DU JEUNE
honnête homme, lui dis- je, qu'Escobar. Tout le monde l'aime, répondit le père : il fait de si jolies questions! Voyez celle-ci qui est au même endroit, n. 38 : «Si un homme doute qu'il ait «vingt-un ans, est-il obligé de jeûner? Non. « Mais si j'ai vingt-un ans cette nuit à une heure «après minuit, et qu'il soit demain jeûne, « serai -je obligé de jeûner demain? Non; car « vous pourriez manger autant qu'il vous plai- « roit depuis minuit jusqu'à une heure, puisque « vous n'auriez pas encore vingt-un ans : et ainsi « ayant droit de rompre le jeûne, vous n'y êtes « point obligé. » O que cela est divertissant! lui dis-je. On ne s'en peut tirer, me répondit-il; je passe les jours et les nuits à le lire, je ne fais autre chose. Le bon père, voyant que j'y prenois plaisir, en fut ravi; et continuant : Voyez, dit-il, encore ce trait de Filiutius, qui est un de ces vingt-quatre jésuites, tome II, tr. 27, part. 2, c. 6, n. i43 : «Celui qui s'est fatigué à quelque « chose, comme à poursuivre une fille, ad in- « sequendam amicam, est -il obligé de jeûner? « Nullement. Mais s'il s'est fatigué exprès pour « être par là dispensé du jeûne, y sera-t-il tenu? «Encore qu'il ait eu ce dessein formé, il n'y « sera point obligé. » Eh bien ! l'eussiez - vous cru? me dit-il. En vérité, mon père, lui dis-je, je ne le crois pas bien encore. Eh quoi! n'est-ce pas un péché de ne pas jeûner quand on le peut ? Et est -il permis de rechercher les occasions de pécher? ou plutôt n'est-on pas obligé de les fuir?
C«la seroit assez commode. Non pas toujours \ me dit-il; c'est selon. Selon quoi? lui dis-je. Ho! ho! repartit le père. Et si on recevoit quelque incommodité en fuyant les occasions, y seroit-on obligé à votre avis ? Ce n'est pas au moins celui du père Baunyque voici, p. 1084 : « On ne doit « pas refuser l'absolution à ceux qui demeurent «dans les occasions prochaines du péché, s'ils « sont en tel état qu'ils ne puissent les quitter « sans donner sujet au monde de parler, ou sans « qu'ils en reçussent eux-mêmes de l'incommo- « dite.» Je m'en réjouis, mon père; il ne reste plus qu'à dire qu'on peut rechercher les occasions de propos délibéré, puisqu'il est permis de ne les pas fuir. Cela même est aussi quelquefois permis, ajouta -t- il. Le célèbre casuiste Basile Ponce l'a dit, et le père Bauny le cite et approuve son sentiment, que voici dans le Traité de la Pénitence, q. 4 7 p- 94 •' «On peut recher- « cher une occasion directement et pour elle- « même; primo et per se , quand le bien spiri- « tuel ou temporel de nous ou de notre prochain « nous y porte. »
Vraiment, lui dis-je, il me semble que je rêve, quand j'entends des religieux parler de cettesorte! Eh quoi, mon père, dites-moi, en conscience, êtes -vous dans ce sentiment- là? Non vraiment, me dit le père. Vous parlez donc, continuai-je, contre votre conscience? Point du tout, dit-il : je ne parlois pas en cela selon ma conscience, mais selon celle de Ponce et du père
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Bauny ; et vous pourriez les suivre en sûreté , car ce sont dTiabiles gens. Quoi! mon père, parce qu'ils ont mis ces trois lignes dans leurs livres, sera- 1- il devenu permis de rechercher les occasions de pécher? Je eroyois ne devoir prendre pour règle que l'Ecriture et la tradition de l'Église , mais non pas vos casuistes. O bon ]}ieu , s'écria le père , vous me faites souvenir de ces jansénistes ! Est-ce que le père Bauny et Basile Ponce ne peuvent pas rendre leur opinion probable? Je ne me contente pas du probable, lui dis-je, je cherche le sûr. Je vois bien, me dit le bon père , que vous ne savez pas ce que <:'est que la doctrine des opinions probables ; vous parleriez autrement si vous le saviez. Ah ! vraiment, il faut que je vous en instruise. Vous n'aurez pas perdu votre temps d'être venu ici , sans cela vous ne pouviez rien entendre. C'est le fondement et l'A B G de toute notre morale. Je fus ravi de le voir tombé dans ce que je souhaitois; et, le lui ayant témoigné, je le priai de m'expliquer ce que c'étoit qu'une opinion probable. Nos auteurs vous y répondront mieux que moi , dit-il. Voici comme ils en parlent tous généralement, et entre autres , nos vingt-quatre, in princ. ex. 3 , n. 8 : « Une opinion est appelée « probable , lorsqu'elle est fondée sur des rai- « sons de quelque considération. D'où il arrive « quelquefois qu'un seul docteur fort grave peut « rendre une opinion probable. » Et en voici la raison : « car un homme adonné particulière-
« ment à l'étude ne s'attacheroit pas à une opî- « nion, s'il n'y étoit attiré par une raison bonne « et suffisante. » Et ainsi , lui dis-je , un seul docteur peut tourner les consciences et les bouleverser à son gré, et toujours en sûreté. Il n'en faut pas rire, me dit-il, ni penser combattre cette doctrine. Quand les jansénistes Font voulu faire , ils y ont perdu leur temps. Elle est trop bien établie. Ecoutez Sanchez , qui est un des plus célèbres de nos pères , Som. Liv. t , chap. 9 , n. 7 : 8 Vous douterez peut-être si l'autorité d'un « seul docteur bon et savant rend une opinion « probable : à quoi je réponds que oui ; et c'est « ce qu'assurent Angélus, Sylv. Navarre, Emmace nuel Sa , etc. Et voici comme on le prouve. « Une opinion probable est celle qui a un « fondement considérable : or , l'autorité d'un « homme savant et pieux n'est pas de petite « considération , mais plutôt de grande consi- « dération ; car, écoutez bien cette raison : Si « le témoignage d'un tel homme est de grand « poids pour nous assurer qu'une chose se soit a passée, par exemple, à Rome, pourquoi ne « le sera-t-il pas de même dans un cloute de « morale ? »
La plaisante comparaison, lui dis-je, des choses du monde à celles de la conscience ! Ayez patience ; Sanchez répond à cela dans les lignes qui suivent immédiatement : « Et la res- « triction qu'y apportent certains auteurs ne « me plaît pas , que l'autorité dun tel docteur
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* est suffisante dans les choses de droit humain, « mais non pas dans celles de droit divin; car « elle est de grand poids dans les unes et dans « les autres. »
Mon père, lui dis-je franchement, je ne puis faire cas de cette règle. Qui m'a assuré que dans la liberté que vos docteurs se donnent d'examiner les choses par la raison, ce qui paroîtra sûr à l'un le paroisse à tous les autres ? La diversité des jugements est si grande Vous ne
l'entendez pas, dit le père en m'interrompant; aussi sont-ils fort souvent de différents avis : mais cela n'y fait rien; chacun rend le sien probable et sûr. Vraiment l'on sait bien qu'ils ne sont pas tous de même sentiment; et cela n'en est que mieux. Ils ne s'accordent au contraire presque jamais. 11 y a peu de questions où vous ne trouviez que l'un dit, oui; l'autre dit, non. Et en tous ces cas-là, l'une et l'autre des opinions contraires est probable; et c'est pourquoi Diana dit sur un certain sujet, part. 3, tome IV, r. 244 •' (( Ponce et Sanchez sont de contraires « avis : mais, parce qu'ils étoient tous deux sa- « vants chacun rend son opinion probable. »
Mais, mon père, lui dis-je on doit être bien embarrassé à choisir alors! Point du tout, dit-il, il n'y a qu'à suivre l'avis qui agrée le plus. Eh quoi! si l'autre est plus probable? 11 n importe, me dit-il. Et si l'autre est plus sûr? 11 n'importe, me dit encore le père; le voici bien expliqué. C'est Emmanuel Sa de notice Société , dans son
Aphorisme de dubio , p. 1 83 : « On peut faire ce « qu'on pense être permis selon une opinion « probable : quoique le contraire soit plus sûr. « Or, l'opinion d'un seul docteur grave y suffit. » Et si une opinion est tout ensemble et moins probable et moins sûre, sera-t-il permis de la suivre, en quittant ce que Ton croit être plus probable et plus sûr? Oui, encore une fois, me dit-il; écoutez Filiutius , ce grand jésuite de Home, Mort, quœst. tr. 21 , c. 4> n- I28 •" « 11 est « permis de suivre l'opinion la moins probable , « quoiqu'elle soit la moins sûre : c'est l'opinion « commune des nouveaux auteurs. » Cela n'est-il pas clair? Nous voici bien au large, lui dis-je, mon révérend père. Grâces à vos opinions probables, nous avons une belle liberté de conscience. Et vous autres casuistes , avez-vous la même liberté dans vos réponses ? Oui, me dit-il, nous répondons aussi ce qu'il nous plaît, ou plutôt ce qu'il plaît à ceux qui nous interrogent; car voici nos règles, prises de nos pères, Layman, Theol. Mor. 1. 1, tr. 1 , c. 2, §. 2, n. 7; Yasquez, Dist. 62 , c. 9, n. 47 ; Sanchez, in Sum. , 1. 1 , c. 9, n. 23; et de nos vingt-quatre, inprinc. ex. 3, n. 24. Voici les paroles de Layman, que le livre de nos vingt-quatre a suivies : « Un doc- « teur étant consulté, peut donner un conseil, « non -seulement probable selon son opinion, « mais contraire à son opinion, s'il est estimé « probable par d'autres , lorsque cet avis con- « traire au sien se rencontre plus favorable et