PREMIÈRE PARTIE, ART. VIL Il
divertissement ou passe-temps, dans lesquels on n'a, en effet, pour but que d'y laisser passer le temps sans le sentir, ou plutôt sans se sentir soimême; et d'éviter, en perdant cette partie de la vie , l'amertume et le dégoût intérieur qui accompagneroit nécessairement l'attention que l'on feroit sur soi-même durant ce temps-là. L'âme ne trouve rien en elle qui la contente; elle n'y voit rien qui ne l'afflige, quand elle y pense. C'est ce qui la contraint de se répandre au dehors, et de chercher dans l'application aux choses extérieures à perdre le souvenir de son état véritable. Sa joie consiste dans cet oubli ; et il suffît, pour la rendre misérable, de l'obliger de se voir et d'être avec soi.
On charge les hommes, dès l'enfance, du soin de leur honneur, de leurs biens, et même du bien et de l'honneur de leurs parents et de leurs amis. On les accable de l'étude des langues, des sciences, des exercices et des arts. On les charge d'affaires : on leur fait entendre qu'ils ne sauroient être heureux s'ils ne font en sorte, par leur industrie et par leur soin , que leur fortune et leur honneur, et même la fortune et l'honneur de leurs amis , soient en bon état , et qu'une seule de ces choses qui manque les rend malheureux. Ainsi on leur donne des charges et des affaires qui les font tracasser dès la pointe du jour. Voilà , direz-vous, une étrange manière de les rendre heureux. Que pourroit-on faire de mieux pour les rendre malheureux ? Demandezvous ce qu'on pourroit faire ? Il ne faudroit que
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leur ôter tous ces soins : car alors ils se verroient et ils penseroient à eux-mêmes; et c'est ce qui leur est insupportable. Aussi, après s'être chargés de tant d'affaires, s'ils ont quelque temps de relâche , ils tâchent encore de le perdre à quelque divertissement qui les occupe tout entiers et les dérobe à eux-mêmes.
C'est pourquoi, quand je me suis mis à considérer les diverses agitations des hommes , les périls et les peines où ils s'exposent, à la cour, à la guerre, dans la poursuite de leurs prétentions ambitieuses, d'où naissent tant de querelles, de passions et d'entreprises périlleuses et funestes, j'ai souvent dit que tout le malheur des hommes vient de ne savoir pas se tenir en repos dans une chambre. Un homme qui a assez de biens pour vivre, s'il savoit demeurer chez soi, n'en sortiroit pas pour aller sur la mer, ou au siège d'une place ; et si on ne cherchoit simplement quà vivre , on auroit peu de besoin de ces occupations si dangereuses.
Mais quand j'y ai regardé de plus près (4°)? j'ai trouvé que cet éloigneraient que les hommes ont du repos , et de demeurer avec eux-mêmes , vient dune cause bien effective, c'est-à-dire, du malheur naturel de notre condition foible et mortelle, et si misérable que rien ne peut nous consoler, lorsque rien ne nous empêche d'y penser, et que nous ne voyons que nous. (*)
(*) Voyez, après la note 40, la Réflexion de Vauvenargues,
{L'Éditeur.)