CALOMN. DES JÉS. CONTRE M. ARNAULD
que les figures et les voiles , comme étoit la manne et l'agneau pascal. Et les chrétiens possèdent Jésus-Christ clans l'Eucharistie véritablement et réellement, mais encore couvert de voiles. «Dieu, dit saint Eucher, s'est fait trois « tabernacles : la synagogue, qui n'a eu que les « ombres sans vérité : l'Eglise qui a la vérité et h les ombres : et le ciel, où il n'y a point d'om- « bres, mais la seule vérité. » Nous sortirions de l'état où nous sommes, qui est l'état de foi, que saint Paul oppose tant à la loi qu'à la claire vision, si nous ne possédions que les figures sans Jésus-Christ, parce que c'est»le propre de la loi de n'avoir que l'ombre, et non la substance des choses. Et nous en sortirions encore , si nous le possédions visiblement; parce que la foi, comme dit le même apôtre, n'est point des choses qui se voient. Et ainsi l'Eucharistie est parfaitement proportionnée à notre état de foi, parce qu'elle enferme véritablement Jésus-Christ, niais voilé. De sorte que cet état seroit détruit, si Jésus- Christ n'étoit pas réellement sous les espèces du pain et du vin, comme le prétendent les hérétiques : et il seroit détruit encore, si nous le recelions à découvert comme dans le ciel; puisque ce seroit confondre notre état, ou avec l'état du judaïsme, ou avec celui de la gloire.
Voilà, mes pères, la raison mystérieuse et divine de ce mystère tout divin. Voilà ce qui nous fait abhorrer les calvinistes, comme nous réduisant à la condition des Juifs ; et ce qui nous
fait aspirer à la gloire des bienheureux, qui nous donnera la pleine et éternelle jouissance de Jésus- Christ. Par où vous voyez qu'il y a plusieurs différences entre la manière dont il se communique aux chrétiens et aux bienheureux, et qu'entre autres on le reçoit ici de bouche , et non dans le ciel; niais qu'elles dépendent toutes de la seule différence qui est entre l'état de la foi où nous sommes et l'état de la claire vision où ils sont. Et c'est, mes pères, ce que M. Arnauld a dit si clairement en ces termes : « qu'il faut qu'il « n'y ait point d'autre différence entre la pureté «de ceux qui reçoivent Jésus-Christ dans l'Eu- « charistie et celle des bienheureux, qu'autant et qu'il y en a entre la foi et la claire vision de « Dieu , de laquelle seule dépend la différente « manière dont on le mansre sur la terre et dans « le ciel. » Vous devriez , mes pères , avoir révéré dans ces paroles ces saintes vérités, au lieu de les corrompre pour y trouver une hérésie qui n'y fut jamais, et qui n'y sauroit être; qui est qu'on ne mange Jésus-Christ que par la foi, et non par la bouche, comme le disent malicieusement vos pères Annat et Meynier , qui en font le capital de leur accusation.
Vous voilà donc bien mal en preuves, mes pères; et c'est pourquoi vous avez eu recours à un nouvel artifice, qui a été de falsifier le concile de Trente, afin de faire que M. Arnauld n'y fut pas conforme, tant vous avez de moyens de rendre le monde hérétique. C'est ce que fait le
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père Meynier en cinquante endroits de son livre , et huit ou dix fois en la seule page 54, où il prétend que, pour s'exprimer en catholique, ce n'est pas assez de dire : Je crois que Jésus- Christ est présent réellement dans l'Eucharistie; mais qu'il faut dire: «Je crois, avec le concile, « qu'il y est présent d'une vraie présence locale, « ou localement. » Et sur cela il cite le concile, sess. i3, can. 3, can. 4? can. 6. Qui ne croiroit , en voyant le mot de présence locale cité de trois canons d'un concile universel, qu'il y seroit effectivement? Cela vous a pu servir avant ma quinzième lettre; mais à présent, mes pères, on ne s'y prend plus. On va voir le concile, et on trouve que vous êtes des imposteurs; car ces termes de présence locale , localement , localité, n'y furent jamais : et je vous déclare de plus, mes pères, qu'ils ne sont dans aucun autre lieu de ce concile, ni dans aucun autre concile précédent, ni dans aucun père de l'Église. Je vous prie donc sur cela, mes pères, de dire si vous prétendez rendre suspects de calvinisme tous ceux qui n'ont point usé de ce terme? Si cela est, le concile de Trente en est suspect, et tous les saints pères sans exception. N'avez-vous point d'autre voie pour rendre M. Arnauld hérétique, sans offenser tant de gens qui ne vous ont point fait de mal, et entre autres saint Thomas, qui est un des plus grands défenseurs de l'Eucharistie, et qui s'est si peu servi de ce terme, qu'il l'a rejeté au contraire, 3 p. quœst. 76, a. 5, où
il dit : Nullo modo corpus Christi est in hoc sacramento localiter? Qui ètes-vous donc, inespérés, pour imposer, de votre autorité, de nouveaux termes, dont vous ordonnez de se servir pour bien exprimer sa foi : comme si la profession de foi dressée par les papes , selon Tordre du concile, où ce terme ne se trouve point, étoit défectueuse, et laissoit une ambiguïté dans la créance des fidèles, que vous seuls eussiez découverte. Quelle témérité de prescrire ces termes aux docteurs mêmes ! quelle fausseté de les imposer à des conciles généraux ! et quelle ignorance de ne snvoir pas les difficultés que les saints les plus éclairés ont fait de les recevoir ! Bougissez, mes pères, de vos impostures ignorantes , comme dit «l'Écriture aux imposteurs ignorants comme vous : De mendacio ineruditionis tuœ confundere.
N'entreprenez donc plus de faire les maîtres ; vous n'avez ni le caractère, ni la suffisance pour cela. Mais si vous voulez faire vos propositions plus modestement, on pourra les écouter; car encore que ce mot de présence locale ait été rejeté par saint Thomas, comme vous avez vu , à cause que le corps de Jésus-Christ n'est pas en l'Eucharistie dans l'étendue ordinaire des corps en leur lieu, néanmoins ce terme a été reçu par quelques nouveaux auteurs de controverse , parce qu'ils entendent seulement par là que le corps de Jésus-Christ est vraiment sous les espèces, lesquelles étant en un lieu particulier,
CALOMiN. DES SES. CONTRE M. ARJYAULD. 35§
le corps de Jésus-Christ y est aussi. Et en ce sens M. Arnauld ne fera point de difficulté de l'admettre, puisque M. de Saint-Cyran et lui ont déclaré tant de fois que Jésus-Christ, dans l'Eucharistie, est véritablement en un lieu particulier, et miraculeusement en plusieurs lieux à la fois. Ainsi tous vos raffinements tombent par terre , et vous n'avez pu donner la moindre apparence à une accusation qu'il n'eût été permis d'avancer qu'avec des preuves invincibles.
Mais à quoi sert, mes pères, d'opposer leur innocence à vos calomnies? Vous ne leur attribuez pas ces erreurs dans la croyance qu'ils les soutiennent, mais dans la croyance qu'ils vous nuisent. C'en est assez , selon votre théologie , pour les calomnier sans crime, et vous pouvez , sans confession ni pénitence, dire la messe en même temps que vous imputez à des prêtres qui la disent tous les jours de croire que c'est une pure idolâtrie : ce qui seroit un si horrible sacrilège, que vous-mêmes avez fait pendre en effigie votre propre père Jarrige (*), sur ce qu'il avoit dit la messe au temps oit il étoit d'intelligence avec Genève.
Je m'étonne donc, non pas de ce que vous leur imposez avec si peu de scrupule des crimes si grands et si faux, mais de ce que vous leur
( * ) Jésuite fameux , qui se fit huguenot , et qui publia dans son apostasie un livre intitulé le Jésuite sur Véchafaud , où il reproche aux jésuites les faits les plus odieux.
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imposez avec si peu de prudence des crimes si peu vraisemblables; car vous disposez bien des péchés à votre gré ; mais pensez-vous disposer de même de la croyance des hommes? En vérité , mes pères, s'il falloit que le soupçon de calvinisme tombât sur eux ou sur vous , je vous trouverois en mauvais termes. Leurs discours sont aussi catholiques que les vôtres; mais leur conduite confirme leur foi , et la votre la dément : car si vous croyez aussi-bien qu'eux que ce pain est réellement changé au corps de Jésus- Christ, pourquoi ne demandez-vous pas comme eux que le cœur de pierre et de glace de ceux à qui vous conseillez de s'en approcher soit sincèrement changé en un cœur de chair et d'amour? Si vous croyez que Jésus-Christ y est dans un état de mort, pour apprendre à ceux qui s'en approchent à mourir au monde, au péché et à eux-mêmes, pourquoi portez-vous à en approcher ceux en qui les vices et les passions criminelles sont encore toutes vivantes ? Et comment jugez-vous dignes de manger le pain du ciel ceux qui ne le seroieut pas de manger celui de la terre ?
O grands vénérateurs de ce saint mystère , dont le zèle s'emploie à persécuter ceux qui l'honorent par tant de communions saintes, et à flatter ceux qui le déshonorent par tant de communions sacrilèges ! Qu il est digne de ces défenseurs d'un si pur et si adorable sacrifice, de faire environner la table de Jésus-Christ de