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LETTRE XXVI

30 décembre <857.

Première représenlalion de Caligula. — Les gens du monde chassés de la salle. — Les défauts de prononciation.

Le grand événement de la semaine est la première représentation de Caligula. Dans l'ordre naturel des feuilletons de la Presse^ c'est M. Alexandre Dumas luimême qui devait rendre compte de cet ouvrage. Ce double rôle de critique et d'auteur lui aurait sans nul doute inspiré un article très-spirituel et fort piquant , mais un sentiment de modestie inexplicable l'a fait se récuser. M. Méry le remplacera ; nous laisserons donc à M. Méry le soin d'analyser le nouveau drame, et d'en proclamer le succès; nous lui laisserons dire tout ce ([ui s'est passé sur le théâtre : nous nous bornerons à raconter ce qui se voyait dans la salle. Ah ! la salle nous appartenait, à nous.

Prologue : Car nous aussi, nous avons un petit prologue. La scène se passe dans les vingt salons les plus élégants de Paris. « Irez-vous ce soir, madame , voir la pièce nouvelle? — Non, vraiment , je n'ai jamais pu avoir de loge. — Vous vous y êtes prise trop tard. — Trop tard ! voilà deux mois que j'ai envoyé au bureau de la Comédie-Française pour louer une loge , on n'en louait pas; mon frère y est allé lui-même, il y a quinze jours , il n'a pas été plus heureux que moi. — Le frère prend la parole : Je n'ai pu obtenir, dit-il, que cette su-

perbe réponse : u Monsieur, la feuille est au secrétariat. » — On m'a fait une autre réponse , à moi : M. Dumas avait, dit-on, fait retenir toutes les loges. — Si je pouvais seulement avoir une stalle. — C'est impossible, il n'y en a plus. — Comment, il n'y en a })ius ! mais il n'y en a jamais eu , et c'est ce dont je me plains. Je comprends très-bien l'empressement qui fait que toute une salle est louée d'avance , mais ce n'est pas cela, les loges sont prises sans être louées. » On annonce le comte de X — Vous êtes bien fier, vous,

mon neveu, lui dit la maîtresse de la maison, vous avez une loge, et vous verrez ce soir Caligula. — Ne m'en parlez pas, je suis furieux. J'avais une loge, en effet, mais on a rayé mon nom sur la liste. Tumulte , acclamations, chœurs déjeunes hommes et de jeunes femmes indignés : — C'est révoltant ! il faut vous plaindre, il faut réclamer.

On annonce madame de B... (dans un autre salon , c'est madame G**) : — Vous irez , ce soir, voir Caligula? — Oui — Ah ! vous êtes, madame , la seule

(|ui disiez oui ; mais aussi que de droits vous aviez pour obtenir une bonne loge!... — Mais je n'en ai pas... — Vous non plus ; c'est charmant, nous n'osons plus nous plaindre : quand l'auteur de la Suite d'un bal masqué (dans un autre salon) , quand l'auteur du Marquis de Pomenars est mis à la porte du Théâtre-Français, nous devons trouver tout simple de n'y pouvoir entrer. — J'avoue que c'est la première fois, depuis trente ans, (jue pareille chose m'arrive, car j'ai assisté au triomphe (le tous nos grands maîtres; j'ai >u, je crois, toutes les premières représentations qui ont eu de l'éclat, depuis celle (V Agamenmon de Leniercier, jusqu'à celle d.l/i-

(/elo de Victor Hui>(). J'envoyais retenir ma loge un mois d'avance, il est vrai, mais enfin je l'avais toujours; aujourd'hui, j'en suis réduite à demander l'hospitalité à un journaliste de mes amis. — Que voulez-vous? les journalistes, ce sont les rois du moment; tout est pour eux. — Les. rois, non ; vous voulez dire les juges. — Mais des juges arbitraires sont pis que des rois absolus. Ce prologue vous annonce déjà ce grand changement survenu depuis quelques années à l'égard du public des premières représentations. Le monde élégant n'en est plus : les exceptions sont si rares, qu'il n'en faut point parler. Aussi avons-nous été fort surpris en apercevant dans la loge du Roi M. le duc et madame la duchesse d'Orléans, la princesse Clémentine et les jeunes princes. M. le duc d'Orléans , qui aime les gens d'esprit quoi qu'on dise, professe une grande bienveillance pour Alexandre Dumas ; cela est tout naturel , et prouve pour son bon goût. Mais les premières représentations sont souvent de petites émeutes littéraires , que la présence d'un prince du sang ne prévient pas toujours ; et n'est-ce pas une imprudence que de s'exposer à ne point les apaiser? Et puis Caligula ^ c'est une royauté qu'on méprise; Caligula, c'est un empereur qu'on assassine. Le drame entier est une chaîne de conspirations plus ou moins hardies qui ramènent une suite de mots plus ou moins pénibles, qui sont malheureusement des souvenirs. Certes , nous ne songeons à faire aucune comparaison entre ce temps-là et le nôtre, entre César et nos rois ; mais , bien que les applications soient impossibles, il est dans ce drame de certaines phrases de républicanisme rom ain que nous avons entendues naguère traduites en bon français. Dans un

pays où la reine ne peut voir sans iVéniir son mari monter en voiture pour aller se promener, dans une époque où l'assassinat trimestriel n'étonne plus, les mots de eomplot , de conjuration , de conspiration, doivent être bien durs à l'oreille, et nous croyons que les princes de la famille royale doivent trouver peu d'agrément dans ce plaisir d'imagination , qui leur rappelle toutes les angoisses de leur vie. Nous pensons donc qu'il n'est pas convenable que les princes assistent, ostensiblement du moins, aux premières représentations, et nous sommes bien persuadé que M. le duc d'Orléans, qui n'avait peut-être pas cette idée il y a deux jours, est tout à fait de notre avis aujourd'hui. Mais on savait d'avance l'ingénieuse surprise, l'hommage gracieux que l'auteur avait préparé en l'honneur de madame la duchesse d'Orléans; on savait que le manuscrit du poëte , copié par lui-même, chef-d'œuvre d'écriture et peut-être de style , enrichi de charmants dessins de Boulanger, de Dauzat, etc., serait déposé, par l'ouvreuse, dans la loge royale , comme un libretto ordinaire ; on était flatté de cette attention pleine d'élégance et de bon goût, et l'on ne voulait pas faire manquer la surprise, en refusant d'assister au succès de l'ouvrage... on est venu, peutêtre malgré soi , pour ne pas désobliger un homme de talent : c'était une faute; de pareilles fautes sont si rares , qu'elles méritent presque des éloges ; mais , hélas 1 quand on est prince, il faut se défier de tout , même de ses bonnes intentions.

Après les princesses royales venaient les princesses de théâtre. Dans les belles premières loges étaient toutes les actrices de Paris : mesdemoiselles Elssler, madame Dorval, mademoiselle Falcon, madame Voinvs,

mademoiselle Anaïs, mademoiselle Georges, mademoiselle Pauline Leroux, madame Dabadie, toutes, excepte cependant mademoiselle Dejazet, dont l'absence se faisait vivement sentir. Tous les acteurs de Paris et même de Versailles étaient là aussi, excepté Arnal etLepeintre jeune : on les a vivement regrettés. Maintenant une première représentation ressemble à la cérémonie du Bourgeois gentilhomme on du Malade imaginaire : tous les acteurs de la capitale viennent s'y montrer dans le costume qui leur est le plus avantageux ; c'est un bien beau coup d'œil ; seulement nous trouvons que les groupes de journalistes jetés çà et là nuisent à l'ensemble; il faudrait exiger que les journalistes vinssent aussi en costume : alors ce serait fort beau; mais, par malheur, ce piquant spectacle se renouvelle trop souvent. Une si complète réunion est sans doute fort intéressante pour un jeune homme de province arrivé la veille à Paris, et forcé de repartir le lendemain. Ce curieux voyageur doit être très-flatté de pouvoir ainsi contempler dans une seule soirée toute la gent dramatique parisienne; il peut retourner chez lui et dire, sans mentir : « J'ai vu mademoiselle Mars, j'ai vu mademoiselle Georges. » (11 dit : Mars, Georges, c'est son élégance à lui, ce n'est pas la nôtre.) Tl n'est pas obligé de spécifier dans quel rôle il les a vues, de raconter ses impressions et d'imiter ce mauvais plaisant d'une vieille comédie des Variétés , qui prétendait que Talma était un homme très-froid qui n'avait jamais produit sur lui le moindre effet. — Comment, lui disait-on, il ne vous a pas fait frémir dans Oreste ? — Je ne l'ai pas vu dans Oreste. — Eh bien, dans Hamlet? — Je ne l'ai pas vu non plus dans Hamlet. — Alors, dans quoi lavez-vous

donc vu? — Je Tai mi l'autre jour dans un liacre, il ne m'a rien fait du tout. — Nous le répétons, pour nn jeune provincial , c'est quelque chose que d'apercevoir une actrice célèbre; mais nous qui avons souvent ce plaisir, nous rêvons un autre public; nous aimerions à pouvoir admirer dans les loges fashionables, les jours de première représentation , une femme au moins dont on puisse dire cette phrase consacrée : Elle n'a paru sur aucun théâtre.

Toutefois, nous comprenons l'empressement de nos célèbres actrices à venir voir comme l'on joue la tragédie au Théâtre-Français. Personne mieux qu'elles ne pouvait se divertir de la soirée de l'autre jour : mademoiselle Georges a dû bien s'amuser du jeu fantastique de mademoiselle Noblet; et madame Dorval , si charmante dans Chatterton , si gracieuse dans Bealrix Cenci , qu'elle a dû rire de bon cœur en regardant mademoiselle Ida! Comment prend-on la profession d'ingénue avec une taille semblable? Dans les rôles de mademoiselles Georges, trop d'embonpoint est pardonnable; une extrême maigreur serait même un ridicule poincet emploi. Mademoiselle Georges est toujours une femme imposante; noble, fièreou terrible, c'est toujours une reine et une mère : ce n'est jamais une amante langoureuse. Quand elle éprouve de l'amour, c'est encore pour un de ses fils; ses passions sont toutes plus ou moins maternelles. iVlademoiselle Georges ne se permet d'aimer d'amoui* (jne ses enfants. Dans Séinlramis^ elle veut épouser son (ils; dans Olullpe , elle a déjà épousé son lils ; dans Lucrèce liorgia , elle aime son lils ; dans la Tour de Nesle, elle aime ses deux (ils. Ce n'est pas crime de sa part, c'est seulement une manière

spirituelle de dire : « Je ne eache pas mon Age. » Mademoiselle Georges est, de plus, grande et belle et toujours belle : son embonpoint ajoute peut-être même a la majesté de ses rôles. Mais l'embonpoint de mademoiselle Ida, jeune fille rêveuse et sentimentale, toujours vêtue de blanc , vierge timide au pied léger , fuyant un infâme ravisseur, ange et sylphide dont on cherche les ailes, l'embonpoint de mademoiselle Ida est risible et révoltant. Il faudrait au moins être transportable , quand on se destine à être enlevée tous les soirs. ^

Ce qu'il y a de plus étrange à la Comédie-Française, c'est la manière dont on dit les vers : on n'entend pas uu mot. Ligier, Beauvallet et Firmin sont les seuls qui sachent prononcer le français ; le reste est quelque chose d'inimaginable. Là, chacun a un langage qu'il faut étudier : madame Paradol supprime toutes les consonnes. Dans ses imprécations contre les dieux qui l'ont trahie, elle doit s'écrier : « Vous êtes de faux dieux ! » elle dit : « Où êtes eu au ieux! » Comme ce mouvement d'indignation est ti'ès-beau, et que le geste qu'elle fait en renversant les petits dieux l'explique, on a applaudi, mais on n'a certainement pas entendu. Mademoiselle Noblet a aussi un mot à effet : Aquita et Junia veulent assassiner César, ils s'écrient : « Où nous cachei'ons-nous pour le tuer? » Messaline paraît et dit : « Chez moi! » La scène est belle, et le mot la termine d'une manière terrible; mais ce mot fatal s'est changé, dans la bouche de mademoiselle Noblet, en un petit mot anglais très-gracieux ; au lieu de dire chez moif elle a dit : « Tché... mu, juha. » Le moyen d'être épouvanté par un si gentil langage! Mademoiselle Ida

d de même une proiioneiatioii qui lui est particulière; depuis dix ans, mademoiselle Ida est enrhumée ; cette voix pleureuse était assez agréable dans Angèle , où mademoiselle Ida a fait preuve d'un véritable talent. Dans le drame moderne, tous les défauts de prononciation sont permis, c'est de la couleur locale : les femmes les plus élégantes, de nos jours, ont en général un organe commun, une prononciation vulgaire et vicieuse ; aussi lorsque Angèle disait à sa mère : « Ah! banban.je suis bien badeureuse! » c'était joli , c'était naïf ; cela s'appelait avoir des larmes dans la voix; mais dans la tragédie, mais quand il faut parler en vers, et parler franchement , cette naïveté perd beaucoup de son charme. C'est pourquoi mademoiselle Ida a manqué les plus grands effets de son rôle. Exemple : Stella raconte à Junia la résurrection de Lazare; Junia s'écrie : « C'était un prodige ! » Stella l'interrompt et dit : « Un miracle , ma mère ! » Personne n'a entendu le mot ; ah ! c'est que mademoiselle Ida l'a prononcé ainsi : (( Un birach, ba bère! » Cela n'est pas du tout tragique. Quant à la pompe inouïe dont parlent les journaux, et que le Thééitre-Français a déployée dans la mise en scène de ce drame, nous ne l'avons trouvée que dans les décorations, 'qui sont réellement fort belles. Le luxe est vraiment misérable ; le char de triomphe, dont on nous avait souvent parlé, n'est traîné ni par des chevaux, ni par les Heures , comme on l'avait d'abord annoncé : il est tiré par deux gros comparses de Mecklembourg, ce qui le ûiit beaucoup ressembler à une petite voiture de bains à domicile , et cela n'est pas du tout tragique. Le souper splendide, dont les convives sont couchés dans une grande chambre fort sombre, enfu-

mee de trois torches linièbres, a l'air d'une ambulance, et rappelle assez la salle des mairies changées en hôpital pendant le temps du choléra. Le somptueux banquet est un repas plaisamment frugal, qui n'effaroucherait point le patriotique estomac du Constitutionnel. Me MI : une assiette d'oranges et deux assiettes de pommes d'api, le tout pompeusement servi sur un petit guéridon. Hors-d'œuvre : un poète tres-maigre , récitant des vers d'une voix monotone; cela ressemblait assez à une lecture de réfectoire , et ce n'était pas du tout tragique. On vendait à la porte une médaille en plomb frappée en mémoire du triomphe littéraire de Caligula. Ceci n'est pas tragique non plus; mais on avouera que c'est du moins fort comique. La médaille a obtenu beaucoup de succès et un brevet d'invention.

LETTRE PREMIÈRE

24 novembre 1858.

Le retour. — Paris et ses ruisseaux. — Bourganeuf et ses torrents. Un cheval de fantaisie. — Le jargon de Racine. — Mlle Rachel. Causeries.

Que Paris semble laid après un an d'absence ! Oh ! que c'est triste une ville de plaisir! Quand on revient d'un grand voyage, quand on a longtemps respiré l'air pur, l'air embaumé des montagnes, comme on étouffe dans ces corridors sombres, étroits, humides, que vous voulez bien appeler les rues de Paris! On se croirait dans une ville souterraine, tant l'atmosphère est pesante, tant l'obscurité est profonde. Oui, l'on respire plus à Taise dans la grotte de Pausylippe. Ah ! sortons vite de cette caverne, marchons vers le jour, de Tair, de l'air ! On se meurt ici ! qu'il y fait chaud ! et qu'on a froid! tour à tour on brûle, on frissonne; que ce brouillard tiède est glacial ! il vous pénètre jusqu'au cœur; il enveloppe toutes vos pensées, il aveugle votre regard. Hélas! ce n'est plus cette blanche vapeur des rivières dans les vallées, gaze aquatique, voile transparent que jette entre les saules la nymphe qui se baigne, nuaiie mystérieux, complice discret qui protège chaque

soir depuis l'éternité , l'éternel amour de Tonde et du rivage ; non, ce n'est plus cela, c'est une nappe humide, épaisse , lourde et grasse, pâle et noire, c'est une pluie pénétrante et perfide, une rosée d'encre et de suie, c'est le brouillard enfin ; mais un brouillard d'ordre composite , d'un style effrayant , c'est une macédoine infâme de tous les miasmes que l'on redoute , c'est la chaîne de vapeurs et de fumée qui marie les pavés aux toits , c'est l'union monstrueuse , fatale des soupirs de la cheminée et de l'haleine des égouts. 0 Paris ! Paris !

Et des milliers d'hommes vivent, s'agitent, se pressent dans ces ténèbres liquides , comme des reptiles dans un marais ; et ce bruit sale et pauvre , ce clapotement de pas dans la boue vous poursuit de tous côtés ; et l'on marche dans l'ombre sans lanterne , sous prétexte qu'il est midi , et l'on reconnaît son chemin. Alors on rentre en sa demeure où le brouillard entre avec vous. Il s'introduit en fraude dans toutes les chambres , mais dans le vestibule il s'établit de droit ; l'escalier lui appartient aussi; il lutte de fraîcheur avec la cave. La rampe est moite. Les marches mouillées gardent l'empreinte de vos pas ; les murs sont tout en pleurs , des ruisseaux de larmes grisâtres ravinent la poussière des lambris comme les cascades d'un orage sillonnent le sable des coteaux. Quoi ! c'est ici qu'il nous faut vivre ! 0 Paris ! Paris !

Naguère un horizon si vaste s'étendait devant nous! Que nos regards étaient ravis ! que d'espace I Comme nous respirions avec confiance ! l'air était si pur , le ciel si haut! Là, tous les aspects étaient nobles, là, tous les bruits étaient majestueux ! Ah ! ces belles ave-

nues de chêne valaient bien vos longues allées de maisons. Les plaintes du vent dans les feuilles, la voix des écluses béantes valaient bien les cris de vos ramoneurs, le roulement de vos fiacres, de vos Dames blanches^ de vos Augustines , de vos Omnibus. Qui nous rendra ces doux moments? Quand reverrons-nous nos montagnes? car nous avons le droit de dire nos montagnes , une partie de ce charmant pays est à nous. Vrai , nous sommes très-riche là-bas. Nous y possédons , non pas une terre , fi donc ! mais cent arpents , au moins, de rochers admirables I de purs rochers, des pics sublimes que nulle végétation vulgaire ne profane ; des pierres sacrées que la charrue a respectées , que les Druides, sculpteurs étranges, ont seuls touchées. Voilà une retraite sauvage et poétique. Admirez à votre aise les petits châteaux blancs et roses des environs de votre Paris, vos perrons grillés, ornés de l'inévitable vase de plâtre qu'habitent l'hortensia fidèle et le géranium obligé. Ratissez vos allées, peignez vos arbres, épluchez vos gazons et promenez-vous à pied sec dans vos rivières arides à l'ombre de vos ponts chinois; nous n'envions pas vos plaisirs... Nous navons point de petits châteaux , nous autres , nous n'avons pas même de maison, mais nous avons des grottes superbes tapissées de mousse et de lierre, où l'on rêve délicieusement. Plantez vos choux et vos patates, récoltez-les et mangez-les; nous méprisons ces cultures triviales : dans notre sol tout poétique , ces plantes domestiques n'osent germer. Les salades panachées n'embellissent pas nos jardins, mais les ajoncs et les bruyères forment sur le front de nos montagnes nno couronne de pourpre et d'or. INul Jiôte prosaKfue no trouble la paix de

nos ondes; là, point de cmpes, point de goujons, mais de grands lézards an corset d'émeraude, mais des serpents, beaucoup de serpents, des couleuvres, des vipères , des aspics. L'aspic est un reptile historique foit estimé. Là, point de gibier familier, ennemi docile qui s'apprivoise , point de cerf ni de chevreuil , mais des renards, mais des sangliers, mais des loups. Point d'oiseaux de pâtisserie, point de cailles et de perdreaux , mais des milans, des chouettes, des sarcelles et des hérons. Là, point d'eau dormante et verdàtre qu'enferme la maçonnerie d'un bassin, point de jet d'eau périodique qu'on n'abandonne à sa furie que le premier dimanche du mois , mais un torrent que rien n'arrête , qui traverse un village et l'emmène , se chargeant luimême de transporter tous les meubles , les buffets , les tables, les chaises, commeune voiture de déménagement. Aimable torrent, les gens du pays qui possèdent des terres, des champs de blé, t'accusent; ils blâment ton humeur vagabonde, ils te reprochent ton inconstance; mais nous te défendons contre eux , nous ne redoutons pas ta colère; dans notre belle solitude tu ne saurais rien dévaster; rugis, mugis, bondis sans crainte, retourne ces noirs rochers , fais valser ces branches cassées, démolis tes ponts, jette ton écume dans l'air, faistoi méchant , fais-toi terrible , joue ton drame , nous t'admirons; ta démence est notre culture; demain nous te devrons mille dégâts charmants; notre parc fantastique que la nature seule a dessiné, compte sur toi pour tracer ses allées, diriger les travaux; il se pare de tous les désaslres ; il est semblable a ces forts illustres l'en versés dans un grand combat, à ces volcans déchires par la lave, a ces fronts \oiles de tristesse, tletris

— 23.) — par de nobles chagrins, qui ont dû la gloire a des fléaux, et qui trouvent la beauté dans les ravages.

N'allez pas croire que tout le reste du pays soit aride comme notre poétique vallée. Il y a là de belles prairies , des champs cultivés. Du sommet de nos rochers déserts, on aperçoit de riants paysages. A notre droite , la ville de Bourganeuf élève ses brunes tourelles, et son vieux donjon, où le frère de Bajazet, Zizim, fut enfermé; à gauche, la roche de Mazurat perce la nue et fait briller au soleil ses cailloux de cristal ; le Thorion , large ruisseau que nous trouvons paisible, nous, propriétaire d'un torrent , déplie en détours gracieux ses rubans d'acier ; et puis en face de nous s'étend sur vingt collines la superbe forêt de Mérignac, digne cadre d'un tel tableau , sombre océan de chênes qui roule à l'horizon d'immenses vagues de verdure.

N'allez pas croire, non plus, que les habitants de cette terre soient privés de toute civilisation ; n'imaginez pas que cette petite ville de l'ancienne Marche soit très-éloignée du moderne Paris. Elle est, au contraire, plus avancée en éducation politique, en littérature, en élégance, que bien des villes voisines qui font grand bruit; et c'est le charme particulier de ce séjour, c'est ce mélange de mœurs champêtres et d'habitudes citadines, d'aspects sauvages et de plaisirs ^Tiondains. Voyezvous surce pont qui tremble, sur ce vieil arbre jeté d'une roche à l'autre, voyez-vous cette jeune et jolie femme qui franchit le torrent (notre torrent); elle porte un mantelet noir garni de dentelles, un chapeau de paille de riz orne de vos fleurs à la mode, une robe rose garnie de hauts falbalas : elle tient d'une main une ombrelle, de l'autre «in petit portefouille coMt<Miaut dos

cartes de visite. C'est la femme d'un des prejiiiers fonctionnaires de la ville, elle va de l'autre côté de la montagne faire une visite à nne de ses amies ; sa fille marche devant elle, mais tout à coup l'enfant s'arrête : — Qu'as-tu, ma fille? dit une voix douce. — Maman, c'est un gros serpent. — Laisse-le passer, petite... Et le serpent traverse le sentier, et les voyageusescontinuent leur route sans s'émouvoir de la rencontre; mais on les a vues; un magnifique chapeau de paille d'Italie couvert de plumes blanches vient au-devant d'elles, et ces parures fashionables, qui seraient admirées dans la grande allée des Tuileries, disparaissent à nos regards derrière les rochers.

Voyez-vous au bord de l'abîme cette solitaire maison? le désert l'environne , des blocs de granit la protègent de tous côtés. — C'est la retraite d'un ermite, d'un poète, ou le repaire d'un misanthrope? Point du tout, c'est une maison de banque. Passez à la caisse. — Entendez-vous cette cascade, quelle voix terrible! quel bruit! qui donc peut habiter là? — C'est la demeure d'un avocat. Un avocat ! quelle abnégation ! — Où donc courez-vous dans la prairie, qu'allez-vous faire dans cette chaumière isolée? — Je vais jeter dans la boîte aux lettres une réponse à M. de Lamartine. — Dans cette cabane où sont les vaches? — Oui , c'est un bureau de poste.

Ainsi dans ce charmant pays les beautés les plus simples de la nature se confondent avec les plus commodes recherches de la civilisation; c'est une suite de contrastes piquants, une lutte constante des choses les plus étrangères entre elles, un mélange inconnu de rochers et de banquiers, d'avocats et de cascades, de loups et de chapeaux à plumes, de sangliers et de dentelles, de

falbalas et de serpents , dont nous ne pouvons donner aucune idée et qui avait pour nous bien des attraits.

Que de belles promenades nous avons faites dans ces campagnes ! que de fois les flots du Thorion ont réfléchi l'étrange image de notre coursier î Nous disons coursier, le nom de cheval ne lui conviendrait en aucune sorte. C'était un quadrupède de race et forme sans noms, dont l'allure de fantaisie était pleine d'originalité. Ce compagnon de voyage n'était pas digne de nous sans doute, il n'avait en apparence rien d'élégant; aussi était-ce pour nous moins une monture qu'un guide. Mais ce bon vieillard qui se disait natif de Limoges , connaissait si bien le pays ! Il savait tous les détours de la montagne, il s'arrêtait dans tous les pacages, il allait boire à toutes les fontaines, il entrait dans toutes les chaumières, il saluait toutes les jeunes filles, et fuyait tous les paysans ; la voix d'un charretier le remplissait de crainte; le moindre fouet claquant dans les airs le faisait partir au grand trot. C'était plus fort que lui, c'était plus fort que nous, il n'était pas maître de ses souvenirs. Grâce à son humeur vagabonde, nous avons parcouru tout le canton, nous avons visité les ruines du temple des Druides à Perseyx, monument superbe que M. Mérimée ne connaît pas; nous avons \u le joli lac de Péra, l'étang de la Chapelle, la cascade de Saint-Martin-le-Chàteau , les bois du Palais, Pontarion , Sauviat, etc., etc.

Mais à quoi bon rappeler toutes ces choses? c'est Paris qu'il nous faut regarder aujourd'hui , o Paris! Paris!

» Tels claicnl nos plaisirs Quel changemcnl, ô Dieux! «

Qu'avons-nous dit? imprudents que nous sonmies! citer Racine dans la Presae ! L'audace est extrême ,

nous l'avouons; niais on nous pardonnera cette licence poétique en faveur de nos souvenirs. C'est une faiblesse, que voulez-vous? nous le savons bien; mais Racine est pour nous un ami d'enfance; nous ne le jugeons pas, nous l'aimons. Notre admiration pour lui n'est que tendresse ; c'est une de ces erreurs puériles , un de ces préjugés de naissance qu'on suce avec le lait. L'âge n'y peut rien et la raison n'en guérit pas; c'est ce vulgaire amour plein de niaiserie que l'on ressent pour sa nourrice, pour une vieille paysanne qui a les mains rouges , qui dit : J' avions .fêtions , je sommes^ et que Ton embrasse devant tout le monde, comme sa mère, malgré son bonnet rond et ses sabots. Racine ne dit pas précisément : J' étions et j' avions, mais il parle, dit-on, une langue vieillie. Il ne porte point de sabots, mais le lacet de ses cothurnes est bien usé. Nous l'aimons donc par habitude, par reconnaissance aussi; ses beaux vers... non, ses vers chéris gardent encore le parfum de nos belles années; ils retentissent encore de la voix bien-aimée d'un père , leur admirateur passionné, des accents de la bonne sœur qui nous apprenait à les réciter, ils vivent tout-puissants dans notre mémoire, et nous vous demandons la permission de les trouver sublimes tant que nous ne les aurons pas oubliés.

Eh ! mademoiselle Rachel ?

Nous ne l'avons pas encore vue, mais d'avance notre bienveillance lui est acquise ; ses détracteurs prétendent que son immense succès est une affaire d'association nationale. Mademoiselle Rachel est juive , disentils, et chaque fois qu'elle joue la moitié de la salle est occupée par ses coreligionnaires. îls agissent avec elle

comme avec .Meverbeer , avec Halevy. A l'Opéra , voyez les jours où l'on donne les Huguenots et la Juive, toutes les places qui ne sont pas louées à l'année sont prises par les juifs. Cela est vrai , et nous ne pouvons nous empêcher d'admirer cette belle union de tout ce peuple qui se parle et se répond d'un bout du monde à l'autre, qui se comprend avec une si prodigieuse rapidité, qui relève un de ses fils malheureux à son premier cri, et qui court chaque soir applaudir en foule celui de ses enfants qui se distingue par son génie. Cela fait rêver. N'avoir point de patrie, et garder un sentiment national si parfait! Quelle leçon pour nous, qui nous desservons mutuellement sans cesse, qui nous détestons si bien , et qui pourtant sommes si fiers de notre belle France 1 Faut-il donc des siècles d'exil et de persécution pour que les enfants d'une même terre apprennent à s'aimer entre eux? Peut-être! Quoi

qu'il en soit, mademoiselle Rachel obtient un succès mérité, les triomphes factices n'ont pas cet ensemble et cette durée; d'ailleurs, nous entendoris chaque soir vanter la jeune tragédienne par des juges qui nous inspirent la plus grande confiance; de vieux amateurs de tragédie, qui ont vu Talma, qui ont applaudi mademoiselle Raucourt, mademoiselle Duchesnois, et qui ne sont pas juifs du tout.

iNous ne sommes encore allé qu'une seule fois au spectacle, à la premièi-e représentation de Ruy-lilas. (Vêtait pour nous un devoir d'amitié, car, vous le voyez, nous sommes toujours le même, léunissant dans une même admiration les choses ([ue la rivalité sépare, aimant Racine et Victor Hugo, les admirant de front, sans l)l;\mvJ' 1 i"» po'"' Hatter l'autre.

Don Sébastien fait événement a la Porte-Saint-Maitin. Cela devrait encourager M. Harel à faire balayer son théâtre. A chaque pas , à chaque émotion violente , les acteurs disparaissent dans un nuage de poussière. L'iiéroïne tombe à genoux avec une robe noire , elle se relève avec une robe grise. On a respecté la poudre du désert apportée par les Bédouins , mais Don Sébastien méritait aussi des égards.

George Sand est en Espagne; en partant il nous a laissé Spiridion. Avez-vous lu Spiridion ?

Avez-vous lu Arthur, par l'auteur de la Salamandre? Arthur et Spiridion font le sujet de toutes les conversations dans le monde fashionable. Du reste , nous ne savons encore rien que de tristes nouvelles ; nous ne voyons que des amis en deuil ; les heureux sont absents. La grande mode cette année à Paris , c'est de passer l'hiver en Italie; c'est aussi la mode à Londres. La reine douairière d'Angleterre est à Naples. La belle duchesse de Sutherland est à Rome , avec toute sa famille. Chaque fois que vous prononcez un nom célèbre par l'esprit , par la beauté ou par l'élégance, on vous répond : Elle est à Rome, à Milan, à Florence. On vous dit rarement : Elle est ici. Tout le monde pense-t-il donc comme nous? L'horreur parisienne, est-ce là le sentiment général cette année , l'épidémie de la saison ? et le triste refrain que nous avons adopté est-il donc !e cri universel?.... 0 Paris! Paris!

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