‹ Lettres parisiennesChapitre 46 sur 49 · LETTRE XXXIII · texte numérisé non relu

LETTRE XXXIII

35 novembre 1837.

ItdftletttM adressée» an i<ico]ats do Loimay^

Ek d'abord^ qu'il nous soit pennis de nous révolter!... Pas im moment de repos ; ce misérable Courrier de Paris a tfioublé pour jamais la paix de noire vie : point de gloire et tous les tourments de la gloire^ point de crédit et tous les ennuis de la puissance I c'en est trop : grâce! grâce! plus de lettres de dix pages^ lettres pleines d'esprit et qu'il faut lire, mais qui prennent tous nos instants; plus de conseils surtout y et plus de manuscrits; plus de livres et plus de pommades^ vous voyez bien que nous n'en usons pas. correspondants trop aimables,, mais> hélas! aussi trop nom- Ikeux»laisse2Hiousvous conter quelques-uns des plaisirs de notre journée , et vous comprendrez comment vous nous avez fait un supplice de nos loisirs^ comment vos lettres si charmantes , si bienv^llantes^ si flatteuses^^ qui^ envoyées s^arément à vingt auteurs dii£érents, feraient leur orgueil et knir joîe>. adressées à un seul et même mortel, deviennent pour lui un tourment affreux», car il gémit de regret de ne pouvoir les lire^ et il se meurt de renards de n'y pouvoir réporidre.

Il est neuf heures du matin, le facteur est venu, on nous remet trois lettres ; eHes arrivent de province : la première, e'est un ](mg article qu'on nous prie de faire insérer dans la Presse, après l'avoir lu aUenlwement; la seconde contient des vers sur ^expédition de Gonstantine : nous avons déjà vécu vingt'sept odes sur lo même sujet La troisième

lettre est une permission que Ton nous demande j on désire nous soimietlre un roman en deux volumes. On nous prie de vouloir bien envoyer chercher le manuscrit, rue de..., n«... — Jusqu'à présent, tout cela n'est rien encore.- Patience! On nous apporte à déjeuner : sur le plateau, auprès de la théière, une énorme lettre se montre menaçante, et cependant honteuse; elle est épaisse comme une pelote. Quatre lettres à jeun, c'est beaucoup. Celle-ci est de huit pages, écriture fine et serrée. Huit pages I qui peut donc nous écrire huit pages, et sur quel sujet si fécond a-t-on pu trouver tant d'idées? Nous déchiffrons les premières lignes, puis nous parcourons le reste rapidement : le sujet de ce morceau d'éloquence n'est rien autre qu'une suite d'observations sur les romans de M. Francis Wey. « Ce jeune homme a beaucoup de talent, nous écrit-on pendant huit pages, mais il a besoin d^être surveillé. » Or, comme nous n'avons pas mission de surveiller M. Francis Wey, nous n'achevons pas cette intéressante lecture, nous posons la lettre sur la table et nous déjeunons. A peine avons-nous versé quelques gouttes de thé dans une ravissante tasse de Chine, que nous entendons frapper iouceraent à la porte. Qui est là? C'est un commissionnaire qui veut ne remettre qu'à nous-même une lettre et une petite boîte. Une lettre, une petite boîte, un conamissionnaire disci'et... Cela fait rêver. Nous ouvrons la lettre avec empressement; elle commence ainsi : ,

(( Monsieur le vicomte,

» Le froid piquant, qui déjà se fait sentir, rend de jour » en jour plus indispensable l'usage de la pommade pour » les lèvres. La mienne se recommande, etc., etc. » Conclusion : « J'espère que vous voudrez bien lui accorder

» une mention favorable dans un de vos élégants feuille- D tons. »

A cette lecture , une colère naissante nous émeut. Nous jetons la lettre au feu^ et nous faisons présent de la petite boite au commissionnaire^ que nous renvoyons assez vivement; en le reconduisant , nous courons évoquer tous les gens de la maison pour les gronder et pour leur intimer Tordre de ne laisser monter personne , de dire à tout le monde que nous sommes sortie que nous sommes à la cam- ' pagne; ce n'est pas assez^ que nous venons de partir pour Londi*es. Mais pendant que nous nous livrons à notre fureur^ apparaît tout à coup dans Tantichambre une demoir selle armée d'un carton : « Monsieur le vicomte de Launay ? » dit-elle d'une voix timide ; et puis sans attendre de réponse , elle ouvre le carton , et présente à nos yeux trois petits bonnets^ une résille^ une capote de satin bleu et deux turbans, a Ce sont des objets tout nouveaux pour lesquels je demanderais la protection de monsieur le vicomte. Je désirerais savoir son avis. » Monsieur le vicomte ne rend compte que des modes de salon^ celles des cartons ne le regardent pas. La demoiselle, fort désappointée^ replonge ses bonnets^ ses chapeaux et ses turbans au fond de leur retraite^ et s'éloigne d'assez mauvaise humeur. Nous-même» nous retournons dans le salon assez mécontent. Mais... qu'est-ce que c'est que cela?... L'élonnement nous ôte la parole : pendant que nous étions occupé à congédier la marchande de modes^ on a pénétré dans le salon par une porte de service, on a enlevé le plateau du déjeuner^ sans nous avoir laissé même achever ce frugal repas ; et à la place^ on a posé sur la table^ par rang de taille^ six poupées. Eh ! que veut^n que nous fassions de ces six char"

270 LE VieOMTB I>E LAUNAV

msmtes p<yapëds? tous allez le savoir : k plu» âgée tkmt entre ses doigts une lettre; voilà le mystère : un HKurchaBd de joujoux a pris au sérieux l'annonce que nous avons publie'e l'autre jour, l'annonce de Robert M'acaire; il nous prie de vouloir bien aussi accorder notre protection à sa maison ; il nous envoie un assoitiment de jouets d'enfonts^ ain que nous puissions jnger de se» talent)». Ifous Im ren- \oj€fas aussitôt son pensionnat de peupée»^ en- lut faisant dire que nous n'avons cité faotre jour M. Reln^y que comme ëcrivam et non comme marchand de joujoux : c^é* tait une mention toute liltëraive. Les six poupée» sont parties ; nou» sommes se<al> et mms nous Mvron? en sUenee k romerturae de nos pensées»; maïs bientôt nous sommes- joterrompi» : un gros recueil de poésies s'ftvanee mystérieuse^ ment^ soutenu parmi domestiqve. Il s^établit d^m akr soui^ nois sur notre bureau ; mous imitons son hypocrisie ; mm faisons semblsmt de ne pas Favoir aperçu; l'amertume de nos pensées s*a«croit encore de sa présence. Cependaat Is soleil luit^ nous noéditon» me promenade^ et Doo» commençons à nous habiller pour sortir : vains ^q|et8... Pan*!... pan!... pan!... « Que voulez-vous?— C'est une lettre... — Encore!... voyons... « Monsieur^ la confiance » dont vous m^avez toujours honoré^ etc.^ «te. ; mes maga^- » sins^ etc.^ete.!» Une lettre Hthographiée^ im prospectus : être interrompu^ quand on fait sa toilette, par une lettre lithographiée venue parla poste! Hem^usement nous ne. sommes pas seiA à connaître cet ennui, et plusieurs de nos lecteur» peuvent sympathiser avec nous; en cette drcoRstance cela nous console ; 11 est si doui d*èlre compri» dans* ses chagrins! Nous jeton» la lettre avec impatience, et nooe reprenons le cours de notre parure. Pan!... pan!... pant... «Qui est là?*-€;'estunelettre.-~G'estbon.;qu'*oii«lalal8ie

LETTRES PARISIE^'NES 271

da&s le salon. — Mais on attend la réponse, d La porte s'enlr'ouYre, la lettre furtive est donnée. « Une lettre, diies'vous ; c'est un paquet ! » L'enveloppe monstre est déchirée .; nous lisons : a Sujets d'articles pour M. le vicomte de^ Launay. Monsieur, je lis tous les samedis avec te plus grand plaisir vos élégants feuilletons, etc., etc., etc. d Sui- Tcnt les différents sujets que Ton nous propose. Premier artiocle : De la malpropreté des rues. Second sujet non moins élégant: De Vmcormérmni des petits égauts à griUe, Troisième sujet : Desi marchands de marrons et des écaiUr 1ère» d*huUres. Quairièmâ su^et... Nom n'osons pas l'écrire. Nos élégants feniUetons ne sont pas encore assez élé« gants pour se peimeitre une teUe élégance. Cette lettre contieni douze pages. Chaque sujet est largement déve* lof^é , chaque conseil que l'on* veut bien nous donner est cfiBSciencieusemadt motivé ; toutes les objections sont pré* mes et l'on y répond d'avance avec neiteté. Les phrases cnBOonenGent ainsi : « Yons me direz que les petits égouts à gdlle ont l'avantage de, etc.» eàc, ? Mais je vous répondrai» etc.» etc.; 1» ou hien : a On m'objectera que les marchands dû marrons ont le droit, etc. » Nous rendons justice à la pureté des intentions de cet aimable correspondant, à la iranebise dâ ses avis ; mais nous reconnaissons notre incapacité. Nous lui avouons huaiblement que nous ne saurioBS pas faire un feuillet/9n gracieux et brillant, même ayec de tels sujets.

La jomiiée s'avance et nous n'avons enc(»re rien fait pour nous; enfin nous sommes prêt à partir. Dieu soit loué ! nous allons être libre ; déjà nous sommes au bas de l'escalier, un pas encore et nous pourrons aller nous réfu* gier dans la rue ; mais le portier nous a vu, il nous rejoint en oourant : « Voilà, dit-il, un petit billet qfk'oa vient d'ap^

porter, » Un si petit billet, il faut bien le lire : « Bel oî- » seau de vicomte! » Quel style !... Ah! c'est une lettre anonyme ; tant mieux ! on n'est pas obligé d'y répondre : « Bel .» oiseau de vicomte, tu dis que les capotes ouatées ne sont » pas jolies ; elles sont plus jolies que toi. »

Signé : a quelqu'un qui ne te craint pas. »

Il est impossible de mettre plus d'esprit en moins de mots. Cependant, fatigué d'une si tenace correspondance, nous faisons vœu de ne plus décacheter une seule lettre de toute la journée. La vue d'une enveloppe nous fait frissonner : l'aspect de l'écriture nous donne des mouvements convulsifs. Pas une lettre, pas une seule, nous en faisons le serment; hélas ! et nous l'avons tenu, ce fatal serment, et le lendemain , nous avons retrouvé un charmant petit billet qui commençait ainsi : « Nous vous attendons ce soir, nous » aurons un peu de musique, etc., etc. » Ce soiri ce soir! c'était hier! Oh! quelle épouvantable journée ! Vingt ennuis que nous n'avons pas su éviter ; un seul plaisir que nous avons perdu! Courrier de Paris y feuilleton maudit! que tu nous causes de peines ! A propos, nous oublions de le faire. Commençons.

Dimanche dernier, la Muette a obtenu im véritable succès à rOpéra, et la Sonnambula a été très-applaudie au Théâtre-Italien. Il s'est fait , depuis quelques années , une grande révolution dans le répertoire de la semaine théâtrale. Autrefois le dimanche était un jour abandonné au vulgaire ; on ne jouait que de vieilles pièces, avec de vieilles doublures ; la recette étant assurée, on n'avait garde d'user ses nouveautés pour séduire un public inévitable» ment séduit. Les gens du monde, ce jour-là, ne savaient que faire de leur soirée, car le mot « spectacle du diman-

che )» épouvantait tous les merveilleux; aigourd'hui, quelle dififérence! les meilleures pièces^ les meilleurs acteurs sont réservés pour ce jour réhabilité. Malheur aux admirateurs de Duprez qui ont une loge à l'Opéra le lundi! Duprez appartient au dimanche. Lafond et mademoiselle Stolz sont les ornements du lundi. Malheur aux admirateurs de Rubini qui ont leur logiau Théalre-ltalien le samedi! ce jourlà Rubini se repose ; il garde ses plus doux accents pour le lendemain. Mademoiselle Persiani elle-même a si bien compris l'esprit du Théâtre-Italien, qu'elle ne met d'âme dans son jeu que le dimanche : les jours de la semaine^ elle se montre froide et seulement bonne cantatrice ; mais le dimanche^ elle devient tout à coup actrice passionnée. Les jours ouvrables^ elle est indifférente à tous les malheurs ; elle n'a d'émotion que les jours de repos. Alors on voit qu'elle s'agite devant un public payant, car les gens qui ont une loge louée à l'année, c'est-à-dire qui ont payé d'avance, ne sont plus un public payant ; en fait d'argent, le passé ne compte pas : l'avenir est tout. Quand nous nous plaignons de cet abus, on nous répond que l'Opéra et le Théâtre-Italien n'ont pas le droit de donner de représetltations le dimanche, et cela ferme la bouche à tout le monde. Puisqu'ils n'en ont pas le droite on n'a rien à dire. N'est-ce pas ainsi, à Paris, que Ton calme toutes les indignations ? Pourquoi, demandez-vous, permet-on telle ou telle chose? — Mais on ne la permet pas ; elle est, au contraire, expressément défendue. Bon ! quand un abus est arrivé à faire naître ce dialogue, il est étemeL Aphorisme : Toutes les choses défendues sont protégées par la loi.

274 LE TICOMTE DE lAtlNàV

LETTRE XXXÏV

i" dé«nfaR taiar.

Les deux choses les plus à la modo. — Ouverture de TOdéon. — Mademoiselle Mars, mademohoUe. Anaîs, mademoiselle Mante. — La prise de Constantine. •— Le grand *oi anx petiU fnhds, ^ Une «rranr causée par uce faute. — Une bonne phrase do roman. — Une bojxno bôtise d'Anglais.

Les deui choses les plus à la mode en ce momeot, <st sont les dentelles d'or et les névralgies; on en porte liemcoup cette annëe. Les névralgies dans la tête font beaacoc^ d'effet^ elles animent le teint et donnent à la physionoaiie une expression toute nouvdJe; depuis huit jours maoM ntetendons parler que de cette modfr-là. Elle a été adqttée subitement par tout le monde ^ hommes et femmes : cfest une fureur. Avec les névralgies^ les jeunes femmes poTtefft une fanchon en mousseline garnie de petites val^idemieB; les hommes se mettent le menton en écharpe à Taide d'un foulard ou d'une cravate de tafietas noir : ils scmt avec oat ornement encore plus laids que d'habitude; mais n'esl-ce pas à cela qu'iis visent dans leur (parure? Us cro7»cnt n'avoir .t^tts rien à désirer en ce gmoe : eh bien ! pas d« tout, il y avait enc«H'e cela. Perfection, ta n'es qu'un ytàm rêve! La névralgie est le sqjet de toutes lies oonversations.

— Madame de R... n'était fœ ce soir au Théâtre-Italien.— Elle est malade; eBe soc^te depuis hier, horriUemeHt, d'une névralgie dans l'œil. <^ Sâi ! d'où^6ors-4u éfimc^ mon cher, il y a un siècle qu*on ne t'a vu; tu étais à la chasse?

— Oh! oui, à la chasse ; j'étais dans mon lit avec la fièvre, une névralgie dans la joue droite; j'ai cru que je devien-

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drais foa. «— Cest comme moi, s'écrie un troisième intcrlocuteur; J'ai bien soufTert depuis huit jours : une névralgie aussi, mais moi c'était dans toute la mâchoire, je ne pouvais plus parler. — Si j'araîs su cela, je serais allé te voir, dit un ami mauvais plaisant; qu'as-tu fait pour te guérir? — Rien, je suis resté au coin de mon feu à lire. — Et la douleur a passé ainsi d'dle-nnême? — Non, je souiTre toujours, mais je parle. — Et vous', qu'avez-vous fait? — Moi, je me suis bien soigné : j'ai eu recours aux sangsues; aux bains de pieds.— Et *vofus êtes tout à fait guéri mamtenant?— Non, je sonffire toujours; mais je m'ennuie trop chez moi, et je sors. — Et tous, monsieur, qui souriei, êie6*v6«R c(Mnplétement guéri?— Oui; mais vous aHcz vous moquer de moi, je ne vous confierai pas mon secret. *- Ce n'est pas charitable; il fiaut le dire. — Vous n'y croirez pas. — Qui sait? dites toujours. — Eh bien, j'ai consulté un célèbre homéopathe qui m*a donné une pétitft poudre blanche, et au bout de derac jcMurs je ne souffmîs plus.— <îiK}lefolielje c(Ninais aussi un fanienxhoméopifthe qak a âoané 4 un de mes oousms une petite poudre blanche, et au bout de ieux jours il ne mmffrait p^, œ qui, en style classique de vieiK roanan, signiûe : il étsdt mort. «— Ah! que voulez^vous; tout honame est gujet à rerreur, toute rnédedm est dangereuse. Hais erreur pour erreur, danger pour danger, je préfère encore le médechi qui nous laisse mourir au médecm qui nous tue.

Cependant, les succès des névralgies sont passagers; dans un mois, nous l'espérons, on n'en parlera phis. Les dentelles d'or ont beaucoup plus d'avenir; d'abord eUes sont fwt chères, <3e qui les préservera d'être trop tôt vulgaires; sur tme r^be de «atin Manc, une berUie en or sera d'tin efièt charmant. Mais ces dentelles merveâleuses ont besoin

d'être portées avec discernement; nous ne conseillons pas cette parure aux femmes qui sortent à pied avec des socques^ par exemple, ou bien qui vont faire des visites en cabriolet de louage (car nous avons vu un Jour, c'était le premier jour de l'an, une femme vêtue d'une robe de salin rose et coiffée d'un magnifique chapeau à plumes, faisant beaucoup de mines, et se pavanant dans un superbe cabriolet de place à panneaux rouges, numéro 245) . Non,la dentelle d'or ne convient nullement pour de semblables promenades; le cabriolet de place demande le mantelet noir doublé d'hermine , hermine bourgeoise dite renard de gouttière. De grâce I dar;s les cabriolets de place, pas de dentelles d'or.

C'est ce soir l'ouverture de TOdéon, aujourd'hui vendredi! Plus de croyances! Mais la mystification est bonne, n'est-ce pas? Cette pièce nouvelle, annoncée avec tant de pompe depuis six mois, qui devait être d'abord un drame de Scribe : le Duc d'AWe; ensuite le drame de George Sand : les Joies du cœur perdues; enfin le drame de M. Adolphe Dumas : le Camp des Croisés ; cette pièce nouvelle... c'est Tartufell! Qu'on nous -permette de trahir d'avance le nom de l'auteur, M. Poquelin de Molière, homme de lettres fort distingué; cette indiscrétion. ne peut nuire à son succès. Tout fait croire que cette comédie sera jouée avec le plus parfait ensemble : voilà cent cinquante ans qu'elle est à l'étude : les rôles sont sus par tout le monde, par les acteurs et surtout par les spectateurs. Demain, à l'Odéon, relâche, pour la répétition générale du Misanthrope,

Nous sommes allé dimanche à la Comédie-Française. Mademoiselle Mars jouait deux fois, dans Marie et dans la Suite d'un bal masqué. Nous dirons à mademoiselle Mai^s ce que le Père de la Débutante dit à tous ceux qu'il veut

flatter : Vous êtes une femme vraiment étonnante III toujours jeune, toujours élégante, une taille gracieuse, les gestes les plus nobles, la voix la plus fraîche ; oh ! oui, mademoiselle Mars, TOUS êtes une femme vraiment étonnante! Quant à mademoiselle Anaïs, nous lui dirons : "Vous êtes, en vérité, une femme étonnante, et encore pliis étonnante» Mademoiselle Mars reste jeune, c'est déjà beaucoup; mademoiselle Anaïs rajeunit ! Ce n'est pas une plaisanterie. Dans le rôle de Cécile, on la trouve un peu trop enfant pour aimer si passionnément ce grand M. d'Arbelles, qui a l'air d'avoir trois fois son âge. Marie avait attiré beaucoup de monde; les femmes pleuraient abondamment, car toutes les fenmies peuvent apprécier les trois beaux sacrifices de Marie, surtout celles qui sont incapables de se sacrifier : ne vous y trompez pas, ces femmes-là sont les plus sensibles. Un 'sacrifice leur coûterait tant, qu'elles n'auraient pas même la pensée de le tenter.

A propos de sacrifice, nous avons apprécié le dévouement sublime de mademoiselle Mante, qui se résigne depuis dix ans à jouer toujours le même rôle dans toutes les pièces. On ne daigne inventer rien de nouveau pour elle : voyezla dans toutes les comédies modernes, c'est toujours une grosse veuve enjouée, qui taq^^ un jeune homme trèsmaigre, toujours : dans la SitSK^un bal masqué, la méchante rieuse désespère Saint-Albe; le pauvre garçon fait pitié ; dans Falérie, même gros enjouement, même cruauté, même désespoir d'un jeune homme très-maigre; enfin, dans Marie,.^ le jeune homme est un peu engraissé, voilà toute" la difiérence. Mais qu'elle se nomme madame de MareuU ou madame d'Orbigny, elle n'en est pas moins veuve, cruelle et enjouée : ce sont les mêmes mots, les mêmes gestes, les mêmes airs de tête. Ne pourrait-on lui faire I. 16

d'autres rôles, un autre sort? Aimable veuve, ne voulei* vous donc jamais vous remarier?

La, Prise de Constantine au Cirque-Olympique fait, comme toujours, beaucoup de bruit. La belle scène du conseil présidé par Achmet-Bey nous a paru d'une ingénieuse nouveauté. Un des conseillers élève la voix; il ose combattre Topinion d'Achmet. « Ah! dit le bey d'un air à peu près convaincu, c'est là votre avis? — Oui ; je pense que..., etc.,» et l'orateur enhardi développe sa pensée. « Et vous per» sistez dans votre opinion? — Sans doute, ma conscience.*. — Bien, bien, dit Achmet, continuez. » Ce disant, û prend dans sa ceinture un pistolet et brûle la cervelle au préopl* nant. Cette interruption pleine d'originalité produit une immense impression sur l'assemblée. Cet argument ad fUH mimm est sans réplique. Personne ne s'avance pour dire cette phrase consacrée : «Je pense avec Hionorable préopi* nant, etc. » On lui donne tort sans examen, et les conclu^ sions du bey sont adoptées avec acclamations. Nous sommes encore bien éloignés ici de ce mode de délibération ; mais patience, nous y viendrons, ou plutôt nous y reviendrons.

Nous parlons théâtres, pasce que les spectacles sont les seuls plaisirs de Paris en ce moment; les fêtes de salon n'ont pas encore commencé. Le monde élégant n'est pas encore revenu, ou du moins il n'est pas encore officiellement à Paris; les femmes restent le soir chez elles : là elles se livrent à la rêverie et à la tapisserie. En arrivant de la campagne , les élégantes ouvrières s'empressent d'envoyer chez Bigaut, chez Lesage, les coussins, les tapis, les dessus de chaise et de fauteuil qu'elles ont faits pendant Tété. Puis elks s'en vont chez mademoiselle Gérard, au Pèrt et à la Mère de famille, demander quels sont les ouvrages nou* veaux. Nous leur dirons : Allez aussi chez Dubois, rtic de

Castiglione^ au coin de la place Vendôme. Là, tous trouverez toutes les richesses du genre : pantoufles en canevas d'or, coussins à fleurs royales, écrans chinois, sachets, bourses, pelotes, sultans, etc., etc. Pour nous, ce qui nous a le plus séduit , c'est l'originalité des dessins de meubles rocoœ : ce sont des bergères poudrées au petit pointy des brigands grecs au point de marque ^ et des reines gothiques au point de diamant. Nous avons admiré, entre autres merveilles, un fauteuil qui représente Louis XIV retrouvant madame de la Vallière au couyent des carmélites. Louis XIV est superbe : sa perruque fait preuve d'une impassibilité sublime, elle ne souffre en rien des agitations de son cceur, le vent des passions l'a respectée, elle ressemble à un pied de table en acajou; elle est fort bien sculptée; les perruques de ce temps étaient plus solides que ne le sont les couronnes du nôtre. Hait petits points en fil d'or composent l'épée du grand roi. tapisserie! que tu es pleine de philosophie I tes points imperceptibles sont des grains de sable, ils nous disent la. misère de nos grandeurs... Mais que ces deux points bleus, que ces regards de laine sont touchants! ce sont les beaux yeux de Louise de la Vallière. Ëpée, couronne et perruque d'un roi, tombez aux pieds de cette femme. Qa*eUe est belle à genoux! Admirez sa blonde chevelure descendant sur ses épaules en cinquante-deux points jaunes; voyez ses bras suppliants, vmgt-deux points roses; voyez sa pâleur, cinq points blancs; voyez ses larmes^ deux points gris! monarqoe impitoyable comme un amant, amant impitoyable congme un roi^ sois généreux, fuis cette femme qui t'imptoe ! mais non, tu rêves de gloire et de'Gobelins, et tu ne yeux pas priver la postérité d'un désespoir qui peut être si beau en tapisserie! Ce tableau^ ou plutôt ce fauteuil, nous a paru

•on ne saurait plus intéressant : heureuse la femme desti* née à' le retracer! On trouve aussi dans ce magasin des soies et des laines d'une exi^uise qualité; et ceci est plus important qu'on ne pense. On ne sait pas l'influence que peut avoir sur l'humeur d'une femme un écheveau de soie mal rassortiy une laine noire qui déteint, une laine blanche qui est bleuey une laine vert-pomme qui est jaune-paille le soir, ou un modèle mal commmencé. Vous êtes auprès d'une jolie femme; vous la voyez rêveuse, vous lui parlez avec émotion, vous croyez qu'elle vous écoute, son silence vous enhardit : « Elle n'ose répondre, pensez-vôus; elle travaille obstinément pour se donner une contenance!... t» Tout à 'coup vous voyez ses traits se contracter. « Bien I dites-vous encore, elle partage mon trouble. » Une vive agitation s'empare d'elle; vous reconnaissez votre empire. Elle tremble, elle s'agite, elle frappe du pied avec impatience... Pauvre femme ! elle combat, elle veut encore retenu" le secret brûlant qui lui échappe; elle veut se taire!... mais non, la parole lui est rendue; sa bouche, un moment con-. tractée, s'entr'ouvre ; que va4-elle dire? « Fuyez-moi !..é malheureuse, je l'aime! » ou bien encore : a Je ne dois pas vous entendre ; ^yez pitié de moi!... » quelque aveu timide plein de désespoir et d'espérance. Vous écoutez avec angoisse et de tout votre cœur; enfin elle dit : «t Un, deux, trois, quatre, cinq, six... n Ce début vous étonne; l'infortunée a perdu la raison. Elle recommence : « Un deux, trois, quatre, cinq> six... et sept!... Il y a une faute dans le modèle! y> et elle jette son ouvrage sur un canapé en maudissant le marchand qui lui a vendu pour un dessus de chaise un dessin commencé avec une faute! et vous découvrez que pas une de vos paroles n'a été écoutée, que4)as un de vos soupirs n'a été compris; vous découvrez que cette

LETTRES PÀU1SI£NNES 28f

femme émue ne pensait pas à vous^ qu'elle appartenait tout entière à sa tapisserie ; que cette inquiétude qui tous sem- . blsat une sympathie^ que cette agitation que vous regardiez comme la lutte vertueuse d'une âme qui craint le remords^ que ce trouble enchanteuri cesL impatiences adorables^ ces frayeurs, ces rougeurs^ toutes ces émotions qui vous avaient séduit, que vous aviez partagées, tout cela venait d'un fil passé dans le canevas, tout, cela venait d'une faute que cette femme n'avait pas même commise ! Croyeznous, le choix d'un bon magasin de tapisseries n'est pas une chose indifférente dans la vie.

Nous attendons, pour publier notre grand travail sur lés modes, le retour des jeunes élégantes qui veulent bien nous aider de leurs conseils; il nous faut encore quelques renseignements indispensables; nous craindrions defnous exposer à de graves erreurs. Nous frémirions d'imiter un de nos innocents romanciers de province qui, pour donner à un de ses romans mondains une ravissante couleur parisienne, a eu le malheur de se permettre la phrase suivante : « L'apparition de Mathilde dans le salon de la duchesse de )> T... excita un murmure d'admiration. Sa mise était irré- » prochable : une ample robe de veloi»s moiré nacarat )) ceignait sa taille élégante et trahissait le talent inimitable » de mademoiselle Baudrai^t (marchande de modes qui D excelle dans les petits chapeaux à plumes); un turban de » gazé d'argent, chef-d'œuvre de Melnotte (cordonnier qui » excelle dans les brodequins), faisait valoir sa brune che- » velure; une écharpe d'azur, merveilleux tissu de Fcssm » (bijoutier du roi) cachait à démises blanches épaules; et » son pied coquet et furtif s'avançait fier de son invisibilitéj » dans un invisible soulier de Chevet (marchand de comes- » tibles au Palais-Royal.) »

882 LE YIGOMTE DE LAUNâT

' ka fliirplQS, ces erreurs d'un pro^iitcial ne sont pas plus étraagef que cette naiTeté paiisienne qae nous avons troalit TattUre jour dans la Mode: « Mocart prouve la véritâ » de ce qne l'on dit souvent : Le beau ne vieillit pas. Mardi 9 dernier, non-seulement on entendait la bonne ct.expres- » siv« musique di Matrimonio sêgreto, mais encore ce doux 1» nom de Motari avait attiré aux Italiens une fouk d'élé- » gantes et de jolies femmes. » Àh ! sans doute, il est puis-; saut ce doux nom de Mozart^ puisqu'il avait su attirer tant de monde pour entendre le chef-d'œuvre de Cimarosa! Dans un journal légitimiste^ les usurpations ne doirraient pas être permises.

Le concert du cerde des Arts était superbe samedi. Zhzprez a cbanté un fort bel air qu'il avait composé hii-même pour cette sdienmté. Les glaces et le punch avaient remplacé les cigares ce sdr-)à. Le coup d'œil de la sdte était admirable. Point de femmes, mais trois cents hommes vêtus de noir ! ! !

On vante beaucoup un instrument nouveau dont on doit foire Tessai au prochain concert : le cigare à piston. Cette ingénieuse combinaison de vapeur et d*harmonle est appelée à obtenir le plus grand succès.

Un de nos anls est revenu hier de Versailles par les gondoles. Il s'est fort diverti de la f^nreur d\ui Anglais qui voulait fi'airêter à Sèvres, et qui n'a jamais pu se faire comprendre du cocher. Mais aussi ce voyageur prétentieux s'obstinait à crier : « Gondolier! gondolier! » Personne ne répondait à ce cri tont vénitien : « Gondolier! gondolier t » l.e cocher, qui avait asses de peine à conduire sa barque, et qui d'ailleurs ne savait pas les vers du Tasse, a ramené le pauvre Anglais jusqu'à Paris, où notre ami lui a expliqué qu'en France, pays bourgeois et privé de toute poésie, les gondoles étaient menées par des conducteurs de diligences.

On parle tout bas d'un nouTel ouvrage de M. l'abbé de Lamennais^ qui a pour titre : le Li^re du peuple; il doit paraître danf» quinze jours. Mais ceci ne nous regai*de pas^ c^est un événemei^t politique.

lETTRE XXXV

9 décembre 18ST.

L'homéopathie. — Les malades. — Les enfants du général Foy.

Gomment donc^ l'autre jour^ avions-nous construit notre phrase^ que l'on a pu croire que nous voulions médire de rhoméopathte? Gomment se fait-il que nous ayons exprimé ab»^ment le contraire de notre pensée? Quand on le fait exprès^ c'e^ de la finesse; mais quand on arrive à ce résultat involontairement^ la finesse change de nom^ et nous ne voulons pas nous avouer à nous-méme celui qu'on lui donne. Peut-être le prote, distrait^ aura-t-il passé une ligne ; Bous-méme^ peut-être» aurons-nous oublié quelques mots; mais ce qu'il y a de certain^ c'est que d'aucune manière nous n'avons voulu mal parler de Thoméopathie : nos amis n'ont pu s'y méprendre, ils savent trop ce que nous devons à la médecine nouvelle pour croire que nous ayons jamais eu ridée de rire à ses dépens. D'ailleurs ce ne sont pas les homéopathes que l'on accuse de tuer leurs malades : leur poudre blanche, dit-on, n'est autre chose que du sucre râpé; or, le sucre râpé et même le sucre en morceaux n'a jamais passé pour être un poison dans aucun pays. Quand vous répondez aux incrédules : a Mais ce sucre r&pé m'a guéri; » vous les voyez sourire de pitié : « Ce n'est pas la

pondre^ répondent-ils, qui vous a guéri, c'est le régime qu'on vous a fait suivre : on vous défend tout ce qui pourrait vous irriter, on vous prescrit la nourriture la plus saine> on vous ordonne de faire beaucoup d'exercice, d'éviter toute émotion violente : c'est ce régime-là qui vous guérit, et non la poudre blanche qui est parfaitement insignifiante. » — D'accord, nous voulons bien que le régime y soit pour quelque chose. Mais que direz-vous, par exemple, de ceux qui souffrent d'une affreuse névralgie, et qui sont guéris en moins de douze heures? de ceux que vous avez laissés la veille dans leur lit, criant,' gémissant et maudissant la vie, et que vous retrouvez le lendemain, joyeux et fredonnant l'air de la catchucfia à l'Opéra? Est-ce le régime qui les a guéris? Ont-ils eu le temps de le suivre avec scrupule? Non, sans doute : rendez donc justice à la poudre blanche. Certes, ce n'est pas nous qui l'avons attaquée, nous ne sommes pas ingrat, et nous publions de bon cœur qu'elle nous a guéri plus d'une fois par miracle. Mais, en vérité, nous ne la conseillerons pas à tout le monde. Peut-être ne vous guérirait*^lle pas, vous, monsieur, qui êtes un esprit fort, et qui répondriez avec intelligence au médecin qui vous défendrait le vinaigre comme devant nuire à l'effet de tel ou tel médicament : <K Le vinaigre est très-sain, les acides m'ont toujours convenu. » Ni à vous non plus, madame, vous qui êtes une petite-maîtresse, car vous vous révolteriez à votre tour contre le barbais qui oserait proscrire Veau de Bour quet qui parfume votre joli mouchoir, le flacon de sel anglais que vous tenez $i gracieusement dans votre belle main, le sachet oriental qui protège vos châles, et l'introuvable gomme d'olivier que vous brûlez dans une cassolette d'or, chaque soir après vos repas : tous ces parfums enûn délicieux et mortels qui font vos délices, a Monsieur, lui

diriez-Yous avec la même intelligence^ les parfums ne me font aucun mal : j'ai eu quelquefois six tubéreuses dans ma chambre^ et je ne souffrais pas. )» Voilà comme l'homéopathie est comprise. Un médecin habile est chose très-rare^ il 'est vrai; mais il est une chose bien plus rare encore, c'est un malade intelligent. Oh! les malades, les malades! qu'ils sont stupides !... La médecine n'a pas de plus grands ennemis que les malades; l'un croit vous.raconter ses souffrances, il ne vous révèle que ses prétentions; il se sent un honmie de génie, il aspire aux maladies cérébrales. Celle-ci est un ange de mélancolie, %lle se pare d'un anévrisme au cœur; celle-là avoue ime incurable maladie de nerfs ; c'est une manière ingénieuse de vous dire que son mari l'ennuie et qu'il ta tourmente toute la journée ; cette autre est menacée d'une maladie de langueur^ elle se fait ordonner des distractions. Celui-ci a des prétentions à toutes les sciences, il vous explique ses douleurs avec les mots de l'art, il se sert de plaintes techniques pour vous conter ce qu'il éprouve; ses gémissements sont érudits et pédants, ils font valoir son éducation. Oh ! Tépigastre, s'écrie-t-il; oh 1 les bronches! oh! le péritoine ! Quelquefois il se trompe, il a un rhumatisme dans le bras et s'écrie : Oh! le tibia, le maudit tibia! lien est d'autres^ enfin, qui n'avouent jamais que des souffrances élégantes, qui cachent toutes souffrances vulgaires qui sont indignes d'eux. Pauvre médecin^ comment saura-t-il la vérité ! il lui faut étudier nonseulement le mal du patient, mais aussi le caractère de l'individu; car souvent, pour le guérir d'ude maladie, il . faut commencer par le corriger d'une manie.

La grande solennité de la semaine a été l'enterrement du général Damrémont. Nous étions placé derrière le catafalque : devant nous étaient le général Baraguay-d'Hil-

liers, les enfants du général Foy, et le fils du général Dasor rémont. La profonde douleur de ce jeune homuie était touchante; les enfants du général Foy attiraient tous les regards, et chacun se nqppelant le bel enterrement du célèbre orateur^ se disait que les morts étaient glorieuses dans cette famille : voilà deux nobles Yeuves^ dont les larmes ont du moins la consolation de l'orgueil. Auprès de nous il y avait une femme quij malgré son amer désenchantement de toute gloire et de toute poésie^ ne pouvait . contempler sans émotion lès enfants du génâ^ Foy; ceUe femmcj ils ne la connaissent pas, et pourtant si le recueillement qu'exigeait une si triste cérémonie leur avait permis de tourner la tête, sans doute son aspect les aurait frappés^ et l'un d'eux aurait pu se dirç : « Quelle *est cette personne? elle ne m'est pas étrangère ; j'ai vu cette figurera quelque part : où donc?— Sur le tombeau de votre père; son portrait et ses vers y sont encore» »

LETTRE XXXYI

16 dëcembxe 1S3T* Q» loi» iM Vbn^Ê, en JM iM «clâte pas. «^ Les femmes qui Usent.

Les voilà revenus les beaux jours littéraires, si touteftMS U est vrai que la littérature ait de beaux jours. Nous sommes peut'être dans l'unique semaine de l'armée où les conver« sations commencent par ces mot&: « Avez*vous lu tel livre) Pouvez-vous me prêter tel roman? v Depuis samedi, nous avons entendu souvent cette phrase : « Avez-vous vu le it^fé du peuple? ^ Non, il n'a pas encore paru> repie:

nait-on. — Si vraiment^ il a paru. *- Je ne le crois pas; il . est annoncé dans tous les journaux, mais on ne le vend pas encore. — Moi, j'ai l'honneur de vous dire ^'on le vend^ et qu'il a paru ; ce qui me le ferait croire, c'est que Je Y&î acheté et que je l'ai la. — Eh ! dites-le donc tout de SûUè^ quel est votre avis ? — J'attendrai le vôtre. ->- Avçb-vous fini Latréaummt ? — - Pas eicore i je vous le donnerai dj» main. Le second volume est très-intéressant; mais mofi pauvre Louis XIV, comme on lé traite ! Louis XIV, grûSâter et méchant! (Test un point de vue nouveau. ^ Cest historique. Que vonlez-vous? l'histobre est comme* la ^iefiOé^. elle fait des découvertes chaque jour j les historiens êùtû comme les savants, le éernier seul a raison; son talent coti^ siste à prouver que ses devanciers n'avaient pas le sens commun. L'histoire que nos enfknts apprennent n'a plt» aucun rapport avec celle qu'on nous a enseignée ; nous n'avons pas tes mêmes héros. Ceux que nous estimons, nos enfants les méprisent; ib ont découvert depuis nous des choses afiûreuses sur ces çais-U; mais, en compensation,, on leur a révélé toutes sortes de belles actions commisespar de grands scélérats, et ils retrouvent pour ceux-ci fad*^ miratioD qu'on leur apprend à refuser aux autres. -^ À pro» pos d'histoire, vous lires avec intérêt YHisMre des classes ouimèns , par M. Granier de Cassagnac. — Moi ! vous sa- * y et bien que je ne lis que des romans. — Je sais, madame^ que vous n'aimez pas les ouvrages lourds et ennuyeux, c'esl pourquoi je vous conseille de lire celui-ci. On peut être érudit sans être pédant, lisez, par exemple, le chapitre des esclaoes lettrée, le chapitre sur les femmes romaines^ et vous verrez que ce livre, bien qu'il soit instructif ^t fait avec une grande conscience, est aussi amusant que tous les romans numérota que vous fournit votre libraire ou plutôt

Totre cabinet de lecture; car^ tous aussi, madame^ tous avez recours aux cabinets de lecture.-— Ne m'en parlez pas, je ne puis m^mpêcher de rire de ma colère; voilà deux mois que je demande le second volume de Maupratt Hîer^ j'ai enfin obtenu cette réponse : « Le second volume de Maur prat n'est pas encore rentré; il est chez une dame qui lit très-lentement 1 1» En effets deia moisi 11 me semble que, même en épelant mot à mot, j'aurais déjà fini. — Ah ! pauvre littérature, ce sont là tes beaux jours !

Une femme élégante et riche, une femme d'esprit, attend patienunent deux mois pour lire un ronmn de George Sand , et Fidée ne lui vient pas de Tacheter ; et dans son élégante demeure vous trouverez toutes les splendeurs imaginables, tenture de lampas, rideaux à franges ruineuses, meubles royaux, fantaisies de toute espèce, vases de toute magnificence, tables d'un prix fabuleux, incommodes, offensives, mais admirables, joyaux, colifichets, porcelaines chinoises, toutes les plus ravissantes inutilités, tous les luxes imaginables, excepté celui de l'esprit. Voyez ce beau salon d'étude, ce boudoir charmant ; admirez-le dans ses détails, vous y trouverez tout ce qui peut séduire, tout ce que vous pouvez désirer, excepté deux choses pourtant : un beau livre et un joU tableau. 11 n'y a peut-être pas dix femmes à Paris chez lesquelles ces deux raretés puissent être adinirées, et encore ne leur est-il permis de se passer <;ette fantaisie d'artiste que parce que depuis longtemps elles ont pourvu au plus pressé; et en fait de vieux chinois et de vieux Sèvres, depuis longtemps elles n'ont plus rien à envier. Cependant il est une justice à rendre à nos jeunes élégantes, ell6s n'ont point de livres, c'est vrai, mais elles ont de superbes hiblioihèques y des armoires de Boule d'un grand prix, auxquelles on a laissé, par respect^ le nom

menteur de bibliothèque. Mais ne craignez pas que ces belles armoires restent inutiles; non certes, on leur donne un très-noble emploi; voyez dans celle-ci : les chapeaux, les bonnets et les turbans de madame; dans celle-là se pavane dans toute sa gloire l'uniforme de garde national de monsieur. Au fond des plus petites armoires, sur les étagères, pas un livre non plus ; là où Ton voyait jadis les vers d'André Chénier, les poésies de lord Byron, de Lamartine, de Victor Hugo, de madame Valmore, de madame Tastu, vous trouvez des bergers en flacon, des chiens de porcelaine, des magots chinois, des pots à crème, des théières, des tasses dépareillées, des sucriers sans couvercles, et ce qui est plus étrange, des soucoupes cassées, mais réparées, grâce à leur cercle d'or, et traîtreusement montées en coupes î Affreux jeu de motsl Mais à quoi bon des livres? progrès! Que voulez -vous? les jeunes femmes ne lisent plus, et chose plus terrible, hélas! celles qui, par exception, lisent encore un peu... ÉCRIVENT ! !

Aussi maintenai^l^ les livres d'étrennes ne sont- ils pluâ que des livres d'ealwts. Pour eux on fait encore des merveilles : mais pom* IS gens raisonnables, pour les femmes respectables, pour les mères de famille, ce sont les colifichets, les niaiseries ae toutes espèces; les poissons rouges tournant dans un bocal orné de fleurs; une sonnette en porcelaine surmontée d'une tête chinoise qui vous dit bonjour chaque fois que vous sonnez; ce sont des paniers fonlanges parés de rosettes et de fleurs artiflcielles, des bâtons de perroquets pour accrocher des bagues ; des choses enfin laides, inutiles et de mauvais goût. Est-ce la faute des marchands? est-ce la faule des acheteurs? Pourquoi tous les meubles nouveaux sont-ils si parfaitement incommodes? Des écriloires trop grandes ou trop petites, dont on ne peut

pas se servir; et puis des complications à n'en plus finir. Nous avons vu hier^ par exemple^ dans un des plus beaux magasins de Paris, un prie-Dieu devant lequel il est impossible de se mettre à genoux. Le prie-Dieu contient, il est vrai, un encrier et tout ce qu'il faut pour écrire ; ce n'est pas tout : en pressant un ressort vous en faites jaillir une glace, un miroir de toilette : ce qui est tiès- commode^ n'est-ce pas? l'idée est heureuse, mesdames, vous pourrez^ grâce à cette invention, dire vos prières en mettant vos papillotes ; il n'y aura pas de temps perdu.

Les nouvelles dramatiques, les voici : une comédie et un drame de madame la duchesse d'Abrantès, qui vient aussi de publier un roman : V Exilé, Ce drame et cette comédie seront joués chez M. le comte de Gastellane, par madame la duchesse d'Abrantès, qui a bien voulu se confier à ellemême les principaux rôles. On parle aussi d'une comédie, par madame Sophie Gay, pour le même théâtre. Oh"! si M. le comte de Gastellane voulait être le directeur de l'Odéon, seulement pendant une année, quel bonheur pour les arts! Sa troupe s'est enrichie d'une- Charmante actrice, dont le nom irès-célèbre est cependant un mystère pour tout le monde. Son public s'est enrichi de trois cents personnes de moins; mais cette année on a supprimé les deux précipices qui ornaient ses deux portes cochères : cela déroutera bien des gens qui s'y étaient accoutumés.

Les chevaux de l'empereur sont ce qui arrête GALIGULA ; Alexandre Dumas a déclaré ce soir qu'il retirerait sa pièce, si les chevaux ne répétaient pas demain*

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