‹ Lettres, opuscules et mémoires de Madame Perier et de Jacqueline, sœurs de Pascal, et de Marguerite Perier, sa nièceChapitre 89 sur 105 · LETTRE DE LA SŒUR JACQUELINE DE SAINTE EUPHEMIE PASCAL · texte numérisé non relu

LETTRE DE LA SŒUR JACQUELINE DE SAINTE EUPHEMIE PASCAL

Gloire à Jésus y au très-saint sacrement.

Ce 31 juillet 1653.

Je VOUS écris à tous deux, si Dieu veut que cette lettre vous trouve encore tous deux ^ en état de le voir, car le billet du vingt-quatre ne me laisse presque^ plus au-

* Il« Recueil MS. du P. Guerrier, p. 182.

' Madame Perier était alors fort malade et grosse de Biaise Perler. [Note du P. Guerrier.) « Edit. V. C. omet : presque.

cun lieu d'espérer. Je vous prie de juger de Télat où je suis; je n'entreprends pas de vous rexprimer; et aussi il serait bien inutile. Mais j*ai cru que j'étais obligée de rendre à ma sœur eC à vous toute l'assistance qui est à mon pouvoir en cette extrémité. Je le fais devant Dieu le plus souvent que je puis, et nos mères ont eu * la bonté de faire ressouvenir plusieurs fois la communauté de prier pour elle. Enfin elle peut bien s'assurer qu'on ne l'oublie point. On a trop de charité pour tout le monde et pour elle en particulier; mais je crois que la plus efficace de toutes les prières, et celle qui méritera que Dieu daigne écouter toutes celles de nos aïeux, c'est de lui témoigner la fidélité que nous lui devons en cette rencontre si importante. Je vous parle dans le plus sensible de ma douleur, et ce me semble comme n'ayant plus d'espérance, quoique je senlebien souvent que la dernière nouvelle ' fera tout un autre effet en moi, si Dieu veut nous affliger tout à fait. Cela m'oblige de vous dire qu'il n'y a point d'occasion où nous puissions mieux reconnaître si nous avons une véritable foi ; car enfin Dieu veut, ce me semble, que nous espérions qu'il lui fera miséricorde en ce moment si redoutable, après lui avoir fait la grâce de lui donner un sincère désir de le servir et d'élre tout à lui pendant sa santé. Cette seule pensée doit adoucir toute l'amertume de cette affliction ; car il ne faut pas espérer ni même désirer qu'elle ^ étouffe tous les senti-

< EdU. F. 6\ : « ... ont la bonté... »

' Idem omet : nouvelle.

3 Idem : « ... (\vCil étouffe... »

mciils de la nalurc. Riais je croîs qu*elle les doit modérer jusque-là niêiue que de ne demander pas sa vio à Dieu; je le fais néanmoins en faveur de vous et de ses enfants. Mais quand je me suis ressouvenue que Dieu nous a ôté feu ma mère, beaucoup plus jeune qu*ils ne sont, et dans des circonstances plus fâcheuses que celles qui suivraient celte perte, et que néanmoins il ne nous a point abandonnés, mais qu'il a daigné témoigner en notre personne qu'il est le père des orphelins et le consolateur des affligés, j'ai cru qu'il ne fallait point s'opposer à ses ordres, mais que nous devions nous jeter entre ses bras avec tout ce qui nous tient le plus au cœur *.

Vos enfants sont à lui plus qu'à nous ; ne craignons pas qu'il les abandonne tant que nous les remettrons entre ses mains; et pour vous, je crois certainement que si Dieu vous prive d'une si grande consolation, c'est pour vous attirer tout à lui. Car, encore que voire union soit toute légitime et toute sainte, néanmoins il y a encore quelque chose de plus parfait; et possible Dieu, connaissant par sa sagesse divine que vous n'eussiez pas été disposés à écouler l'inspiration qu'il vous aurait pu donner d'aspirer à un état si pur et de vous résoudre à prévenir, par un divorce saint et tout volontaire, cette dure séparation qui est inévitable tôt ou tard, il veut vous témoigner que tous les prétendus obstacles que l'amour-propre suggère en ces occasions sont levés en un moment quand il lui plaît, et que,

' Edit. V. C. : ti .., le plus à cœur. »

lorsqu'il le veut, il fait faire * par iiécessilé ce qu'on n'a pu faire volonlaireinent. C'est une pensée que m'a donnée le bonheur de ma condition , qui me semblera imparfaite tant que ceux que j'aime comme mon frère et vous deux ne le connaîtront pas assez et n'y participeront point. Il est tel que je ne puis m'empêcher de vous dire que je ne puis faire aucun autre souhait pour qui que ce soit, si ce n'est qu'il plaise à Dieu les mettre dans un plus parfait repos et une plus pleine assu- . rance, en les attirant à lui, qui est la seule fin où l'on tend dans tout ce qu'on fait. S'il lui plaît de faire cette miséricorde à ma chère sœur plutôt qu'à nous, pourquoi nous opposerions-nous à son bonheur? Je n'en vois point d'autre dans le monde qu'une entière retraite et un abandon de toutes choses pour servir Dieu seul ; mais celui-là même n'est rien en comparaison de le posséder avec une entière plénitude et une assurance certaine de ne le perdre jamais. Etouffons donc autant qu'il nous sera possible tous les sentiments de la nature, qui s'opposent trop fortement à ceux que la foi et la charité nous doivent donner sur ce sujet; et puisque tous nos efforts et tous nos souhaits seront inutiles contre le décret de Dieu, faisons de bon cœur ce qu'il est nécessaire que nous fassions s'il l'a résolu. Dieu sait que j'aime plus ma sœur, sans comparaison, que je ne faisais lorsque nous étions toutes deux du monde, quoiqu'il ne me semblât • en ce temps que Ton ne pou-

« Edit, V. C. : « ... il faut faire... »

» Idem : « ... parce qu'il me semblait en ce temps ^à... » — Leçon qui fait un contresens.

vail rien ajoutera Taffeclion que j'avais pour elle; mais au lieu qu'en ce temps là elle se iournait tout au soin et au désir que j'avais de sa vie, qui m'a été toujours, comme à présent, beaucoup * plus chère que la mienne propre, je ne pense à cette heure sur toutes choses qu'à son salut. C'est pourquoi quelque violente que soit ma douleur et la crainte et l'éniolion où je suis à toute heure qu'on me vienne porter celte nouvelle, qui fait que dès qu'on me regarde pour me parler il me prend un tremblement tel que je ne puis me soutenir; néanmoins, quand je rentre en moi-même, et que je considère la misère et les périls de cette vie, surtout pour une personne engagée dans le monde, je ne puis m'empécher de m'accuser de m'aimer plus qu'elle, en désirant ce qui m'est utile et non pas à elle; et tout ce que je demande à Dieu de tout mon cœur, et à quoi tendent surtout toutes mes prières, c'est qu'il lui plaise donner la vie de la grâce à l'enfant, et qu'il fasse faire à la mère un bon usage de sa maladie ; qu'il la détache de toutes choses; qu'il lui fasse oublier tout ce qu'elle laisse pour ne penser plus qu'au bonheur qui l'attend, qui doit emporter toutes ses pensées, et la ravir de telle sorte qu'elle en soit entièrement occupée. Si son mal est trop violent, faisons-le pour elle, je vous en prie : profestons à Dieu du cœur et de la bouche que, comme nous ne désirons que lui pour nous-mêmes, nous ne demandons autre chose pour ceux qui nous sont plus cliers que nous-mêmes. C'est encore un des sujets con-

* Edit. F. C. omet : beaucoup.

ôoO JACOUELVNR PASCAL.

tinuels de i<i prière que je fais à Dieu dniis ma douleur, qu*il lui plaise nous faire la grâce à vous et à moi de lui être enlièrenient fidèles en celle occasion : elle est unique, mon cher frère; ne la laissons pas passer sans en tirer tout le fruit que Dieu demande. Je crois qu'il attend de nous plus qu'une résignation ordinaire, et que nous ne pouvons pas, sans être ingrats des faveurs qu'il a faites à la malade depuis plusieurs années, nous contenter de souffrir qu'il reprenne ce qu'il nous avait prêté, si nous ne lui offrons nous-mêmes et si nous ne voulons bien qu'il la récompense des services continuels qu'elle s'est efforcée de lui rendre. Je vous supplie de lui demander cette grâce pour moi, comme je le fais et pour vous ; et comme je sais que Dieu est proche des affligés, et qu'il écoule favorablement leurs prières, j'y joins mon pauvre frère, et je vous supplie d en faire autant afin que Dieu daigne de se servir de cette affliction pour le faire rentrer dans lui-même et lui ouvrir les yeux sur la vanité de toutes les choses du monde. Ce doit être une consolation bien sensible pour ma chère sœur et pour nous ^ que Dieu lui ait, par sa grâce, donné celte lumière longtemps avant de lui en donner l'expérience, et à nous en sa personne. Je le supplie de ne pas permettre qu'elle et nous nous affaiblissions assez dans notre affliction pour oublier une faveur si particulière ; et si nous l'avons profondément gravée dans la mémoire, de ne pas permettre que nous en soyons ingrats en refusant de donner lieu à l'espé-

* Edif. K C^. : «... et pourvot**.., »

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rance qu'elle nous permet de concevoir, et par conséquent à la consolalion que nous en devons tirer.

Ne vous étonnez pas, je vous prie, de me voir parler comme n'ayant plus d'espérance de sa santé. Je vous Tai dit dès Tabord ; et quoique je ne sois pas dans la dernière affliction comme si j'étais certaine de mon mal, je n'ose pourtant recevoir aucune espérance de ce côté-là, de peur de tomber d'un coup plus rude. Je prie Dieu qu'il nous fortifie tous dans cette occasion, et qu'il imprime dans nos cœurs les sentiments d'une foi vive qui nous fasse regarder l'absence de ceux que nous aimons comme un voyage pour aller à Dieu, où ils ne nous précèdent que de quelques moments, et où nous devons nous efforcer de les suivre en les imitant. Gardons-nous bien de nous plaindre de ce que Dieu nous ôte ce qui nous est cher; au lieu de lui rendre grâce de nous l'avoir prêté si fongtemps. Je prie ma sœur, en quelque état qu'elle soit , de se ressouvenir de cette belle parole de M. de Saint-Cyran, que « les malades doivent regarder leur lit comme un aulel où ils offrent continuellement à Dieu le sacrifice de leur vie pour la lui rendre quand il lui plaira; » et cette autre, que « les douleurs et les divers accidents de la maladie sont cette clameur qu'on fait à minuit pour avertir les vierges de la venue de l'époux. » Qu'elle espère d'entrer avec lui dans ces bienheureuses noces, puisqu'elle n'a point laissé éteindre sa lampe en quittant la voie de Dieu, depuis le moment qu'elle y est entrée, et qu'elle n'a point acheté d'huile à ceux qui en vendent en voulant être flattée de ses conducteurs, mais qu'elle a

conservé dans son cœur celle que Dieu y a répandue par le Saint-Esprit ; et qu'elle se ressouvienne de prier Dieu pour moi dès à présent pour ne cesser plus dans rélernilé, afin qu'il me fasse miséricorde et qu'Unie rappelle bientôt de mon exil, si c'est pour sa gloire; qu'elle prie pour mon frère, pour la sainte Eglise el pour tout l'Etat; car Dieu écoute les prières des malades, quand ils sont tout à lui, comme je sais qu'elle y est.

Copié sur Toriginal. {Note du P. Guerrier.)

EXTRAIT D*UNE LETTRE DE LA SŒUR JACQUELINE DE SÂINTE- EUPHEMIE, A MADAME PERIER ^

Ce 8 décembre 1654.

Il n'est pas raisonnable que vous ignoriez plus

longtemps ce que Dieu opère dans la personne qui nous est si chère; mais je désire que ce soit lui-même qui vous l'apprenne, afin que vous en puissiez moins douter. Tout ce que je vous puis dire n'ayant pas de temps, c'est qu'il est par la miséricorde de Dieu dans un grand désir d'être tout^ à lui, sans néanmoins qu'il ait encore déterminé * dans quel genre de vie ; et qu'encore qu'il ait depuis plus d'un an un grand mépris du monde el un dégoût presque insupportable de toutes les person-

* U« RecueU MS. du P. Guerrier, pag. 11 .

« Edit. F. C. omet : tout.

' Idem : «... qu'il ait déjà déterminé... »

LETTRES. 3r>.)

nés qui en sont, ce qui le devrait porter selon son humeur bouillante à de grands excès , il use néanmoins' en cela d'une modération qui me fait tout à fait bien

espérer Il est tout rendu à la conduite de M. S....;

et j*espère que ce sera dans une soumission d'enfant, s'il veut de son côté le recevoir, car il ne lui a pas encore accordé ; j'espère néanmoins qu'à la fin il ne nous refusera pas.

Quoiqu'il se trouve plus mal qu'il n'ait fait depuis longtemps, cela ne l'éloigné nullement de son entreprise, ce qui montre que ses raisons d'autrefois n'étaient que des prétextes. Je remarque en lui une humilîté et une soumission, même envers moi, qui me surprend. Enfin, je n'ai plus rien à vous dire, sinon qu'il parait clairement que ce n'est plus son esprit na*

turel qui agit en lui ^ Adieu, que tout cela soit dans

le secret , je vous en prie , même à son égard ; je suis toute à vous, S*" Euphémie, R. Ind.**

EXTRAIT d'une LETTRE DE LA SŒUR JACQUELINE DE SAINTE- EUPHÉMIE, A M. PASCAL SON FRERE *.

Gloire à Jésus^ au très-saint sacrement.

Ce 19 janvier 1655.

Mon très-cher frère.

J'ai autant de joie de vous trouver gai dans la soli-

^ Edit. V. C. omet les deux dernières lignes : Adieu^ etc. s II* Recueil MS. du P. Guerrier, page 12.

tude, que j'avais de douleur quand je voyais que vous Tétiez dans le monde. Je ne sais néanmoins comment M. de Sacy s'accommode d'un pénitent si réjoui et qui prétend satisfaire aux vaines joies et aux divertissements du monde par des joies un peu plus raisonnables et par des jeux d'esprit plus permis, au lieu de les expier par des larmes continuelles. Pour moi je trouve que c'est une pénitence bien douce , et il n'y a guère de gens qui n'en voulussent faire autant. Je m'en rapporte pourtant bien à sa conduite et en demeure fort en repos ; car je crois lui devoir autant déférer que vous à la mère Agnès. Elle ne m'a rien dit sur l'article où vous vous rapportez à elle ; c'est pourquoi je vous dis, et non pas elle, que vous devez être plus sage à l'avenir, et je crois en cela être animée de son esprit ; plût à Dieu l'être en tout le reste I £t pour vous endoctriner par exemple plus que de parole S ce sera ici la fin des niaiseries volontaires de cette lettre. Je loue l'impatience que vous avez eue d'abandonner tout ce qui a encore quelque apparence de grandeur, mais je m'étonne que Dieu vous ait fait cette grâce , car il me semble que vous aviez mérité en bien des manières d'être encore quelque temps importuné de la senteur du bourbier que vous aviez embrassé avec tant d'empressement, et il semble qu'il était bien juste que tout ce qui peut encore ressentir le monde dans le désert, vous retînt captif après avoir eu tant d'éloignement de

A EdU,.V. C. : « ... vous endoclriner plui par Venow^ple quê par â$i paroles,,, »

tout ce qui vous en pouvait délivrer. Mais Dieu a voulu faire voir en celte rencontre que sa miséricorde surpasse toutes ses autres œuvres ; je le supplie de la con« tinuer sur vous en vous faisant profiter du talent qu*il vous donne.

Il en faut dire de même de la cuiller de bois et de la vaisselle de terre : c'est l'or et les pierres précieuses du christianisme ; il n'y a que les princes qui en doivent avoir à leur table ; il faut être vraiment pauvre pour mériter cet honneur qui doit être absolument dénié à ceux qui sont roturiers, selon M. de Ranty. Mais ce qui me console est que cette sorte de principauté n'est pas héréditaire, et que comme on la peut perdre après l'avoir possédée , on peut aussi l'acquérir après l'avoir longtemps méprisée; et une des meilleures voies, à mou seas,^ est de faire comme si on l'avait déjà, non pas par usurpation ou par hypocrisie, mais pour passer de l'appauvrissement à la pauvreté, comme on va de l'humiliation à l'humilité : Dieu. nous en fasse la grftce !

J'ai éprouvé la première que la santé dépend plus de Jésus-Christ que d'Hippocrate , et que le régime de rame guérit le corps, si ce n'est que Dieu veuille nous éprouver et nous fortifier par nos infirmités. Il est vrai que c'est un grand avantage d'avoir assez de santé pour pouvoir faire tout ce qu'on nous conseille pour guérir notre âme; mais ce n'en est pas un moindre de recevoir une pénitence de la main de Dieu même. Si BOUS sommes à lui nous serons toujours bien, soit en vivant soit en mourant. Il n'est pas dit : Si quelqu'un veut venir après moi qu'il fasse des ouvrages bien pé*

nibles, et qui demandent de grandes forces, mais : Qu*il renoncé à soi-même. Un malade le peut peut-être mieux faire qu*un homme bien sain, etc

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