FIN DE LA LETTRE XIII A PARTIR DE
Continuation du même sujet.
Je suppose une douzaine de bons Philosophes dans une Isle, où ils n'ont jamais vu que des végétaux. Cette Isle, & sur-tout douze bons Philosophes, sont fort difficiles à
5 trouver ; mais enfin cette fiction est permise. Ils admirent cette vie qui circule dans les fibres des plantes, qui semble se perdre & ensuite se renouveller ; & ne sachant pas trop comment les plantes naissent, comment elles prennent leur nourriture et leur accroissement, ils appei-
o lent cth une ame végétative^ . — Qu'entendez-vousparame végétative Pleur dit-on. — C'est un mot, répondent-ils, qui sert à exprimer le ressort inconnu par lequel tout cela s'opère. — Mais ne voyez-vous pas, leur dit un Méchanicien, que tout cela se fait naturellement par des poids,
Ligne i. Ce titre se trouve dans 48 (corr.)-)2. Dans jô-j) Sur l'âme. K. Sec. IX (Dict. phil., art. Ame). Voye^ la noie critique, p. iji, ligne i^y de la lettre XIII. — Je suis le texte de jr, et je donne dans les notes critiques outre les variantes de $2-K, les leçons de 48 (corr.) : ces cartons de 48 corr. n'ayant été tnscrès que dans quelques exemplaires, la véritable première édition des deux morceaux est ji. — Userait possible que la note de K, inexacte pour le morceau précédent (voye^ p. 20 j, note crit.) se rapportât à celui-ci : l'appel de la note aurait été placé par erreur à la fin de la section Vin de Fart. Amu au lieu d'être mis au début de la sec. IX.
1 5 lies leviers, des roues, des poulies ? — Non, diront nos Philosophes, s'ils sont éclairés. Il y a dans cette végétation autre chose que des mouvements ordinaires ; il y a un pouvoir secret qu*ont toutes les plantes d'attirer à elles sans aucune impulsion ce suc qui les nourrit ; & ce
20 pouvoir, qui n'est expliquable par aucune méchanique, est un don que Dieu a fait à la matière & dont ni vous ni moi ne comprenons la nature.
Ayant ainsi bien disputé, nos raisonneurs découvrent enfin des animaux. Oh, oh, disent-ils, après un lon<4
25 examen, voilà des êtres organisés comme nous ! Ils ont inconiestablement de la mémoire, & souvent plus que nous. Ils ont nos passions ; ils ont de la connaissance ; ils font entendre tous leurs besoins; ils perpétuentcommc nous leur espèce ^.
30 Nos Philosophes dissèquent quelques uns de ces êtres, ils y trouvent un cœur, une cervelle. Quoi ! disent-ils, l'Auteur de ces machines qui ne fait rien en vain, leur auroit-il donné tous les organes de sentiment pour qu'ils n'eussent point de sentiment ? il serait absurde de le pen-
3) ser. Il y a certainement en eux quelque chose que nous appelions aussi ame, faute de mieux ; quelque chose qui éprouve des sensations, & qui a une certaine mesure d'idées. Mais ce principe, quel est-il ? Est-ce quelque chose d'absolument différent de la matière ? est-ce un
40 esprit pur ? est-ce un être mitoyen, entre la matière que nous ne connaissons guéres & l'esprit pur que nous ne connaissons pas ? est-ce une propriété donnée de Dieu à la matière organisée ?
Ils font alors des expériences sur des insectes, sur des vers
16. 48 (corr.), j2-K omettent les mois s'ils sont éclairés. — 19. Dans 48 corr., j2-K les mots sans aucune impulsion manquent.
33. S3-K du [sentiment] — 48 (corr.) [pourj ne point sentir ^2-K afin [qu'ils]
45 de terre ; ils les coupent en plusieurs parties î, & ils sont étonnés de voir qu'au bout de quelque tems il vient des tètes à toutes ces parties coupées ; le même animal se reproduit, & tire de sa destruction même de quoi se multiplier. A-t-il plusieurs âmes, qui attendent pour animer
50 ces parties reproduites, qu'on ait coupé la tête au premier tronc ? 11 ressemble aux Arbres qui repoussent des branches & qui se reproduisent de bouture ; ces arbres ontils plusieurs âmes ? il n'y a pas d'apparence; donc il est très-probable que l'ame de ces bêtes est d'une autre
55 espèce que ce que nous appelions ame végétative dans les plantes ; que c'est une faculté d'un ordre supérieur, que Dieu a daigné donner à certaines portions de matière ; c'est une nouvelle preuve de sa puissance ; c'est un nouveau sujet de l'adorer.
éo Un homme violent & mauvais raisonneur, entend ce discours & leur dit : « Vous êtes des scélérats dont il faudroit brûler les corps pour le bien de vos âmes ; car vous niez l'immortalité de l'ame de l'homme. » Nos Philosophes se regardent tous étonnés : l'un d'eux lui répond
65 avec douceur : « Pourquoi nous brûler si vite ? Sur quoi avez-vous pu penser que nous ayons l'idée que votre cruelle ame est mortelle ? — Sur ce que vous croyez, reprend l'autre, que Dieu a donné aux brutes, qui sont organisés comme nous, la faculté d'avoir des sentimens et des
70 idées. Or cette ame des bêtes périt avec elles, donc vous croyez que l'ame des hommes périt aussi. »
Le Philosophe répond : « Nous ne sommes point du tout sûrs que ce que nous appelions ame dans les animaux, périsse avec eux, nous savons très bien que la matière ne
51. 4S{corr.) ;2-i^ Ils ressemblent — 55.^(?(corr.), fs-K'appellionsiflM/' 71» qui maintient appelions. — 58. 71» et c'est [un nouveau] 68. 70-iiC organisées
75 pcrit pas, & nous croyons qu'Use peut faire que Dieu ait mis dans les animaux quelque chose qui conservera toujours, si Dieu le veut, la faculté d'avoir des idées. Nous n'assurons pas, à beaucoup prés, que la chose soit ainsi, car il n'appartient guéres aux hommes d'être si confians ;
80 mais nous n'osons borner la puissance de Dieu. Nous disons qu'il est très-probable que les bêles, qui sont matière, ont reçu de lui la propriété de l'intelligence. Nous découvrons tous les jours des propriétés de la matière, c'est-à-dire, des présens de Dieu dont auparavant nous
85 n'avions pas d'idées ; nous avions d'abord défini la matière une substance étendue; ensuite nous avons reconnu qu'il falloit lui ajouter la solidité, quelque tems après il a fallu admettre que cette matière a une force, qu'on nomme force d'inertie, après cela nous avons été tous étonnés
90 d'être obligés d'avouer que la matière gravite. Q.uandnous avons voulu pousser plus loin nos recherches, nous avons été forcés de reconnaître des êtres qui ressemblent à la matière en quelques choses, & qui n'ont pas cependant les autres attributs dont la matière est douée.
95 Le feu élémentaire ^ par exemple, agit sur nos sens comme les autres corps, mais il ne tend point à un centre comme eux, il s'échappe, au contraire, du centre en lignes droites de tous côtés. Il ne semble pas obéir aux lois de l'attraction, de la gravitation, comme les 100 autres corps. Il y a enfin des mystères d'optique dont on ne pourraitguéres rendre raison, qu'enosant supposer que les traits de lumière se pénétrent les uns les autres. Car que cinq cens mille hommes d'un côté et autant de l'autre.