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Lettres parisiennes

La cônes porula lice publiée dans ie journal la Presse sous le titre de Coukkieh di: Paris, par le vicomte Charles de Launay, après avoir servi de modèle aux innombrables imitations que le succès en a fait faire, méritait, par ce succès même, de rester comme un souvenir fidèle de l'esprit, des mœurs, des usages, des modes, des ridicules, des prétentions et des travers de notre temps. Quelle vogue aurait aujourd'hui la réimpression d'une pareille correspondance écrite à diverses épocjues! C'est cette pensée qui nous a déterminé à publier sous ce nouveau titre : Lettres parisiennes, et avec le véritable nom de l'auteur, madame Émih' de Girardin, cette correspondance si variée, tour à tour si légère et si profonde, toujours vraie, toujours sensée, et(|ui forme, a\(M^ le beau volume

(le poésies (|ue reiilerme déjà notre (olleelion, un contraste (|ui atteste à quel degré l'auteur de Madeleine et du Lorgnon, de V École des Joiirnalisles et du Judith, peut allier la flexibilité de l'esprit à la puissance de l'imagination.

L'ÉurrEUR.

l'jiris, \h jiiillcl 1X1i?i.

LIiTTHKS FAKISIKNINKS.

XMÎE 1830.

lettrp: première.

28 septembre 1836.

Évùnemenls du jour. — Paris provincial. — L'Ennuyeux el l'Ennuyé. — Esméralda. — Thémislocle el Scipion l'Africain dénoncés au commandant de la garde nationale.

11 n'est rien arrivé de bien extraordinaire cette semaine : une révolution en Portugal , une apparition de république en Espagne , une nomination de ministres à Paris , une baisse considérable à la Bourse , un ballet nouveau à l'Opéra, et deux capotes de satin blanc aux Tuileries.

La révolution de Portugal était prévue , la quasi-république était depuis longtemps prédite , le ministère d'avance était jugé, la baisse était exploitée, le ballet nouveau était affiché depuis trois semaines; il n'y a donc de vraiment remarquable que les capotes de satin blanc, parce qu'elles sont prématurées; le temps ne méritait pas cette injure. Qu'on fasse du feu au mois de septembre quand il fait froid, bien , cela est raisonnable ; mais que l'on commence à porter du satin avant

l'hiver, cela n'est pas dans la nature.

Les spectacles et les promenades, voilà ce qui occupe la capitale eu ce moment. Dieu merci, les courses sont terminées; la dernière n'était point brillante : toujours les mêmes femmes, toujours les mêmes chevaux ; et puis toujours ce même et ennuyeux incident , ce cheval forcé de courir tout seul ; et l'on vous condamne à regarder niaisement ce lutteur sans adversaire , ce triomphateur sans rival. Depuis longtemps le solo équestre nous a paru la plus ingénieuse des mystifications. Bref, tout cela était médiocre et faisait dire aux mauvais plaisants que cette pauvre Société d'encouragement était toute découragée.

On prétend que Paris est ennuyeux , il nous semble au contraire fort agréable r habiter en ce moment : on n'y connaît personne, c'est la province qui le peuple. On s'y trouve comme en voyage pour l'indépendance , et l'on y est à l'aise en sa demeure pour toutes les nonchalances de la vie. Quand on étudie Paris dans cette saison, on l'aime, car on n'y rencontre que des personnes qui l'admirent; c'est une population de badauds émus qui fait plaisir à regarder : badauds d'outremer, badauds d'outre-monts, badauds d'outre-Rhin , excepté pourtant badauds d'outre-tombe, comme dirait M. le vicomte de Chateaubriand, et encore ne jurerionsnous pas que, dans le nombre, il ne se soit glissé quelqu'un de ces derniers.

Enfin Paris se renouvelle pour quelque temps; le monde y est plus bienveillant ; les gens blasés en sont partis, les ennuyés l'ont déserté. L'air semble plus léger, l'espace est plus libre. Un eninuyé prend tant de place! sa présence rend l'atmosphère si pesante! il absorbe tant d'air vital quand il soupire et quand il

bâille! — Maiatciiaiit I'kinjnuyé est absent, il chasse avec I'ennuyelx qui lui raconte son gibier, et tous deux médisent de Paris, que leur absence rend aimable* Comme ils ont de la vanité, ils envoient leur gibier à Paris, et ils restent à la campagne tons les deux, I'ennuyé et l'ENr^uvEux. — Oh! l'automne est une belle saison pour Paris ! — Les théâtres renaissent, le public rajeunit; ce n'est plus ce parterre usé ttjugeur de l'hiver, ce public hostile, ce tyran jaloux de ceux qu'il paie pour l'amuser, que tout scandalise, et que rien n'enflamme; ce public saturé de plaisir, grandi dans les corridors de théâtres ; ce vieux bellâtre de foyer, qui n'ose sourire parce qu'il n'a plus de dents; cette vieille coquette de galeries, qui ne veut point pleurer, de peur de sillonner son rouge. — C'est uji public naïf, joyeux et dispos, à la ibis juge et complice, qui vous aide franchement à le faire rire, qui vous entraine à l'émouvoir; un pu])lic bon enfant, qui ne se formalise pas de ce qu'on l'amuse; un public enfin qui croit au plaisir.

Aussi l'on se dépêche de lui offrir toutes les nouveautés de Tannée, comme un plaideur se hâte défaire \enir sa cause quand le président du tribunal est smi ami.

L'Opéra presse les répétitions de l'ouvrage de M.Victor Hugo et de mademoiselle Bertin.

Plusieurs morceaux de la musique sont déjà cités avec éloge. Les uns disent : Vraiment, c'est fort beau î — Et l'on répond : Je le crois, c'est de Berlioz. — Les autres s'écrient : La musique est admirable ! — On leur répond : Sans doute, elle est de Rossini.

A quoi nous répli(iuons cela :

Si la musique est mauvaise, elle est de M. Berlioz; si elle est bonne, elle est de Rossini. Si elle est admirable, comme on le dit, elle sera de mademoiselle Bertin.

Et voici comment nous nous expliquerions :

Si M. Berlioz a fait la musique d'Esmnalda, comme il n'entre pour lui aucun espoir de vanité dans ce travail, il l'aura fait avec négligence; et toutes les belles idées qu'il a, il les aura gardées pour lui.

Si la musique est de Rossini, elle sera bonne, parce que les négligences de Rossini sont encore des beautés.

Enfin, si la musique est admirable, elle est de mademoiselle Bertin elle-même, en dépit de tous les teinturiers qu'on lui prête ; car nous ne connaissons pas un seul auteur assez fou pour donner sottement ses chefsd'œuvre aux autres.

Les riches d'esprit ne sont pas plus généreux que les riches d'argent, et quelle que soit la puissance d'un journal, nous ne croyons pas qu'elle aille jamais jusqu'à obtenir d'un grand compositeur l'aumône de son génie.

En fait de nouveautés, le Théâtre-Français nous a offert Tar^w/c et les Jeux de V Amour et du Hasard, joués par mademoiselle Mars. Eh bien ! il y avait beaucoup de monde. 0 bon public de septembre, je te reconnais là! — Une douce voix peut encore te séduire, parce que tu ne l'as pas trop entendue la veille.

Les œuvres littéraires n'offrent rien de nouveau ; il y a disette dans les cabinets de lecture. George Sand se repose de ses procès ; M. de Lamartine préside le conseil-général de son département. Muses, pardonnez-lui! Jules Janin s'en est allé paisiblement à la campagne; semblable à saint Louis, il rend la justice assis au pied d'un chêne : c'est de là qu'il juge les pièces nouvelles qu'on repré-

seule à Paris, au Gymnase, à l'Ambigu, au ^ audeville. Là, ses arrêts ne sont intluencés par rien, pas même par la présence de ceux qu'il condamne, et ses feuilletons n'en sont ni moins justes, ni moins piquants. Que l'on dise, après cela, que cet homme manque d'imagination I Alfred de Musset fume et se promène- Hyacinthe de Latouche cherche l'ombre des bois; tous les esprits sont en vacances. Quant à nos élégants, les jours où il pleut, ils s'amusent à parier, à jouer. L'un d'eux a, dit-on, gagné 150,000 francs la semaine dernière. Pauvre jeune homme !

Le monde élégant n'est pas encore organisé pour les plaisirs. Les ambassadrices ne sont encore revenues que pour leurs amis. Quelques maîtresses de maison influentes sont déjà de retour, mais chez elles point de grandes réunions. Les rideaux des grands salons ne sont pas encore posés , les lustres sont toujours voilés, la housse mélancolique cache toujours les fauteuils d'or; le papillon est encore dans sa chrysalide ; mais patience, voici venir les fêtes, la fatigue et l'ennui. Les causeries intimes sont nos seuls plaisirs de salon. Des récits de voyages, des questions empressées, des réponses distraites sont les seuls aliments de la conversation. — Madame une telle est-elle de retour? — Oui, elle est arrivée hier, je l'ai vue; elle est noircie, elle est affreuse. — Et sa sœur? — Sa sœur est toujours jolie ; cependant elle est engraissée; cela ne lui sied pas.

— Je voulais en revenant de INisbaden m'arrèter à B... chez Clémentine; mais je n'ai pas pu , j'étais en retard.

— Ne le regrettez pas, elle est à Paris. — Déjà? mais elle n'y revient jamais avant le mois de janvier. — Cette année, elle prétend qu'elle est malade et vient consulter

toute la Faculté de Paris. Si vous la voyiez, vous ne le croiriez pas; elle est fraîche et jolie comme un ange; elle se dit mourante pour revenir deux mois plus tôt, c'est ingénieux.

Voilà à peu près ce qu'on se dit, ce qui est assez insignifiant ; puis l'on se montre les robes, les niaiseries qu'on a rapportées de ses voyages ; on s invente quelque aventure pendant la route ; on a toujours été à deux doigts d'un précipice quelconque; on parle des gens aimables qu'on a rencontrés aux eaux, en France ou en Allemagne; de Charles X à qui l'on est allé rendre hommage en passant, que l'on a trouvé rajeuni; de M. le duc de Bordeaux qui se porte à merveille et qui embellit tous les ans. Remarquez bien ceci, les vovageuses seules sont de retour, les châtelaines sont immobiles, il n'est point question d'elles maintenant. On parle aussi des livres qui ont paru cet été ; les lecteurs en retard se font prêter toute une bibliothèque de romans nouveaux. On babille ainsi toute la soirée, ou bien l'on chante quelques romances, la Fuite, par madame Ducliambge, le Rêve, par mademoiselle Puget; on joue au whist ou au reversi, puis à minuit on se sépare : c'est la vie du château à Paris.

Excepté les boulevards que les provinciaux envahissent, les promenades publiques sont presque aussi inanimées que les salons; l'aspect des Tuileries est triste; les fleurs sont à demi cachées par les feuilles qui tombent : les femmes y sont laides et parées ; elles ont froid et ne veulent pas en convenir. Beaucoup d'Anglaises avec des chapeaux à trois ruches de tulle, tulle fané et languissant, tulle voyageur et plein de souvenirs, qui pleure encore le brouillard de la Tamise, ([u'attriste en-

core le charbon de la cité; ornemeiil inutile qui forme autour du visage une neige grise qui n'est pas avantageuse. Ces Anglaises sont des Anglaises du troisième ordre, qu'un bateau à vapeur à bas prix transvase par Ilots sur le continent ; ce n'est pas encore la saison des jolies Anglaises au teint rose, aux cheveux flottants, qui viennent apprendre à nos femmes élégantes à être fraîches et jolies, et qui changent la rue de la Paix en une allée de Hyde-Park. 0 belles filles du Nord ! dans un mois, vous reviendrez, n'est-ce pas, remplacer vos indignes compatriotes? vous avez des choses bien étranges à nous faire oublier. Les Anglais admirent beaucoup les statues des Tuileries, mais, comme nous, ils s'étonnent du peu de soin qu'on prend pour les entretenir ; en effet, il nous semble qu'avec peu de frais on pourrait les empêcher de se noircir. Le Roi ([ui emploie, dit-on, tant d'argent à faire mutilcj' ses orangers, pourrait bien en consacrer la moitié à faire débarbouiller ses dieux. Phaétuse est déjà si noire qu'on ne sait si elle est changée en négresse ou en peuplier ; Vénus a beau se laver les pieds depuis trente ou (juarante ans, il n'y parait pas ; quant à Thémistocle, vainqueur de Salamine, et à Scipion l'Africain, vaiiufueur de Zama, nous les dénonçons à M. le maréchal commandant de la garde nationale; leurs buffleteries sont dans le plus mauvais état. Du reste, le jardin des Tuileries a toujours des cygnes blancs et des poissons rouges dans ses bassins, des entants et des cerceaux dans toutes ses allées; l'horloge du château est toujours l'ort exacte et son drapeau est toujours tricoloie ; ceci n'est qu'un détail , mais il ne manque pas d'imporlance dans les circonstances où nous nous trou> ons.

LETTHE II.

19()cl()hr(> 1830

[-0S déiiiéiiagcmciUs d'aulorniu*. — IVLirie. — l'orlrail «le M. Val.

Les grands événements de la semaine sont les déménagements; ce qu'on a transporté depuis quelques jours de pendules, de pianos, de lits et de commodes est inimaginable : Paris est un magasin de meubles ambulant; les habitants de la Chaussée-d'Antin semblent fuir vers le Marais , les hôtes du Marais semblent descendre dans la Chaussée-d'Antin. C'est un immense chassé-croisé. On ne peut faire un pas sans être arrêté par une voiture de déménagement; on ne peut traverser une rue sans rencontrer un secrétaire et une commode, ou bien un canapé renversé, garni de toutes ses chaises ; chaises menaçantes , suspendues merveilleusement dans les airs. Vous tournez une rue... et vous vous trouvez nez à nez avec un buste de grand homme, qui marche à reculons ; à droite , s'avance un piano avec son tabouret , sa lyre et ses pédales démontées ; à gauche , paraît un guéridon qui semble demander pourquoi son marbre ne l'a pas suivi. Le croira- t-on? hier nous avons surpris un innocent jeune homme rajustant sa cravate devant une grande et belle glace qui marchait à pas mesurés devant lui ; cette toilette ambulante nous a fait rire. Les commissionnaires doivent être bien fatigués ce mois- ci ; le mois d'octobre est un bon mois pour eux. 15 octobre, jour affreux ! est-il un jour plus

triste que celui d'un déménagement? — Oui, la veille î — Car il n'est rien de plus amer que cette pensée : Demain, à cette heure-ci, il y aura indubitablement quelque chose de cassé dans tout cela. Alors, admirant une coupe élégante, vous lui dites : Peut-être ce sera toi! Puis, examinant quelques vieux fauteuils fanés et mal rajustés, votre cœur leur crie avec pitié : Pauvres amis! à votre âge , il est cruel de se déranger! Le mari s'endort en songeant qu'il lui faudra remplacer bien des choses dans son mobilier ; la femme s'endort en se rappelant tous les chagrins qu'elle a éprouvés depuis six ans dans cet appartement qu'elle quitte. Peut-être se dit-elle : Serai-je plus heureuse dans l'autre? Va, déménage , pauvre femme , fais tous les quartiers de Paris, tes chagrins te suivront avec tes meubles, ton argenterie, ta batterie de cuisine; un malheur de six ans n'est pas dans les événements , il est dans les caractères, et ton mari et toi , vous aurez le même caiactère dans tous les pays, dans toutes les rues et dans tous les appartements. Cependant, il est des chagrins de localités que nous devons reconnaître. Un appartement mal distribué peut amener de graves ennuis : deux chambres qui se commandent peuvent susciter les plus violentes querelles ; nous ne répondrions pas de l'avenir d'une femme qui ne pourrait faire de feu dans sa chambre à coucher. Une salle à manger trop petite peut ruiner un homme d'affaires ; un salon trop vaste peut conduire un honnête rentier à l'hôpital. Nous connaissons de nouveaux mariés qui nous ont avoué sérieusement qu'ils ne désiraient point d'enfants , parce que leur appartement était trop petit. Nous dénonçons ces inconvénients aux personnes qui déménagent, afin qu'elles

évitent dans tous ces ennuis celui qu'elles redoutent le plus.

Le monde fashionahle revient; cela est incontestable : les théâtres et les boulevards, depuis iiuit jours, ont changé d'aspect. Les rues de Paris sont redevenues parisiennes. On n'y rencontre plus ces figures étranges , ces parures bigarrées dont Vinharmonie irritait le regard. Ce sont de jolis visages qu'on aime à reconnaître, d'élégantes beautés qu'on se plaît à nommer à voix basse, et dont on est fier d'être salué. « Ah ! vous connaissez madame de X...? dit votre voisin envieux. — Oui, je l'ai rencontrée, il y a trois mois, aux eaux de Neris ; » et malgré soi , on prend un air plus gracieux , on se tient plus droit, on se grandit de quatre lignes. Si peu de vanité qu'on ait, on se sent glorieux. 11 est toujours flatteur d'être salué par une jolie femme. C'est un plaisir dont plus d'un élégant a pu jouir l'autre soir à la Comédie-Française. La dernière représentation de Marie était brillante de retours. De belles voyageuses y faisaient aussi leur rentrée ; l'enthousiasme et l'émotion les emhel lissaient; elles prenaient pour elles toutes les vertus de Marie; les jeunes femmes croyaient, de bonne foi , être généreuses et dévouées comme madame Forestier ; les autres se trouvaient encore jeunes et jolies comme mademoiselle Mars. Il y avait des illusions pour tout le monde. Le grand succès qu'obtient chaque jour l'ouvrage de madame Ancelot nous conlirme plus que jamais dans cette remarque que nous avons faite depuis longtemps , que le public français est de tous les rois celui qui exige le plus qu'on le flatte , et que le peintre le plus habile est celui qui fait de lui le portrait le moins ressemblant. Le public français a horreur du

vrai. Ce qui le séduit, ce sont les monstruosités en tous genres , monstruosités vertueuses , monstruosités criminelles. Il ne veut point qu'on lui dépeigne les gens tels qu'ils sont dans la vie , versatiles et inconséquents. Non , il lui faut des êtres parfaits en bien ou en mal : un notaire qui est un ange pendant cinq actes , un duc qui est un démon pendant le même espace de temps, cela seul fait le succès de la Duchesse de la Vaubalière: et quand au cinquième acte le notaire recommence ce qu'il a fait pendant les quatre premiers actes, le parterre trépigne d'admiration : C'est bien lui , dit-il , c'est bien le même ; il a fait cela , il a dit cela tout à l'heure ; c'est toujours la même chose; vertueux notaire, je te reconnais; parfait notaire, c'est bien toi! Bravo I — Car pour le parterre, la vérité dramatique, c'est une donnée fausse qu'on lui fait accepter au premier acte et que l'on traîne jusqu'à la fm. Ainsi en est-il de la comédie de madame Ancelot. Non pas que nous voulions faire entendre que le charmant caractère de Marie soit un mensonge ; nous savons, au contraire, que la vie de plus d'une femme n'a été qu'un long et pur sacrifice ; mais nous disons que la peinture de cette vertu sublime n'est pas une vérité absolue, c'est une vérité d'exception : vérité immorale , en ce qu'elle est trompeuse ; vérité fatale, en ce qu'elle dégoûte de l'autre; vérité stérile, en ce qu'elle livre notre âme à des rêves impuissants, à des recherches inutiles; vérité coupable, en ce qu'elle nous rend ingrats envers des êtres quasivertueux qui nous entourent, et que nous dédaignons pour les héros imaginaires qu'elle nous a promis ; vérité servile et flatteuse, et par cela même la seule vérité reçue au théAtre, la seule que le public veuille reconnai-

Ire. Aussi ontendez-vous tous les jourunux vertueux s'éerier ; Voilà la bouue, la vraie eomédie; ce n'est plus le crime eclievelé , la femme coupable et misérable des drames de l'école moderne : c'est le monde tel qu'il est. Entendez-vous tous les bons maris se réjouir, en voyant madame Forestier sacrifier l'amour de dArbeile au bonlieur de son époux , et s'écrier avec confiance : C'est bien cela ! sans i'aire attention aux différents iVArbelle qui sont dans leur loge, — et les susdits d'Arbelle, eux-mêmes, en voyant qu'on ose inventer un homme fidèle à la même fenmrie pendant dix-sept ans , répéter sur le même ton : C'est bien cela!... 0 comédie I ô comédie! La bonne comédie, la voilà!.... Elle est dans la salle quand il se donne un drame vertueux. Ah! madame Ancelot est une femme d'esprit, nous le savions déjà , mais elle l'a prouvé dans son œuvre : c'est la femme de France qui sait le mieux ce qu'il faut dire pour plaire et pour flatter. Elle a traité le public comme ses amis. Elle est bien trop habile pour lui dire ce qu'elle sait : elle veut réussir ; elle connaît trop bien le monde pour le peindre comme elle le voit.

Oui, pauvre vieux public ! il te faut des Néron et des Agrlppine , parce que tu ne crains pas les applications , ou bien des notaires héroïques ou des épouses magnanimes , parce que tu te fais à toi-même de douces et caressantes allusions. Molière, sans Louis XIV, n'aurait rien osé te dire ; il a fallu un roi plus puissant que toi pour te faire entendre la vraie vérité; tu n'aimes que les fictions , et l'on te sert selon tes vœux ; le miroir qui réfléchiiait tes traits te ferait horreur , la voix qui t'appellerait par ton nom véritable te ferait fuir ; tu maudirais le génie qui t'apprendrait ce que tu es ; tu le

— i) — traiterais en ennemi , et tu aurais raison : se eonnaitie, cela est triste.

Ce qui nous plait dans tout ceci , c'est que les mères de famille vont se hâter de mener leurs filles voir Marie , et que dans un mois toutes les jeunes filles de Paris auront dans l'àme cette conviction : que leurs petits cousins ou voisins, Charles, Ernest et Alfred, les aimeront pendant dix-sept ans , quels que soient les événements ; mais vous rirez hien, vous, Charles, Ernest et Alfred, en répétant : le Théâtre est le miroir des mœurs.

Cependant les femmes sont en train de sacrifices. Au spectacle , elles portent presque toutes des bonnets pour laisser mieux voir la scène aux hommes placés derrière elles. Cela est généreux; car, de loin, un bonnet sied moins qu'un chapeau. Nous n'avons rien à dire contre les bonnets ornés de fleurs, c'est une coiffure élégante; mais nous attaquons impitoyablement les bonnets à rubans. Dans un salon, sans doute, ils ont de la coquetterie; mais de loin , ils ont l'air de bonnets du matin. Au spectacle, une femme qui porte une douillette de soie brune et un bonnet de tulle à ruban rose a l'air d'une ouvreuse de loges égarée illégalement dans la salle; on est en droit de lui demander un petit banc. De loin, tous les bonnets se ressemblent; on ne peut savoir si le tulle est de soie ou de coton , du matin ou du soir; il n'y a que les fleurs qui puissent donner de l'élégance à un bonnet lointain. Car enfin , qu'est-ce qu'un bonnet sans fleurs? une perruque de dentelle, et voilà tout. Or, sans préjugé, la perruque est une chose qu'en général il faut éviter.

La mode, la semaine dernière, était de porter ses vieilles robes et ses chapeaux fanés; cette mode a

passé comme les autres : on s'occupe de la remplacer. Nous avons attaqué le faux vrai du théâtre, nous ferons apprécier aussi la véracité des journaux. Il y a ({uelques jours , un des plus francs moqueurs entre les journalistes, spirituel et barbare s'il en fut , rencontra chez un jeune député de ses amis M. Vat..., qu'il avait longtemps poursuivi de ses épigrammes, mais qu'il ne connaissait point. La conversation était fort animée; les questions étaient fort importantes, et chacun, par la sympathie des idées , se trouvait entraîné à dire sa pensée avec une franchise dont il était surpris. C'était une de ces conversations où les hommes se jugent, tant par ce qu'ils osent dire, que par ce qu'ils ne disent pas. Après une grande heure , M. Vat... se retira. A peine avait-il fermé la porte: — Voilà, ma foi, un homme qui me plaît, s'écria le journaliste ; toutes ses idées sont les miennes. C'est un homme d'esprit. Gomment l'appelez-vous? — C'est M. Vat... — Quoi! c'est là Vat... sur qui j'ai dit tant de folies ! — Et le journaliste se mit à rire , et puis il ajouta finement : — Eh bien ! ce n'est pas du tout comme cela que je me le serais figuré d'après le portrait que j'ai fait de lui.

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