‹ Lettres provinciales 1, 4, 13, et Opuscules philosophiques; prescrits par les programmes de rhétorique et de philosophie du 22 janvier 1885. Ed. classique, avec une introd. et des notesChapitre 16 sur 26 · Il le souffre, a le cheval le souffre · texte numérisé non relu

Il le souffre, a le cheval le souffre

2. Essais, III, xm : « Oh ! que c'est un doux et mol chevet, et sain, que l'ignorance et l'incuriosité, à reposer une tète bien faite. »

suivre qu'une de ces deux routes, savoir : ou qu'il y a un Dieu, et lors il y place son souverain bien; ou qu'il est incertain, et qu'alors le vrai bien l'est aussi, puisqu'il en est incapable.

« J'ai pris un plaisir extrême à remarquer dans ces divers raisonnements en quoi les uns et les autres sont arrivés à quelque conformité avec la sagesse véritable qu'ils ont essayé de connaître. Car, s'il est agréable d'observer clans la nature le désir qu'elle a de peindre Dieu dans tous ses ouvrages, où l'on en voit quelques caractères parce qu'ils en sont les images, combien est-il plus juste de considérer dans les productions des esprits les efforts qu'ils font pour imiter la vérité essentielle, même en la fuyant, et de remarquer en quoi ils y arrivent et en quoi ils s'en égarent, comme j'ai tâché de faire dans cette étude *.

« Il est vrai, monsieur, que vous venez de me faire voir admirablement le peu d'utilité que les chrétiens peuvent retirer de ces études philosophiques. Je ne laisserai pas néanmoins, avec votre permission, de vous en dire encore ma pensée, prêt néanmoins de renoncer à toutes les lumières qui ne viendront pas de vous; en quoi j'aurai l'avantage, ou d'avoir rencontré la vérité par bonheur, ou de la recevoir de vous avec assurance. Il me semble que la source des erreurs de ces deux sectes est de n'avoir pas su que l'état de l'homme à présent diffère de celui de sa création; de sorte que l'un, remarquant quelques traces de sa première grandeur et ignorant sa corruption, a traité la nature comme saine et sans besoin de réparateur, ce qui le mène au comble de la superbe; au lieu que l'autre, éprouvant

1. En quelques lignes sont ici résumés les vrais principes de toute saine critique.

la misère présente et ignorant la première dignité, traite la nature comme nécessairement infirme et irréparable, ce qui le précipite dans le désespoir d'arriver à un véritable bien, et de là dans une extrême lâcheté. Ainsi ces deux états qu'il fallait connaître ensemble pour voir toute la vérité, étant connus séparément, conduisent nécessairement à l'un de ces deux vices, d'orgueil ou de paresse, où sont infailliblement tous les hommes avant la grâce, puisque, s'ils ne demeurent dans leurs désordres par lâcheté, ils en sortent par vanité, tant il est vrai ce que vous venez de me dire de saint Augustin, et que je trouve d'une grande étendue; car en effet on rend hommage aux esprits de malice en bien des manières.

« C'est donc de ces lumières imparfaites qu'il arrive que l'un, connaissant les devoirs de l'homme et ignorant son impuissance, se perd dans la présomption, et que l'autre, connaissant l'impuissance et non le devoir, il s'abat dans la lâcheté; d'où il semble que, puisque l'un conduit à la vérité, l'autre à l'erreur, l'on forme~ »ait en les alliant une morale parfaite. Mais, au lieu de cette paix, il ne résulterait de leur assemblage qu'une guerre et qu'une destruction générale : car, l'un établissant la certitude, l'autre le doute, l'un la grandeur de l'homme, l'autre sa faiblesse, ils ruinent les vérités aussi bien que les faussetés l'un de l'autre. De sorte qu'ils ne peuvent subsister seuls à cause de leurs défauts, ni s'unir à cause de leurs oppositions, et qu'ainsi ils se brisent et s'anéantissent pour faire place à la vérité de l'Évangile. C'est elle qui accorde les contrariétés par un art tout divin, et, unissant tout ce qui est de vrai et chassant tout ce qui est de faux, elle en fait une sagesse véritablement céleste où s'accordent ces opposés, qui étaient incompatibles dans ces doctrines humaines.

Et la raison en est que ces sages du monde placent les '■Mit raires dans un même sujet; car l'un attribuait la grandeur à la nature, et l'autre la faiblesse à cette même nature, ce qui ne pouvait subsister; au lieu que la foi nous apprend à les mettre en des sujets différents : tout ce qu'il y a d'infirme appartenant à la nature, tout ce qu'il y a de puissant appartenant à la grâce. Voilà l'union étonnante et nouvelle que Dieu seul pouvait enseigner, et que lui seul pouvait faire, et qui n'est qu'une image et qu'un effet de l'union ineffable de deux natures dans la seule personne d'un Homme- Dieu.

« Je vous demande pardon, monsieur, dit M. Pascal à M. de Saci, de m'emporter ainsi devant vous dans la théologie, au lieu de demeurer dans la philosophie, qui était seule mon sujet; mais il m'y a conduit insensiblement; et il est difficile de ne pas y entrer, quelque vérité qu'on traite, parce qu'elle est le centre de toutes les vérités; ce qui paraît ici parfaitement, puisqu'elle enferme si visiblement toutes celles qui se trouvent dans ces opinions. Aussi je ne vois pas comment aucun d'eux pourrait refuser de la suivre. Car s'ils sont pleins de la pensée de la grandeur de l'homme, qu'ont-ils imaginé qui ne cède aux promesses de l'Evangile, qui ne sont autre chose que le digne prix de la mort d'un Dieu? Et s'ils se plaisaient à voir l'infirmité de la nature, leurs idées n'égalent point celles de la véritable faiblesse du péché, dont la même mort a été le remède. Ainsi tous y trouvent plus qu'ils n'ont désiré; et ce qui est admirable, ils s'y trouvent unis, eux qui ne. pouvaient s'allier dans un degré infiniment inférieur! »

M. de Saci ne put s'empêcher de témoigner à M. Pascal qu'il était surpris comment il savait tourner les choses;

mais il avoua en môme temps que tout le monde n'avait pas le secret, comme lui, de faire sur ces lectures des réflexions si sages et si bien élevées. Il lui dit qu'il ressemblait à ces médecins habiles qui, par la manière adroite de préparer les plus grands poisons, en savent tirer les plus grands remèdes. Il ajouta que, quoiqu'il vit bien,, par ce qu'il venait de lui dire, que ces lectures lui étaient utiles, il ne pouvait pas croire néanmoins qu'elles fussent avantageuses à beaucoup de gens dont l'esprit se traînerait un peu et n'aurait pas assez d'élévation pour lire ces auteurs et en juger, et savoir tirer les perles du milieu du fumier, aurum ex stercore, disait un Père. Ce qu'on pouvait bien plus dire de ces philosophes, dont le fumier, par sa noire fumée, pouvait obscurcir la foi chancelante de ceux qui les lisent. C'est pourquoi il conseillerait toujours à ces personnes de ne pas s'exposer légèrement à ces lectures, de peur de se perdre avec ces philosophes, et de devenir la proie des démons et la pâture des vers, selon le langage de l'Ecriture, comme ces philosophes l'ont été.

« Pour l'utilité de ces lectures, dit M. Pascal, je vous dirai fort simplement ma pensée. Je trouve clans Épictète un art incomparable pour troubler le repos de ceux qui le cherchent dans les choses extérieures, et pour les forcer à reconnaître qu'ils sont de véritables esclaves et de misérables aveugles; qu'il est impossible qu'ils trouvent autre chose que l'erreur et la douleur qu'ils fuient, s'ils ne se donnent sans réserve à Dieu seul. Montaigne est incomparable pour confondre l'orgueil de ceux qui, hors la foi, se piquent d'une véritable justice; pour désabuser ceux qui s'attachent à leurs opinions, et qui croient trouver dans les sciences des vérités inébranlables; et pour convaincre si bien la raison de son peu de lumière et de ses égarements, qu'il est

difficile, quand on fait un bon usage de ses principes, d'être tenté de trouver des répugnances dans les mystères : car l'esprit en est si battu, qu'il est bien éloigné de vouloir juger si l'Incarnation ou le mystère de l'Eucharistie sont possibles; ce que les hommes du commun n'agitent que trop souvent.

« Mais, si Epictète combat la paresse, il mène à l'orgueil, de sorte qu'il peut être très nuisible à ceux qui ne sont pas persuadés de la corruption de la plus parfaite justice qui n'est pas de la foi. Et Montaigne est absolument pernicieux à ceux qui ont quelque pente à l'impiété et aux vices. C'est pourquoi ces lectures doivent être réglées avec beaucoup de soin, de discrétion et d'égard à la condition et aux mœurs de ceux à qui on les conseille. Il me semble seulement qu'en les joignant ensemble elles ne pourraient réussir fort mal parce que l'une s'oppose au mal de l'autre : non qu'elles puissent donner la vertu, mais seulement troubler dans les vices : l'âme se trouvant combattue par les contraires, dont l'un chasse l'orgueil et l'autre la paresse, et ne pouvant reposer dans aucun de ces vices par ses raisonnements ni aussi les fuir tous. »

Ce fut ainsi que ces deux personnes d'un si bel esprit s'accordèrent enfin au sujet de la lecture de ces philosophes, et se rencontrèrent au même terme, où ils arrivèrent néanmoins d'une manière un peu différente : M. de Saci y étant arrivé tout d'un coup par la claire vue du christianisme, et M. Pascal n'y étant arrivé qu'après beaucoup de détours, en s'attachant aux principes de ces philosophes.

...M. de Saci et tout Port-Royal des Champs étaient

1. Ces dernières lignes sont empruntées aux Mémoires de Fontaine.

ainsi tout occupés de la joie que causaient la conversion et la vue de M. Pascal... On y admirait la force toute-puissante de la grâce, qui, par une miséricorde dont il y a peu d'exemples, avait si profondément abaissé cet esprit si élevé de lui-même.

ou FRAGMENT D'UN TRAITÉ SUR LE VIDE

AVERTISSEMENT

Ce fragment que Pascal a composé pour défendre ses expériences sur le vide contre les objections tirées de l'autorité des anciens, doit être sans doute un peu antérieur aux deux autres opuscules que nous avons à étudier. Il semble qu'il n'était pas encore engagé aussi avant dans les voies de Port-Royal et dans la doctrine de la grâce efficace. En elfet sa foi y est encore entière dans la force de la raison humaine; loin de chercher à la déprimer, à l'humilier, comme dans l'Entretien avec M. de Saci, il s'efforce plutôt de la relever et de lui donner confiance en elle-même. Au risque de l'induire dans cette diabolique superbe qu'il s'efforcera plus tard de confondre, il ne craint pas d'affirmer qu'elle est née pour une suite de progrès sans fin et sans interruption.

Mais, pour que la raison put prendre cet essor et que rien ne vint désormais arrêter la science dans ses expériences et ses découvertes, il fallait d'abord achever de la délivrer du joug de l'autorité et du respect superstitieux de l'antiquité qui l'enchaînaient encore. Pascal combat donc ce respect de l'autorité des anciens fatal aux progrès de la science, ou du moins il l'enferme dans ses vraies limites qui sont, suivant

lui, l'histoire et la théologie. Veut-on connaître l'histoire des temps passés, les événements qui ont eu lieu à telle ou telle époque, il faut bien s'en rapporter à l'autorité des historiens et se borner à recueillir leurs témoignages. L'historien doit-il en effet s'en tenir aveuglément à ces témoignages des anciens? Pascal oublie trop, à ce qu'il semble, de faire dans l'histoire la part de la critique.

L'autorité doit surtout exclusivement régner, sous peine d'impiété et d'hérésie, dans le domaine de la théologie et de la foi. Rechercher, constater ce qui est ou ce qui n'est pas dans les livres sacrés, y recueillir la parole divine, voilà la tâche unique du tbéologien. La distinction des vérités de la foi et des vérités de la raison, la soumission complète de l'esprit à l'égard des premières, l'indépendance absolue à l'égard des secondes, voilà la règle proclamée et suivie par tous les philosophes et théologiens du xvne siècle, par Descartes et Malebranche, Bossuet, Leibniz, comme par Pascal. Plus ou moins ironique et perfide chez leurs prédécesseurs de la Renaissance et en particulier chez Montaigne; chez eux, cette distinction est profondément respectueuse et sincère.

Tous aussi combattront, comme le fait ici Pascal, l'autorité des anciens dans l'ordre des vérités scientifiques et philosophiques. Par une ingénieuse et juste représaille, le respect pour les anciens va tourner à leur détriment et au profit des modernes. « C'est nous qui sommes les vrais anciens du monde, » avait dit Pacon ; Pascal justifie et commente admirablement cette parole.

Il n'en est pas de l'homme comme des animaux qui sont réduits à une perfection bornée qu'il ne leur est pas permis de dépasser. « L'homme est produit pour l'infinité. Il est dans l'ignorance au premier âge de la vie, mais il s'instruit sans cesse dans son progrès. » Aux connaissances acquises par ceux qui l'ont précédé, il ajoute celles qu'il acquiert luimême, et la science va en croissant à mesure que l'univers vieillit. Ici se place cette belle et fameuse comparaison de toute la suite des hommes avec un même homme qui subsiste toujours et apprend continuellement. C'est donc chez

nous seuls que se trouve cette antiquité que nous avons le tort de vénérer dans les autres.

Ainsi Pascal découvre-t-il à la raison humaine la perspective d'un progrès sans fin el sans interruption. .Mais il in> faut pas confondre ce progrès avec la perfectibilité en toutes choses de Condorcet. 11 s'agit ici seulement de progrès intellectuel ou scientifique et non de progrès social et moral. Si Pascal croit que les hommes deviendront de plus en plus instruits, il ne croit pas qu'ils croîtront de même en bonté et en sagesse. L'homme dont parle ici Pascal c'est le savant qui ajoute sans cesse des connaissances nouvelles aux connaissances déjà acquises, non l'homme moral qui n'hérite pas de la force et de la vertu des ancêtres comme on hérite de leur science. Il dit en effet dans les Pensées que si les intentions des hommes vont en avançant, « la bonté et la malice du monde en général est de même l ».

C'est là, dirons-nous avec Sainte-Beuve, un correctif essentiel que nous voudrions voir placer en tète de toutes les grandes théories du progrès 2.

Le respect que l'on porte à l'antiquité est aujourd'hui à tel point, dans les matières où il doit avoir moins de force, que l'on se fait des oracles de toutes ses pensées, et des mystères 3 même de ses obscurités ; que l'on ne peut plus avancer de nouveautés sans péril 4, et que le texte d'un auteur3 suffit pour détruire les plus fortes raisons.. .

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