XIII
Etre brave (*), n'est pas trop vain ; c'est montrer qu'un grand nombre de gens travaillent pour soi; c'est montrer , par ses cheveux, qu'on a un valet de chambre, un parfumeur, etc. ; par son rabat, le fil et le passement, etc.
Or, ce n'est pas une simple superficie, ni un simple harnois , d'avoir plusieurs bras à son service.
Cela est admirable : on ne veut pas que j'honore un homme vêtu de brocatelle et suivi de sept à huit laquais ! Eh quoi ! il me fera donner les étrivières, si je ne le salue. Cet habit, c'est une force; il n'en est pas de même d'un cheval bien enharnaché à l'égard d'un autre. (61)
Montaigne est plaisant de ne pas voir quelle
(*) Bien mis. [Note de Condorcet.)
différence il y a d'admirer qu'on y en trouve, et d'en demander la raison.
Le peuple a des opinions très -saines, par exemple, d'avoir choisi le divertissement et la chasse plutôt que la poésie (62) : les demiTsavants s'en moquent, et triomphent à montrer là-dessus sa folie; mais, par une raison qu'ils ne pénètrent pas, il a raison. Il fait bien aussi de distinguer les hommes par le dehors, comme par la naissance ou le bien : le monde triomphe encore à montrer combien cela est déraispnabie ; mais cela est très-raisonnable.
C'est un grand avantage que la qualité , qui , dès dix-huit ou vingt ans, met un homme en passe, connu et respecté, comme un autre pourroit avoir mérité à cinquante ans : ce sont trente ans gagnés sans peine.
11 y a de certaines gens qui , pour faire voir qu'on a tort de ne pas les estimer, ne manquent jamais d'alléguer l'exemple de personnes de qualité qui font cas d'eux. Je voudrois leur répondre : Montrez -nous le mérite par où vous avez attiré l'estime de ces personnes-là, et nous vous estimerons de même.
ï36 PENSÉES DE PASCAL;
Un homme qui se met à la fenêtre pour voir Jes passants; si je passe par là, puis-je dire qu'il s'est mis là pour me voir? Non; car il ne pense pas à moi en particulier. Mais celui qui aime une personne à cause de sa beauté , Faime-t-il? Non ; car la petite-vérole, qui ôtera la beauté sans tuer la personne, fera qu'il ne l'aimera plus : et si on m'aime pour mon jugement, ou pour ma mémoire, m'aime-t-on , moi? Non; car je puis perdre ces qualités sans cesser d'être. Où est donc ce moi, s'il n'est ni dans le corps, ni dans l'âme ? Et comment aimer le corps ou l'âme , sinon pour ces qualités, qui ne sont point ce qui fait ce moi, puisqu'elles sont périssables? Car aimeroit-on la substance de l'âme d'une personne abstraitement, et quelques qualités qui y fussent? Cela ne se peut, et seroit injuste. On n'aime donc jamais la personne , mais seulement les qualités; ou, si on aime la personne, il faut dire que c'est l'assemblage des qualités qui fait la personne.
Les choses qui nous tiennent le plus au cœur ne sont rien le plus souvent; comme , par exemple, de cacher qu'on ait peu de bien. C'est un néant que notre imagination grossit en montagne. Un autre tour d'imagination nous le fait découvrir sans peine.