des religieuses, elles me tiennent des deux heures de suite à me faire des plaintes, et je ne trouve point cela ici.

R. Il est vrai, monsieur, que par la grâce de Dieu nous vivons dans une grande paix et une grande union. Je crois que cela vient de ce que chacune fait son devoir sans se mêler des autres. Il s'écria sur cela : Ah I que cela est bien I Dieu en soit béni, ma fille I Faites-moi venir celle qui vous suit.

LKTTRB DB JACQUELINE PASCAL A SOIf PERE ^

Monsieur mon père,

Il y a longtemps que je vous ai promis de ne vous point écrire si je ne vous envoyais des vers ; et n'ayant pas eu le loisir d'en faire (à cause de cette comédie dont je vous ai parlé), je ne vous ai point écrit il y a longtemps. A présent que j'en ai fait, je vous écris pour vous les envoyer, et pour vous faire le récit de l'affaire qui se passa hier à l'hôlel de Richelieu, où nous représentâmes l'Amour tyrannique ^ devant M. le cardinal. Je m'en vais vous raconter de point en point tout ce qui s'est passé.

Premièrement, M. de Montdory ' entretint M. le car-

■ I«r Recueil MS. du P. Guerrier, pag. cccxxxvii.

' C'était une mauvaise pièce de Scudéry que le cardinal trouvait divine et préférait aux chefs-d'œuvre de Corneille. (Voy. la Vie de Corneille, par Fontenelle. )

'Célèbre acteur de ce temps-là. — Marguerite Perler, dans un Mémoire que Ton trouvera ci-après, dit qu'il était de Clermont, et qu'il avait pris le nom d'un homme de condition de celle ville qui était son parrain.

dinal depuis trois heures jusqu'à sept heures, et lai parla presque toujours de vous, de sa part et non pas de la vôtre ; c'est-à-dire qu'il lui dit qu'il vous connaissait, lui parla fort avantageusement de votre vertu, de votre science et de vos autres bonnes qualités. Il parla aussi de cette affaire des rentes, et lui dit que les choses ne s'étaient pas passées comme on avait fait croire, et que vous vous étiez seulement trouvé une fois chez M. le chancelier, et encore que c'était pour apaiser le tumulte ; et pour preuve de cela, il lui conta que vous aviez prié M. Fayet d'avertir M... ; il lui dit aussi que je lui parlerais après la comédie. Enfin il lui dit tant de choses, qu'il obligea M. le cardinal à lui dire : « Je a vous promets de lui accorder tout ce qu'elle me dea mandera, d M. de Montdory dit la même chose à madame d'Aiguillon, laquelle lui disait que cela lui faisait grande pitié, et qu'elle y apporterait tout ce qu'elle pourrait de son côté. Voilà tout ce qui se passa devant la comédie. Quant à la représentation, M. le cardinal parut y prendre grand plaisir ; mais principalement lorsque je parlais, il se mettait à rire, comme aussi tout le monde de la salle.

Dès que la comédie fut jouée, je descendis du théâtre avec le dessein de parler à madame d'Aiguillon ; mais M. le cardinal s'en allait, ce qui fut cause que je m'avançai droit à lui, de peur de perdre cette occasion-là en allant faire la révérence à madame d'Aiguillon ; outre cela, M. de Montdory me pressait extrêmement d'aller parler à M. le cardinal. J'y allai donc, et lui récitai les vers que je vous envoie, qu'il reçut avec une extrême

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affeciion et des caresses si extraordinaireSt que cela n'était pas imaginable; car, premièrement , dès qa*il me vit venir à lui, il s'écria : Voilà la petite Pascal ; puis il m'embrassait et me baisait, et pendant que je disais mes vers, il me tenait toujours entre ses bras et me baisait à tous moments avec une grande satisfaction ; et puis quand je les eus dits, il me dit : « AUeE, je vous « accorde tout ce que vous demandée ; écrivez à voire « père qu'il revienne en toute sûreté. » Là-dessus ma« dame d'Aiguillon s'approcha, qui dit à M. le cardinal : « Vraiment, monsieur, il faut que tous lassiez quelque « chose pour cet homme-là ; j'en ai ouï parler ; c'est un « fort honnête homme et foit savant; c*est dommage « qu'il demeure inutile. Il a son fils ^ qui est fort savant «[ en mathématil}ues9 et qui n'a pourtant que quinze c( ans. » Là-dessus M. le cardinal dit encore une fois que je vous mandasse que vous revinssiez en toute sûreté. Comme je le vis en si bonne humeur, je lui demandai s'il trouverait bon que vous lui fissiez la révérence ; il me dit que vous seriez le bienvenu ; et puis, parmi d'autres discours, il me dit : « Dites à votre père, « quand il sera revenu, qu'il me vienne voir. » Et me répéta cela trois ou quatre fois. Après cela, comme madame d'Aiguillon s'en allait, ma sœur l'alla saluer, à qui elle fit beaucoup de caresses, et lui demanda où était mon frère, et dit qu'elle eût bien voulu le voir. Gela fut cause que ma sœur le lui mena ; elle lui fit encore grands compliments et lui donna beaucoup de

* Edit. Y. C. : «... Il a un ais. »

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louanges sur sa science. On nous mena ensuite dans une salle où il y eut une collation magnifique de confitures sèches, de fruits, limonade et choses semblables. En cet endroit-là elle me fit des caresses qui ne sont pas croyables. Enfin je ne puis pas vous dire combien j'y ai reçu d'honneur, car je ne vous écris que le plus succinctement qu'il m'est possible de "... Je m'en ressens extrêmement obligée à M. de Montdory, qui a pris un soin étrange. Je vous prie de prendre la peine de lui écrire par le premier ordinaire pour le remercier, car il le, mérite bien. Pour moi, je m'estime extrêmement heureuse d'avoir aidé en quelque façon à une affaire qui peut vous donner du contentement. C'est ce qu'a toujours souhaité avec une extrême passion, monsieur mon père, votre très-humble et très-obéissante fille et servante,

Pascal.

De Paris, ce 4 avril 1659.

Ne vous étonnez point, incomparable Armand, Si j*ai mal contenté vos yeux et vos oreilles : Mon esprit agité de frayeurs sans pareilles Interdit à mon corps et voix et mouvement. Mais pour me rendre ici capable de vous plaire, Rappelez de l'exil mon misérable père.

C'est le bien que j'attends d'une insigne l)onté; Sauvez cet innocent d*un péril manifeste : Ainsi vous me rendrez rentière liberté De i'espiit et du corps, de la voix et du geste.

' Quelques mots sont effacés. [Note du P. Guerrier.

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