‹ Lettres Persanes de Montesquieu precedees de Son ElogeChapitre 86 sur 152 · LETTRE LXXXIII · texte numérisé non relu

LETTRE LXXXIII

USBEK A RHÉDI

A Venise. - ' •

•S'il y a un Dieu , mon cber Rbé^, il Êiut néces-* aaifement qu'il soit juste; car s'ilnel'étoit pas, il seroîjt le plus mauvais et le plus imparfait de tous les. êtres.

La justice est un rapport d^ >#onyenance qui se trouve réellement entre deux cboses : ce rapport est toujours le même , quelque, être qui le considère , soit que ce soit Dieu, soit que ce soit un ange f ou enfin que ce soit un hotnme.

n est vrai que les bommes ne voient pas toujours ces rapports ; souvent ^méme lorsqu'ils les voient^ ils s'en éloignent; et leur intérêt est toujours ce qu'ils voient le mieux. La justice élève &a voix ; mais elle a peine à se £|ire entendre dans le tumulte des passions.

Les bommes peuvent &ire des injustices, parce

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qu'ils* on|4|l|iéi^t de les coicftnettre , e^ qu'ils {lk*éfère%* leui^ppopre sati^actidn à ceile des aa^. Cest toujcairs par un retour sur eux-itiéipes cfÊèûs agissent : nul' n*est mauvais gratuitement; \\ faut ^ qu'il y ait une raison qm détermine , et cette raison est toujours une raison d'intérêt.

Mais il n'est pas possible cpie Dieu fasse jamais rien d'injuste : dès qu'on suppose qu'il voit la justice, il faut nécessairement qu'il la suive; car, comme il n'a besoin de rien et qu'il se suffit à lui-même, il seroit lé plus méchant de tous les êtres , puisqu'il le seroit Isans intérêt.

1 Ainsi, quançl il n'y auroit pas de Dieu , nous devrions toujours aimer la justice, c'est-à-dire faire nos efforts pour ressembler à cet êtreidont nous savons une si belle idée, et qui, s'il existoit, seroit nécessainement juste. Libi«s que nous serions du joug de la religion, nous ne devrions pas iëfre de celui de' l'équité.

Yoilà , Rhédi , ce qui m'a £sdt pen^r que la jus* tice est éternelle , et ne dépend point des convenu tioifs humaines; et, quand elle en dépendroit, ce seroit une vérité terrible qu'il faudrdit se dérober à soi-même. * '

Nous sommes entourés d'hommes plus forts que nous ; ils peuvent '^lous nuire de mille manières différentes; les trois quarts du temps ils peuvent ie faire impunément. Quel repos pour nous de

LKTTRES PERSANES. aôy

• savoir qu'il y a dans le cœur de tous ces hommes I un principe intérieur qui combat en notre faveur et nous met à couvert de leurs entreprises !

Sans cela nous devrions être dans une frayeur continuelle ; nous passerions devant les hommes o<HRme devant les lions^'et nous ne serions jamais tas^réfi un moment de^' notre bieif, de notre honneur et de notre vie*

Toutes ces pensées pi'animent contre ces docteurs qui représentent Dieu comihfe un êti*e qui fait im exercice tjrrannique de-sa puilssance; qui le font agir d'tine manière dont noUs ne voudrions pas agir nous-mémçs de peur de lk>fifenser, qui le chargent de toutes les imperfections ^u'îl pilhit en nous y et y dans leurs opinions contradi^ôires*, le représentent tantôt eomnie un étrje m^àuvais, tantôt comme un être qui hait le mal et le punit. Quaod un homme s'examine^ quelle stotistilction pour lui de tirouver qu'il a le cœur juste hèe plaisir y tout sévère ^'il est , doit le ravir : il voit son être *autant au dessus de ceux.qui ne Yoiit pas, qu'il se voit au dessus des tigres let deâ ours. Oui , Rhédi y si j'étois sûr de suivre toujours inviolablemeut cette équité que j'ai devant les yeux, je me crdirois. le premier des hommes. .

V ne Paris, le premier de la loné de Gemniaâi, f , x7xS.

ao8 LETTRES PERSAITES.

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