RA.ISONS DE QUELQUES OPINIONS DU PEUPLE
J'écrirai ici mes pensées sans ordre, et non pas peut-être dans une confusion sans dessein : c'est le véritable ordre, et qui marquera toujours mon objet par le désordre même.
Nous allons voir que toutes les opinions du peuple sont très-saines (49); que le peuple n'est pas si vain qu'on le dit* et ainsi l'opinion qui détruisoit celle du peuple sera elle-même détruite.
Il est vrai, en un sens, de dire que tout le monde est dans l'illusion : car encore que les opinions du peuple soient saines , elles ne le sont pas dans sa tète, parce qu'il croit que la vérité est où elle n'est pas. La vérité est bien dans leurs opinions, mais non pas au point où ils se le figurent.
Le peuple honore les personnes de grande naissance. Les demi-habiles les méprisent, disant que la naissance n'est pas un avantage de la personne , mais du hasard. Les habiles les honorent, non par la pensée du peuple, mais par une pensée plus relevée. Certains zélés, qui n'ont pas grande connoissance, les méprisent malgré cette considération qui les lait honorer par les habiles; parce qu'ils en jugent par une nouvelle lumière que la piété leur donne. Mais les chrétiens parfaits les honorent par une autre lumière supérieure. Ainsi vont les opinions se succédant du pour au contre, selon qu'on a de lumière.
Le plus grand des maux est les guerres civiles.
Elles sont sûres , si on veut récompenser le mérite; car tous diroient qu'ils méritent (5o). Le mal à craindre d'un sot , qui succède par droit de naissance, n'est ni si grand, ni si sûr.
Pourquoi suit-on la pluralité? est-ce à cause qu'ils ont plus de raison ? non , mais plus de force. Pourquoi suit-on les anciennes lois et les anciennes opinions ? est-ce quelles sont plus saines? non, mais elles sont uniques, et nous ôtent la racine de diversité.
L'empire fondé sur l'opinion et l'imagination règne quelque temps, et cet empire est doux et volontaire : celui de la force règne toujours. Ainsi l'opinion est comme la reine du monde, mais la force en est le tyran.
Que l'on a bien fait de distinguer les hommes par l'extérieur plutôt que par les qualités intérieures ! Qui passera de nous deux ? qui cédera la place à l'autre? le moins habile ? Mais je suis aussi habile que lui. Il faudra se battre sur cela. Il a quatre laquais, et je n'en ai qu'un : cela est visible; il n'y a qu'à compter; c'est à moi à céder (52), et je suis un sot si je conteste. Nous voilà en paix par ce moyen ; ce qui est le plus grand des biens.
Pensées. q
j3o pensées de pascal,
La coutume de voir les rois accompagnés de gardes, de tambours, d'officiers, et de toutes les choses qui plient la machine vers le respect et la terreur, fait que leur visage, quand il est quelquefois seul et sans ces accompagnements, imprime dans leurs sujets le respect et la terreur, parce qu'on ne sépare pas dans la pensée leur personne d'avec leur suite , qu'on y voit d'ordinaire jointe. Le monde, qui ne sait pas que cet effet a son origine dans cette coutume , croit qu'il vient d'une force naturelle : et de là ces mots : Le caractère de la Divinité est empreint sur son visage, etc.
La puissance des rois est fondée sur la raison et sur la folie du peuple, et bien plus sur la folie. La plus grande et la plus importante chose du monde a pour fondement la foiblesse : et ce fondement-là est admirablement sûr ; car il n'y a rien de plus sûr que cela, que le peuple sera foible; ce qui est fondé sur la seule raison est bien mal fondé, comme l'estime de la sagesse. (53)
Nos magistrats ont bien connu ce mystère. Leurs robes rouges, leurs hermines, dont ils s'emmaillottent en chats fourrés (54), les palais où ils jugent, les fleurs de lis; tout cet appareil auguste étoit nécessaire : et si les médecins n'avoient des soutanes et des mules , et que les