‹ Lettres portugaises;Chapitre 37 sur 46 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

et c'étoit de vous que je parlois à l'oreille du duc, tant je suis peu la maîtresse des occasions de vous offenser. Je mourois d'envie de vous voir faire quelque chose qui me fournît un prétexte de vous faire une brusquerie publique ; mais comment aurois-je pu vous la faire? Ma colère même est un excès d'amour, et dans le moment où je suis outrée de rage pour votre tranquillité, je sens bien que j'auroisdes raisons de la défendre si je ne vous aimois jusqu'au dérèglement. En effet, mon frère nous observoit; la moindre affectation que vous eussiez témoignée de me parler m'auroit perdue. Mais ne pouviez-vous avoir de la jalousie sans la faire remarquer? Je me connois au mouvement de vos yeux, et j'aurois bien vu des choses dans vos regards, que le reste de la compagnie n'y auroit pas vues comme moi. Hélas! je n'y vis jamais rien de tout ce que j'y cherchois. J'avoue que j'y trouvai de l'amour, mais étoit-ce de l'amour qui devoit y être en ce temps-là? Il falloit y trouver du dépit et de la rage; il falloit me contredire sur tout ce que je disois, me trouver laide, cajoler une autre dame à ma vue; enfin il falloit être jaloux, puisque vous aviez

des sujets appareils de l'être. Mais, au lieu de ces effets naturels d'un véritable amour, vous me donnâtes mille louanges, vous prîtes s la même main que j'avois donnée au duc, comme si elle n'avoit pas dû vous faire horreur ! et je vis l'heure que vous alliez me féliciter sur ce que le plus honnête homme de notre Cour s'étoit attaché auprès de moi ! Insensible que vous êtes, est-ce comme cela que l'on aime, et êtes-vous aimé de moi de cette sorte? Ah ! si je vous avois cru si tiède avant que de vous aimer comme je fais! Mais quoi? quand j'aurois pu voir tout ce que je vois, et plus encore, s'il se peut, je n'aurois pu résister au penchant de vous aimer. C'a été une violence d'inclination dont je n'ai pas été la maîtresse; et puis quand je songe aux momens de plaisir que cette passion m'a causés, je ne puis me repentir de l'avoir conçue. Que ne ferois-je point si j'étois contente de vous, puisque je suis si transportée d'amour dans les temps où j'ai le plus de sujet de m'en plaindre! Mais vous en savez les différences, vous m'avez vue satisfaite, vous m'avez vue mécontente; je vous ai rendu des grâces, je vous ai fait des plaintes ; et dans la colère comme dans

Page 1