CONNOISSANCE GÉNÉRALE DE L'HOMME
La première chose qui s'offre à l'homme quand il se regarde, c'est son corps, c'est-à-dire, une certaine portion de matière qui lui est propre. Mais, pour comprendre ce qu'elle est, il faut qu'il la compare avec tout ce qui est au-dessus de lui et tout ce qui est au-dessous , afin de reconnoître ses justes bornes.
Qu'il ne s'arrête donc pas à regarder simplement les objets qui l'environnent; qu'il contemple la nature entière dans sa haute et pleine majesté; qu'il considère cette éclatante lumière, mise comme une lampe éternelle pour éclairer l'univers; que la terre lui paroisse comme un point au prix du vaste tour que cet astre décrit (*) (16); et qu'il s'étonne de ce que ce vaste
• (*) Pascal s'exprime ici d'après les idées populaires conformes au système de Ptolémée, qui faisoit tourner le soleil et les planètes autour de la terre , regardée comme le centre de l'univers. Cependant Copernic avoit , dès l'an i53o , publié son système , ou plutôt celui de Pythagore , ou de Pliilolaùs son disciple ; et , après la découverte des télescopes par Galilée, en 1610, les savants en avoient reconnu
tour n'est lui-même qu'un point très-délicat à l'égard de celui que les astres qui roulent dans le firmament embrassent. Mais si notre vue s'arrête là, que l'imagination passe outre. Elle se lassera plutôt de concevoir, que la nature de fournir. Tout ce que nous voyons du monde n'est qu'un trait imperceptible dans l'ample sein de la nature. Nulle idée n'approche de retendue de ses espaces. Nous avons beau enfler nos conceptions, nous n'enfantons que des atomes au prix de la réalité des choses. C'est une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part (17). Enfin c'est un des plus grands caractères sensibles de la toute-puissance de Dieu, que notre imagination se perde dans cette pensée.
Que l'homme , étant revenu à soi , considère ce qu'il est au prix de ce qui est ; qu'il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature; et que de ce que lui paroîtra ce petit cachot où il se trouve logé , c'est-à-dire , ce monde vi-
l'évidence. Comment donc Pascal, très -savant lui-même, et qui écrivoit cinquante ans après cette dernière époque , partageoit-il , ou du moins sembloit-il partager encore l'opinion des anciens? On ne peut en trouver d'autre raison que la crainte qu'il avoit , sans doute , de se mettre en opposition avec le clergé, qui, de son temps encore, combattoit de tout son pouvoir le nouveau système. C'est à peu près ce qu'avoue l'auteur dans une autre pensée , où il dit : Je trouve bon qu'on n'approfondisse pas V opinion de Copernic. Voyez part. 2, art. 17. §. 19. {Noie de l'Éditeur.)