‹ Lettres persanes. Adapted and edited by Eugène PellissierChapitre 6 sur 101 · USBEK A · texte numérisé non relu

USBEK A

Un homme d'esprit est ordinairement difficile dans les sociétés. Il choisit peu de personnes ; il s'ennuie avec tout ce grand nombre de gens qu'il lui plaît appeler mauvaise compagnie ; il est impossible qu'il ne fasse un peu sentir son dégoût : autant d'ennemis. 10

Sûr de plaire quand il voudra, il néglige très souvent de le faire.

Il est porté à la critique, parce qu'il voit plus de choses qu'un autre et les sent mieux.

Il ruine presque toujours sa fortune, parce que son 15 esprit lui fournit pour cela un plus grand nombre de moyens.

Il échoue dans ses entreprises, parce qu'il hasarde beaucoup. Sa vue, qui se porte toujours loin, lui fait voir des objets qui sont à de trop grandes distances, sans 20 compter que, dans la naissance d'un projet, il est moins frappé des difficultés qui viennent de la chose que des remèdes qui sont de lui et qu'il tire de son propre fonds.

Il néglige les menus détails, dont dépend cependant la réussite de presque toutes les grandes affaires. 25

L'homme médiocre, au contraire, cherche à tirer parti de tout : il sent bien qu'il n'a rien à perdre en négligences.

L'approbation universelle est plus ordinairement pour

l'homme médiocre. On est charmé de donner à celui-ci;

5 on est enchanté d'ôter à celui-là. Pendant que l'envie

fond sur l'un et qu'on ne lui pardonne rien, on supplée

tout en faveur de l'autre ; la vanité se déclare pour lui.

Mais, si un homme d'esprit a tant de désavantages, que dirons-nous de la dure condition des savants ? lo Je n'y pense jamais que je ne me rappelle une lettre de l'un d'eux à un de ses amis. La voici :

Monsieur — Je suis un homme qui m'occupe toutes les nuits à regarder, avec des lunettes de trente pieds, ces grands corps qui roulent sur nos têtes, et, quand je

15 veux me délasser, je prends mes petits microscopes, et j'observe un ciron ou une mite.

Je ne suis point riche, et je n'ai qu'une seule chambre : je n'ose même y faire du feu, parce que j'y tiens mon thermomètre, et que la chaleur étrangère le ferait hausser.

20 L'hiver dernier, je pensai mourir de froid, et quoique mon thermomètre, qui était au plus bas degré, m'avertît que mes mains allaient se geler, je ne me dérangeai point. Et j'ai la consolation d'être instruit exactement des changements de temps les plus insensibles de toute l'année

25 passée.

Je me communique fort peu, et de tous les gens que je vois, je n'en connais aucun. Mais il y a un homme à Stockholm, un autre à Leipsick, un autre à Londres, que je n'ai jamais vus et que je ne verrai sans doute

30 jamais, avec lesquels j'entretiens une correspondance si

exacte que je ne laisse pas passer un courrier sans leur écrire.

Mais, quoique je ne connaisse personne dans mon quartier, j'y suis dans une si mauvaise réputation que je serai obligé de le quitter. Il y a cinq ans que je fus 5 rudement insulté par une de mes voisines pour avoir fait la dissection d'un chien qu'elle prétendait lui appartenir. La femme d'un boucher, qui se trouva là, se mit de la partie ; et, pendant que celle-là m'accablait d'injures, celle-ci m'assommait à coups de pierres, conjointement 10 avec le docteur L. . . . qui était avec moi, et qui reçut un coup terrible sur l'os frontal et occipital, dont le siège de sa raison fut très ébranlé.

Depuis ce temps-là, dès qu'il s'écarte quelque chien au bout de la rue, il est aussitôt décidé qu'il a passé par mes 15 mains. Une bonne bourgeoise, qui en avait perdu un petit, qu'elle aimait, disait-elle, plus que ses enfants, vint l'autre jour s'évanouir dans ma chambre, et, ne le trouvant pas, elle me cita devant le magistrat. Je crois que je ne serai jamais délivré de la malice importune de ces 20 femmes, qui, avec leurs voix glapissantes, m'étourdissent sans cesse de l'oraison funèbre de tous les automates qui sont morts depuis dix ans. — Je suis, etc.

Mais ce n'est point assez pour un auteur d'avoir essuyé toutes ces insultes ; ce n'est point assez pour lui 25 d'avoir été dans une inquiétude continuelle sur le succès de son ouvrage : il voit le jour enfin, cet ouvrage qui lui a tant coûté ; il lui attire des querelles de toutes parts. Et comment les éviter? Il avait un sentiment, il l'a soutenu par ses écrits ; il ne savait pas qu'un homme, à 30

deux cents lieues de lui, avait dit tout le contraire. Voilà cependant la guerre qui se déclare.

Encore s'il pouvait espérer d'obtenir quelque considération ! Non : il n'est tout au plus estimé que de ceux 5 qui se sont appliqués au même genre de science que lui. Un philosophe a un mépris souverain pour un homme qui a la tête chargée de faits, et il est à son tour regardé comme visionnaire par celui qui a une bonne mémoire.

Quant à ceux qui font profession d'une orgueilleuse lo ignorance, ils voudraient que tout le genre humain fût enseveli dans l'oubli où ils seront eux-mêmes.

Un homme à qui il manque un talent se dédommage en le méprisant ; il ôte cet obstacle qu'il rencontrait entre le mérite et lui, et par là se trouve au niveau de 15 celui dont il redoute les travaux,

DE Paris.

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