ARTICLE IX
PENSEES MORALES DETACHEES.
1 outes les bonnes maximes sont dans le monde, on ne manque qu'à les appliquer. Par exemple , on ne doute pas qu'il ne faille exposer sa vie pour défendre le bien public, et plusieurs le font; mais presque personne ne le fait pour la religion. Il est nécessaire qu'il y ait de l'inégalité parmi les hommes ; mais cela étant accordé , voilà la porte ouverte , non-seulement à la plus
haute domination , mais à la plus haute tyrannie. Il est nécessaire de relâcher un peu l'esprit; mais cela ouvre la porte aux plus grands débordements. Qu'on en marque les limites; il n'y a point de bornes dans les choses : les lois veulent y en mettre, et l'esprit ne peut le souffrir.
La raison nous commande bien plus impérieusement qu'un maître : car, en désobéissant à l'un , on est malheureux ; et en désobéissant à l'autre, on est un sot.
Pourquoi me tuez-vous ? Eh quoi ! ne demeurez-vous pas de l'autre côlé de l'eau? Mon ami , si vous demeuriez de ce côté, je serois un assassin , cela seroit injuste de vous tuer de la sorte ; mais puisque vous demeurez de l'autre côté, je suis un brave, et cela est juste. (*)
Ceux qui sont dans le dérèglement disent à ceux qui sont dans l'ordre que ce sont eux qui s'éloignent de la nature, et ils croient la suivre ; comme ceux qui sont dans un vaisseau croient que ceux qui sont au bord s'éloignent. Le langage est pareil de tous côtés. 11 faut avoir un
(*) Pour l'intelligence de cette pensée, voyez part, i, art. 6 , §. 9. ( Note de l'Éditeur. )