L ET THE V
30 novembre 183(î.
<io!nmérage. — Les Jeunes Filles atnbilicusos. — Juiiie épousorail Néron. — Virginie épouserait M. de Labourdonnaio.
On a comméré cette semaine sur toutes sortes de sujets. Beaucoup de fausses nouvelles nées subitement et plaisamment démenties ; quelqu'un disait-il : Berryer est parti hier pour Goritz. — Au même instant la porte du salon s'ouvrait, et l'on voyait entrer M. Berryer. — Savez- vous la nouvelle, lui disait-on? Berryer est parti pour Goritz. — Et M. Berryer affectait un air d'incrédulité. — Puis on parlait de la session prochaine, de la majorité, de la minorité. Les badauds politiques se frottent les mains et se réjouissent : la session sera fort intéressante, disent-ils; les gens sages haussent les épaules : Tant pis, répondent-ils, nous n'aimons pas les sessions amusantes ; nous préférons de bonnes lois ennuyeuses à d'éloquentes querelles inutiles. Les députés ne sont pas faits pour divertir le pays, volontairement du moins. — Nous pensons comme ces gens-là, et nous avons vu avec peine qu'en Angleterre on voulait accorder aux femmes la permission d'assister aux séances du Parlement. Nous croyons que tout ce qui donne l'air théâtre à la représentation nationale lui ôte de sa dignité. Les personnes qui assistent aux séances des Chambres sont de simples témoins, nous ne voulons pas
que l'on en fasse un public de galeries, en y joignant des femmes plus ou moins parées. Les Anglais ont tort de nous imiter. A quoi servent les brillantes assemblées? à faire de la tribune un tréteau parlementaire; au lieu de députés qui discutent, vous avez des acteurs qui posent ; au lieu d'hommes d'affaires qui expriment consciencieusement et sans prétention les idées qu'ils doivent à leur expérience, vous avez des orateurs brillants qui choisissent dans leurs convictions, et quelquefois au delà, la phrase brillante qui doit produire le plus d'effet sur une brillante assemblée. Nous ne croyons pas que ces brillants succès rendent la situation du pays plus brillante.
On parle aussi de la guerre que l'ancien président du conseil va déclarer au ministère d'aujourd'hui. Les grands exploiteurs de petites haines font déjà leurs préparatifs ; déjà les hostilités commencent grâce à leurs soins; ils courent chez M. Guizot. — Thiers, disent-ils, va vous attaquer vigoureusement : il se propose de dire ceci, ceci; de dévoiler ça, ça — Puis ils reviennent chez M. Thiers : « Ah ! disent-ils, le ministère fait le brave; il s'attend à tout, il se prépare à vous répondre fièrement; il répliquera ceci^ ceci; il expliquera ça, ça... » Et c'est pitié de voir la supériorité de deux hommes de talent que des circonstances passagères ont pu séparer un moment, mais qui pourraient encore s'entendre si l'intérêt général l'exigeait, misérablement exploitée par les médiocrités les plus obscures. — Et cela s'appelle faire de la politique? Soit... Nous connaissons de vieilles commères qui n'emploient pas d'autres moyens pour révolutionner tout le quartier.
On parle encore, mais sévèrement, de la plaisante
raison que les gens du gouvernement vous donnent quand on leur demande pourquoi la famille royale ne porte point le deuil de Charles X. C'est une raison politique. Vous ne savez point cela. C'est dans la crainte de déplaire à la classe bourgeoise. La classe bourgeoise, dit-on, verrait d'un mauvais œil cette concession aux idées monarchiques. La classe bourgeoise, messieurs, porte le deuil de ses parents, et c'est une flatterie singulière qui la touchera peu, que de faire une chose inconvenante pour lui plaire. Que penseriez-vous d'un homme qui ne porterait point le deuil de son oncle, parce que son oncle l'aurait déshérité en mourant? Or, si l'on doit porter le deuil des parents dont on n'hérite pas, à plus forte raison doit-on porter le deuil de ceux dont on a hérité par anticipation. La peur de déplaire n'est pas une peur plus noble que les autres; il nous semble d'ailleurs que voilà assez longtemps que la peur sert de prétexte aux actes du gouvernement. Ce prétexte est un peu usé ; ne pourrait-on pas en changer?
Le roi s'occupe toujours assidûment des travaux du Musée de Versailles. Il passe des heures entières à parcourir ses immenses galeries, et les personnes de sa suite, qu'une aussi vive exaltation ne soutient pas, sont parfois exténuées de fatigue. Quand la nuit vient, les promenades dans le palais se continuent aux flambeaux ; des candélabres ambulants , c'est-à-dire des bougies réunies sur un même plateau, auquel tient un long manche que termine un valet de pied, suivent le roi dans tous ses mouvements, et se placent en cercle autour de lui quand il s'arrête devant un tableau. Ces cariatides vagabondes, cette procession lumineuse est d'un effet magique dans ces galeries qui sont admira-
— Bibles. Le Musée de Versailles est une des merveilles du monde.
Le nouveau roman de Paul de Kock a pour titre / Zizine; ce nom est d'un bon présage. La réputation de Paul de Kock grandit chaque jour, malgré les dédains de nos auteurs à prétentions. Pour nous qui croyons que le commun du genre ne nuit pas à la supériorité du talent, nous préférons un beau Téniers à une mauvaise imitation de Mignard. INous préférons une grisette qui parle imrement son langage à une princesse du Gym- ^ nase qui parle comme une ravaudeuse. Nous préferons enfin le petit monde peint avec vérité au faux grand monde, à la bonne société qu'inventent nos auteurs à la mode, et nous leur dirons franchement qu'ils n'ont pas assez d'imagination pour peindre la bonne compagnie.
M. Janin a fait un article fort amusant sur le nouveau drame de MM. Ancelot et Paul Foucher, représenté dernièrement au Vaudeville. M. Janin reproche à M. de Balzac d'avoir inspiré: 1" la comédie de madame Ancelot ; 2» le drame de M. Ancelot; 3" l'amour de toutes les femmes de quarante ans. C'est bien dur ! Selon lui, on doit à M. de Balzac la découverte de la femme de quarante ans ; il l'appelle le Christophe Colomb de la femme de quarante ans. « La femme de « trente à quarante ans, dit -il, était autrefois une terre « à peu près perdue pour la passion, c'est-à-dire pour « le roman et pour le drame; mais aujourd'hui, grâce « à ces riantes découvertes, la femme de quarante ans ^ a règne seule dans le roman et dans le drame. Cette « fois le nouveau monde a supprimé l'ancien monde, (( la femme de quarante ans l'emporte sur la jeune llllc
« (ie seize ans. — Qui frappe? s'écrie le drame de sa « grosse voix. — Qui est là? s'écrie le roman de sa voix « flûtée. — C'est moi, répond en tremblant la seizième « année aux dents de perle, au sein de neige, aux doux (( contours, au frais sourire, au doux regard : c'est « moi ! J'ai l'âge de la Junie de Racine, de la Desde- « mona de Shakspere, de T Agnès de Molière, de la « Zaïre de Voltaire, de la Manon Lescaut de Prévost, « de la Virginie de Bernardin de Saint-Pierre. C'est « moi ! j'ai l'âge, le bel âge fugitif et enchanté de toutes « les jeunes filles de l'Arioste, de Le Sage, de lord By- « ron et de Walter Scott. C'est moi 1 je suis la jeunesse c( qui espère, qui est innocente, qui jette sans peur « dans l'avenir un regard beau comme le ciel ! J'ai « l'âge de Cymodocée et d'Atala, l'âge d'Eucliaris et de (( Chimène ! J'ai l'âge de tous les chastes penchants, (( de tous les nobles instincts, l'âge de la fierté et de (( l'innocence. Donnez-moi place, monseigneur ! Ainsi « parle le bel âge de seize ans aux romanciers et aux « dramaturges; mais aussitôt romanciers et drama- « turges de répondre : Nous sommes occupés avec « votre mère, mon enfant ; repassez dans une ving- (( taine d'années, et nous verrons si nous pouvons faire (( de vous quelque chose, w
Eh ! mon Dieu I est-ce la faute de M. de Balzac, si l'âge de trente ans est aujourd'hui l'âge de l'amour? M. de Balzac est bien forcé de peindre la passion où il la trouve; et certes, on ne la trouve plus dans un cœur de seize ans. Autrefois, une jeune fille se faisait enlever par un mousquetaire; elle s'enfuyait du couvent pardessus le mur, à l'aide d'une échelle ; et les romans de cette époque étaient remplis de couvents, de mousque-
(aires, d'échelles et d'enlèvements. Julie aimait Saint- Preux à dix-huit ans ; à vingt-deux, elle épousait par obéissance M. de Volmar : c'était le siècle. Dans ce temps-là, le cœur parlait à seize ans ; mais aujourd'hui le cœur attend plus tard pour s'attendrir. Aujourd'hui Julie, ambitieuse et vaine, commence par épouser volontairement, à dix-huit ans, M. de Volmar, puis à vingt-cinq ans, revenue des illusions de la vanité, elle s'enfuit avec Saint-Preux, par amour. Car les rêves du jeune âge maintenant sont des rêves d'orgueil. Une jeune fille n'épouse un jeune homme qu'à la condition qu'il lui donne un rang dans le monde, une belle fortune, une bonne maison. Un jeune homme qui n'a que des espérances est refusé; on lui préférerait un vieillard qui n'a plus rien à espérer. Vous parlez des auteurs anciens, ils peignaient leur temps. Laissez M. de Balzac peindre le nôtre. La Junie de Racine! dites-vous? — Mais, aujourd'hui, elle choisirait bien vite Néron pour être impératrice. — Manon Lescaut? — mais vous la x voyez mettre à la porte Desgrieux pour un vieux maréchal de l'empire. — Virginie? — quitterait Paul pour épouser M. de Labourdonnaie. — Atala ? — Atala, ellemême, préférerait au beau Chactas le père Aubry, si le vieillard n'avait fait vœu de pauvreté. — Mais voyez donc un peu les femmes passionnées qui, de nos jours, font parler d'elles ; toutes ont commencé par un mariage d'ambition, toutes ont voulu être riches, com-^'', tesses, marquises et duchesses avant d'être aimées. Ce "^ ^ n'est qu'après avoir reconnu les vanités de la vanité qu'elles se sont résolues à l'amour; il en est même qui ont recouru naïvement après le passé, et qui, à vingthuit ou trente ans, se dévouent avec passion au jeune
homme obscur qu'à dix-sept ans elles avaient refusé d'aimer. M. de Balzac a donc raison de peindre la passion où il la trouve, c'est-à-dire hors d'âge. M. Janin a raison aussi de dire que cela est fort ennuyeux ; mais si cela est fort ennuyeux pour les lecteurs de romans, c'est bien plus triste encore pour les jeunes hommes qui rêvent l'amour, et qui en sont réduits à s'écrier dans leurs transports : « Que je l'aime ! Oh! qu'elle a dû être belle I »
LETTRE PREMIÈRE
H janvier 1837.
L'Ascension de M. Green. — Bal de l'ambassade d'Autriche. — Bal sournois du faubourg Saint-Germain. — Bal Musard.
La dernière ascension de M. Green et le grand bal de l'ambassade d'Autriche sont les événements de la semaine qui ont le plus occupé le monde parisien ; plus d'une merveilleuse a joui de ces deux plaisirs. Le matin assister au départ d'un ballon pour les cieux, et le soir briller dans l'une des plus belles fêtes de l'année I C'est là de l'élégance s'il en fut jamais. On raconte même qu'un des voyageurs aériens, jeune valseur fort à la mode, a commencé ses invitations du haut de la nacelle ; ayant reconnu parmi les spectateurs la belle duchesse de S , il l'a, dit-on, priée à valser pour le bal
du soir, et il s'est envolé en disant : La première valse, madame, ne l'oubliez pas. — Et le soir même il était au bal; et certes, en le voyant valser d'un air si paisible, on n'aurait jamais deviné qu'il eût pris un si long chemin pour aller se promener à Bondy.
Un autre voyageur du ballon avait eu une idée moins élégante, celle de jeter de l'eau sur la tète des spectateurs
au moment de l'ascension; mais le prince P.... arrive du Saul du Niagara; c'est un petit souvenir de cascade qu'il faut lui pardonner. Quand la nacelle a frappé contre un pan de mur, le cri de la foule a été superbe ; c'était un bel effroi unanime ; ceux qui n'avaient pu voir le danger étaient aussi effrayés que les autres, tant l'émotion était communicative; mais elle fut bientôt dissipée : on vit M. Green agiter son drapeau , et puis on ne vit plus rien du tout. ILt les spectateurs assis sur les toits, sur les murs, se retirèrent, et la foule qui remplissait la cour de la Caserne Poissonnière, où avait eu lieu l'ascension, s'écoula lentement, oli! très-lentement, car il nous fallut attendre notre voiture au moins une demi-heure. Les soldats de la caserne retournèrent dans leurs appartements ; l'un d'eux nous avait fort amusés un moment avant l'ascension : Tiens î tiens ! s'était-il écrié, une dame à ma fenêtre ! dans ma petite chambre ! Et sa joie était si vive qu'elle était fort plaisante. Nous pensons qu'il a été un des premiers à remonter dans son appartement. Mais que tout cela était mal arrangé ! quelle boue dans la cour de la caserne I quel désordre pour y entrer, pour en sortir ! que de jolis pieds mouillés, que de douces voix enrouées, que de peines pour un plaisir 1 on dirait toujours qu'à Paris les entrepreneurs de fêtes sont associés avec les médecins.
Cette dernière ascension de huit voyageurs nous rappelle la première de ce genre qui eut lieu en 1784, et qui mit en rumeur toute la ville de Lyon. Le 0 janvier, Joseph Montgolfier , le prince de Ligne, le comte de Laurencin , le marquis de Dampierre et M. Lenoir montèrent aux Brotteaux, rive gauche du Rhône, dans une montgolfière gonflée à la fumée. Le
hallon, compose d'un réseau de lieelles, collé intérieurement et extérieurement de papier , fut soumis pendant vingt jours, par un temps affreux, à une série d'expériences auxquelles toute la population de la ville s'intéressa. Le ballon s'éleva enfin en présence de plus de deux cent mille personnes accourues de trente lieues à la ronde; car c'était un événement alors que l'ascension d'un ballon. Un incident étrange faillit compromettre la vie des voyageurs. Un jeune homme de dixneuf ans , nommé Fontaine , intimement lié avec la famille Montgolfier, avait en vain sollicité Thonneu)' d'être du voyage ; M. Joseph Montgolfier l'avait impitoyablement refusé. Le jeune homme eut alors recours à un moyen désespéré, ruse effrayante de hardiesse, mais admirable puisqu'elle réussit : il alla se percher sur le point le plus élevé de l'enceinte; et lorsque le ballon, en quittant la terre, passa près de lui, il se précipita dans la nacelle par un élan prodigieux, et tomba juste au milieu des voyageurs, fort étonnés de cette manière nouvelle de rattraper la diligence; l'ébranlement que le ballon reçut alors détermina la rupture de quelques mailles du filet. Le mouvement d'ascension n'en continuait pas moins ; mais la rupture augmentant toujours, les voyageurs se voyaient au moment de tomber dans le Rhône , dont ils suivaient le cours ; la nacelle aérienne tremblait de devenir aquatique, et la foule inquiète les contemplait avec effroi : au même instant, sans un ordre, sans une parole, par un mouvement spontané et unaninje, le Hbône se couvrit de barques dans toute son étendue ; et l'on vit chaque batelier, immobile, épier dans les airs ceux qu'il s'apprêtait déjà à sauver dans l'eau. Pendant ce temps,
Joseph Moiitiiollicr et le jeune Fontaine, au milieu de la consternation de leurs compagnons , se hâtaient d'activer le feu de paille dans la nacelle pour maintenir l'équilibre du ballon avec la masse d'air. Arrivés au confluent du Rhône et de la Saône, nn coup de vent, venant du bassin de la Saône, les poussa vers les marais de Genissieux, où ils allèrent tomber rudement. M. de Laurencin eut un bras foulé, M. de Montgolfier eut trois dents cassées, les autres voyageurs reçurent des contusions plus ou moins fortes. Ramenés en triomphe à r.yon , ils parurent tous le soir au spectacle dans la loge du gouverneur; ils furent accueillis avec un enthousiasme qui tenait du délire. Le frère de M. de Montgolfier, qui était au parterre , ayant été reconnu , les spectateurs lui firent subir à son tour une ascension triomphale, et rélevèrent dans leurs bras jusqu'à la loge du gouverneur, où on le força de s'asseoir avec les héros de la journée. Ce qui n'empêcha point les mauvais plaisants du pays de faire sur cette aventure plus d'une chanson, que les canuta savent encore, et où l'on tourne en ridicule ces audacieux partis pour les deux, qui n'ont pu sauter plus haut que les grenouilles dans les marais de Genissieux.
Maintenant que nous en avons fini avec les ballons de 1837 et de 1784, disons que le bal de l'ambassade d'Autriche était éblouissant de diamants. Les diamants et les. cheveux sont redevenus à la mode. Des diamants! on en met tant qu'on en a et même plus qu'on n'en a; des cheveux! on en» porte à profusion, on fait valoir tous ses cheveux et même aussi ceux des autres. Pendant le bal, on ne parlait que des magnifiques diamants de la duchesse de S Les avez-vous vus?
(lisait-oi), elle en a au moins pour deux millions sur la tète; et l'on partait, et l'on traversait la salle de danse et les salons pour aller voir le magnifique diadème; et l'on se pressait et Ton entourait madame la duchesse
de S , dont les beaux yeux et le charmant visa<^e
donnaient bien des distractions à ceux qui étaient venus pour admirer sa parure.
Paris danse, Paris saute, Paris s'amuse de tous côtés; et il se hâte, car le mercredi des cendres est à la porte. Tous les quartiers sont en émoi ; le faubourg Saint- Honoré saute, vous le savez; c'est un effet du gaz déjà connu, mais il danse aussi maintenant, les grands bals commencent. Le faubourg Saint-Germain ne saute pas, lui, il croule; mais il valse aussi, car il a jugé convenable de faire trêve au deuil de cour et de cœur en faveur des jeunes personnes. On donne de petites soirées modestes qui évitent tout ce qui ressemble à un bal, la danse par exemple : on n'y danse pas, mais on y valse; c'est plus triste, c'est plus convenable, cela semble un hasard. Quelqu'un se met au piano, joue une valse pour elle-même, parce qu'elle est jolie ; alors chacun l'admire ; on la fait répeter, on l'admire encore; puis, à force de l'apprécier, on finit par lui rendre la seule justice que demande un air de valse, c'est-à-dire de valser en mesure en l'écoutant; et la soirée se passe ainsi en plaisir de contrebande : on n'a point donné de bal , on n'a pas fait d'invitations , les mères étaient toutes en deuil , seulement les jeunes personnes, vêtues de robes blanches, ont fait quel([U08 tours de valse pendant que MM. de X. ou Léon de li. étaient au piano. On a beau dire, l'esprit de parti a des lessources que les autres esprits n'ont pas.
Quant au quartier du centre de Paris, il ne valse ni ne danse, il ne saute ni ne croule-; il toinne, il roule, il lonibe, il se rue, il se précipite, il s'abime, il tourbillonne, il fond comme une armée, il vous enveloppe comme une trombe, il vous entraîne comme une avalancbe, il vous emporte comme le seymoun; c'est l'enter qui se décbaîne, ce sont les démons en congé ; c'est Charenton qui jouit de la vie; c'est le Juif-Errant parti pour sa course éternelle; c'est Mazeppa lancé sur un cheval sauvage; c'est Lénor enlevée par son amant funèbre à travers les forêts, les rochers, les déserts, et ne devant s'arrêter que pour mourir; c'est une apparition un jour de fièvre, c'est un cauchemar, c'est le sabbat, c'est enfin un plaisir terrible qu'on nomme le galup de Musard. Les bals masqués de la rue Saint-Honoré sont cette année aussi à la mode que l'année dernière. INotre situation... notre... deuil ne nous permet j)as d'y aller; mais nous pouvons raconter ce qui s'y passe... c'est-à-dire, non, nous ne le pouvons pas, mais nous pouvons à peu près répéter ce qu'on en dit. Le quadrille des Huguenots est d'un effet merveilleux, rien de plus fantastique ; les lumières de la salle pâlissent et font place à une clarté rougeàtre qui veut imiter un incendie ; et c'est alors un étrange spectacle que ces ligures joyeuses, que ces déguisements de toutes couleurs, de toutes gaietés, se dessinant dans ces lueurs funèbres. Tous ces fantômes bruyants, démons de joie et de folie, s'ébranlent par colonnes, s'élancent par torrents, et tout cela tourne, tourne, roule, roule, s'avance, s'avance, se presse, se pousse, se heurte, se cho- (|ue, recule, revient, passe, repasse toujours, toujours et toujours, et jamais ne s'arrête, et le tocsin sonne, le
fain-tam retentit, et l'orchestre est implacable, il hàtc la mesure, il ne laisse pas le temps de respirer, et la fusillade est parfaitement imitée; et l'on entend des cris, des plaintes et des rires; c'est la guerre civile, c'est un massacre enfin : l'illusion est complète. Vous voyez bien que l'on s'amuse toujours à Paris : les uns tristement, les autres pompeusement, et ceux-là franchement; chacun à sa manière, mais chacim s'amuse, excepté cependant ceux qui s'ennuient de s'amuser.
LETTKK 11.
26 janvier 1837.
Vile u»e fausse nouvelle I une niaiserie! un mensonge! la conversation se meurt! il faut la soutenir à tout prix.
Excepté la grippe, fléau du troisième ordre, récemment débarqué de Londres, et qui commence ses ravages à Paris, rien de nouveau cette semaine ; mais comme n'avoir rien à dire chez nous, n'est pas une raison pour ne point parler, quand il n'y a pas de nouvelles on en invente. Une fausse nouvelle, à Paris, peut liardiment compter sur huit jours d'existence, non pas d'une existence générale, universelle, car elle est déjà un peu morte dans le quartier qui l'a vu naître, quand elle commence à \'ivre dans celui où elle doit mourir; mais enfin elle n'est complètement démentie qu'au bout de huit jours, et l'on ne risque jamais rien de faire courir un bruit qui a huit grands jours d'avenir. Cette année, l'imagination des Parisiens est peu variée, elle ne nous parait pas très-riante non plus. Des morts, de fausses morts, voilà tout ce qu'elle invente ; jusqu'à ce pauvre Musard, qu'on a tué aussi pour se distraire : on ne respecte pas même le plaisir. Et ce cpi'il y a d'admirable, ce qui prouve que cette ville est immense, c'est que les gens tués ont beau réclamer, ont beau prouver qu'ils vivent, le bruit de leur mort n'en circule pas moins, une fois lancé on ne peut plus l'arrêter : la fausse nouvelle a germé partout , il faut des efforts inouïs pour l'arracher du sol embourbé des
intelligences, il vous faudra faire des actions éclatantes pour persuader aux êtres qui vous pleurent que vous faites encoie partie des vivants; et peut-être même cela ne suffirait-il pas, il y aura encore des entêtés qui, en vous voyant, aimeront mieux vous dire ressuscité que d'avouer qu'ils se trompaient en racontant tous les détails de votre mort. Ohl Paris est une grande ville pour les vastes imaginations; en province, on ne jouit pas de tels avantages : on est obligé de faire venir ses fausses nouvelles de Paris, avec ses chapeaux, ses rubans et ses fusils de chasse ; on ne peut pas tuer un habitant d'une petite ville sans qu'il y paraisse. Si vous disiez : « M. un tel est mort, » au bout de cinq minutes, vous le verriez paraître sur la promenade^ et cela n'aurait aucun sel; on en est réduit à broder sur la vérité, ce qui est peu de chose ; car la vérité en province se réduit aux plus simples événements : la mort d'un chat, la naissance de plusieurs serins, une omelette mancjuée, un diner ([ue doit donner le sous-préfet, un voyageur inconnu qui a traversé la ville sans s'arrêter, un chien qui est tombé dans une citerne, une dame qui a fait blanchir les rideaux de son salon, une demoiselle qui a paru à l'église avec une robe neuve, les Bourginot qui ont fait venir un piano de Paris, mesdemoiselles de P*** qui portent déjà des manches justcsy et toutes choses de cette force dont il faut bien parler, puisque ce sont les nouvelles du jour, [.es gens de province en rient eux-mêmes et vous disent avec esprit : » Tout cela est un événement chez nous; nous avons si peu de chose à dire. » 'Mais alors, pour([uoi parlezvous? Parler pour parler, c'est de la démence. Vous ne chantez pas quand vous n'avez point de voix, alors
pourquoi causci" si vous n'avez pas de sujet de conversation ? Ail ! nous avons en France cette manie funeste (|ui cause une foule de malheurs, ce besoin plus ruineux que le luxe le plus insatiable, cette nécessité fatigante de toujours soutenir la conversation ; une conversation qui languit est un supplice, un déshonneur pour une maîtresse de maison ; il faut qu'elle la réveille i\ tout prix. Bans un si grand péril tout lui est permis, tout lui devient secours; elle ira jusqu'à se comproniettre, elle racontera ses souvenirs les plus intimes, elle trahira son secret, elle dira ce qu'elle pense... plutôt que de laisser tomber la conversation. Si elle a le malheur de n'avoir pas de secret à elle, elle vous questionnera pour avoir le vôtre; elle inventera vingt mensonges; elle fera dire aux personnes qui sortaient de chez elle quand vous y êtes venu toutes sortes de choses dont elles n'ont jamais parlé. Puis elle ajoutera : Comprenez-vous que madame une telle ose dire cela? Ou
bien : Madame de X me disait tout à l'heure telle
malice à propos de voi.is ; car elle compromettra ses meilleurs amis sans scrupule, le danger menaçant est son excuse, la conversation allait tomber!!! . . . INous connaissons une femme si profondément attachée à ses devoirs de maîtresse de maison, et si parfaitement résolue à se dévouer au maintien de la conversation, en tout et partout, que, non contente d'exercer chez elle, elle va soutenir les conversations en ville. Sa tille, nouvelle mariée, pleine de simplicité et de modestie, la seconde peu dans ses succès brillants; aussi lui adresse-t-elle les plus graxes repro ches. — Parlez donc, hii disait-elle un jour, après une assez longue visite où la jeune femme n'avait pas ou
vert la bouche. — Mais, ma mèi'e, je n'avais riea à dire. — N'importe, on invente; on raconte une aventure quelconque. Dites qu'un omnibus a accroché votre voiture, ou bien que dans la rue vous avez vu un homme qu'on venait d'arrêter; ou deux hommes qui se querellaient ; que vous avez rencontré un superbe enterrement; qu'on vous a volé un chàle; enfin tout ce qui vous passera par la tète ; mais enfin parlez, ou Je ne vous emmène plus avec moi. Une nouvelle mariée de seize ans, qui n'aime pas son mari et que sa mère gronde, pleure facilement. Donc la jeune femme pleura. Ce dialogue avait lieu entre deux visites de cérémonie. La voiture s'arrêta devant un magnifique hôtel; le valet de pied ayant demandé si madame la baronne de*** était visible, on vit la porte cochère bâiller solennellement. Nous avons du malheur, pensa la jeune femme, personne n'est sorti ; le soleil est pourtant bien beau aujourd'hui; etpuiselle essuya ses yeux. — Qwe vous êtes pâle, ma chère Valentine, s'écria la baronne de ***; avez-vous été malade? La mère jeta un regard foudroyant à sa fille, regard qui voulait dire : Parleras-tu, malheureuse? La pauvre enfant se rappela les histoires qu'il fallait inventer : — Non, madame, dit-elle, mais j'ai eu bien peur tout à l'heure. Nous avons failli verser. — Ah ! mon Dieu, s'écria la baronne; et comment cela? — La mère triomphait, sa fille était digne d'elle. — Un omnibus a accroché notre voiture, continua la jeune femme, comme nous passions sur le pont des Arts. — Le pont des Arts ! s'écria la baronne. — Le pont Louis XVI, interrompit la mère avec une présence d'esprit admirable; puis elle improvisa une superbe aventure. On calma la baronne, et la conversation
continua. — Vous avez là un bien l)eau châle, ma chère V^alentine, dit madame de***. — La jeune femme ne comptait rien répondre, sa mère lui lança un coup d'œil terrifiant. Valentine s'inspire. — J'avais un autre châle bien plus beau, dit-elle, mais on me l'a volé hier. — Vraiment, s'écria la baronne, qui ne cessait de s'écrier, mais il faut absolument le retrouver. Le préfet de police est mon ami, et je vais lui écrire à
l'instant — Oh! ce n'est pas la peine, madame, dit
Valentine. — Comment ce n'est pas la peine? s'écria toujours la baronne. Mais je vous trouve bien insouciante; un châle de ce prix-là! — Ma fille veut dire, interrompit la mère (car la mère interrompait toujours aussi), que mon gendre a déjà fait toutes les démarches nécessaires. — On parla d'autre chose, Valentine retomba dans ses rêveries. — Vraiment, disait sa mère, le monde devient bien insignifiant. Cette institution de clubs a désorganisé la société; plus de conversation, plus d'esprit; les hommes passent leur matinée à jouer, à fumer, et leur nuit à boire. Je plains les jeunes femmes de ce temps-ci; le monde n'a jamais été plus ennuyeux. — Valentine n'est pas de votre avis, je gage, reprit la baronne ; je ne crois pas qu'elle ait rien à reprocher aux clubs. Valentine n'avait pas écouté, elle ne disait rien. — Valentine, dit sa mère avec aigreur, répondez donc, madame vous parle. — Mais elle ne sait peut-être pas ce que c'est qu'un club, reprit gracieusement la baronne , tâchant d'adoucir la mère en courroux ; je crois qu'elle n'a rien à redouter des fureurs du jeu. — Valentine leva les yeux sur sa mère, et, la voyant si mécontente, elle sentit qu'il fallait parler. — Moi, madame? dit-elle, si vraiment,
j'îii souvent entendu parler du Jockey's-Club; on nous contait encore tout à l'heure une querelle qui avait eu lieu hier à ce club, et qui pouvait avoir des suites fâcheuses. — Une querelle de jeu? demanda la baronne dans la plus vive inquiétude. — Oui, madame.
— On ne vous a pas dit le nom des joueurs? — M. de
H , je crois. — A ce nom, la mère implacable lança
un troisième regard que la pauvre enfant interpréta tout de travers. — Oui, M. de H , dit-elle, précisément. — Ah, mon Dieu ! s'écria la baronne, c'est celai Et elle s'élança vers la cheminée, s'empara du cordon de la sonnette, mais elle tomba évanouie.
Valentine ne comprenait rien à ce trouble; elle
avait nommé M. de H parce que c'était le héros du
club, sans savoir que c'était aussi celui de madame de ***. Depuis deux jours il n'était pas venu chez la baronne, qui avait attribué cette absence à un dépit ; mais cette querelle, cette querelle changeait toutes ses idées, et son inquiétude faisait pitié. 11 fallut la laisser seule ; on s'éloigna.
— Kn vérité, ma fille, vous êtes folle, dit à la pauvre Valentine sa mère complètement découragée ; aller
nommer M. de H ! — Mais, maman, je ne savais
pas... — Quand on vit dans le monde, il faut tout savoir. Et puis, aller dire que cela vous est indii^férent d'avoir perdu un châle de mille écus ! — Mais, maman, puisqu'elle allait écrire au préfet de police. — Petite sotte, vous croyez bonnement qu'elle lui aurait écrit? c'était une phrase de politesse. Et puis le pont des Arts î dire que votre voiture a versé sur le pont des Arts, où les voitures ne passent point! c'est absurde!
— Maman, vous le voyez bien, reprit la pauvre enfant.
il vaut mieux (juc je ne parie pas. — Oh ! maintenant, je vous conseille de ne plus dire un mot.
Eh l)ien ! nous donnerons aussi ce conseil à tous les débiteurs de fausses nouvelles qui tuent leurs amis, calomnient leurs adversaires , compromettent leurs amours, pour alimenter la conversation. Nous leur dirons franchement : Il vaut mieux que vous ne parliezpas. Les Anglais, les vrais Anglais du moins, vont se voir pour le plaisir d'être ensemble, ils ne se croient pas obligés de babiller pendant une heure pour vous avertir qu'ils sont là ; les Espagnols fument et se taisent; les Allemands se réunissent pour rêver; les Orientaux trouvent d'ineffables délices dans un beau silence, ils ne parlent même pas pour donner un ordre : un regard, un signe, et l'on obéit. Vingt esclaves sont là pour comprendre. On n'a même pas besoin de les appeler : un signe, et l'esclave vous apporte une pipe ; un signe, et l'esclave que cela regarde vous amène une odalisque aux voiles d'or!... un signe, et le sabre reluit, et la tète d'un homme est tranchée ! La parole n'est pas plus prompte ni plus précise ; la parole aux Orientaux est inutile, ils ont de quoi s'en passer ; ils ont un esclave pour chacun de leurs désirs ; chaque homme représente une de leurs idées, et se charge pour eux de l'exprimer. Le silence est donc une des richesses de l'Orient, et certes ce n'est pas en cela qu'on peut nous reprocher d'étaler en France un luxe asiatique I — Mais nous découvrons une chose, c'est que nous-mêmes, aujourd'hui, nous ne parlons de tout cela que parce que nous-mêmes nous n'avons rien à dire ; n'importe, nous tenons tellement à nos idées, que nous consentons à les faire valoir même à nos dépens.
LETTRE lïl
8 février 18S7.
Bal masqué de l'Opéra; plaisir d'imagination. — Les femmes ne dansent plus, elles improvisent. — Triomphe de Wiisard.
Voici le carnaval passé à la satisfaction de tout le monde. Ceux qui l'ont célébré s'en réjouissent, car le repos leur devenait urgent; ceux qui n'en ont point goûté les plaisirs s'en félicitent, parce qu'au moins ils n'en entendront plus le bruit, et le bruit qu'on ne fait pas est toujours fatigant.
Nous avons eu peu de bals costumés cette année dans le monde, et presque point de masques sur les boulevards. Tous les travestissements étaient réservés pour les bals de Jullien et des petits théâtres. Les bals ma.squés de l'Opéra étaient tristes comme une assemblée de famille; tout ce que Ton essaie depuis trois ans pour les ranimer, ne peut y parvenir; les tombolciy les châles de cachemire, \eshr(Xce\ets, les jeunes filles même mises en loterie, les danses espagnoles, les pas allemands, rien ne peut leur rendre la vie. Les hommes s'y promènent entre eux, et les femmes, s'il yen avait, ne trouveraient rien à leur djre. Eh! messieurs, de quoi voulez-vous qu'on vous parle? Sur quel sujet peut-on vous intriguer, quel mystère y a-t-il dans votre vie, qu'on puisse découvrir, et dont il soit hardi de vous entretenir? avec quels sentiments cachés peut-on vous émouvoir? Vous parlera-t-on de la petite une telle? Vous ne
la quittez pas; là, point de mystère, pas la moindre prétention d'amour. Vous dira-t-on qu'elle vous trompe? vous le savez; là, point de jalousie, il n'y a
pas même prétention de propriété. Quant aux autres liens, ce sont des arrangements de convenances, si froids, si indifférents, auxquels vous attachez si peu d'importance, qu'on ne songe pas à vous en plaisanter. Un amour maintenant est une affaire d'occasion ; on aime celui ou celle qu'on voit naturellement le plus souvent, sans difficulté ; on choisit dans son petit cercle, on ne se hasarde pas à chercher plus loin. Deux personnes qui se plairaient passionnément, qui se sentiraient attirées l'une vers l'autre par une tendre sympathie, mais qui seraient chacune d'une société différente, resteraient toute leur vie séparées, parce que leurs relations ne seraient ni commodes ni convenables. Nous avions les mariages d'intérêts, aujourd'hui nous avons de plus les amours de convenances, ce qui est fort triste, et ce qui fait aussi que l'on n'a rien à dire aux jeunes gens au bal de l'Opéra; car on ne saurait les agiter en leur parlant d'une personne qui leur est presque indifférente. Le premier aliment d'un bal masqué c'est, non pas l'esprit, c'est V imagination, c'est cette belle faculté de l'intelligence de s'enflammer pour une idée, c'est cette action de la pensée qui donne de la vie à tout. Figurez-vous un bal où chacun arriverait avec une brûlante préocci^pation de colère, de bonheur , d'ambition , d'amour, n'im.porte ; mais enfin, figurez-vous une foule de cerveaux en travail, de cœurs en émoi, d'esprits en fermentation, et figurez-vous un petit domino venant dire à chacun un mot, un seul mot sur lo sujet qui le préoccupe; oh!
VOUS vei riez alors tous ces êtres immobiles s'agiter soudain comme des fous, s'attacher à ce domino, le tourmenter, le poursuivre, l'assaillir de questions: — Qui t'a dit cela? Comment le sais-tu? — Est-ce que tu l'as vue? Est-tu venue avec elle? Sont-ils ici? — Quel jour? — A quelle heure? — Depuis quand? — Et on ne lui laissera pas un moment de repos. Certes on ne s'ennuierait pas. — Eh bien, au lieu d'un seul, figurezvous trois cents dominos produisant le même effet, et vous aurez l'idée de ce que doit être un véritable bal de l'Opéra.
Depuis longtemps on se demande pourquoi les bals de l'Opéra sont passés de mode : on se rappelle quels succès ils obtenaient autrefois, tout ce que les femmes les plus sages imaginaient de ruses pour y aller, le plaisir qu'elles y trouvaient, les ravages qu'y faisait leur malice, le trouble séducteur où elles jetaient tous les esprits, le succès qu'y obtenaient les hommes élégants, les mauvais tours joués aux sots et aux ennuyeux, enfin toutes ces folies du carnaval de l'esprit; et l'on s'étonne qu'il ne reste plus rien.de ce plaisir, rien que le souvenir moqueur des héros de ces anciennes fêtes qui, regardant avec dédain nos bals masqués d'aujourd'hui , disent en soupirant : « Ce n'est plus cela. » Et pourquoi n'est-ce plus cela? Des philosophes ont dit : « Cela vient de la trop grande liberté de nos mœurs. Quand les gens qui s'aiment peuvent se voir tous les jours à leur aise à visage découvert, ils n'ont pas besoin de se déguiser, de se cacher sous un masque pour se rencontrer et se parler de leur amour.» Comme on n'a rien répondu à ceux qui ont dit cela, ils persistent dans leur opinion, et pourtant ce n'est pas
là le vrai motif de cette grande décadence des bals de l'Opéra; car les pays où les passions sont le plus naïves , où les liens qu'il faudrait cacher sont le plus loyalement avoués, sont précisément ceux où les bals masqués ont le plus de vogue. D'ailleurs les personnes qui allaient au bal de l'Opéra pour s'y rencontrer, étaient en petit nombre. I.a majorité y allait pour y être intriguée, et on n'intrigue bien que les gens qui ont dans l'esprit ou dans le cœur un vif intérêt, ou qui sont susceptibles d'en avoir. Un jeune homme qui aime sérieusejnent une femme a beau la voir tous les jours et savoir tout ce qu'elle fait, le moindre mot que vous lui direz à propos d'elle l'agitera ; le véritable amour est ombrageux; la chose la plus insignifiante, la plus improbable le trouble. Vous lui dites : Je l'ai rencontrée ce matin; il sait qu'e//e n'est point sortie, qu'elle est malade ; il l'a vue lui-même très-souffrante. N'importe, ce mot le trouble ; vingt suppositions plus absurdes les unes que les autres viennent l'assaillir; il n'aura pas de repos qu'il n'ait couru chez elle savoir la vérité. Vous voyez donc bien que ce n'est pas la liberté de l'amour qui fait que les bals de l'Opéra sont ennuyeux; c'est l'indifférence de cet amour. Nous le répétons; le premier aliment d'un bal masqué c'est l'imagination, et ce qui nous empêche d'avoir de l'imagination c'est notre égoïsme ; car l'imagination est toujours une distraction de soi-même : malheureusement nous conservons tous, en cela, une très-belle présence d'esprit. Que les hommes manquent d'imagination, cela peut encore se comprendre, mais que les femmes en soient complètement dépourvues, c'est ce que nous ne pouvons expliquer. Si elles étaient plus sages on ne s'en
— Ô3 — plaindrait pas; mais la morale n'y gagne rien, et les plaisirs seuls y perdent.
Une femme égoïste, non-seulement de cœur, mais d'esprit, ne peut donc être aimable an bal de l'Opéra : pour y paraître piquante, il faut d'abord s'y déguiser, et une femme égoïste ne peut pas sortir d'elle-même. Le moi est indélébile cliez elle. Une véritable égoïste ne sait même pas être fausse, et puis enfin, pour intriguer quelqu'un, il faut encore s'être occupé de lui, et c'est une peine qu'on ne veut prendre aujourd'hui qu'autant ({u'elle ne doit pas être inutile. Les bals masqués, enlin, sont un plaisir d'imagination, et comme nous sommes trop égoïstes pour avoir de l'imagination, nous n'avons plus de bals masqués.
A propos des femmes, la grippe vient de leur jouer un tour perfide : sur six cents personnes priées l'autre soir a une de nos élégantes fêtes, deux cents personnes seulement sont venues. La grippe retenait les quatre cents autres dans leur lit, ou auprès du lit d'un malade ; il en est résulté une facilité de circulation dans les contredanses qui a fort déconcerté les danseuses ; on venait les regarder ne pas danser ; et cette mode de glisser sur le parquet en contemplant ses pieds, modequi convient parfaitement à ces combats avec accompagnement de violons, de contre-basses et de coups de fouet qu'on appelle une contredanse française , à cette lutte avec la foule, qu'on appelle danser, paraissait fort risible avec tant d'espace et avec une si grande liberté dans les mouvements. La grippe sera l'occasion d'une reforme dans In danse. Les femmes finiront par ne plus voir un ridicule dans ce qui fut autrefois un talent. Les femmes se privent sottement de beaucou]) de succès et de plai-
— 3i — sirs qu'elles ne remplacent pas; et |)uis, elles l'ont du désenchantement, elles s'étonnent que tout les ennuie. Une très-jolie personne nous disait l'autre jour : Ma mère me dit qu'à mon âge, rien ne l'amusait plus que de danser; eh bien, moi j'avoue que je n'aime pas la danse. — Vous n'en savez rien, lui avons-nous dit, vous n'avez jamais dansé. — Gomment, mais hier encore... — Oh! vous appelez cela danser; faire trois pas en avant, avec les pieds en dedans, le corps penché et les épaules arrondies; puis hasarder une glissade à droite sans quitter terre, et comme si vous étiez fixée au parquet; puis, peu satisfaite de ce que vous trouvez adroite, essayera gauche une glissade parallèle; puis, n'ayant pu encore trouver ce que vous semblez chercher, vous décider tout à coup à traverser pour aller voir ce qui se passe en face de vous ; là, recommencer le même manège, un pas à droite, un pas à gauche, le même, toujours le même, car si vous faisiez un pas différent, on vous prendrait pour une femme de quarante ans. Au bal, l'âge se reconnaît au pied plus encore qu'au visage ; une femme qui danse les pieds en dehors avoue trente ans ; celle qui tourne en faisant dos à dos en avoue quarante ; celle qui fait un pas de Basque ou un pas de bourrée confesse cinquante ans; celle qui hasarderait un pas de zéphyr en trahirait soixante, si elle était capable de le faire. Vous marchez en mesure, mais vous ne dansez pas, et vous ne pouvez savoir si vous aimez la danse. Autrefois, la danse était un exercice, car il fallait travailler pour arriver à bien faire tous ces pas, aujourd'hui tant méprisés; c'était un plaisir aussi, parce que c'était une promesse de succès. Une jeune tille qui dansait bien avait un avenir.
Les mariages se faisaient au l)al; un solo bien étudie valait une dot. Aujourd'hui, savoir danser serait un ridicule, et les maîtres de danse en sont réduits à se faire professeurs d'histoire et de géographie. Le célèbre M. Levi a bien compris son époque; son école de danse languissait, il en a fait une école d'improvisation ; il a changé sa boite de danse en chaire d'éloquence. Il apprend aux petites filles à parler des heures entières, sans se reposer, sur le lever du soleily sur l amour filial , sur la mort d'un grand homme quelconque. Si elles n'ont point d'esprit, elles acquerront au moins de l'aplomb, c'est toujours cela; et les parents s'en vont chez eux très-llers, car ils ont une iille qui improvise : cela est merveilleux vraiment 1 Mais après ce grand progrès nous expliquera-t-on une chose : jadis les femmes ne savaient point l'orthographe et elles savaient parfaitement bien danser ; les hommes étaient toujouis auprès d'elles. — Aujourd'hui les femmes sont fort instruites; elles parlent l'anglais, l'italien; elles improvisent en français; elles lisent la Revue britannique, les histoires de M. Mignet, et même les discours de la Chambre ; elles sont fort en état de soutenir la conversation avec les hommes... et pourtant les hommes les laissent seules faire valoir entre elles cette brillante éducation ; ils se réunissent dans des clubs, dans des cafés, ou bien, ce qui est plus outrageant, dans des bals suspects où ces femmes si bien élevées, si savantes ne vont pas, et où celles qu'on y va chercher n'ont d'autres prétentions que des succès de danse ; danse bizarre, il est vrai, danse prohibée sans doute, mais enfin, qui prouve encore ce que nous disions, c'est ({ne le besoin d'une réforme dans la danse se fait lié-
néraleiïieiit sentir. 0 les femmes I les femmes! Elles ne eomprennent point leur voeati(m; elles ne savent point que leur premier intérêt, leur premier devoir, est d'être séduisantes. Qu'elles s'instruisent..... bien, mais qu'elles ne négligent pas pour s'instruire ce qui doit l'aire leur véritable attrait ; qu'elles lisent, mais qu'elles ehantent ; qu'elles sachent parler l'anglais comme une Anglaise, mais qu'elles sachent porter un chapeau à la Française; qu'elles fassent des vers, si elles peuvent, mais qu'elles sachent rire et danser, plaire enfin, plaire avant tout. U homme ne demande pas à sa compafjne de partager ses travaux, il lui demande de Ten distraire; l'instruction pour les femmes c'est le luxe ; le nécessaire, c'est la grâce, la gentillesse, la séduction : les' femmes sont un ornement dans la vie, et la loi de tout ornement est de paraître lin, léger, délicat et coquet; ce qui ne l'empêche pas d'être en cuivre ou en pierre, en or ou en marbre.
Le nouveau Cercle des Arls est en pleine prospérité ; brillantes admissions, sévères et capricieuses omissions, tout s'accorde pour en faire une assemblée dont chacun voudra faire partie. Quelques-uns de ses membres, qui ne sont pas encore à la hauteur du siècle, avaient proposé de black bouler M. de B..., sous prétexte qu'il était prince; l'un d'eux s'était, dit-on, écrié : a Ah bien ! nous, si nous tombons dans les princes, je n'en suis plus, w 11 parait que cette menace n'a effrayé personne, et le prince de B... a été reçu à une très-forte majorité ; mais les rebelles soutiennent encore que c'est comme artiste qu'on l'a reçu, et que son beau talent a pu seul faire pardonner son titre de prince. Avis aux grands seigneurs qui ne savent ni peindre ni chanter ;
messieurs les artistes, voyez-vous, sont de bons enfants qui n'ont point de préjugés; en voici la preuve. Cependant il est assez simple que des jeunes gens qui se réunissent pour mettre en comnmn leurs talents, ne se soucient point de faire de frais pour des spectateurs inutiles, pour des ennuyeux dédaigneux, d'amuser enlin des gens qui ne pourraient pas le leur rendre; car le Cercle des A rts n'est pas seulement comme les autres cercles de Paris, un club où l'on vient jouer au whist, et dîner à une grande table ; c'est de plus une salle de concert où nos voix les plus célèbres se font entendre; c'est de plus un musée où les tableaux de nos meilleurs peintres seront exposés. Or, dans une assemblée où chacun paie de sa personne, on a le droit de regarder comme ennemis tous ceux qui n'y sauraient rien faire ; il est vrai que ceux-là ont la ressource de fumer. La passion du cigare devient si générale, que nous connaissons des maisons fashionables où l'on fait arranger une salle à fumer, comme on a une salle à manger. Au (Jercle des Arts un des salons est exclusivement consacré à cet exercice. Nous avons entendu, à propos de cela, un dialogue assez amusant. — Eh bien, mon cher, pourquoi ne viens-tu jamais à notre cercle? on y est très-bien, tu as tort. — Moi, mais j'y vais tous les jours, et je ne t'y ai pas encore vu ; où donc te caches-tu? — Je ne me cache pas, je vais fumer là le soir mon cigare après diner. — Et moi aussi, te dis-je. — Eh bien, alors... Ah! c'est la fumée; le fait est qu'on n'y voit pas. — Cela est exact, nous n'inventons rien, nous l'avons entendu, et les personnes qui ont eu un ami à chercher dans ces ténèbres de fumée, nous croiront facilement.
^^ous avons lu dans un nouveau journal la phrase suivante : « Rossini a épuisé la source des lauriers, c'est ce qui fait que nous ne pouvons pas en vouloir au nouveau compositeur s'il n'a pas pu en trouver quelquesuns à cueillir. » La phrase n'est certainement pas élégante, mais l'image est si nouvelle, comment n'en être pas frappé! La source des lauriers, quelle admirable expression ! comme elle vous donne tout de suite le droit de dire les racines de mes larmes !
Les animaux commencent à jouer un rôle sur nos théâtres; on avait essayé un effet de chèvre dans la Esméralday mais la pauvre béte n'a jamais pu apprendre son rôle; dans le Mari de la Dame de Chœurs, il y a une affreuse chienne, nommée Rosette, qu'on peut regarder comme l'héroïne de la pièce, et voici maintenant qu'on prépare un ballet dans lequel mademoiselle Elssler et une chatte blanche doivent rivaliser de grâce et de souplesse. Feu le chien de Montargis doit être bien jaloux.
On nous écrit à l'instant : « Je regrette bien que votre grippe vous ait empêché de venir hier soir au bal Musard, à l'Opéra. C'était une fête dont rien ne peut donner l'idée : six mille personnes dans la salle, et deux mille à la porte, qui n'ont pu entrer. Toutes les loges prises ; celles du roi, de M. le duc d'Orléans, envahies par des gens qui ne savaient où se réfugier. Les costumes les plus pittoresques, les danses les plus vives, les pluspassionnées. La police point taquine, et pas le moindre désordre ; mais ce qu'il y a eu de remarquable, l'événement de la nuit, c'est le triomphe de Musard, porté sur les épaules de six des plus beaux danseurs, et promené dans toute la salle, aux acclamations, aux ap-
plaudisseiTients de toute la foule. La figure de Musard était rayonnante ; c'était le roi des ribauds.
Pardon, si je vous écris si tard, je viens de me réveiller. »
Dix heures du soir.
Une autre personne nous écrit : « Vous avez bien fait de ne pas venir avec nous hier au bal Musard, à l'Opéra. C'était une cohue épouvantable; on ne comprend pas qu'on puisse s'amuser à de pareils plaisirs. Il y a eu bien des batailles où l'on courait moins de dangers. Un jeune homme est tombé au milieu du galop, tout le galop lui a passé sur le corps ; on Ka relevé dans un état affreux ; puis les danses les plus scandaleuses, un désordre épouvantable. .T'ai eu, pour ma part, un pan de mon habit emporté. Je ne vous ai pas écrit plus tôt ces détails sur ce bal de fous, parce que je crois qu'il vaut mieux que vous n'en parliez pas. »
Voilà Paris, voilà le monde ; lequel de ces deux juges faut-il croire?... Peut-être tous les deux.
LETTRE lY
8 mars 1837.
I.es nymphes afl'amées. — L'enfantillage des hommes chauves. I/alliance de M. de Lamennais el de George Sand.
Est-il bien vrai? l'on s'est aperçu de notre silence, et l'on a daigné s'en plaindre, et nous avons là, sous les yeux, des lettres bienveillantes, beaucoup de lettres, plus de trente , qui demandent compte au directeur de ce journal de notre paresse, et qui prétendent que lorsque l'espace vient à manquer dans ses graves colonnes, ce n'est pas nous qu'il faut sacrifier. Quoi de plus flatteur, et en même temps de plus décourageant ; comment continuer un succès que l'on ne croit pas mériter, et qu'on ne s'explique pas? nous n'avions qu'une valeur, qu'une humble supériorité, celle de n'avoir point de prétention, et voilà que le succès nous gâte; voilà que l'on fait de nous un auteur, et que nous allons tomber, malgré nous peutêtre, dans toutes sortes de recherches, dans d'invincibles prétentions. Une vanité sourde nous envahit déjà, déjà nous avons perdu cette fleur d'insouciance qui faisait tout notre charme. C'est l'enfant qui s'aperçoit qu'on le regarde jouer, et qui exagère ses gentillesses; c'est la jeune fdle qui sait qu'elle est belle, et qui se pose avec fierté; c'est bien plus encore, c'est la jeune fille qui sait qu'elle est innocente, et qui se préoccupe de ce qu'elle ignore. Adieu, loisser-allcr ^yr-
— (il —
cieux ; adieu, iVaiiches pensées jetées au hasard ; adieu, nonchalance pleine de dignité; adieu, belle et noble indépendance; nous sommes vaincu par le succès, corrompu par le besoin de le maintenir. Nous ne parlerons plus pour dire, mais pour plaire. En écrivant, nous songerons au lecteur, auquel nous n'avions Jamais songé, et, malgré nous, demain nous demanderons à nos amis : « Comment avez-vous trouvé le Courrier de Paris? » Quelques éloges auront su faire d'un bavard assez amusant un auteur prétentieux. Nous croyons sincèrement que les trop prompts succès ont détruit plus de talents que les plus injustes revers.
Le carême est fort brillant cette année, il lutte de plaisirs avec le carnaval; c'est affreux à dire, mais il faut bien l'avouer, puisque cela est. On danse, on danse avec ardeur, comme on devrait prier, et certes on ne jeûne pas. Si vous voyiez souper nos élégantes , si vous saviez comme toutes ces nymphes mangent, vous ne vous croiriez point aux jours des privations pieuses; vous ne comprendriez pas non plus pourquoi ces jeunes femmes sont si maigres. Vrai, quand on a assisté à l'un de nos grands soupers de bal, quand on a vu ces frêles beautés à l'ouvrage, quand on a mesuré de l'œil ce qu'elles ont englouti de jambons, de pâtés, de volailles, de sautés de perdreaux et de gâteaux de toutes espèces, on a le droit d'exiger d'elles des bras plus ronds et des épaules mieux réussies. Pauvres svlphides! en retournant chez elles, leur àme retrouve donc bien des chagrins!... car il faut plus d'une peine pour neutraliser les bienfaits nutritifs de pareils repas! Un homme d'esprit a dit : Les femmes
ne savent pas le tort qu'elles se l'ont en mangeant. Kt il a bien raison ; rien de plus désenchantant que de voir une femme belle et parée manger sérieusement. L'appétit n'est permis aux femmes qu'en voyage. Dans un salon, il faut qu'elles soient petites-maîtresses avant tout ; et une petite-maitresse ne doit prendre au bal que des glaces, ne doit choisir que des fruits et des friandises. Cela nous rappelle ce mot d'un enfant qui entendait sa mère retenir à déjeuner son maître d'écriture, et qui voulait l'inviter aussi à sa manière : « Oh ! restez, monsieur, disait-elle (c'était une petite fille), je vous en prie, je n'ai jamais vu manger un maître d'écriture ! » Sans doute, elle se figurait qu'un maître d'écriture devait manger des choses extraordinaires, des pains à cacheter peut-être, ou toute autre chose de son art. Eh bien I nous, nous sommes un peu comme elle, il nous semble qu'une élégante ne doit se nourrir à l'œil, que de parfums, de fruits et de fleurs.
Oh! vous auriez ri lundi dernier, si vous aviez vu la consternation des spectateurs de l'Opéra mis à la porte si impitoyablement ; cette foule déconcertée descendant l'escalier, s' écoulant dans les corridors, s'agitant dans le vestibule avant, bien avant l'heure où elle comptait voir se terminer ses plaisirs; ces deux mille personnes disant toutes la même chose, ayant toutes la même idée ; deux mille personnes mystifiées à la même heure et du même coup ; et puis toute une soirée perdue, une parure inutile, un destin manqué : « J'ai refusé un concert charmant, disait une femme. — Si j'avais su cela, disait une autre. — J'aurais bien mieux fait de rester chez moi, souffrante comme je suis, disait celle-ci. — Que va-t-î7 faire? Je ne le verrai pas ce soir, disait
celle-là. » Et puis toutes répétaient en chœur : « Que c'est désagréable, j'ai renvoyé ma voiture! Que faire? » Les femmes qui étaient venues en fiacre, surtout, disaient cela très-haut.
L'événement affligeant de la semaine, ce n'est pas le rejet de la loi de disjonction, loi qu'il ne nous appartient pas de juger, et qui d'ailleurs était de nature à diviser également les plus loyales opinions et les consciences les plus pures ; ce qu'il y a eu de triste, c'est la conduite de la Chambre en cette circonstance ; c'est l'agitation sans dignité de ces représentants d'un pays ; c'est l'aspect de ces magistrats sautant sur leur banc comme des révoltés de collège ; de ces législateurs jetant leur chapeau en l'air comme les lazzaroni du troisième acte de la Muelte, criant bravo comme des claqueurs, et s'embrassant entre eux avec folie comme des convives qui ont le vin tendre. C'est cet enfantillage des hommes chauves de la France qui nous fait frémir pour elle. Comment se fait-il que depuis vingt ans l'éducation parlementaire n'ait pas fait plus de progrès ! Comment se fait-il que ces députés, qui sont fort convenables dans le monde, où ils ne représentent que leur famille, qui se comportent à merveille dans un salon, où personne ne fait attention à eux, tout à coup deviennent turbulents, inconvenants, injurieux, perdent le sentiment de leur dignité, le souvenir de leur éducation , sitôt qu'ils font partie d'une assemblée régnante comme représentants du pays; sitôt qu'il leur faut comparaître devant la France qu'ils gouvernent, et devant l'Europe qui les juge. Nous expliquera-t-on ce mystère? Et n'avons-nous pas le droit de gémir en voyant toujours nos destinées compromises par ceux-là
— fil —
même qui devraient nous guider, n'avons-nous pas enlin le droit de dire à ceux qui nous représentent ainsi : Messieurs, nous ne vous ressemblons pas.
L'alliance de M. de Lamennais et de George Sand fait beaucoup parler; pour nous, à chaque amitié nouvelle de George Sand , nous nous réjouissons ; chacun de ses amis est un sujet pour elle ; chaque nouvelle relation est un nouveau roman. L'histoire de ses affections est tout entière dans le catalogue de ses œuvres. Jadis, elle rencontra un jeune homme distingué, élégant et froid, égoïste et gracieux, un ingrat de bonne compagnie, ce qu'on appelle un homme du monde, et 31. de liamière vit le jour, et notre littérature vit surgir un chef-d'œuvre, et le nom d'Jndiana retentit dans toute la France malgré le choléra, malgré les émeutes , qui , à cette époque , se disputaient nos loisirs. Plus tard, un jeune homme d'une condition moins brillante, mais d'une bonne famille et doué d'un admirable talent , est présenté à George Sand ; ce jeune homme, pour lui plaire, fait résonner sa douce voix : à ses nobles accents , George Sand s'inspire , et bientôt ses lecteurs enchantés apprennent que Valentine a donné sa vie à Bénédict. A l'horizon apparaît un poëte, et soudain George Sand a révélé Stenio. Un avocat se fait entendre , et George Sand se monti'e au barreau, et Simon obtient la main de Fiamma pour prix de son éloquence. Enfin , George Sand rencontre sur sa route périlleuse un saint pasteur, et voilà que les idées pieuses refleurissent dans son àme, et voilà George Sand qui redevient morale, austère même, plus austère que la vertu; car la vertu consiste à refuser simplement ce qui est mal; George Sand va plus loin.
elle pousse le scrupule jusqu'à lel'user ce qui est bien, et l'on voit sa dernière héroïne, en compensation de toutes les autres, refuser obstinément un bon et honnête mariage, qui ferait son bonheur, celui de toute sa familh^ mais que George Sand trouve plus généreux de lui faire dédaigner. On voit qu'il y a encore un peu de confusion dans cette renaissance des idées pures ; l'auteur dépasse le but, parce qu'il l'avait perdu de vue un moment ; mais il veut y revenir, et c'est déjà beaucoup. L'exagération même du principe prouve la l)onne foi du retour; ce n'est pas précisément ferNCur de novice, c'est plutôt ardeur de pénitent, et cela vaut mieux, c'est plus durable. Cette sainte métamorphose éttuit due aux Paroles d'un Croyant , déjà le héros du nouveau roman de George Sand est un vénérable cure, comme autrefois celui de y^alentine fut un chanteur, celui de Fiamma un avocat, celui de IJlia un poète. Vous le voyez, chacun de ses livres admirables porte l'empreinte de l'affection qui l'inspira ; et la pensée de George Sand , qui se montre tour à tour froide et desenchantée avec le héros des salons, gracieuse, fraîche, riante avec le chanteur des ruisseaux et des bruyères, poétique avec le poète, républicaine avec l'avocat, apparaît aujourd'hui morale et religieuse avec le prêtre politique. Ce qui faisait dire l'autre jour à un mauvais plaisant : — C'est surtout à i)ropos des ouvrages des femmes que l'on peut s'écrier avec M. de Buffou : « Le style est l'homme. »
Mais pour ne point linii' i)ar celte folle plaisanterie, nous citerons la fm de la troisième lettre à J/t/rc/e, jeune lille, un peu saint-simonnienne , que George Sand cherche à détourner de ses ambitions masculines :
« Adieu ! attendez la manifestation de la volonté divine. Il est une puissance invisible qui veille sur nous tous, et quand même nous serions oubliés, il y a un état de délaissement préférable aux rigueurs de la destinée. Il y a une abnégation meilleure que l'agitation vaine et les passions aveugles. Vous êtes au sein des mers orageuses comme une barque engravée. Les vents soufflent , l'onde écume , les oiseaux des tempêtes rasent d'un vol inquiet votre voile immobile, tout éprouve la souffrance, le péril, la fatigue; mais tout ce qui souffre participe à la vie, et ce banc de sable qui vous retient, c'est le. calme plat, c'est l'inaction, image du néant. Mieux vaudrait, dites-vous, s'élancer dans Torage, fût-ce pour y périr en peu d'instants, que de rester spectateur inerte et désolé de cette lutte où le reste de la création s'intéresse. Je comprends bien et j'excuse ces moments d'angoisses où vous appelez de vos vœux l'heure de la destruction, qui seule consommera votre délivrance. Cependant, si les flots pouvaient parler et vous dire sur quels graviers impurs, sur quels immondes goémons ils sont condamnés à se rouler sans cesse; si les oiseaux des tempêtes savaient vous décrire sur quels récifs effrayants ils sont forcés de déposer leurs nids, et quelles guerres des reptiles impitoyables livrent à leurs tremblantes amours ; si , dans les voix mugissantes de la rafale , vous pouviez saisir le sens de ces cris inconnus, de ces plaintes lamentables, que les esprits de l'air exhalent dans des luttes terribles, mystérieuses, vous ne voudriez être ni la vague sans rivage, ni l'oiseau sans asile, ni le vent sans repos. Vous aimeriez mieux attendre réternelle sérénité de l'autre vie sur un écueil stérile; là, du
moins, vous avez le loisir de prier, et la résignation de la plus humble espérance vaut mieux que le combat du plus orgueilleux désespoir! »
Cette image est belle , cette pensée est noble , et ce langage est si harmonieux, que nous nous sommes surpris lisant tout haut ce passage comme nous aurions lu des vers. Pour avoir le droit de parler ainsi de George Sand , il faut bien prouver qu'on sait l'admirer.