DEUXIÈME PARTIE
est, vous envisagez le moment de notre séparation comme un malheur infaillible, et vous commencez à donner des raisons à votre cœur pour l'y faire résoudre. Ah ! la vue des plus grandes beautés de l'Europe ne seroit pas si funeste pour moi que celle de nos canons, s'il est vrai qu'ils produisent cet effet sur votre esprit. Ce n'est pas que je veuille combattre votre devoir; j'aime votre gloire plus que je ne m'aime moimême, et je sais bien que vous n'êtes pas né pour passer tous vos jours auprès de moi ; mais je voudrois que cette nécessité vous donnât autant d'horreur qu'elle m'en donne, que vous n'y pussiez songer sans trembler, et que toute inévitable qu'une séparation vous doive paroître , vous ne puissiez croire de la supporter sans mourir. Ne m'accusez pas toutefois d'aimer à voir votre désespoir; vous ne verserez jamais une larme que je ne voulusse essuyer. Je serai la première à vous prier de supporter courageusement ce qui m'arrachera la vie par un excès de douleur, et je ne me consolerois pas d'avoir été au monde si je croyois que mon absence vous laissât sans consolation. Que veux-je donc? Je n'en sais rien. Je veux vous aimer
toute ma vie jusques à l'adoration; je veux, s'il se peut, que vous m'aimiez de même; mais on ne peut vouloir tout cela sans vouloir en même temps être la plus folle de toutes les femmes. Que cette folie ne vous dégoûte pas de moi : je n'en ai jamais été capable que pour vous, et je ne voudrois pas la changer pour la plus solide sagesse, s'il falloit, pour être sage, vous aimer un peu moins que je ne fais. Votre esprit a mille charmes; vous m'avez dit que vous en trouvez autant dans le mien; mais je renoncerois à nous en voir à tous deux s'il s'opposoit au progrès de notre folie. C'est l'amour qui doit régner sur toutes les fonctions de notre âme. Tout ce qui est en nous doit être fait pour lui, et pourvu qu'il soit satisfait, il m'est indifférent que la raison se plaigne. Avez-vous été de ce sentiment depuis que je ne vous ai vu? Je tremble de peur que vous n'ayez eu toute la liberté de votre esprit. Mais scroit-il possible qu'il vous en fût resté en parlant d'une guerre qui doit vous éloigner de moi? Non, vous n'êtes pas capable de cette trahison; vous n'aurez pas vu un soldat qui ne vous ait arraché un soupir, et j'aurai le plaisir d'entendre dire, à votre re-