PREMIÈRE PARTIE, ART. II
les rend incapables de démonstration n'est pas leur obscurité, mais, au contraire, leur extrême évidence, ce manque de preuve n'est pas un défaut, mais plutôt une perfection.
D'où l'on voit que la géométrie ne peut définir les objets, ni prouver les principes; mais par cette seule et avantageuse raison, que les uns et les autres sont dans une extrême clarté naturelle, qui convainc la raison plus puissamment que ne feroit le discours.
Car qu'y a-t-il de plus évident que cette vérité, qu'un nombre , tel qu'il soit , peut être augmenté; qu'on peut le doubler; que la promptitude d'un mouvement peut être doublée , et qu'un espace peut être doublé de même? Et qui peut aussi douter qu'un nombre, tel qu'il soit, ne puisse être divisé par la moitié, et sa moitié encore par la moitié ? Car cette moitié seroit-elle un néant? Et comment ces deux moitiés, qui seroient deux zéro, feroient-elles un nombre?
De même, un mouvement, quelque lent qu'il soit, ne peut-il pas être ralenti de moitié , en sorte qu'il parcoure le même espace dans le double du temps, et ce dernier mouvement encore? Car seroit-ce un pur repos? Et comment se pourroitil que ces deux moitiés de vitesse, qui seroient deux repos, fissent la première vitesse ?
Enfin un espace, quelque petit qu'il soit, ne peut-il pas être divisé en deux , et ces moitiés encore ? Et comment pourroit-il se faire que ces moitiés fussent indivisibles, sans aucune éten-
due, elles qui, jointes ensemble, ont fait la première étendue ?
Il n'y a point de connoissance naturelle dans l'homme qui précède celles-là , et qui les surpasse en clarté. Néanmoins, afin qu'il y ait exemple de tout, on trouve des esprits excellents en toutes autres choses, que ces infinités choquent, et qui ne peuvent , en aucune sorte , y consentir.
Je n'ai jamais connu personne qui ait pensé qu'un espace ne puisse être augmenté. Mais j'en ai vu quelques-uns , très-habiles d'ailleurs , qui ont assuré qu'un espace pouvoit être divisé en deux parties indivisibles, quelque absurdité qu'il s'y rencontre.
Je me suis attaché à rechercher en eux quelle pouvoit être la cause de cette obscurité , et j'ai trouvé qu'il n'y en avoit qu'une principale , qui est qu'ils ne sauroient concevoir un continu divisible à l'infini; d'où ils concluent qu'il n'est pas ainsi divisible. C'est une maladie naturelle à l'homme, de croire qu'il possède la vérité directement, et de là vient qu'il est toujours disposé à nier tout ce qui lui est incompréhensible; au lieu qu'en effet il ne connoît naturellement que le mensonge, et qu'il ne doit prendre pour véritables que les choses dont le contraire lui paroît faux.
Et c'est pourquoi, toutes les fois qu'une proposition est inconcevable, il faut en suspendre le jugement, et ne pas la nier à cette marque, mais en examiner le contraire; et si on le trouve