‹ Lettres provinciales et Pensées (volume 2)Chapitre 70 sur 159 · PREMIÈRE PARTIE, ART. Mil · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE, ART. Mil

quoique ce soit par l'esprit que ces effets-là se voient, cet esprit est, à l'égard de l'esprit qui voit les causes, comme les sens corporels sont à l'égard de l'esprit. (58)

D'où vient qu'un boiteux ne nous irrite pas , et qu'un esprit boiteux nous irrite ? C'est à cause qu'un boiteux reconnoit que nous allons droit, et qu'un esprit boiteux dit que c'est nous qui boitons; sans cela nous en aurions plus de pitié que de colère.

Epictè te demande aussi pourquoi nous ne nous fâchons point si on dit que nous avons mal à la tête, et que nous nous fâchons de ce qu'on dit que nous raisonnons mal, ou que nous choisissons mal? Ce qui cause cela c'est que nous sommes bien certains que nous n'avons pas mal à la tète, et que nous ne sommes pas boiteux. Mais nous ne sommes pas aussi assurés que nous choisissions le vrai. De sorte que , n'en ayant d'assurance qu'à cause que nous le voyons de toute notre vue; quand un autre voit de toute sa vue le contraire, cela nous met en suspens et nous étonne, et encore plus quand mille autres se moquent de notre choix; car il faut préférer nos lumières à celles de tant d'autres, et cela est hardi et difficile. Il n'y a jamais cette contradiction dans les sens touchant un boiteux.

Page 1