SUR LA CENSURE DE M. ARNAULD
Que pouvoit-on penser de tout ce procédé, sinon que cette proposition , choisie avec des circonstances si remarquables, contenoit l'essence des plus noires hérésies qui se puissent imaginer? Cependant elle est telle, qu'on n'y voit rien qui ne soit si clairement et si formellement exprimé dans les passages des pères que M. Arnauld a rapportés en cet endroit, que je n'ai vu personne qui en pût comprendre la différence. On s'imaginoit néanmoins qu'il y en avoit beaucoup, puisque les passages des pères étant sans doute catholiques , il falloit que la proposition de M. Arnauld y fût extrêmement (*) contraire pour être hérétique.
C'étoit de la Sorbonne qu'on attendoit cet éclaircissement. Toute la chrétienté avoit les yeux ouverts pour voir dans la censure de ces docteurs ce point imperceptible au commun des hommes. Cependant M. Arnauld fait ses apologies, où il donne en plusieurs colonnes sa proposition, et les passages des pères d'où il l'a prise, pour en faire paroi tre la conformité aux moins clairvoyants.
Il fait voir que saint Augustin dit en un endroit qu'il cite : « Que Jésus-Christ nous montre « un juste, en la personne de saint Pierre, qui « nous instruit par sa chute de fuir la présomp- « tion. » Il en rapporte un autre du même père, qui dit : a Que Dieu, pour montrer que sans
(*) Édition de 1657. Horriblement*
« la grâce on ne peut rien, a laissé saint Pierre « sans grâce. » Il en donne un autre de saint Chrysostôme, qui dit : «Que la chute de saint « Pierre n'arriva pas pour avoir été froid envers « Jésus-Christ, mais parce que la grâce lui man- « qua ; et qu'elle n'arriva pas tant par sa négli- « gence que par l'abandon de Dieu, pour appren- « dre à toute l'Eglise que sans Dieu l'on ne peut « rien. » Ensuite de quoi il rapporte sa proposition accusée, qui est celle-ci : «Les pères nous «montrent un juste, en la personne de saint « Pierre, à qui la grâce, sans laquelle on ne peut « rien, a manqué. »
C'est sur cela qu'on essaie en vain de remarquer comment il se peut faire que l'expression de M. Arnauld soit autant différente de celles des pères que la vérité l'est de l'erreur, et la foi de l'hérésie ; car où en pourroit-on trouver la différence ? Seroit-ce en ce qu'il dit : « Que les pères «nous montrent un juste, en la personne de «saint Pierre?» Mais saint Augustin l'a dit en mots propres. Est-ce en ce qu'il dit : «Que la « grâce lui a manqué?» Mais le même saint Augustin, qui dit «que saint Pierre étoit juste,» dit « qu'il n avoit pas eu la grâce en cette ren- « contre.» Est-ce en ce qu'il dit : «Que sans la « grâce on ne peut rien ? » Mais n'est-ce pas ce que saint Augustin dit au même endroit, et ce que saint Chrysostôme même avoit dit avant lui, avec cette seule différence, qu'il l'exprime d'une manière bien plus forte, comme en ce qu'il dit :