‹ Lettres provinciales et PenséesChapitre 31 sur 102 · AUTORITÉS ÉLUDÉES · texte numérisé non relu

AUTORITÉS ÉLUDÉES

mais je n'ose vous Je rapporter, car c'est une chose effroyable.

Le bon père continua donc ainsi : Vous entendez bien maintenant comment on se sert des circonstances favorables? mais il y en a quelquefois de si précises, qu'on ne peut accorder par là les contradictions : de sorte que ce seroit bien alors que vous croiriez qu'il y en auroit. Par exemple, trois papes ont décidé que les religieux qui sont obligés par un vœu particulier à la vie quadragésimale, n'en sont pas dispensés, encore qu'ils soient faits évêques; et cependant Diana dit « que, nonobstant leur décision, ils en sont dis- « pensés. » Et comment accorde-t-il cela ? lui disje. C'est, répliqua le père, par la plus subtile de toutes les nouvelles méthodes, et par le plus fin de la Probabilité. Je vas vous l'expliquer. C'est que, comme vous le vîtes l'autre jour, l'affirmative et la négative de la plupart des opinions ont chacune quelque probabilité, au jugement de nos docteurs, et assez pour être suivies avec sûreté de conscience. Ce n'est pas que le pour et le contre soient ensemble véritables dans le même sens, cela est impossible; mais c'est seulement qu'ils sont ensemble probables, et sûrs par conséquent.

Sur ce principe, Diana notre bon ami parle ainsi en la part. 5, tr. i3, r. 3g. «Je réponds à la « décision de ces trois papes, qui est contraire à « mon opinion, qu'ils ont parlé de la sorte en « s'attachant à l'affirmative, laquelle en effet est

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« probable, à mon jugement même : mais il ne « s'ensuit pas de là que la négative n'ait aussi sa « probabilité. » Et dans le même traité, r. 65, sur un autre sujet, dans lequel il est encore d'un sentiment contraire à un pape, il parle ainsi : «Que « le pape l'ait dit comme chef de l'Église, je le a veux ; mais il ne l'a fait que dans l'étendue de « la sphère de probabilité de son sentiment.» Or, vous voyez bien que ce n'est pas là blesser les sentiments des papes : on ne le souffriroit pas à Rome, où Diana est en un si grand crédit, car il ne dit pas que ce que les papes ont décidé ne soit pas probable; mais, en laissant leur opinion dans toute la sphère de probabilité, il ne laisse pas de dire que le contraire est aussi probable. Cela est très-respectueux, lui dis-je. Et cela est plus subtil, ajouta -t- il, que la réponse que fit le père Bauny quand on eut censuré ses livres à Rome; car il lui échappa d'écrire contre M. Hallier, qui le persécutoit alors furieusement : « Qu'a de commun la cen- « sure de Rome avec celle de France ? » Vous voyez assez par là que, soit par l'interprétation des termes, soit par la remarque des circonstances favorables, soit enfin par la double probabilité du pour et du contre, on accorde toujours ces contradictions prétendues, qui vous étonnoient auparavant, sans jamais blesser les décisions de l'Ecriture, des conciles ou des papes, comme vous le voyez. Mon révérend père, lui dis-je, que le monde est heureux de

AUTORITÉS ÉLUDÉES. O, l

vous avoir pour maîtres ! Que ces probabilités sont utiles ! Je ne savois pourquoi vous aviez pris tant de soin d'établir qu'un seul docteur, s'il est grave , peut rendre une opinion probable ; que le contraire peut l'être aussi ; et qu'alors on peut choisir du pour et du contre celui qui agrée le plus , encore qu'on ne le croie pas véritable , et avec tant de sûreté de conscience , qu'un confesseur qui refuseroit de donner l'absolution sur la foi de ces casuistes seroit en état de damnation : d'où je comprends qu'un seul casuiste peut à son gré faire de nouvelles règles de morale , et disposer , selon sa fantaisie , de tout ce qui regarde la conduite des mœurs. 11 faut , me dit le père , apporter quelque tempérament à ce que vous dites. Apprenez bien ceci. Voici notre méthode , où vous verrez le progrès d'une opinion nouvelle , depuis sa naissance jusqu'à sa maturité.

D'abord le docteur grave qui la inventée l'expose au monde, et la jette comme une semence pour prendre racine. Elle est encore foible en cet état ; mais il faut que le temps la mûrisse peu à peu ; et c'est pourquoi Diana, qui en a introduit plusieurs , dit en un endroit : « J'avance « cette opinion ; mais parce qu'elle est nouvelle, « je la laisse mûrir au temps , relinquo tempori « maturandam. » Ainsi , en peu d'années , on la voit insensiblement s'affermir ; et , après un temps considérable, elle se trouve autorisée par la tacite approbation de l'Église , selon cette

grande maxime du père Bauny : « Qu'une opi- « nion étant avancée par quelques casuistes, et « l'Église ne s'y étant point opposée, c'est un « témoignage qu'elle l'approuve. » Et c'est en effet par ce principe qu'il autorise un de ses sentiments dans son Traité vi , pag. 3i2. Eh quoi! lui dis-je, mon père, l'Église, à ce compte-là, approuveroit donc tous les abus qu'elle souffre , et toutes les erreurs des livres qu'elle ne censure point ? Disputez , me dit-il , contre le père Bauny. Je vous fais un récit , et vous contestez contre moi. Il ne faut jamais disputer sur un fait. Je vous disois donc que , quand le temps a ainsi mûri une opinion , alors elle est tout-à-fait probable et sûre. Et de là vient que le docte Caramuel , dans la lettre où il adresse à Diana sa Théologie fondamentale , dit que ce grand « Diana « a rendu plusieurs opinions probables qui ne < l'étoient pas auparavant, quœ anteà non erant. « Et qu'ainsi on ne pèche plus en les suivant , au « lieu qu'on péchoit auparavant : jàm non pec- « cant , licèt ante peccaverint. »

En vérité, mon père, lui dis-je ; il y a bien à profiter auprès de vos docteurs. Quoi ! de deux personnes qui font les mêmes choses, celui qui ne sait pas leur doctrine pèche , celui qui la sait ne pèche pas ? Est-elle donc tout ensemble instructive et justifiante ? La loi de Dieu faisoit des prévaricateurs, selon saint Paul ; celle-ci fait qu'il n'y a presque que des innocents. Je vous supplie, mon père, de m'en bien informer; je

PROGRÈS DE LA PROBABILITÉ. q3

ne vous quitterai point que vous ne m'ayez dit les principales maximes que vos casuistes ont établies.

Hélas! me dit le père, notre principal but auroit été de n'établir point d'autres maximes que celles de l'Évangile dans toute leur sévérité ; et Ion voit assez par le règlement de nos mœurs que , si nous souffrons quelque relâchement dans les autres, c'est plutôt par condescendance que par dessein. Nous y sommes forcés. Les hommes sont aujourd'hui tellement corrompus , que , ne pouvant les faire venir à nous , il faut bien que nous allions à eux : autrement ils nous quitteroient ; ils feroient pis , ils s'abandonneroient entièrement. Et c'est pour les retenir que nos casuistes ont considéré les vices auxquels on est le plus porté dans toutes les conditions , afin d'établir des maximes si douces , sans toutefois blesser la vérité , qu'on seroit de difficile composition si l'on n'en étoit content; car le dessein capital que notre Société a pris pour le bien de la religion , est de ne rebuter qui que ce soit, pour ne pas désespérer le monde.

Nous avons donc des maximes pour toutes sortes de personnes , pour les bénéficiers, pour les prêtres, pour les religieux , pour les gentilshommes, pour les domestiques , pour les riches, pour ceux qui sont dans le commerce, pour ceux qui sont mal dans leurs affaires , pour ceux qui sont dans l'indigence , pour les femmes dévotes , pour celles qui ne le sont pas , pour les

gens mariés/, pour les gens déréglés : enfin , rien n'a échappé à leur prévoyance. C'est-à-dire , lui dis-je, qu'il y en a pour le clergé, la noblesse et le tiers-état ; me voici bien disposé à les entendre.

Commençons , dit le père , par les bénéficiers. Vous savez quel trafic on fait aujourd'hui des bénéfices , et que , s'il falloit s'en rapporter à ce que saint Thomas et les anciens en ont écrit , il y auroit bien des simoniaques dans l'Eglise. C'est pourquoi il a été fort nécessaire que nos pères aient tempéré les choses par leur prudence, comme ces paroles de Valentia, qui est l'un des quatre animaux d'Escobar, vous l'apprendront. C'est la conclusion d'un long discours , où il en donne plusieurs expédients, dont voici le meilleur à mon avis ; c'est en la page ?.o3o, du tome III. a Si l'on donne un bien temporel pour un bien «spirituel», c'est-à-dire, de l'argent pour un bénéfice, « et qu'on donne l'argent comme le « prix du bénéfice , c'est une simonie visible ; « mais, si on le donne comme le motif qui porte « la volonté du collateur à le conférer, ce n'est « point simonie , encore que celui qui le confère « considère et attende l'argent comme la fin prince cipale. )> Tannerus , qui est ^encore de notre Société , dit la même chose dans son tome III, page 1 519, quoiqu'il avoue que « saint Thomas y « est contraire , en ce qu'il enseigne absolument ce que c'est toujours siraonie de donner un bien q spirituel pour un temporel , si le temporel en

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