A MADAME DE BUDÉ
Orig. autographe. Bibl. de Genève. Vol. 107.
Mademoiselle , combien que j'aye occasion de louer Dieu du bon zèle et de la constance qu'il vous donne , selon que j'ay entendu par le porteur, toutefois pensant que mon exhortation ne vous seroit point superflue , entre tant de diverses tentations et combats, je n'ay pas voulu faillir à vous escrire par luy quelques mots, et sur tout pour vous ayder à vous résouldre de la délibération qui vous est encore aulcunement doubteuse. C'est
* La lettre originale est sans suscription. Mais on croit généralement qu'elle fut adressée par Calvin à la veuve du célèbre Guillaume Budé, arrière-petit-fils du secrétaire du roi Charles V, et l'un des plus doctes personnages de la Renaissance. Guillaume Budé ayant déclaré dans son testament qu'il voulait être enseveli sans cérémonie, cette circonstance fit supposer qu'il était mort dans les croyances de la foi réformée. Sa veuve ne pouvant les professer librement à Paris, alla s'établir à Genève, à la sollicitation de Calvin (juin 4549). Elle était accompagnée de sa fille et de trois de ses fils, Louis, François et Jean de Budé, qui occupèrent un rang distingué dans la République. Le plus connu des trois frères est Jean de Budé, sieur de Véracc, ami particulier de Calvin et de Théodore de Bèze. 11 fut reçu habitant de Genève le 27 juin 1549, bourgeois le 2 mai 4555, membre des deux conseils en 1559, remplit plusieurs missions importantes auprès des princes protestants d'Allemagne, et mourut en 4589, après avoir rendu d'éclatants services à sa nouvelle patrie, et ajouté ainsi à l'illustration de sa famille dont les descendants habitent encore Genève. Galifle : Notices généalogiques des formules genevoises, t. III, p. 83 et suivantes.
de vous retirer par deçà , pour servir à Dieu en repos de conscience. S'il vous estoit possible de vous en acquitter où vous estes, je n'auroys garde de vous donner conseil d'en bouger. Mais je sçay en quelle captivité vous estes détenue. Quant Dieu aussi vous auroit donné vertu et constance de vous préparer à la mort , et ne fleschir pour nulle crainte des dangiers où vous estes , il n'y auroit rien meilleur que d'user de ceste grâce. Mais si vous sentez que l'infirmité de vostre chair surmonte et vous empesche de faire vostre devoir, puisqu'il ne se peult faire que vostre conscience ne soit en trouble et torraent continuel, il ne reste sinon de chercher remède convenable. Car ce n'est pas une petite perplexité , voire mesme anguoisse , de nous sentir coulpables en une chose si grande ; voire , et que le mal continue tellement que nous ne facions point de fin à offenser Dieu. Combien que plusieurs se flastent en cest endroist, se faisant à croire que c'est une faulte légère que de se polluer aux superstitions qui sont répugnantes à la Parole de Dieu , et déroguent à son honneur, j'estime que l'honneur de celuy auquel nous devons tout, vous est si précieux , que ce vous est un regret importable d'y contrevenir tous les jours comme vous y estes contraincte. Ainsy je ne doubte pas que n'ayez une singulière affection de sortir de telle paoureté , et cependant que vous y estes , que ne soyez en merveilleuse solicitude et tristesse. Considérez maintenant si ce n'est pal une malheureuse condition d'y languir sans fin. Je sçay bien que plusieurs nous objectent , que nous ne sommes pas icy anges non plus, et que nous offensons Dieu comme on faict là; ce qui est vray. Mais comme dict le
proverbe : mal sur mal n'est pas santé. Parquoy si nous défaillons par trop un d'autres sortes, quel niestier est-il d'augmenter nostre condamnation, en adjoustant au reste ce pesché qui est tant grief, assavoir de ne donner point gloire au Fils de Dieu , qui s'est anéanty pour nostre salut?
Au reste quand vous avez bien tasché par dissimulation à vous exempter des périls où vous estes , encore n'est-ce rien faict ; car les iniques espient de près, et ne les pourriez jamais contenter qu'en renonceant Dieu du tout, Parquoy vous n'estes en repos du corps, non plus que de l'âme. Et après avoir décliné de Dieu pour complaire au monde > vous n'avez rien profité, sinon de languir comme en transe. Vous me demanderez si estant venue icy, vous aurez repos asseuré pour tousjours. Je confesse que non. Car pendant que nous sommes en ce monde , il nous convient estre comme oiseaux sur la branche^ 11 plaist ainsy à Dieu > et nous est bon. Mais puisque cest anglet vous est donné auquel vous puissiez achever le reste de vostre vie en le servant, s'il lui plaist, ou bien profiter de plus en plus et vous confermer en sa parole, affin que vous soiez plus preste à soutenir les persécutions quand il luy plaira > ce n'est pas raison de le refuser. Nous avons tousjours à regarder de n'estre point cause de nostre malheur, et le chercher à nostre escient, et faulte d'accepter les bons rnoiens que Dieu nous présente. Je sçay que c'est une chose dure que de laisser le pais de sa naissance ^ principalement à femme ancienne comme vous, et d'estat. Mais nous devons repoulscr telles difficultés par meilleures considérations; c'est que nous préférions à nostre
païs toute région où Dieu est purement adoré ; que nous ne désirions meilleur repos de nostre vieillesse , que d'habiter en son Eglise où il repose et faict sa résidence; que nous aymions mieulx d'estre contetnptibles en lieu où son nom soit glorifié par nous, que d'estre honorables devant les hommes, en le fraudant de l'honneur qui luy appartient.
Touchant les doubtes qui vous peulvent venir en reéprit , il seroit trop long de respondre à tous. Mais que vous aiez tousjours ce point résolu, qu'il nous fault remectre beaucoup de solicitudes à la Providence de Dieu , espérant qu'il proverra aux choses où il ne nous âpparoit nulle issue. Et de faict, il n'y a que doubler que si nous le cherchons, nous le trouverons. C'est-àdire qu'il sera avec nous pour guider nos pas , et avoir le soing de nos affaires, pour y donner bon ordre. Vray est que nous ne laisserons pas d'estre subjects à plusieurs fascheries et molestes; mais prions-le qu'estant fortifiés par sa parole , nous ayons de quoy les surmon* ter. Et toutefoys vous avez beaucoup d'aydes qui vous ostent l'excuse qu'ont plusieurs aultres. Quand il plaira à Dieu vous conduire, vous ne viendrez pas si desnuée de bien , qu'il n'y ait pour vous sustenter, au lieu que beaucoup de paourcs gens n'ont que charge sans provision. Combien y a- il de femmes chrestiennes qui sont tenues comme captisves par leurs enfants? Or nostre Seigneur vous a faict cest advantaige , que vous aiez des enfants qui non-seulement se présentent à vous délivréz de captivité , mais aussy vous y exhortent. Vous avez la liberté que plusieurs souhaittent , de laquelle vous devez user, pour vous employer tant plus franchement au
service de Dieu. Entre les aultres empeschements qu'il semble que vous aiez , il y auroit vostre fille pour ce qu'elle esta marier. Mais tant s'en fault que je la compte pour empeschement, qu'elle vous doibt plus tost servir d'esperon pour vous inciter d'advantaige. J'entens que vous l'aimez non pas seulement de l'amour commun qu'ont les mères, mais d'une affection singulière. Or je vous prye de bien considérer lequel luy vauldra mieulx d'estre là lyée en mariaige pour demeurer en servitude perpétuelle , ou d'estre par vous conduicte en lieu où il luy soit libre de vivre chrestiennement avec son mary. Car il vous fault avoir ceste espérance que Dieu luy adressera party honneste , qui vous sera en consolation comme à elle1. Il y a une chose dont il est bon que vous soiez advertie affin que rien ne vous esmeuve comme nouveau et non préveu. C'est que Sathan vous suscitera beaucoup de troubles pour renverser ou retarder vostre saincte entreprise. Mais quand vous aurez prins vostre conclusion arrestée , il ne vous sera pas difficile de surmonter tout. Cependant usez de l'opportunité, ce pendant qu'elle vous est offerte. Car comme en une chose saincte, il nous convient conclurre en brief, sans conseiller ne varier longtemps, aussy est-il nécessaire d'exécuter tantost ce que nous aurons conclud, craignant, selon la fragilité qui est en nous, de nous refroidir de nostre bon propos.
Pour faire fin, sçachant que toutes exhortations seroient vaines et inutiles de moy, sinon que Dieu leur
1 Catherine deBudé épousa, en 1550, Guillaume de Trie, seigneur de Varennes, gentilhomme du Lyonnais, réfugié à Genève pour cause de religion.
donnât vertu, les faisant entrer en votre cœur, je le supplieray de vous instruire de vraye prudence pour juger ce qui vous sera expédient de faire , de vous donner constance ferme pour obéyr à sa volonté , de vous tendre la main et se montrer vostre conducteur, de vous faire ceste grâce qu'en vous reposant sur luy vous sentiez en tout et partout son assistance. Ce 20**% 1546 *. Vostre serviteur et humble frère ,
Charles d'Espeville.
A MONSIEUR L'AVOYER NOEGUELY * Orig. autographe. Bibl. de Genève. Vol. i«6.
Monseigneur, pource que ce présent porteur* m'a apporté si bon tesmongnage de Lion , et aussy que de ma part je Tay congnu de bon sçavoir et de bon zèle , tellement que je ne doubte pas qu'il ne soit propre à servir à l'Eglise de Dieu , cela m'a contraint de vous le recommander, joinct aussi que je me confie que l'a-
1 Au dos, d'une main étrangère : De 46. Je pense que ceste lettre • soit à Mme Budé.
* Jean-François Nœgueli, un des plus illustres magistrats et des plus habiles capitaines de la république de Berne, au seizième siècle. Il commanda, en 4536, l'armée bernoise qui conquit le pays de Vaud sur le duc de Savoie, remplit les fonctions d'avoyer, de 1540 à 1568, et mourut dans un Age très avancé.
* En note, d'une main inconnue : Philippe Buisonnier, de Bresse.
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dresse que je luy donne envers vous luy sertira, attendu la bonne affection que vous me portez. Je vous prie donc humblement qu'il vous plaise l'avoir pour recommandé à ce que par vostre moien il ait Pouverture pour faire cy-après service à nostre Seigneur Jésus, dont vous aiez l'occasion de vous resjouir , car sans telle espérance, je serois bien marry d'en sonner mot.
Au reste, Monsieur, si Dieu me donnoit l'oportunité de parler à vous, je déchargerois volontiers mon cueur des scandales qui nous pressent par deçà pour le maulvais gouvernement d'aulcuns qui sont ministres de la parole de Dieu en vos terres , et en toute leur vie ne donnent sinon occasion de blasphémer le nom de Dieu l. J'ay telle persuasion de vous qu'en congnoissant les paouretés dont chacun est abreuvé par deçà, vous auriez aussy bonne affection d'y pourveoir comme j'ay grand regret et tristesse d'en voyr parler. Je croy toutefois que vous en orrez parler en conseil, pource qu'un povre frère qui va par delà , nommé maistre François Maurice, vous donnera occasion d'y penser. Je ne touche point d'avantaige aux maladies, sinon que je desireroie bien qu'il pleut à Dieu vous mettre au cueur d'y donner bon remède. Et pource que je sçay qu'en vostre particulier, vous estes affectionné, comme il appartient, je vous 6upplie en tant que je dois avoir l'Eglise de Dieu en recommandation, qu'il vous plaise tendre la main à ceut qui sont en poine pour s'estre fidèlement porté au service de Dieu et de vous ; parquoy, Monsieur, après
i Plusieurs ministres du pays de Vaud , et notamment Zébédée, pasteur de Nyon, Lange, pasteur de Bursins, se livraient en chaire aux plus virulentes déclamations contre les doctrines du réformateur.
m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce, je prie nostre bon Dieu de vous maintenir en sa garde, vous conduisant tousjours par son esprit en l'obéissance de sa volonté. De Lausanne, ce 12 de janvier 1547. Vostre humble serviteur,
Jéhàn Calvin*
A MONSIEUR DE FALAIS Orig. autographe. Bibl. de Genève. Vol. 194.
Monseigneur, aiaht reçeu vos lettres par le sietir de La Rivière, je craigtiois que les aultres dont vous faisiez la mention , feussent perdues, bepûis elles m'ont esté apportées. Pottr response je remercie Dieu de cb qu'il vous a augmenté vostre joye et contentement. J'ày escrit briesvement aux trois compaignes tout ensemble, pour les saluer à leur biert-venùe. Je ne sçay si Diétl nous fera ce bien quelque jour, qu'elles n'ayent plus besoing de mes lettres. Si non je leur seray une aultre fois un petit plus libéral en papier.
Pour vostre personne, suivant la charge que voiis m'aviez donné, j'ay regardé depuis hion retour où il y auroit logis commode. Quant à celluy de Clébcrgue, vous seriez trop loing des Voisins que vous cherchez1.
1 Selon la tradition conservée à Genève , Calvin habitait alors la maison située au Bourg-de-Four, à l'angle formé par la rue des Chaudronniers et lés bâtiments voisins de l'hôpital.
Combien que de longtemps j'en avoye eu envye pour moy-mesme , affin de m'y derrober quant je cherche d'avoir loysir. Et m'avoit-on promis de m'en donner response; mais rien n'est venu. Si je l'avoye entre mes mains, comme l'on m'en avoit donné espérance, vous sçavez qu'il sera à vostre commendement. Auprès de nous je n'en ay peu trouver ayant jardin, qui vous fust plus propre que une que je vous ay louée \ Non pas que le logis me contente ; mais il me l'a fallu faire par faulte d'aultre. Vous aurez au-devant moien jardin , et court assez spacieuse. Derrière aultre jardin encor. Une grant salle d'aussi belle veue que vous en sçauriez souhaitter pour l'esté. Les chambres n'ont pas si plaisant regard, que je vouldroye bien. Mais quant vous serez arrivé , possible qu'on trouvera moien d'y donner ordre. Excepté la salle, on pouvoit trouver maisons de meilleure estofie et mieulx basties pour la commodité. Mais le jardin n'y eust pas esté , et je voy que c'est un membre que vous désirez principalement. Quoy qu'il en soit elle est louée à douze escus. Quant vous la verrez , si vous dictes que c'est trop, j'auray mon excuse preste, que je ne suis pas tel mesnager que pour bien espargner ma bourse non plus que celle des aultres. Je me suis hasté d'en faire marché à cause du jardin seulement. Si le temps vous targoit par de là, il me semble que la saison vous sera aussi propre d'icy à un mois que plus tard , moyennant que l'air fust gracieux selon que la saison le doit porter. Pour la conduite, combien que mon frère n'est pas icy à ceste heure, toutefois je m'ose bien porter
1 Probablement dans le quartier de Saint-Antoine.
fort pour luy qu'il vous y servira volontiers. Et il a faict le chemin si souvent qu'il y doit estre assez rusé. Joingt aussi qu'il a eu affaire aux basteliers. Et je crois qu'il vous souvient que mon advis seroit que vous fissiez une partie du chemin par eaue pour vous refraischir. En attendant que vous me mandiez vostre pleine résolution, nous sèmerons sans faire bruict et ferons tailler les treilles.
Des occasions que vous avez de vous plaindre, je vous prye, Monseigneur, d'oublier beaucoup de choses pour esviter fascherie qui ne rellève point le mal et ne l'amende. Sur tout qu'il vous plaise supporter ce qui aura esté faict par zèle inconsidéré, car c'est une faulte qui advient aux meilleurs. Mais je croy que ce en est desjà faict en une sorte ou l'aultre. J'espère que l'issue en aura esté modérée par vostre prudence.
Quant au sieur de Paré 1 , si d'adventure il venoit droict à vous sans passer par cy, et qu'au reste il apporta nouvelles pour entrer plus avant en propos , vous avez par delà Monsieur d'Albiac, lequel ayant eu grant privaulté avec luy, vous pourra advertir du tout mieulx que Maldonade n'en aura trouvé. Et sera bon d'en faire inquisition diligente. Car je craindrois que par ses follies de jeusnesse il n'eust eu quelque maladie, telle qu'ont aujourd'huy beaucoup de gens. Je vous descouvre familièrement ma crainte, aymant mieux excéder en ceste partie que de rien celler pendant qu'il en est temps. Vous demanderez pourquoy doncq j'ay tant différé. Mais les conjectures que j'en ay sont venues depuis. Car c'estoit le plus court d'en deviser de bouche, si j'en eusse con-
1 II recherchait en mariage une parente de M. de Falais.
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ceu en mon esperit au liant que maintenant. Je le vous propose affin que vous y advisiei. Car je ne vouldroye point avoir ceste reproche , je ne dis pas seullement devant le monde, mais aussi devant Dieu, que la fille eust esté abusée en rien par ma dissimulation. Je sçay pource que c'est un mal si commun et vulgaire, que beaucoup n'en font guères de difficultés. Mais je me doubte que vous y seriez scrupuleux comme moy.
Pour faire fin, Monsieur, après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce et de Madamoiselle , je supplieray nostre bon Dieu de vous maintenir en sa garde, qui est le tout de nostre vie, tant pour ce siècle que pour l'advenir. J'entens qu'il vous face tonsjours sentir, comme il faict, que vous estes en sa conduite. Tous ceux qui ne vous escrivent point se recommandent humblement à la bonne grâce de vous et de Madaipoiselie. Ce Ï5 février 1547.
Vostre serviteur et humble frère,
Jehan Calvin.
Monsieur, celluy qui vous présentera ces lettres est ambassadeur de ceste ville. Ils sont deux qui vont par delà, je ne sçay pourquoy, c'est-à-dire pour leurs, affaires particulières qu'ils ont à démesler ensemble. Je vous en ay voulu advertir, non par aultre cause sinon, que je présume que vous eussiez esté marry de n'en cstre point adverty. Car si vos affaires portent que vous preniez conclusion de venir, cest advertissemept pourra servir. Non pas qu'il soit besoing de grande cérémonie, comme nous en avons devisé , mais seulement affin qu'il ne leur semble qu'ils ont esté mespriséz , surtout si vous
veniez en çà. Je parle le language du païs. S'il y avoit quelques bonnes nouvelles, j'espère qu'ils nous en apporteront. Mais il est besoing que Dieu nous humilie de quelque costé que ce soit. Combien que j'espère que nostre Antioche *, qui nous presse maintenant sera serré de si près , qu'il ne luy souviendra des goutles de ses mains, ne de ses pieds ; car il en aura par tqut le corps. De son compagnon Sardanapalus *, Dieu luy garde la pareille. Car ils sont bien dignes de passer tous deus par une mesme mesure.
A MONSIEUR DE FANAIS * Ori«. autographe. Bibl. de Gwève. VoK
Monseigneur,- j'avois oublié en mes dernières lettres l'article de V Apologie t et ne sçay comment il m'estoit échappé. Sainct André en avoit la copie; et en cela je n'ay pas esté frustré de mon opinion. Mais selon Testât
1 L'empereur Charles-Ouint. — Vainqueur, sans combat, de l'armée des princes confédérés, grâce à la trahison de Maurice de Saxe, ce prince, quoique fort incommodé de la goutte, recevait en ce moment la soumission des villes liguées de la Souabe et du Palatinat, dont il exigeait d'énormes rançons.
* Le roi François Ier. Il mourut au mois suivant, le 31 mars 1547.
* Au dos A Monseigneur, Monsieur de Fallez, à Basle près la Cauf-Houff. — M. de Falais venait en effet de quitter Strasbourg, alors menacé par l'armée impériale, pour tfxer sa résidence en Suisse,
présent, quant il seroit question de l'imprimer, je ne voy point qu'il y auroit à changer. D'adoulcir il n'est possible ; de s'enflamber en plus grande véhémence , le temps ne le porte point , au moins pour luy donner cours. Et mesme si vous délibérez de la faire imprimer à Strasbourg, encor ne sçay-je s'ils l'oseront admettre telle qu'elle est. Quid enim audeal, qui tyranno se tmplicuit1? Çà il y auroit plus de liberté. Il me souvient que vous me fîtes mention , incontinent après l'avoir veue, de corriger quelques points, mais sans me noter ne quoy ne comment. Il vous plaira doncq par le premier m'en mander vostre vouloir, et ce que vous désirerez de moy. Du translateur pour la faire latine , vous en auriez là un assez élégant, s'il vous sembloit bon d'en user *. Icy il s'en trouvera bien quelqu'un ; par faulte d'aultre je me substitueray. Et cela comme j'espère n'emportera pas grant atarge. Car moiennant qu'il y ait perspicuité, il suffira. Et aussi la barbarie de Majestas vestra, de laquelle on sera contraint d'user, répugne à un ornement trop exquis. Toutefois si fauldrail en avoir vostre advis , en cas qu'il nous y fallust employer par deçà. Au reste nos gens ont quelque petit de paour. Mais je n'estime pas qu'il y ait cause. Vous sçavez que villes de frontières sont subjectes à craindre. Et pource que nous avons Grantvelle pour voisin % et
1 La ville de Strasbourg s'était soumise à l'empereur. Les termes de cette soumission portaient qu'elle renoncerait à la ligue de Smalkade, et contribuerait, avec les autres états, à l'exécution de la sentence prononcée contre le landgrave et l'électeur.
* Sébastien Castalion, professeur à l'université de Baie.
3 Antoine Perrenot, évêque d'Arras, cardinal de Granvelle, célèbre
qu'on oit parler de lever gens, on se doubte. Quant à moy j'ay ma conjecture diverse, car ce n'est pas la saison d'attenter rien icy. Mais il nous fault laisser escouler beaucoup de bruicts, tout ainsi que nous ne pouvons empescher que l'eau n'allé aval. Quoy qu'il en soit je suis bien ayse que nostre Seigneur nous réveille, pour nous recommander à luy. Comme c'est le plus grant bien qui nous puisse advenir, que de nous sçavoir remettre à bon escient à sa protection.
Faisant fin à la présente , Monsieur, après m'estre humblement recommandé à la bonne grâce de vous et de Madamoiselle, et vous avoir présenté les recommandations de nos voisins, je prieray nostre bon Dieu de vous tenir en sa saincte garde, vous conduire en tous vos pas, vous monstrer ce qui sera bon et expédient, et vous en donner bon effect et prospère. Ce 7 de mars
Vous congnoistrez par les lettres de Sire Nicolas, comme il va de vostre argent. Il me l'a aussi mandé. Du chois qu'il vous remette, vous en ferez selon l'opportunité présente.
Vostre serviteur et humble frère à jamais ,
Jéhan Calvin.
ministre de Charles-Quint et de Philippe II. Il était né à Ornans, près de Besançon, en 4547, et mourut, en 4586, à Madrid.
Orig. autographe. Bibl. de Genève. Vol. 194.
Monseigneur, je suis joieux que vous aiez nostre frère maistre Pierre Viret pour vous soullager des fascheries lesquelles vous pouvoient bien estre dures, veu que j'en estois tourmenté plus que je ne dis par seulle compassion. Mais j'espère que Dieu y aura remédié quant au faict. Et pour le reste il y a proveu, en vous envoiant celluy duquel vous pouvez recevoir aultant de consolations que d'homme du monde. Tellement qu'il ne me faict plus mal que je n'aye point entreprins le voyage. Car je ne crains plus que vous aiez faulte de moy. Ce sera aussi la cause , pourquoy je vous feray plus briesves lettres.
Quant à l'homme1 je ne scache point avoir donné signe aulcun que vos complainctes me semblassent excessives; seulement craignant qu'il ne vous advint quelque maladie , et aussi pensant que ce n'estoit pas chose convenable à vous d'entrer en contention avec un
1 Allusion à Valéran Poulain. Il parait, d'après une lettre de Calvin à Valéran, que celui-ci recherchait, malgré l'opposition de M. de Falais, la main de Mademoiselle de Wilergy, parente de ce seigneur : « Scripsi prius de juniore, ad quant adspiraveras, quid ego reprehenderem. In hâc tentandâ videris oblitur fuisse quid ad illam discedens scripsisses... At si verum est quod ipsa testatur, pessirais rationibus conciliatie fuissent nuptia), etc... » Calvinus rcUerando Polano. Mars 1547.
homme de sa qualité; considérant d'aultre part son audace, et ce qui peult sortir d'une beste venimeuse, si on la presse , je vous avoyc prié de prendre le tout modérément , tant qu'il seroit possible. Au reste je le congnois, et ne crains pas tant les maies grâces, que je voulsisse que l'Eglise de Dieu eust aulcun dommaige par ma dissimulation. Mais je ne voy pas maintenant que j'y puisse faire , et puis il n'y a nulle nécessité présente. Car où il est congneu, il s'est plus descrié qu'il ne seroit debesoing. Où il est incongneu, on ne gaigncroit rien d'en parler, jusque à ce qu'il tasche à se insinuer. Mais eucor Dieu le pourra faire saige après l'avoir chastié de tant de ses follies.
Je viens à vostre voiagc. Combien que je ne voye nul danger au chemin, ne d'embusches, ne d'aultre practique, ne de violence, toutefois pour le premier je n'en ay rien asseuré à personne, mais au contraire my en doubte. Secondement, quant au temps j'en ay parlé comme celluy qui n'en sçavoit rien. Vray est que si on me demande si vous n'avez point intention de nous venir voir, je ne suis pas fort obstiné à le nier aux amis, craignant qu'ils ne m'estiment double. Et mesme quand j'ay loué la maison , tant celluy qu'a parlé à vous que aulcuns aultres, ont bien jecté incontinent leur conjecture sur vous. Je leur ay répondu, possible que ouy, mais qu'il y en avoit d'aultres. Ainsi que je la prenois à l'adventure, ne doublant pas toutefois d'avoir hoste pour y mectre. Au reste je ne puis empescher que plusieurs ne devinent, et se persuadent, sans que j'en sonne mot, que vous viendrez. Tant y a qu'au plaisir de Dieu il ne vous viendra nul préjudice de par moy. J'espère au
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plaisir de Dieu que la sepmaine prochaine maistre Pierre Viret nous rapportera de vos nouvelles. Si après avoir ouy nostre frère Sainct André, vous aviez quelque chose à me mander de nouveau , vous aurez messager propre en luy.
Sur quoy, Monsieur, après m'estre affectueusement recommandé à vostre bonne grâce et de Madamoiselle , vous avoir à tous deux présenté les recommandations de ma femme et des amis , je supplye nostre bon Dieu vous avoir toujours en sa garde , vous consoler, fortifier et parfaire en vous tout l'œuvre de sa gloire et de vostre salut. Amen. De Genesve, ce 15 de mars 4547. Vostre très humble serviteur et frère , -
Jehan Calvin.
A MONSIEUR DE FALAIS Orif. autographe. Bibl. de Génère. Vol.
Monseigneur, j'escris à Myconius 1 , comme vous verrez par la copie que je vous envoyé. Il m'a semblé advis que c'estoit assez , pource que les juges comprendront mieuli mon intention de sa bouche. 11 y aura plus de
1 Oswald Myconius, ministre et antlsies de l'Eglise de Bâle. Calvin invoquait son appui auprès des magistrats de cette ville pour faire rompre une promesse de mariage entre Mademoiselle de Wilergy et Valéran. (Calvinus Myconioy cal. maii 4547.)
gravité, pource que la poursuite ne sera pas si véhémente de mon costé, comme si je ne m'ingeroy de leur escrire, comme ayant la matière trop affectée. Je croy que nostre frère maistre Pierre Viret fera le semblable envers le sieur Bernard Mayer1, suivant ce que je luy en ay mandé. Quant il seroit besoing, il se condamne de desloyaulté en ses lettres qu'il m'a escrites. Car après m'avoir requis au mois de janvier d'intercéder pour luy au mariage de Merne , il m'a mandé que Wilergy l'avoit aymé ante multos mêmes jusque à le demander pour mary, plus tost que d'estre cherchée. Comment cela s'accorde -il? Sinon qu'il en voulsist avoir deux ensemble. Mais le tout est qu'on luy couppe la broche à toutes ses chicaneries, attendu qu'elles sont trop indignes d'audience. Sur cela je ne pense point que les juges n'y mectent fin bien tost.
Monsieur, après m'estre de bon cueur recommandé à vostre bonne grâce et de Madamoiselle , sans oublier les trois Damoiselles, je prye nostre bon Dieu de vous avoir en sa garde , de vous confermer tousjours en patience , de vous délivrer des fascheries de cest importun, et vous amener en bonne prospérité. Ce premier de may, de Genesve, (1547).
Vostre serviteur et humble frère ,
Jéhan Calvin.
1 Conseiller àJBâle et frère du bourgmestre de cette ville.
LETTHE*
A MONSIEUR DE FALAJS Orig. autographe. Bibl. de Genève. Vol. It4.
Monseigneur, puisque vostre commodité ne vous a permis de venir, comme nous espérions, c'est assez si Dieu vous faict la grâce de vous bien trouver par delà. Car jasoit que je désirasse d'estro près de vous , toutefois je préfère ce qui vous est le meilleur. Quanta l'homme duquel vous avoit parlé Maldonad , oultre la congnoissance que j'en ay eu pendant qu'il a esté icy, je m'en suis enquis de son maistre ancien Gallasius, lequel m'a dict qu'il l'a trouvé très loyal et serviable. Vray est qu'il ne l'estimeroit pas suffisant pour démener grans affaires, sinon qu'on l'instruise et qu'on luy donne sa leçon. Mais d'exploitter ce qui \\ïy sera commandé , qu'à cela il n'y fera faulte , mesme qu'il sera vigilant. Et quant au premier, je ne l'en estime pas moins. Car il vault raieulx un homme modeste et posé , qu'un grand entrepreneur et hardy par trop. Vous y adviserez selon que vos affaires le porteront affin que le Sr d'Albiac le peult faire venir, et par ce moien que vous ne demeuriez pas longtemps desproveu. Au reste j'espère que Dieu vous aura dépesché des fascheries, où ce brouillon1 vous a tenu par si longtemps. Ce faict, que vous soiez aulcunement à repos touchant votre maison.
Nous sommes encor attendans sur les nouvelles de
1 Yaléran Poulain. Voir les deux lettres qui précèdent.
Pestât général de l'Eglise. Si Dieu nous veult si durement affliger, que de lascher la bride à ce tyrant1, qui ne demande qu'à tout ruiner, c'est à nous d'estre tout préparez à souffrir. Moyennant que celluy qui nous a prins en sa charge domine in medio inimicorum , il nous convient avoir patience, nous consolant en l'espérance de ce qui s'ensuit, qu'il confonde ses ennemis. Mais encor j'espère qu'il provesraàces grans troubles, supportant nostrc foiblesse , et qu'il refrénera l'audace de ceux qui triumphent devant le temps, voire contre luy.
Monsieur, après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce et de Madamoiselle , et vous avoir présenté à tous deux les recommandations de ma femme, je pryeray nostre bon Dieu de vous conduire tousjours, veiller sur vous, et vous augmenter en tous ses biens. Je me depporte de toucher au propos que m'a tenu le sieur Maldonad, quant à dresser une Eglise par delà1. Car je ne sçay qu'en dire, sinon que je désirerois que tout fust bien faict. De Genesve, ce 18 de may 1547.
Vostre serviteur et humble frère ,
1 L'empereur Charles-Quint venait de remporter à Muhlberg (24 avril 4547) une victoire décisive sur les princes protestants.
? C'est-à-dire à Bàle. L'Eglise française de cette ville fut fondée après la Saint-Barthélemy , à la requête d'un grand nombre de réfugiés, parmi lesquels se trouvaient les enfants de l'amiral de Coligny. (Mss. divers des archives de l'Eglise française de Baie.)
Orig. autographe. Bibl. de Genève. Vol. 194.
Monseigneur, j'espère que le porteur des présentes sera le capitaine de nostre ville1, duquel j'ay loué la maison. Il avolunté de se transporter par delà, affin de deviser avec vous. Il me proposoit double condition. L'une , s'il vous plaist lui prêter argent à certain terme, que la maison vous demeurera engaigée jusque au remboursement, sans en payer louage; et des réparations que vous en feriez pour vostre commodité, qu'il en portera une partie. La seconde est de vous en faire vendition. Or est-il vray qu'il ne l'a qu'à réacbept. Mais il se faict fort de vous la maintenir et guarantir en vendition pure et simple. Par ce moien , il en vouldroit avoir trois centz escus. Si vostre intention est de l'acbapter, vous adviserez du pris avec luy, prenant le meilleur marché que vous pourrez. Il est bien certain que se constituant guarantpour la maintenir, à grant poine la donnera-il pour deux centz escus. Ce sera à vous à choisir des deux conditions, et en dépescher avec luy, si vous y voiez vostre profict. Si vous n'entrez en paction avec luy, je
4 Amédée Perrin, capitaine général de Genève, un des principaux chefs du parti des Libertins. 11 avait été chargé d'une mission secrète auprès du nouveau roi de France Henri II, et fut emprisonné après son retour à Genève, pour infidélité dans l'accomplissement de son mandat.
vous ay desjà adverty que la maison ne vous seroit croisante. Par conséquent il vous fauldra pourvoir ailleurs. Car vous n'obtiendrez point qu'il la face approprier à vostre usaige, si ce n'est par ce moien. Et de faict quant vostre délibération seroit de venir sur la fin de l'esté, je vous conseillerois de tascber qu'avant vostre venue les réparations fussent faictes , pour éviter les rompements de teste et beaucoup d'incommodiléz. Je croy que la devise que j'en ay faict vous plairoit très bien, en sorte que vostre absence n'empescberoit rien , et seriez bien ayse d'avoir la chose faicte. Il estime peu les réparations qu'il y fault, mais je ne les prise pas moins de quarante escus. Parquoy l'achept m'en sembleroit plus expédient : mesme si vous pouviez accorder aux deux centz escus et qu'il print sur luy ceste charge de la guarantir à perpétuité. Je désire que vous faciez quelque chose moiennant que ce soit à vostre profit.
Le Sr de Parey1 arriva hier au soir, et me vint saluer environ neuf heures. Pource que c'estoit bien tard, nous n'eusmes loysir de guèrcs parler ensemble , tellement que je ne sçay encore comme il va de ses affaires. Après avoir parlé au sieur Maldonad , je seroye d'advis que seulement vous advertissez la fille de la nature, sans luy déclairer nul inconvénient qui luy soit advenu ; car tout cela se rediroit puis après. Seulement doncq , je luy tiendroye ce propos : Il dort peu , il y a quelque légièreté , ainsi tel dangier seroit à craindre selon qu'on voit sa complexion. Regardez si vous seriez patiente, quant Dieu vous auroit visitéz jusque-là. Cela à mon opinion
1 Prétendant à la main de Mademoiselle de Wilergy.
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et qu'il ne me ait pas trouvé au lieu où il me pensoit trouver pour accomplir son messaige, toqtesfois par icelles j'ay suffisamment entendu la somme de vostre intention. Pour responce, je vous puis testifier devant Dieu que j'ay en telle recommandation vostre Eglise que je ne vouldroye jamais défaillir à la nécessité d'icelle , en tout ce que je me pourroye employer. Or maintenant je ne doubte pas qu'elle ne soit fort désolée, et en dangier d'estre encore dissipée d'advantaige, sinon qu'elle soit subvenue. Et h ceste cause je suis en merveilleuse perplexité, désirant de satislaire à vostre demande, et m'efforcer de toute la grâce que Dieu m'a donnée de la réduyre en meilleur estât; et d'aultre part je ne puis pas légièrement quicter la charge en laquelle le Seigneur m'a icy appellé, sans qu'il m'en délivre par bon et légitime moyen. Car j'ay ainsy toujours creu et enseigné, et ne me puis encores de présent aultrement persuader, que quand nostre Seigneur constitue ung homme pasteur en une Eglise pour l'enseigner en sa parolle, qu'il se doibt penser estre comme attaché au gouvernement d'icelle, pour ne s'en poinct facilement retirer, sans avoir certitude en son cœur et tesmoignage devant les fidèles, que le Seigneur l'en a deschargé. Oultre plus il a esté ordonné par messieurs du conseil de ceste ville que j'irois avecques aulcuns de mes frères à l'assemblée de Wormes, non-seulement pour servir à une Eglise, mais à toutes, au nombre desquelles la vostre est comprise. Je ne m'estime pas estre de tel sçavoir ne prudence ne exercice que je puisse estre là fort utile ; mais puisqu'il est question d'une affaire de si grande conséquence, et qu'il a esté ordonné non-seule-
ment par le conseil de ceste ville, mais aussy par aultres que je viengne là pour me présenter à tout ce où il plairoit à Dieu de m'employer, je suis contrainct de suyvre, et ne puis, en saine conscience, négliger ceste vocation.
Me voyant doncques en tel trouble et incertitude, j'ay communicqué vos lettres aux principaulx pasteurs de ceste Eglise, lesquels ont tousjours aimé singulièrement vostre bien et édification, et désireroient de tout leur cœur de voqs ayder selon leur pouvoir tant ep cest endroict comme partout. Nous avons advisé ensemble, que puisqu'il me fault faire ce voyage, s'il vous plaisoit ep attendant appeller nostre frère maistre Pierre Viret, vostre Eglise ne seroit poinct destituée, car il ne seroit poinct nouveau entre vous, et auroit telle affection envers vostre Eglise comme Celuy qui Ta édifiée dés le commencement. Ce temps pendant nostre Seigneur nous fera ouverture d'une part et d'aultre, comme nous espérons, selon que vostre nécessité requerra bon, et que vous congnoistrez eslre expédient. Je vous promets de ne rien refuser de ce qu'il me sera licite, mais de m'employer à vous faire service, tant qu'il me sera permis de Dieu et de ceulx lesquels il me commande d'escouter.
A tant magnificques, nobles ethonnorables seigneurs, après m'estre humblement recommandé à vos bonnes grâces, je supplie le Seigneur Dieu de yous conserver toujours en sa saincte protection, multipliant de jour en jour ses biens et dons en vous, et faisant que servans à la gloire de son nom, vous puissiez tousjours prospérer. De Strasbourg, ce 23 d'octobre 1540.
Vostre humble serviteur.
Jéhan Calvin.
AUX SEIGNEURS DE GENÈVE
Original autographe. Archives de Genève. 1250.
Magnificques, puissants et honorables Seigneurs, j'ay receu les lettres qu'il vous a pieu de m'escrire, ensemble entendu le rapport de vos ambassadeurs conforme à icelles. Quand il n'y auroit que l'humanité et gratieuseté dont vous usez envers moi en toutes sortes, je ne me pourroys aultrement acquiter de mon debvoir
* Suivant le désir exprimé par les ministres de l'église de Strasbourg, Calvin s'était rendu à la diète de Worms pour assister aux conférences qui devaient avoir lieu entre les théologiens des deux cultes. Ce fut dans cette ville qu'il reçut les députés du Conseil de Genève, porteurs de la lettre suivante :
Au DOCTEUR CAULVIN, MINISTRE ÉVANGELIQUE.
Monsieur nostre bon frère et singulier amy, très affectueusement à vous nous recommandons, pource que sûmes entièrement informés que vostre désir n'est aultre synon l'accroyssement et avancement de la gloyre et honneur de Dieu et de sa saincte parolle. De la part de nostre petit, grand et général Conseil, (lesquels de cecy faire nous font grandement admonester), vous prions très affectueusement vous volloyr transporter par devers nous, et en vostre pristine place et ministère retourner, et espérons en l'ayde de Dieu que ce sera ung grand bien et fruict à l'augmentation de la Saincte Evangile, voyeant que nostre peuple grandement vous désire, et ferons aveeques vous de sorte que aurez occasion vous contenter. Ce 22 octobre 1540.
Vos bons amys, Les sindkques et Conseyl de Genève.
Avec le Sceau: Post tenebras spero lucem.
que en m'efforseant en tant qu'il est en moy de satisfaire à vostre demande. D'advantaige elle est tant raisonnable qu'elle me doibt bien induire de faire ce qu'elle contient. Toutesfois il y a encores une raison laquelle me contrainct plus à regarder les moyens de pouvoir obtempérer à vostre vouloir. C'est le singulier amour que je porte à vostre Eglise, ayant tousjours en mémoire qu'elle m'a esté une fois recommandée de Dieu et commise en charge, et que par cela j'ay esté obligé à jamais de procurer son bien et salut.
Toutesfois je pense avoir excuse si juste et suffisante de ce que je n'exécute point si tost mon désir et le vostre, assavoir de vous déclairer par effect l'affection de mon cœur, que vous ne serez pas mal contents de la response que j'ay faict à vos ambassadeurs. Je vous prie doncq, comme je vous ay naguères escrit, de vouloir toujours considérer que je suis icy pour servir selon la petite faculté que Dieu m'a donnée à toutes les Eglises chrestiennes, au nombre desquelles la vostre est comprise, et pourtant que je ne puis pas délaisser une telle vocation, mais suis contrainct d'attendre l'issue qu'il plaira au Seigneur de nous donner. Car combien que je ne soys rien, il me doibt suffire que je suis constitué en ce lieu par la volunté du Seigneur, affin de m'employer à tout ce où il me vouldra applicquer; et combien que nous ne voyons pas les choses disposées à procéder fort avant, si nous fault-il mettre toute diligence et nous tenir sur nos guardes, d'aultant que nos ennemys ne demandent qu'à nous surprendre au desproveu, et qui plus est, comme ils sont plains de cautèles, nous ne sçavons pas ce qu'ils machinent. Par quoy il nous fault préparer 1. 3
d'attendre une aultre journée nouvelle, s'ils obtiennent par leurs practiques qu'il ne se dépesehe rien icy. Cela faict que pour le présent je ne puis pas venir pour vous servir en la prédication de l'Evangile, et au ministère de vostre Eglise. Pareillement en telle incertitude je n ose™ rois vous déterminer aulcun temps certain, à eause, comme j'ay desjà dict, que ceste assemblée nous en produira possible une seconde à laquelle je pourroys estre envoyé, et ne sçauroys refuser1. Tant s'en fault que je doubte que ceste response ne vous soit agréable, que, si la chose estoit en vostre main, j'attendrais un mesme conseil de vous.
Au surplus incontinent que Dieu m'aura donné le loysir et opportunité, c'est à dire que je seray délibvré de charge extraordinaire, je vous asseure que en toutes sortes qu'il me sera possible de réemployer pour subvenir à vostre Eglise, j'en feray mon debvoir, aultant comme si j'avois desjà accepté la charge en laquelle vous m'appelez, voire aultant que si j'estoys desjà entre vous faisant office de pasteur. Ceste solicitude que j'ay que vostre Eglise soit bien entretenue et gouvernée, ne souffrira poinct que je ne tente tous les moyens
1 Les conférences de Worms où parurent, comme principaux auteurs, Nélanchthon et Eck, furent en effet interrompues à ta demande de l'empereur, et reprises avec plus d'éclat, l'apnée suivante, à la diète de Ratisbonne. Calvin s'y repdit, et son merveilleux savoir lui valut, de la part de Mélanchlhon lui-même, le surnom de théologien. Il retraça le tableau de cette assemblée dans plusieurs de ses lettres latines, et surtout dans l'écrit suivant: Les actes de la Journée impériale tenus en la cité (le Regesbourg, aultrement dicte Ratispone, Fan mil cinq cens quarante et un, sur les di/férens qui sont aujourdhvy enta Religion» Genève, 4544 .
qu'il me sera possible, pour assister à 1* nécessité d'icelle.
Bien est vray que je ne puis pas quicter la vocation en laquelle je suis à Strasbourg, sans le conseil et consentement de ceulx auxquels postre Seigneur a donné authorité en cest endroit. Car pour ne point confondre l'ordre de l'Eglise, comme nous (ne) debvons pas entreprendre le gouvernement d'une Esglise bien réglée sans qu'on nous le présente, aussy nous ne debvons pas laisser les Eglises qui nous sont commises à nostre phantasie, mais attendre que ceulx qui ont la puissance nous en délivrent par bon et légitime moyen. Ainsi comme n'estant pas libre, je désire toujours de me gouverner par le conseil de nies frères qui sont au ministère de la parole avec moy, mais cela n'empeschera pas que je ne soye prest à vous faire tout service dont le Seigneur nous vouldra faire la grâce. Car leur affection n'est pas aultre que de me induire, plus tôt que me retirer, de secourir vostre Eglise, en tant qu'ils congnoistront estre expédient pour le salut d'icelle. Parquoy je vous supplie affectueusement de vouloir avoir ceste fiance que mon couraige est du tout à cela, de monstrer que j'ay aultant en recommandation d'assister en tant qu'il me sera licite à vostre Eglise , et faire qu'elle soit proveue selon la conséquence qu'elle porte, comme de chose du inonde. Au surplus je veus remercie très humblement de la bonne affection qu'il a pieu de vostre grâce déclairer envers moy, comme je l'ay entendue par vos lettres et encore plus amplement par le rapport de vos ambassadeurs.
Atout magnifiques, puissants et honorables seigneurs,
après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce, je supplye le Seigneur de vouloir vous augmenter de jour en jour ses grâces qu'il a commencées en vous, et vous conserver tellement par son Sainct Esperit, que vous puissiez servir en vostre dignité à la gloire de son nom, et ainsy que vostre gouvernement et Testât de vostre ville par sa bénédiction journellement prospère. Sur toutes choses, je vous prie au nom du Seigneur Jésus, de maintenir vostre bonne paix et concorde, tant qu'il vous sera possible, et entre vous et avec ceulx qui vous sont conjoincts en nostre Seigneur. De Wormes ce 12 de novembre 1540.
Vostre humble serviteur en nostre Seigneur,
Jéhjln Calvin.
AUX SEIGNEURS DE GENÈVE Original. Signature autographe. Bîbl. de Genève. Portef. I.
Nobles, honorables et puissans seigneurs, suyvant la responce faicte à vos ambassadeurs par messieurs de ceste ville, incontinent après nostre retour de Wormes, j'ay procuré qu'on regardast de subvenir à vostre Eglise, comme je doibs avoir en recommandation qu'elle soit deuemenl pourveue. Et s'il eust esté trouvé bon que je y feusse allé, je me t'eusse mis en mon debvoir, car
combien que la charge de gouverner une telle Eglise me fust fort difficile, toutes foi s pour ce que je suis à Dieu et non pas à moy-mesme, je suis tousjours prest de m'emploier là où bon luy semblera de m'appeler. Et aussy puisqu'il vous a pieu d'avoir tant de fiance en moy, je me sens tenu de satisfaire en tant que en moy seroit à vostre désir, oultre l'obligation perpétuelle que j'ay envers vostre Eglise à laquelle nostre Seigneur m'a une fois donné. Toutesfois il est intervenu un empeschement qui ne m'a permis de poursuyvre plus oultre, c'est que on m'a dellégué pour aller à la journée de Regesbourg 1 laquelle vocation je ne puis éviter, veu que en icelle je sers à vostre Eglise, comme à celle de ceste ville, en tant que c'est une cause commune. Cependant j'ay esté fort joyeulx d'entendre que nostre frère maistre Pierre Viret avait prins la charge de vous instruire en la parole de Dieu % car il est de telle fidélité et prudence que en l'ayant vous n'estes pas despourveus. Parquoy, Messieurs, il vous plaira m'avoir pour excusé de ce que je ne viens à vous puisque nostre Seigneur me tire ailleurs, et toutes fois en tel lieu que c'est sans me retirer de vous, veu que de cœur et d'affection je suis toujours conjoinct avec vous, et espère de jamais ne en estre séparé davantage. Je vous prie de aviser tous les moyens de bien constituer vostre Eglise afin qu'elle soit régie selon l'ordre de nostre Seigneur. Nous espérons par deçà, à ce que nous avons entendu, que les controversies que vous avez avec messieurs de Berne
1 Ratisbonne. — Voir la note 1 , p. 34. * L'église de Lausanne venait d'accorder pour six mois le ministre Pierre Viret à l'église de Genève.
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seront en brief appaisées, dont nous rendons grâce à Dieu, congnoissant qu'il n'y a rien en ce monde qui vous soit plus proffitable que d'entretenir la bonne amytiê que Dieu a ordonné entre vous.
Nobles, puissans et honnorables seigneurs, après hi'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce, je prie nostre bon Dieu de vous entretenir premièrement en l'obéyssance de sa saincte parole, et vous confirmer de plus en plus en son esprit pour vous diriger en vrayè prudence et justice pour bien gouverner vostre ville, vous faisant prospérer en tout bien. De Strasbourg ce dix-neufviesme de febvrier mil cinq cens quarante et ung.
Vostre humble serviteur et entier amy,
Jéhan Calvin.
AUX SEIGNEURS DE GENÈVE
Original. Signature autographe. Archives de Genève. 1250.
Magnificqucs et honnorables seigneurs, quant je se*ray arrive par delà je vous exposerai les raisons pourquoy j'ay esté retardé et espère de vous en satisfaire facilement. La présente sera seulement pour vous signifier que ayant entendu à Soleure qu'il y avoit quelque trouble en ceste Eglise !, j'ay esté contrainct selon Dieu de me destourner de mon chemin pour veoir sy je y
1 L'église de Neuchâtel. Voir la lettre suivante.
pourrais aucunement remédier de ma part* Après m'estre acquicté de mon dobvoirj j'ay délibéré au playsir de Dieu de partir demain de grand matin pour aller à Berne, pour présenter à messieurs de la Ville les let* très qu'on leur envoyé de Strasbourg et Basle. Quand j'auray faict <âela je poursuyvray mon chemin sans m'af* rester nulle part) car le désir que j'ay de me représenté* à vous de ma promesse ne me laissera point targer en lieu qui soiU J'ay retenu le hérault qu'il vous a pieu m'envoyer pour me tenir compaignie, estimant qiie ce ne seroyt point contre vostre intention ; mais laisse oeBte excuse et toutes aultres jusques à mon arrivée.
A tant magnificqùes et honorables seigneurs, après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce, je supplie nostre Seigneur vous conduire tousjours par son Esprit à conduire bien et sainctement vostre ville, entretenant Pestât d'icelle et vos seigneuries en bonne pro-»spérité. De Neufchastel, ce 7 septembre au soir (1541.)
Vostre humble serviteur,
Jêhah Calviu.
AUX SEIGNEURS DE NEUCHATEL * Orig. autographe. Bibl. de Genève. Vol. I4S.
Magnificqùes et honorables seigneurs, ayant entendu que vostre Eglise n'est pas encore délivrée des troubles
* Au dos : De la main de Viret : « Lettres envoyées à ceul* de
et fascheries qui y sont naguère advenu, nous avons pensé que c'estoit de nostre debvoir envoyer quelquesuns de nostre compaignie pour se offrir à vous, si l'occasion s'offroit que nous vous peussions servir en cest endroict, en tant que nostre vocation et office porte, à esteindre ce scandale que le diable a suscité entre vous. Pourtant nous avons advisé de vous envoyer nostre bon frère et fidèle ministre de Jésus-Christ, et ancien pasteur de vostre Eglise, pour vous donner à entendre le désir que nous avons de vous faire service en nostre Seigneur, et la solicitude que nous portons pour le salut de vostre Eglise, vous suppliant, magnificques seigneurs, que vostre bon plaisir soit Tescouter, en ce qu'il vous dira au nom de nostre assemblée, pour satisfaire à nostre conscience, selon le debvoir de nostre ministère qui nous oblige et contrainct de nous entremectre en ceste cause, veu qu'elle est ecclésiastique et ainsi nous attouche, en tant que nous sommes membres d'un mesme corps. A tant magniûcques et honorables seigneurs, après nous estre humblement recommandé à vos bonnes grâces, nous supplions le Seigneur Jésus,
Neufchastel quant on vouloit chasser Farel leur ministre, portées par Viret, envoyé de la part des ministres de Genève avec les instructions suy vantes pour leur monstrer en leur conseil. »
Inflexible dans l'exercice des devoirs de son ministère, Farel avait publiquement censuré, dans un de ses discours, une dame de qualité dont la conduite était un sujet de scandale pour l'église de Neuchâtel. Irrités de cette censure, les parents de cette dame émurent une partie de la bourgeoisie contre le courageux ministre, et en obtinrent une sentence de révocation qui ne fut annulée que par l'intervention des seigneurs de Berne, et des principales églises suisses. Ruchat : Histoire de la fiéformation en Suisse, t. V, p. 161 et suivantes.
seul bon pasteur et gouverneur de son Eglise, de vou9 bien conseiller en ceste cause, comme elle est de grosse importance, et après avoir bien appaisé les troubles que le diable tasche de semer en vostre Eglise pour ruiner l'œuvre et édification du Père céleste, nous le prions aussi qu'il vous vueille tousjours maintenir en bonne prospérité. De Genesve, ce XXIX de septembre 1541.
Vos humbles serviteurs en nostre Seigneur.
Aymé Ch ampère au.
Jacques Bernard.
La somme des choses que nous désirons que nostre frère maistre Pierre Viret remonstre à la seigneurie de Neufchastel en nostre nom, le pryant de suivre ce qui sera icy contre, comme instruction.
Premièrement il aura à faire noâtre excuse de ce que nous nous entremeslons de cest affaire, leur déclairant que cela est du debvoir de nostre office, car la communion des saincts emporte cela principalement que les Eglises voisines ayent solicitude mutuelle de se confermer Tune l'aultre. Et quant il survient quelque nécessité à Tune, que Paultre luy subvienne. Or que oultre cela, nous avons encore en singulière recommandation leur Eglise, et qu'elle nous attouche de plus près pour plusieurs causes lesquelles il pourra réciter.
Après leur remonstrera quel ordre nous pensons debvoir estre tenu en l'Eglise à déposer un ministre, assavoir qu'on y procède, comme l'Escriture commande, par forme de jugement, voire spirituel, et non point
par sédition ne tumulte. Et quant il Be faict aultrement, que c'est déshonorer Dieu et troubler la police do sa saincte cité*
Que si on oste un homme de son lieu sans causé et raison juste* et qu'on le corttraingne d'abandonner l'Ësglise laquelle il a fidèlement servie* et par ainsi qu'on le retire injustement de la vocation en laquelle il a esté constitué de Dieu* que l'homme n'est pas seulement oultragé par ce moyen, mais Dieu aussi, veu que sa vocation légitime est violée et faicte vaine.
Item quelle opinion nous avons de Farel, et en quelle estime il est envers tous fidèles, c'est que nous le jugeons avoir bien et loyaulment tousjours versé en l'œuvre de nostre Seigneur, et pourtant qu'on ne le peult priver du ministère, jusques à ce qu'il apparoistra dti contraire, sinon contre droict et raison.
Les advertir des inconvénients qui en pourront advenir tant en la ville, comme dehors. Singulièrement les scandales qui s'en ensuivront. Que ce sera pour diffamer l'Evangile de nostre Seigneur entre les me6chans ; offenser tous les bons* troubler les infirmes, et que comme leur Esglise a esté bien renommée, qu'elle sera d'aultant plus descriée <
Que dedans leur ville les cendres s'en pourront en«ilamber d'advantaige, jusque à mutineries et basteries. Et mesme que entre les ministres il s'en pourroit engendrer quelque schisme. Alléguer si bon luy semble quel*ques exemples anciens* sans attoucher le temps présent.
Finalement les admonester que c'est que l'ire de Dieu a coustume d'apporter, quant nous la provocortS, ainsi qu'on feroit, en commectant un tel désordre.
Puis en son nom, il pourra adjouster ce que bon luy semblera, après avoir exposé ces choses de par nous.
Jéhan Calvin.
A MADAME LA DUCHESSE DE FERRAftE * Minute autographe. Bibl. de Genètt. Vol. iw
Madame, je vous supplie humblement de vouloir prendre en bonne part la hardiesse que j'ay eu de vous
* Renée de France, fille de Louis XII et d'Anne de Bretagne, née au Château de Blois, le 29 octobre 1510, et morte au château de Montargls, le 12 juin 1573. Unie par les calculs de la politique à un petit prince d'Italie, vassal du saint siège, cette princesse douée d'une âme forte et d'un esprit distingué, quitta la France, en 1528, pour suivre son époux, Hercule d'Esté, à Ferrare, et elle porta dans cette cour le goût des lettres, avec les croyances libres et généreuses qu'elle avait puisées dans l'Intimité de Marguerite dé Navarre. Elle y reçut Clément Marot qui lui consacra quelques-uns de ses vers, et Calvin qui l'initia aux croyances de la Réforme, pour lesquelles elle eut l'honneur de souffrir, et qu'elle professa courageusement jusqu'à sa mort. Ce fut là l'origine de la longue correspondance qu'elle entretint avec le Réformateur, dont les lettres venaient tour à tour l'encourager et la raffermir. Celle que nous insérons ici est sans doute une des premières en date. On y lit au dernier feuillet ces mots écrits d'une main étrangère :
« Contre ung certain aumosnier, maistre François, qui faîsoit aller (Madame) à la messe, et l'incitoit contre ceulx qui ne vouloyent pas aller, comme contre scandaleux. 11 y est amplement traicté des choses licites et non licites, et comment il faut fuir les scandales. »
escripre ces présentes, estimant que s'il y a en cela trop grande simplicité, elle ne procède pas tant de témérité ne oultrecuidance que de pure et vraye affection de vous faire service en nostre Seigneur. Car combien que je me recognoisse fort inutile serviteur de l'Esglise, toutes fois il m'a estéadvis expédient de me employer en cest endroict, selon la grâce que le Seigneur m'a faicte, et mesme ay pensé qu'il m'estoit nécessaire d'ainsi faire, si je me vouloys acquiter de mon debvoir, non-seulement pource que je me sens obligé envers vous de procurer en ce qu'il m'est possible, et en ce qui est de mon office vostre bien et profict, combien que cela seul est assez suffisant pour me mouveoir, mais pource que considérant Testât et prééminence où le Seigneur vous a constitué, il nous semble que nous tous, lesquels le Seigneur par sa bonté a appelez pour estre ministres de sa saincte parole, devons avoir en singulière recommandation de nous employer envers vous, d'autant que beaucoup plus que personnes princières, vous pouvez promouvoir et advancer le règne de Jésus-Christ. D'advantaige j'ai congneu en vous une telle crainte de Dieu et lldelle affection à luy obéyr, que mesme la haultesse ostée qu'il vous a donnée entre les hommes, j'ay en estime les grâces qu'il a mises en vous, jusques-là que je me penseroys mauldit, si je omectoys les occasions de vous servir et profiter, quant elles me seroient présentes, ce que certes je dys sans aulcunc flaterie ne fainctise, mais en sincérité de cueur, et parlant comme devant celuy qui congnoit toutes nos secrètes pensées.
Madame, par aultres bons personnaiges qui sont icy
passés en divers jours, j'avoys entendu comment maistre Françoys lequel vous avez ordonné pour prescheur en vostre maison, après se estre bien acquité en prédication au prys que on pou voit attendre de luy, vous avoit persuadé qu'il ne seroit pas maulvais, après avoir ouy la messe, de faire quelque communion laquelle seroyt de la cène de nostre Seigneur ; ce qui ne fut pas trouvé bon de quelqu'une de vos damoiselles, laquelle, selon la congnoissance qu'elle avoit reçeu de Dieu, ne voulsit contre sa conscience attenter ce qu'elle pensoit estre maulvais, et a esté cause, à la poursuite du dit maistre maistre Françoys, avoir aulcunement esté destourné d'elle le bon vouloyr que avez accoustumé de luy porter, dont les choses sont demeurées en ce poinct que vous estes informée tous ceux qui font comme elle ne debvoir estre supportez, d'aultant que par leur importunité ils engendrent scandales sans propos entre les fidelles. Parquoy jugeant que chose de si grande importance n'estoit à dissimuler, voyant que on vous donnoit les choses à entendre aultrement qu'elles ne sont, selon qu'il a pieu au Seigneur de me révéler de son Escripture, j'avoys pensé de vous en communicquer ce que le Seigneur m'avoyt donné d'intelligence en ceste matière. Mais comme j'estois en suspens et en doubte de ce faire, j'ay esté adverty de la part de madame de Pons que désiriez très fort d'en estre plus ample-
1 Anne de Partenay, iille de Jean de Partenay, seigneur de Soubise, et de Michelle de Saubonne, gouvernante de Renée de France. Elle épousa Antoine de Pons, comte de Marciines, fut instruite par Calvin lui-même dans les croyances réformées, et demeura longtemps attachée, comme dame d'honneur, à la duchesse de Ferrare, dont
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ment instruicte, d'aultant que oultre tant de difficultés que vous voyez, d'aultre part il vous est bien, difficile de vous bien résouldrq. Ce messaige m'a eqçores plus confirmé en mon propos de oser entreprendre de vous en exposer fidèlement ce que j'en congnois, affin que après le jugement soit vostre, et quant vous aurez pleinement entendu la vérité de Dieu, que la suiviez en. toute obéyssance, comme vostre zèle n'est pas de rebeller à l'encontre, mais de humblement et avec toute bénignité la recepvoir. Toutesfois, Madame, devant que commencer, je vous prie ne vouloir recepvoir de moy quelque suspicion que je face cecy estant incité par aulcun de vos domesticques, ou pour favoriser à personne aulcune particulière, car je vous puis certifier devant Dieu que je le fais sans en estre requis de personne, et mesmes comme je vous ay déjà asseuré l'advertissement par gens passant qui ne pensoient point que j'eusse moyen de vous escripre. D'aultre part j'aimerois mieulx estre confondu en abysme, que de destourper la vérité de Dieu pour la faire servir à haine ou faveur de créature quelconque. Mais ce qui me faict parler est que je ne puis tolérer que la parole de Dieu vous soit ainsi caschée, pervertie, corrompue et dépravée en choses tant nécessaires, par ceux auxquels vous avez quelque fiance et donnez authorité.
Touchant de maistre François, quant j'en diray sobrement ce qui m'en est certain pour vous advertir de ne
elle embellit la cour par ses vertus et ses talents. Clément Marot lui adressa plusieurs poésies, et le savant littérateur Lilio Gregorio Gyraldi lui dédia le second livre de son Histoire des Dieux.
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tous trop fier en sa doctrine, je ne doibs craindre qu'il tous puisse venir quelque maulvaisç opinion comme si par hayne ou envie sur ce personnaige, j'en parfois. Çaf je n?ay matière ne occasion de avoir envie aulcune surtout ce qu'il a, et la hayne que je lui ay jusques à eette heure, porté, c'est que j'ay toujours tasché de tout mon. pou-i voir h l'édifier en bien. Mais quant j'appercoys queU qu'un par maulvaise conscience renverser la parolle dp Seigneur, et estaindre la lumière de vérité, je ne liry pourrais nullement pardonner, et feust-il cent fois mon propre père. De cest homme-^cy j'ay congneu par longue expérience que tant peu que Dieu lui a donné d'intel-* ligence de son Escripture , il l'a toujours faiot servir k son profict et amhition , la preschant quant il voyoit estre expédient à son avarice, la renonceant incontinent qu'elle luj tournoit à fascheries, et pourtant toutesfois etquantes qu'il a eu auditeurs, personnaiges de crédit pour le porter, et riches pour luy remplir son hisaac ou sa bourse, lesquels le requéraient de donner gloire h Dieu, il y a mis peine pour leur satisfaire en leur ven* dant bien tousjours sa parolle. D7aultre part s'il y est adyenu quelques troubles et persécutions, il a voit tous-» jours son renoncement prest pour en eschapper, tellement qu'on ne peult congnoistre en luy sinon que la parole saincte et sacrée de Dieu luy est un jeu et moe-r querie, d'aultant qu'il la tourne ainsi en farce, jouant maintenant ung personnaige, maintenant l'aultre, selon le passetemps qu'on y prend. De sa vie je ne y touche point, sinon qu'elle seroit à désirer meilleure en ung ministre de la parolle. Je sçay, Madame, que l'office â'ung homme chrestien n'est pas de détracter à son
prochain, ce que je n'ay voulu faire, car si je me feusse estudié à mal dire , j'avoye bien aultre chose sur luy que je dissimule. Mais nostre Seigneur ne veult pas quant nous voyons ung loup, soubs apparence et couleur de pasteur, dissipant son trouppeau, (que) nous nous taisions de paour de mal parler de luy. Plustost il nous commande de descouvrir la perversité de ceux qui comme pestes corrumpent et dépravent son Esglise. Et de moy je ne tenteroys pas ce moyen icy, si je voyois quelque meilleur remède, réputant la mortelle furie de telles gens que je provocque envers moy. Car je n'ay aujourd'huy si grand guerre à personne, que ceux qui soubzumbrede l'Evangile caphardent envers les princes, les entretenans tousjours par leurs finesses et cautelles enveloppés en quelque nuée, sans les mener au droict but. Mais que y ferois-je aultre chose? Si je ne me adressé à eux, je voys leur cœur estre tellement desnué de toute crainte de Dieu que ce ne leur est que fable de son jugement. Mais quant je les descrips tels qu'ils sont pour les faire congnoistre à ce qu'ils ne puissent plus abuser, je trouve que par ce moyen ils sont rnieulx empeschés de plus séduire et abuser. De cestuy-cy j'ay souventesfoys tasché de le réduire en bonne voye, jusques à luy faire confesser son iniquité , combien que impudemment il la voulust excuser devant les hommes, estant convaincu en sa conscience devant Dieu. Néantmoyns avec une horrible obstination et dureté de cueur, se persévéroit-il de dire qu'il ne laisseroit pas de faire ce qu'il congnoissoit estre m au hais, sinon que une foys après avoir veu quelque mien traicté, avec grosses imprécations il protesta que jamays n'assisteroit à la messe
pour la grande abomination que c'estoit. Mais je congnoissois si bien mon homme que je n'estimoys guères plus son jurement que le chant d'une pie. Pourtant, Madame, si je ne le vouloys laisser persévérer à mal faire au grand détriment de vous et du peuple de Dieu, je suis contrainct de vous adresser mon advertissement, voyant que envers luy il ne profiteroit de rien. Ce que je vous ay dit de luy est tant certain que je ne vueuil pas que foy y soit adjoustée, sinon que vous l'ayez premièrement expérimenté. Car si vous y prenez garde, vous congnoistrez à l'œil qu'il ne presche la parole de Dieu sinon en tant qu'il pense vous gratifier pour attraper bénéfices et aultres proyes, et cependant de ne desplaire à aulcun qui luy puisse nuire.
Maintenant, Madame, laissant le personaige, je viens à la matière présente. Il vous donne à entendre que la messe n'est pas si meschante ne abominable qu'il ne luy soit loysible de la dire et aux fidèles de l'ouir, tellement que ceux qui en font conscience sont perturbateurs de l'Esglise, suscitans scandales entre les infirmes, lesquels il nous est commandé de supporter. Quant au premier point, je doubte si je me y doibs arrester, d'aul- . tant que j'estime cela vous estre tant résolu, que la messe est ung sacrilège le plus exécrable que l'on puisse penser, que je crains de me faire ridicule envers vous, mectant poine à prouver une chose qui ne vous soit nullement doubteuse. Et aussi la briesveté d'une lettre ne sçauroit comprendre ce qui est suffisant pour remplir un gros libvre. Toutefoys je vous en toucheroy en brief, et comme en passant, affin que n'en puissiez
avoir aulcune doubte. En tant que la messe est ung i. 4
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sacrifice , ordonné des bpmmes p0ur ja rédemption et salut des vivants et des morts, comme leur canon le porte, c'est ung blasphème intolérable par lequel la passion de Jésus-Christ est renversée, comme si elle n'avoit ei| nul efficace. Car ce que nous disons les fidèles avoir été rachaptés par le sang de Jésus, avoir obtenu par iceluy rémission de leurs péchés, justice et espérance de vie éternelle, cela se doibt entendre pour tant que ce bon Sauheur en se offrant au Père, et se exposant à estre immolé, s'est offert soy-mesmes en sacrifice éternel, par lequel nos iniquités ont été purgées et nectoiées, nous receus en la grâce du Père, et en la parr ticipation de l'héritaige céleste, comme l'apostre le déclaire assez amplement en l'espitre aux Hébrieux.
51 doneque la mort de Jésus n'est recongneue pour ung sacrifice unicque qui ayt esté une foys pour toutes faict afiin d'avoir une vertu éternelle, que luy reste-il plus sinon estre effacée comme de nulle efficace? Je sçay bien que ces menteurs disent pour couvrir leur abomination qu'ils font le mesme sacrifice que Jésus a faict, mais de cola s'en suyvent plusieurs blasphèmes. Car il ne pouvoit estre faict sinon que par luy-mesme. Et l'apostre dict que s'il est maintenant sacrifié, qu'il faut qu'il souffre encore. Partant vous pouvez voir qu'il fault l'ung des deux, ou recongnoistre l'horrible blasphème de la messe et le détester, on en l'approuvant niectre souhs le pied la croix de Jésus. Combien elle est contraire à la cène de Christ, je vous le laisse à considérer en vous-UKsmes après que vous aurea leu aux Kscripiures l'institution d'kelle. Ma y s U grande exécration qui se y commect est V idolâtrie qu'on y faict,
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adorant pour Dieu une créature , ce qui est du tout inexcusable. Ces choses considérées, advisons comment on ne la peult ne dire ne ouir sans offenser griesvement Dieu en communicant à tant d'abominations. Car que pouvons-nous prétendre, que nous ne soyons justement argués d'avoir consenty à toutes telles iniquités, puisque nous les recepvons avec plus grand honneur et révérence que la parolle de Dieu? Si vous voulez entendre comment cela plaist au Seigneur Dieu , Il le déclaire par son prophète Eséchiel au 20me chapitre, où il dénonce au peuple d'Israël qu'il les ayme mieulx plainement idolâtres comme les gentils, que ils mettent son nom parmy le nom de leurs idoles, comme voulant moyeuner contre ses ordonnances par lesquelles il vouloit estre servy, et leurs folles inventions par lesquelles ils vouloient décliner de sa parolle ; par l'aultre prophète disant qu'il dissipera tous ceux qui jurent en son nom, le recongnoissant pour leur Dieu, et d'autre part testifient en avoir aultre que luy, en adorant aultre que luy seulement. Si quelqu'un objecte qu'il ne peult chaloir des choses extérieures, mais que le cœur soit droict par dedans, à cela nostre Seigneur répond qu'il veult estre glorifié en nostre corps lequel il a rachapté par son sang, qu'il requiert de nous confession de bouche, et que toutes les prières de nous soient consacrées à son honneur, n'estans aulcunement contaminés ne pollués par les choses qui lui sont desplaisantes. Mais pource que cecy seroit long à traicter, comme il appartient, vous aurez pour plus ample instruction vostre recours au traicté où j'espère que vous trouverez assez de raison pour en estre satisfaicte. Reste le scandale
par lequel vostre aulmosnier dict que les consciences infirmes sont troublées, si quelqu'ung estimé fidèle a la messe en tel horreur qu'il ne se y vueille ne trouver ne rencontrer \ Mais il ne considère point que aux choses qui nous sont commandées de Dieu ou défendues, quant tout le monde s'en debvroit offenser, qu'il ne fault neantmoyns oultrepasser ses ordonnances. Ce qui nous est commandé de supporter nos frères infirmes, en ne faisant chose qui les puisse blesser ne offenser, c'est quant aux choses moyennes , lesquelles nous sont indifférentes et permises en nostre liberté, comme toute l'Escripture porte. D'advantaige tout ce qui nous est commandé de ne scandaliser nostre prochain tend à ce but de l'édiftier en bien, comme sainct Paul monstre au 15 des Romains. Il s'en suit doncques qu'il ne luy fault complaire és choses qui ne tendent point à son édification, mays à sa ruine. Et de cela nous avons la doctrine de S. Paul en la première aux Corynthiens chap. 8 et 10, où il dict que si par quelque chose extérieure que nous facions nostre prochain est édiffié à mal faire, combien qu'il n'y ail pas quant à nous maulvaise conscience, que en cela nous péchons contre Dieu et perdons nostre frère. Comme voicy : nous sçavons la messe estre mauldicte et exécrable ; nous y assistons pour contenter les ignorans ; ceux qui nous y voient assister concluent que nous l'approuvons et ensuivent nostre exemple. S. Paul répute cela un gros crime, combien que n'en fassions nulle difficulté. Par quoy, Madame, je vous prye ne
1 En marge, de la main de Calvin : Après avoir entendu la volume de Dieu, donner conseil.
permectre que soubz le nom de scandale on vous abuse. Car il n'y a scandale au monde plus pernitieux que quant nostre frère chrestien par nostre exemple trébusche en ruine et est précipité en erreur. Si nous voulons éviter tout scandale, il fault chasser Jésus-Christ arrière de nous, lequel est la pierre d'offense à laquelle la plus part du monde choppe et trébusche. Et mesmes a esté ainsi en scandale aux Juifs et Israélites pour lesquels il estoit envoyé, comme tousjours une grande partie de ceste nation-là s'est offensée en son Dieu. 11 nous fault doncques tenir ceste règle, que, quant aux choses commandées ou défendues de Dieu, il est tant nécessaire de les faire ou s'en abstenir, qu'il ne fault estre desmeu de son obéissance pour l'offense de tout le monde. Or puisque ainsy est que Christ et son Evangile est en scandale aux malings , il nous fault attendre que si nous le voulons suivre, ils se scandalisent tousjours en nous. Quant aux choses qui nous sont libres et moyennes, c'est-à-dire que nous pouvons selon l'opportunité faire ou omectre, il nous fault accommoder à nos frères chrestiens, affîn que nostre liberté soit subjecte à détection. Et en cela encores fault-il regarder de tellement supporter leur infirmité qu'ils soyent édifiés en Dieu. Car si par nostre exemple nous les amenons et attirons à faire choses qu'ils pensent estre maulvaises, nous sommes causes de leur perdition. 11 y en a bien peu qui aient quelque goust de la vérité de Dieu, qui ne congnoissent en partie l'iniquité de la messe. En la congnoissant, il est impossible qu'ils ne désirent à la fuir. Estans en tel scrupule et doubte, quand ils nous y voient communicquer, ils suivent nostre exemple sans en estre
autrement résoins. Voilà le pire scandale qui pnisse advenir, d'autant que leurs consciences sont navrées et blessées à mal. S'il est vray, ce que j'ay entendu, qu'il veult faire acroire cest affaire estre de si légière importance que les Esglises d'Allemaigne n'en prennent point de débat, (disant) que les unes laissent et permectent les aultres avoir la messe, en cela il faict un grand tort et injure aux Esglises de Dieu leur imposant une chose que vous congnoistrez estre fausse quant vostre plaisir sera de vous en enquérir. Car non-seulement entre toutes les Eglises lesquelles ont receu l'Evangile, mais entre tous les particuliers, cest article est résolu que l'abomination de la messe ne se doibt endurer. Et de cela Capito qui est Tung de ceux qui taschent fort à modérer les choses, a naguères inscript ung libvre : lequel il desdie au roy d'Angleterre, où il enseigne que c'est l'office des princes chrestiens de oster de leur pays une idolâtrie tant exécrable, s'ils veulent faire leur debvoir, comme il appartient. Brief il n'y a aujourd'huy nul homme de renom qui ne soit de cest accord.
Puys doncq, Madame, qu'il a pieu à ce bon Seigneur Dieu par sa miséricorde iufinie de vous visiter par la congnoissance de son nom, et vous illuminer en la vérité de son sainct Evangile, recongnoissez vostre vocatiou à laquelle il vous appelle. Car il nous a retiré des abysines de ténèbres où nous étions détenus captifs , aflln que suivions droictement sa lumière sans décliner ne ça ne
1 Voici le titre de cet ouvrage : De missa^ metrimonio et jttre magistratus in Religion?. D. ff'ul/jango CapJone auctore. La Dédicace à Henri VIII « Summum in terris Ecclesix anglicans coput » est du 45 mars 4537.
là, et que de pluâ en plus nous cherchions d'estrc insiruîcts de luy en profitant plus abondamment en ceste saincte patience de laquelle il nous a baillé quelques commencemens. Et surtout nous bien garder de restreindre son esperit, comme font ceulx qui ferment les yeulx et les oreilles à la vérité évidente, estans contens de ignorer ce que le Seigneur leur veult faire congnoistre. Ce n'est pas ainsi qu'il nous fauit faire, de paour que le Seigneur ne punisse un tel contemnement et ingratitude en nous. Mais plus tost avons à nous estudier de profiter tousjours en l'eschole de ce bon maistre jusques à tant que serons veuus à perfection en sa doctrine, qui sera quant nous serons despouillez de ceste chair pesante et terrienne, pryans avec ce bon David qu'il nous enseigne à faire sa volunté. Certes si nous y procédons de ce zèle et affection, il nous conduira tellement que il ne nous laissera esgarer du droict chemin. Et encore qu'il y ayt quelques reliques d'ignorance en nous, il nous en donnera plu6 ample révélation, quant il sera de mestier, selon qu'il le congnoit mieulx que nous. Le principal est de congnoistre comment sa saincte doctrine doibt fructifier en nous. C'est qu'elle nous transforme d'esprit et de cueur tellement que sa gloire reluise en nous , laquelle gist en innocence , intégrité et saincteté. Si cela n'y est, nous prenons bien le nom de Dieu en vain, en nous glorifiant de la congnoissance de son Evangile. Cela ne dis-je pas pour vous admonester de faire ce que vous ne faciez de présent, mais affin que l'œuvre de Dieu qui est commencé en vous de jour en jour soit confermé. Seulement je vous prye, comme j'ay du commencement faict, de pardonner à ma
simplicité. Si c'est votre plaisir d'estre plus amplement instruicte en ceste matière, principalement comment une personne chrestienne se doibt gouverner quant aux scandalles, je tascheray selon que le Seigneur m'a donné de vous en satisfaire. Cependant je vous envoyé une épistre 1 laquelle y est propre, comme vous verrez, si vous l'estimez tant que de y vouloir employer quelques heures de vostre plaisir. Et d'advantaige ung petit libvret * que j'ay naguères faict, lequel, comme j'espère, selon sa briesveté, vous pourra servir de quelque consolation, d'aultant qu'il%con tient assez ample doctrine
[Genève 1541 \]
1 C'est la lettre de Calvin à Louis Duchemin intitulée : De Fugiendis impiorum illicHis sacris et puritate christiame religionis. Genève, 4537. In-8°. Cette lettre traduite en français, a été insérée dans le Recueil des Opuscules, édit. de 4566. In-f°, p. 57.
* De la Cène de nostre Seigneur. 1540.
9 La fin de celte lettre manque dans l'original français. On ne peut en donner ici que la traduction latine insérée (Calvini Epist. et responsa, édit. d'Amsterdam, p. 93) : « Dorainus te respiciatin istâ tua infirmitate, et Spiritûs sui infirmitatem tanto efficacius exerat, quae te non minus in domo ipsius conspicuam reddat, quam in prsesentis vitae conditione supra multorum sortem communem evectam voluit. Genevae. » La date approximative de la lettre nous est fournie par le passage relatif à Capiton : « Et de cela Capito qui est Vung de ceux qui taschent fort à modérer les choses, a naguères inscript ung libvre. » La dédicace de ce livre à Henri VIII est du 45 mars 4537; la mort de Capiton eut lieu en novembre 4544, et la lettre de Calvin à la duchesse de Ferrare, écrite de Genève peu avant ce dernier événement, doit sans doute se placer en octobre 4544, après le retour du réformateur dans cette ville.
AUX FIDÈLES DE LYON 4 Minute originale. Bibl. de Genève. Vol. H5.
La grâce et la paix de Dieu nostre Père par nostre Seigneur Jésus-Christ, soit et demeure tousjours sur vous par la vertu de son Sainct-Esprit.
Très chers frères , nous désirerions d'avoir matière de vous escripre qui vous vînt à plus grande consolation , car quant quelque antre vous contristeroit, nous serions les premiers qui voudrions mectre peine à vous resjouyr. Mais la nécessité nous contrai net pour cesle heure de user envers vous d'aultre argument que nostre vouloir ne porteroit , si c'estoit à nous à choisir. Toutesfois pource que nous espérons hien que nul de
* Au dos : Lettre contre le Carme. Sans date. Une lettre latine de Calvin à Farel, du 40 niai 15i2, relative au même sujet, nous fournit la date inconnue, et nous apprend que ce carme, passé dans les rangs de la Réforme, était de Lyon : « f 'enit Carmelita lugdunensis a quo non frustra timuimus. » Calvin avertit les fidèles de cette ville de se tenir en garde contre ce faux frère.
L'Eglise de Lyon, une des plus glorieuses de la Réforme française, dut son origine aux prédications d'un ancien moine jacobin, Alexandre Camus, surnommé Laurent de la Croix, qui souffrit le martyre à Paris en <535. Les premiers membres de cette Eglise furent des marchands « quelques orfèvres et autres de la ville, » qui se réunissaient en secret. L'œuvre commencée par Alexandre Camus, fut courageusement poursuivie par Jean Fabri (Le Fèvre) qui trouva de pieux continuateurs dans les ministres Pierre Fournelet et Claude Monnier, avant l'époque des grandes persécutions.
vous ne pensera qnc nostre intention soit aullre sinon de vous édifier, consoler et conformer en nostre Seigneur, nous ne ferons point plus longues excuses en cest endroict. Touchant le contenu des présentes, que vous ne preniez point en maulvaise part ce qu'il vous pourra apporter plus de fascherie que de resjouissance. Nous sçavons bien aussi que c'est chose odieuse de vitupérer ung homme qui non-seulemeut est en bonne réputation, mais a acquis quelque bruict et renommée. Mais quant vous aurez entendu les raisons qui nous meuvent à ce faire, nous ne doubtons point que vous ne vous teniez très contens de nous. Pour vous advertir eu brief, nous avons à vous escripre quelques nouvelles touchant le carme qui a là presché le caresme dernier, lesquelles ne tourneront pas à sa louange. Ce que nous en faisons n'est point de cupidité que nous ayons de détraeter de luy, car encores que nous ayons quelque occasion qui nous peult induire à cela, nostre courage n'est pas tel , et n'en avons point la coustume. Mais quant nous vous aurons exposé la raison qui nous meut, elle vous pourra pleinement satisfaire. D aultaot qu'il sVn est retourné par devers vous mal content du recueil que luy axions faict, comme il a dict à quelques-ungs, nous pensons bieu que estant par delà il vous pourra faire beaucoup de comptai ne tes, et ne fost-re que pour se purger de ce qu'il retourne de rechef en i'abisme dont le Seigneur l'avoit délivré. Or nous voyons d'aul- Ire part quelle offense vous pourriez concevoir contre r.ous, si vous n'estiez deuement advertis de toute l'affaire. En ta:.t doneques que nous sommes teuus à vous a cause du lieu auquel le Seigneur nous a conjoincts
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ensemble, et que nous serions coulpables devant Dieu envers vous, si nous ne meetions peine d'obvier à tous les scandales que le diable tascbe d'esmouvoir pour nous séparer et aliéner de l'unité que le Seigneur a mise entre nous, il nous a semblé advis bon de Vous récitei4 simplement l'histoire du recueil et traictement que luy avons faict, et au contraire comment il s'est porté, poui* vous laisser le jugement de ce qui Ta peu esmouvoir à se mescontenter de nous. Ce que nous vous en réciterons sera comme devant Dieu, lequel nous appelions en tesmoing le priant de manifester la vérité telle qu'elle est, et confondre ceulx qui vouldroient user de mensonge et calumnies aucunes.
Quelques jours après qu'il fust arrivé, ayant desjà parlé à luy en particulier, et luy ayant monstré signes de humanité et amitié, nous l'appellasmes estans ensemble pour sçavoir sa délibération. Après qu'il nous eust dict qu'il estoit venu pour servir à l'Eglise de Dieu, nous le priasmes de ne prendre point en mauvaise part ce que nous ne luy avions point présenté du premier jour la chaire. Pareillement le priasmes de nous vouloir excuser, si nous différions encorcs quelque temps, et luy remonstrasmes les causes qui nous empeschoient de nous haster. Premièrement pource que nostre Seigneur nous a baillé nostre reigle par escript, laquelle il ne nous est licite de oultrepasscr. C'est qu'il nous a deffendu de recevoir homme au ministère devant que l'avoir bien et deuement approuvé, comme ceste reigle nous doibt estre inviolable, si nous voulons avoir bon ordre et police en l'Eglise. Nous l'admonestasmes de considérer combien la police du ministère nous estoit
fiO LETTRES
recommandée de Dieu, laquelle seroit vilipendée si on y recevoit ung homme à la volée sans observer forme légitime. Secondement nous luy remonstrasmes en quelle conséquence cela pourroit venir, si nous l'introduisions ainsi hastivement, à sçavoir qu'un aultre vouldroit estre receu à son exemple, et en quelque sorte qu'il en advînt que nous tomberions en une plus grande confusion qu'il n'y a eu le temps passé, faisans dispense à l'ung et la desnyant à l'aultre, laquelle inéqualité est une ruyne mortelle en l'Eglise de Dieu. Tiercement nous lui dismes que quant nous aurions si mauvaise conscience de vouloir en sa faveur transgresser le commandement de Dieu, qu'il ne nous seroit point permis néantmoins, pource que nous avions nos loix ecclésiastiques réduictes par escript lesquelles nous (chantent)? une leçon toute diverse. Or il nous les fault observer, veu que tout le peuple à nostre coustume s'y est obligé. Pour le quatriesme, nous luy remonstrasmes que c'estoit mesme son profict que la chose se fit meurement, pour ce que ce pendant il auroit le plaisir de considérer combien la charge est difficile et fascheuse, afin de prendre conseil sur cela de ce qu'il auroit à faire. Semblablement de cognoistre nostre forme et manière afin de s'y accommoder, de peur de scandaliser le peuple lequel est tendre et délicat, car les plus rudes sont quelquefois plus difficiles à contenter. Néantmoins si luy donnasmes-nous bien à entendre que nostre intention n'estoit point de le tenir longtemps en suspend et faire languir, mais plus tost de regarder en brief, et plus tost que possible nous sera, de l'appliquer au service de Dieu. Sur cela nous le priasmes d'avoir encore ung petit de patience en atten-
dant que les choses se fissent selon Tordre de Dieu, et que cependant il usast de nous privément comme de ses frères, nous offrant de luy faire service et plaisir en toute chose que le Seigneur auroit mise en nostre main.
Il nous sembloit bien que nos propos estoient si raisonnables qu'il les debvoit prendre en payement. Davantage nous parlions aultant amyablement qu'il eust sceu demander, et soiez certain que tout homme craignant Dieu et ayant bonne conscience, eust esté bien satisfaict. Qui plus est ung homme mesme de mauvais cœur, moyennant qu'il eust eu quelque honnesteté et n'eust pas esté du tout effronté, eust eu honte de contredire. Nostre moyne pour toute response nous somma de Fasseurer sur le champ, nonobstant toutes les raisons que nous avions alléguées. Et ce pour deux causes : la première c'est qu'il avoit pour lors compaignie qui le pouvoit conduire seurement hors des dangers et luy fournir monture et argent, et qu'il n'auroit point tousjours cette opportunité en main. La seconde que s'il avoit à s'en retourner en France, le plus tost seroit le meilleur, devant que le bruict de sa venue par deçà fust publié.
Nous vismes bien par ceste response qu'il ne sçavoit que c'estoit ne de l'Eglise, ne du ministère, et que s'il avoit peu d'intelligence, encores avoit-il moins de cœur et de zèle. Toutes fois l'ayant faict retirer et ayant parlé ensemble entre nous, encores luy fismes-nous une response fortdoulce et gracieuse, luy priant qu'il nous pardonnast si nous n'obtempérions point à sa requeste, veu que nos consciences estoient abstrainctes par la parole de Dieu , et ce qui luy avoit esté dict auparavant
luy fust expliqué et confermé davantage tant par tesmoignages de l'Escripture que les exemples de l'Eglise ancienne. On luy fist aussi des exhortations qui le pouvoient bien rompre et réduire à meilleure raison, s'il n'eust esté par trop esgaré , et affin qu'il ne luy semblast qu'on ne luy Gst point l'honneur qui luy appartenoit, nous luy touschasmes qu'on avoit bien usé de telle forme envers ceulx qui le valoient, et que iceulx s' estaient vouluntiers assubjectis à cela.
Luy au lieu de se renger réplicqua plat et court que si nous pensions avoir l'esprit de Dieu, qu'il n'en estoit pas destitué, et monstra bien que tout ce que nous avions mis en avant, il le prenoit à mocquerie. Nous luy respondismes premièrement qu'en ceste matière nous avions la parole de Dieu tant elère que nos consciences estoient suffisamment asseurées. Et encores que la chose fust doubteuse ou que nous en eussions quelque scrupule, que nostre office estoit de ne rien attenter contre ce que pous penserions estre du vouloir de Dieu. Toutesfois que cp que nous alléguions estoit si cler qu'il n'estoit à mestier d'en faire plus longue dispute. Dadvantage qu'il se debvoit tenir plus tost pour suspect que nous à cause qu'il ne rendoit que son particulier, et que de nostre part nous n'avions aultre considérant, sinon de suivre l'ordre de Dieu. Il nous réplicqua aussi que s'il fust venu devant le caresme, il eust bien souffert d'estre examiné, mais puis qu'il avoit presché en une Eglise si voisine 1 qu'on debvoit bien tenir cela pour approbation. Sur ce point nous lui dismes qu'il en advient en
1 L'Elise de Lyon.
DE GÀLVIM. 63
France, comme dict Salomon, asçavoir qu'à une âme affamée les choses arriéres semblent estre doulces, car le paoure peuple est là tant affamé de la vraye doctrine, que quant on luy en touche ung petit mot, ne fusse qu'à demy, il est tellement ravy et transporté qu'il n'a loisir déjuger. Au reste touchant ce qu'il se vantoit d'avoir là presché, nous luy dismes qu'il n'en dressât point les cornes, et que nous sçavions bien en quelle infirmité ce avoit esté. Et toutes fois nous protestasmes que ce n'estoit point par reproche, et que nous ne sommes pas si inhumains que nous ne supportions ceulx qui sont aucunement infirmes en tel danger, mais que c'estoit pour l'induire à se recongnoistre afin qu'il ne s'enorgueillist point en vain, ayant plus de cause de s'humilier. En la fin nous taschasmes de rechef de l'adoulcir et lui donner bon courage, et luy de sa part ne fist pas d'aultre semblant d'estre irrité.
Le lendemain estant en une taverne en grande compaignie en laquelle il y avait environ une dizaine do prescheurs d'icy alentour , après qu'on eust devisé de quelque matière, sans qu'il fust provoqué ne qu'il en eust occasion, comme s'il eust esté un contrerolleur de tout le monde, il dict qu'il n'y avoit point d'homme sçavant par deçà, et parla encores plus oultrageusement que nous ne disons, et comme la vérité vient tousjours en lumière avec le temps, nous avons esté depuis advertis que du premier jour qu'il estoit entré en ceste ville, il n'avoit cessé de mesdire maintenant de l'ungou de l'aultre, maintenant de tous, jusques à prononcer que ne trouvoit nul goust ne nulle édification en toutes nos prédications et lectures. Et toutesfois il estoit si effronté
que ce pendant il osoit bien venir disner chez nous. Nous voyons bien quelle raison le menoit à cela, c'est que le paoure homme est si affamé de gloire qu'il brusle tout, et ce pendant nous ne voyons pas qu'il ait rien en quoy il se puisse glorifier. Car quant on aura bien espeluché tout ce qu'il a au ventre, on n'y trouvera que pure as ne rie. Il sçait un peu moins en la langue latine qu'un enfant de huit ans ne debvroit faire. En l'Escripture il y est aussi ignorant qu'un caffart, et toutesfois il est si enivré d'ambition qu'il ne se peult tenir sur ses pieds. Nous vous laissons à réciter plusieurs menées qu'il a tenté. Tant y a qu'il n'eust pas tenu à luy de troubler nostre Eglise, si le temps y eust esté disposé. Mais ce n'est pas ung exemple nouveau , car telle manière de gens a eu ses prédécesseurs dès le temps de sainct Paul, qui, par semblable artifice, c'est à dire en se vantant d'eulx-mesmes et détractant le sainct apostre, troubloient tout pour s'advancer, comme nous pouvons voir aux Epîtres des Gorynthiens et des Galates.
Sur la fin ce bon preudhomme ayant délibéré en son cœur de s'en partir, vint à l'ung de nous pour se purger, et premièrement se voulant justifier de tout ce qu'il avoit respondu, il luy fut dict que ce seroit son profict de bien considérer le tout devant Dieu pour s'accuser et condemner, et sans estre tant arresté à maintenir son honneur par parole, après l'avoir de faict et d'oeuvre ainsi blessé, que s'il persévéroit à contendre ainsi contre raison et vérité, qu'il viendroit à maulvaise fin, d'aultant qu'il faultque ceste sentence soit vraye, quiconque s'exalte sera humilié. Touchant de folles paroles qu'il avoit proférées en la taverne, il vouloit estre creu en les
Dyant et que on estimast menteurs tous ceuh qui les avoyent ouyes. Il lui fust respondu qu'il plaidast doncques contre notre Seignour qui a voulu qu'en la bouche de deux ou trois toute parole fust certaine. Et toutesfois qu'il n'estoit jà mestier de se débatre beaucoup de ce point, d'aultant qu'il ne nous chault pas beaucoup combien on prise et méprise nostre sçavoir, et que nostre principale gloire est d'estre serviteurs de Dieu. Ainsi que nous tenions cela pour une chose ridicule et de néant, mesme pour ce que nous ne luy défierons pas tant que de le recongnoistre pour juge compétent. Toutesfois que nous apercevions bien en telles paroles que son cœur estoit si enflé et quasi crevé de venin qu'il fust contrainct de le vomir en parlant ainsi, et que ce signe de malveillance nous offensoit, veu que nous ne luy en avions point donné d'occasion. Touchant le troisième poinct il ne peuit pas nier qu'il n'eust mesdict en quelque sorte de nos prédications, combien que il étoit bien difficile qu'il en peult donner certain argument, encores qu'il eust eu sçavoir pour ce faire. Car jà soit qu'il y vint aucune fois par contenance, si est-ce que de peur d'estre veu escouter pour apprendre, il lisoit en ung livre à part, en quoy on peult voir sa folle ambition d'avoir si peur que sa réputation ne diminuast, quant il ne daignoit pas faire cest honneur à la parole de Dieu de luy donner audience.
La fin de ce propos fust que celuy auquel il s'estoit adressé luy dict qu'il feroit assembler ses compagnons pour parler à luy, et comme il luy donna bien à entendre qu'il ne debvoit point craindre que nous voul-
sissions par vengeance le reculer, non plus que s'il se i. 5
fust gouverné bien saigement, sur cela il soupa avec ung de nos compaignons, et luy fist acroire qu'il vouloit prendre logis pour s'arrester en ceste ville. Le lendemain matin il monte à cheval, et en montant mesdit de nous à bride avalée pins que jamais n'avoit faict. S'il a eu juste cause ou non, nous vous le laissons à juger, après avoir leu ce récit que nous vous avons faict, lequel nous protestons devant Dieu estre simplement faict à la vérité, sans y avoir rien adjousté, et prions le Seigneur de vous donner esprit de discrétion pour congnoistre et droictement juger afin de ne vous point scandabser de quelque rapport qu'il vous face, car nous n'avons eu aultre intention en escripvant ces lettres, sinon de vous contenter comme nostre devoir est, afin qu'il ne vous semblast que nous eussions esté trop inhumains envers luy. Car à la vérité pource qu'il avoit pieu au Seigneur de se servir par delà de ses prédications, et que quelque édification s 'en estoit en suyvie, nostre vouloir et désir totalement estoit de ne le point rejecter. Mais nostre conscience ne nous permectoit point de le recevoir incontinent, jusques à ce que son orgueil fust ung peu abbatu, qu'il eust apris de se fier ung peu plus en Dieu, et qu'il eust encore profité ung petit pour enseigner fidèlement et purement, car il avoit trois choses lesquelles à bon droict nous desplaisoient. Premièrement ceste bonne persuasion de soy-mesme. Secondement qu'il estoit si adonné à la cuysine qu'il luy sembloit advis que terre luy devoit faillir, comme s'il n'y avoit point de Dieu au ciel pour nourrir les siens. Troisièmement il y avoit de l'ignorance dont nous fusmes fort esbahis, car en nostre congrégation où on lisoit ung
texte de sainct Paul qui contient belle matière et copieuse, et doibt estre fort connu à tous ceulx qui preschent par delà, pource que c'est Pépître du premier dimenche de l'advant, quant il Tint à son tour, nonseulement il parla maigrement, mais il renversa tout ce que sainct Paul disoit, non point par malice , comme nous pensons, mais par pure bestise. Nous laissons d'aultres vices, comme la vanité mondaine et semblables, afin qu'il ne semble que nous le poursuivions par haine et inimitié. Ce que nous vous en disons, c'est pour vous advertir de peur que vous ne soyez abusez à vostre dommage. Quant est de luy, nous prions le Seigneur qu'il lui vueille donner esprit d'humiliation et de mansuétude, corrigeant la haultesse et folle présomption qu'il a, et surtout qu'il se congnoisse tel qu'il est, car lors il aura bien occasion de s'abbatre. Pour faire fin, très chers frères, nous vous recommanderons à la saincte sauvegarde de nostre Seigneur Jésus qui est le vray pasteur de tous fidèles. De Villefranche (may 1542).
A MICHEL VAROD * Orig. autographe. Archives de Genève. 1250.
Seigneur Michel, ce paoure homme est si fort maléficié en son corps , que c'est pitié , et mesmes horreur
* A Michel Varod procureur de l'hospital— en 4542.
de le voir. Il dit que cela ne luy est pas venu de paillardise. Pource que c'est chose pitoiable, il vous plaira de regarder s'il y auroit moien de le secourir, affin qu'il ne pourrisse. Je le tous recommande d'aultant plus hardiement, que je pense qu'il soit de la ville, car s'il estoit estrangier, j'aviseroye de moy-mesme d'y proveoir en quelque sorte, affin de ne donner point occasion de crier comme on faict. Mais puisqu'il est icy, j'en fais moins de difficulté.
Vostre frère et bon amy,
Jéiian Calvin.
A MONSIEUR LE CURÉ DE • Orig. autographe. Bibl. de Genève. Vol. 107 *.
Monsieur le Curé , nous recongnoissons ce point de vos lettres estre bien vray que la peste que nous avons en nostre ville est une verge de Dieu, et confessons que
* Judos: Responce à un certain curé qui avoit escrit durant que la peste estoit à Genève, là où il y a plusieurs instructions singulières. — Sans date. — On voit par les registres du Conseil que la peste se déclara à Genève en 1542, et qu'elle fil, durant plusieurs années, de grands ravages dans la ville, et dans tout le pays de Savoie. Le nombre des malades était immense. On ne pouvait les visiter sans s'exposera une mort presque certaine. Trois minions s'offrirent spontanément pour remplir ce devoir, Calvin,
c'est justement qu'il nous punit et chastie pour nos faultes et démérites. Nous ne doubtons pas aussi que par ce moien il ne nous admoneste d'examiner nos consciences, pour nous induire et attirer en repen tance. Par quoy nous acceptons bien ce que vous dictes qu'il est temps de nous retourner à Dieu, pour demander et obtenir pardon de luy et miséricorde. Nous voions semblablement qu'en toute la chrestienté à grant peine y a il un seul anglet qui ne soit affligé à son endroict, dont il nous fault conclurre que l'ire de Dieu est fort eraflambée sur le paoure monde. Et n'est pas de merveille, car les causes sont évidentes, et ne les fault pas chercher loing, veu qu'on voit quelle corruption il y a partout et comme les vices régnent en extrémité. Nous ne disons point cecy pour nous excuser en nous mectant du nombre des aultres, mais d'aultant que l'ire de Dieu nous doibt estre plus espouvantable, quand elle est ainsi espandue sur toute la terre, comme une espèce de déluge. Or quand nous avons bien tout pensé, nous ne pouvons aultrement juger, sinon qu'oultre les vices qui régnent communément partout, il y a deux choses entre les chrestiens qui provocquent l'ire de Dieu, c'est que les uns le déshonorent par idolâtrie et superstitions,'et au lieu de recevoir sa saincte parole pour estre réduicts au droict chemin, non-seulement la mes-
Sébastien Castalion et Blanchet. Castalion, désigné le premier par le sort, déclina lâchement ce périlleux honneur; Blanchet fit généreusement le sacrifice de sa vie, et les instances de la seigneurie de Genève, qui craignit d'exposer les jours précieux du Réformateur, purent seules déterminer Calvin à se désister de la charge qu'il avait sollicitée.
prisent et s'en raocquent, mais Font en haine et en horreur, et la persécutent. Nous au contraire qui congnoissons par son Evangile comme il le fouit servir et honorer, ne tenons compte d'en faire nostre debvoir, tellement que la parole de vie est quasi oisive et inutile entre nous. Nous ne voulons point nous justifier en condamnant les aultres. Car en tant qu'il a pieu à Dieu de nous retirer des horribles ténèbres où nous estions, et nous illuminer pour nous faire congnoistre le droict chemin de salut, d'aultant sommes-nous plus coulpables, si nous sommes négligens à faire nostre devoir, selon qu'il est escrit : Le serviteur conyiwissant la volant é de son moisir e, et ne la faisant pas, sera plus asprement puny. Luc 12. Ainsi nous ne debvons pas estre esbahis, si nostre Seigneur nous visite au double, veu l'ingratitude qui est en nous, quand nous ne cheminons pas comme enfans de lumière , et ne faisons pas les fruicts de la saincte vocation à laquelle il nous a appeliez. D'advantage il dénonce qu'il commencera son jugement par sa maison ; c'est-à-dire qu'il corrigera ses domestiques les premiers. 1 Petr. 4. Mais cependant si fault-il estimer d'aultre part que puisqu'il a surtout sa gloire en recommandation, qu'il hait et a principallemenl en horreur les idolâtries et superstitions par lesquelles il est déshonoré, et en est plus griesvement offensé que de nulle autre chose. Pensez un petit à ce qui se faict entre vous. On y adore les pierres et le bois; on y invocque les morts ; on se fie en choses vaines ; on y veult servir Dieu par cérémonies follement controuvées sans sa parole. La doctrine de vérité y est ensepvelie, et si quelqu'un la veult remectre en avant, il est
cruellement persécuté. Estimez-vous que Dieu puisse porter telles pollutions et blasphesmes contre son honneur? Sainct Paul tesiifîe que Dieu avoit envoié la peste en Corinthe à cause que la saincte cène n'y estoit pas traictée si révéremment qu'elle devoit. 1 Corinth» 1 1 . Que fault-il doncq attendre puisqu'elle a esté desjà de si longtemps convertie en un sacrifice exécrable, comme est vostre messe? Ce que nous disons n'a pas mestier de longue preuve. Regardez l'institution de nostre Seigneur Jésus, et faictes comparaison entre icelle et vostre messe. Vous y trouverez plus de distance qu'entre le ciel et la terre. Ainsi à la vérité nostre office seroit de donner gloire à Dieu tous ensemble d'un accord, en confessant nos offenses, chacun en son endroict. Daniel 9. C'est que de nostre part nous sentions combien c'est un grief péché à nous, de ne recevoir sa grâce, comme il appartient, quand il nous la présente, et que nous ne vivons en aultre perfection, veu la congnoissance qu'il nous a donnée de son Evangile , et les exhortations qui nous sont journellement faictes par son commandement. Que ceux qui au lieu de la parole suivent leurs propres phantasies ou les traditions humaines, considèrent que c'est une abomination fort déplaisante à Dieu que de corrompre son service, comme ils l'ont faict, d'adhérer à fausses doctrines, de mectre la grâce de son salut aux créatures, de renverser le droict usaige des sacremens, d'abuser de son nom , et avec tout cela de persécuter les tesmoings de Jésus-Christ, qui osent ouvrir la bouche contre leurs abus. Et si aulcuns d'eux sont à présent en prospérité, qu'ils ne se confient pas pourtant en cela. Car c'est tousjours la façon des hypocrites, et nommé-
ment des idolâtres , de se glorifier quand la main de Dieu ne les presse point, que c'est à cause qu'ils ont bien servy Dieu en le déshonorant par leurs idolâtries, et par cela s'endurcissent en leur impiété, se flattant eux-roesmes, et condamnant les aultres. Mais que dict nostre Seigneur? Je leur ay, dict— il, faict tous les biens qu'il estoit possible, et ils ont pensé que ce fust le loyer d'avoir paillardé avec leurs idoles. Pour tant je leur osteray tout ce que je leur avoys donné pour descouvrir leur turpitude, et les contraindre de retourner à moy.
Or maintenant quand il est question de chercher pour quels meffaicts Dieu nous punit, et en quoy nous l'avons offensé, vous nous alléguez que nous avons changé le service divin , et l'ordre de l'Esglise , qui estoit tant bien institué et observé en nostre ville. Ceste reproche n'est pas nouvelle, car on la faisoit à Jérémie de son temps, comme il récite au 44e chapitre. C'est que les hypocrites se plaignoient, depuis qu'on avoit laissé d'adorer la royne du ciel, qu'il n'y avoit eu que famine, guerre et toute paoureté. Lactance aussi, ancien docteur de l'Eglise, et sainct Augustin démonstrent que de leur temps toutes les afflictions qui estoient advenues au monde, on les imputoit à l'Evangile , pource qu'il avoit esté cause de faire abolir les superstitions des païens qu'on réputoit estre le service de Dieu. Vous répliquerez que ce n'est pas tout un ; nous tenons que si. Qu' est-il doncq de faire? Il fauldroit enquérir du faict à la vérité, pour en bien et droictement prononcer. Or oultre ce que nous avons nos consciences paisibles devant Dieu touchant cela, la chose en peult clairement respondre pour nous devant les hommes. Car nul ne
nous a encore remonstré que nous eussions rien changé qui fust commandé de Dieu, ne que nous eussions introduict aulcune nouvelleté contre sa personne, ne que nous soions décliné de la vérité pour prendre quelque maulvaise doctrine. Au contraire c'est chose notoire que nous avons réformé nostre Esglise selon la pure doctrine de Dieu qui est la règle de la mectre et entretenir en bon estât. 11 est vray que c'est chose odieuse de changer ce qui estoit receu. Mais l'ordre que nostre Seigneur nous a une fois baillé, doibt estre à jamais inviolable. Ainsi quant il a esté délaissé pour un temps, il le fault remectre au-dessus, et le ciel se deubt-il mesler avec la terre. Il n'y a nulle ancienneté , nulle coustume qui puisse préjudicier en cela, que le gouvernement de l'Esglise, estably de l'authorité de Dieu, ne soit perpétuel jusqu'en la fin du monde, puisqu'il l'a ainsi voulu et déterminé. Les raisons qui nous ont faict changer sont trop urgentes. Le premier poinct de la chrestienté est d'adorer Dieu droictemeht. Or nous avons congneu que la forme d'adoration dont nous usions, estoit fausse et perverse, d'aultant qu'elle n'estoit pas en esperit de vérité, Joan. 4., mais en cérémonies externes, et mesme en façon de faire superstitieuses. Combien qu'encore nous n'adorions pas Dieu seul, mais en son lieu les pierres et le bois, les peinctures, les reliquaires des morts, et choses semblables. A l'adoration de Dieu est conjoincte la règle de le bien invocquer. Et comment est-ce qu'on l'invocque en toute la papaulté, sinon avec doubte et défiance, d'aultant qu'on ne congnoît point l'office de Jésus-Christ qui est de nous estre advocat et intercesseur, pour nous
faire obtenir nos requesles? Rom. 8. — 1 Timoth. 2. — 1 Jean 2. — Hébr. 4. Avec cela quelles sont les prières publiques sinon murmures ou ulemens (sic) sans intelligence ?Tiercemcnt combien y a-il de blasphesmes, en ce qu'on attribue la vertu du seul médiateur à saincts et sainctes pour obtenir grâce en leurs noms et par leurs mérites? Après l'invocation s'ensuit le service. Or nous estions instruicts de servir Dieu par vaines traditions des hommes. Au contraire il veult et requiert que nous aions sa seule volunté pour toute règle. Deutér. 12. — \ Reg. i5. Quant est de la fiance de nostre salut, qui est comme le fondement de tout, au lieu de la mectre en sa pure miséricorde, affin d'avoir nos consciences à repos, et luy donner la gloire qui luy appartient, nous estions apris, comme le reste du monde, de la mectre partie en nous-mesmes, partie en aultres créatures. Il n'est jà mestier de racompter tout le reste, veu qu'il n'y auroit nulle fin. Tant y a que la grâce de Jésus- Christ nous esloit quasi ensepvelie. Quant nous avons congneu et qu'il nous a esté elèrement approuvé que tout cela estoit abomination devant Dieu, qu'eussionsnous faict? Estoit-ce à nous de résister à Dieu, et à sa vérité? Quand est de l'ordre de l'Esglise, s'il eust esté aulcunement tolérable, nous eussions esté bien contens de le continuer, mais c' estoit une Babylonne si confuse, qu'il ne restoit aultre remède que de le renouveller. Que dirons-nous des sacrements dont l'usaige avoit esté renversé tout aultrement que Jésus-Christ notre Seigneur ne les a ordonné? Combien y avoit-il de folles cérémonies au baptesme controuvées par les hommes saus autorité de Dieu? Et qui pis est, la vraie et pure insti-
tution de nostre Seigneur estoit quasi abolie par tels fatras. Qu'ainsi soit, on estimoit plus le chresme que l'eau, et aujourd'huy il vous semble quasi advis que nostre baptesme est nul, pource que nous n'avons retenu que ce que le Seigneur a commandé, et que les apostres ont tenu et observé. De la saincte Cène, elle estoit encore beaucoup plus profanée. Nostre Seigneur nous Fa laissée pour un gaige, affin que (soyions) certains que nos âmes sont nourries de son corps et de son sang, pour nous faire participans de tous ses biens, et singulièrement de sa mort et passion. Pour ce faire on la devoit distribuer comme son commandement le porte, voire en déclarant la Yertu et le fruit du mystère. Au contraire on l'avoit convertie en sacrifice, pour faire nouvelle réconciliation avec Dieu par l'œuvre d'un homme, et nonseulement pour les vivans, mais aussi pour les morts. Le prestre, pour user du sacrement, se séparoit de l'Esglise. Le tout se faisoit et disoit en langue incongneue , comme les enchanteurs font leurs charmes. Quant ce venoit à Pasques, encor ne bailloit-on au peuple que la moitié du sacrement, le privant du calice contre le commandement exprès du Maistre. De consentir à ces sacriléges-là, il n'y avoil nul propos. Et maintenant toutefois on nous reproche que nous avons abbatu ce sainct sacrement. Mais la chose monstre que nous l'avons restitué et mis en son entier, là où il estoit corrompu et pollué en tant de sortes. Sainct Paul voulant corriger un abus qui estoit survenu entre les Corynthiens en ce sacrement, les renvoie à la première ordonnance du Seigneur, comme à un statut inviolable. 1 Corynth. 2. Que pouvions-nous doncq faire pour cor-
rigerles abus inGnis dont il avoit esté contaminé, sinon suivre ceste mesme règle? Qu'on nous remonstre, si on peult, si nous avons rien en la façon que nous tenons qui ne soit conforme à l'institution de nostre Seigneur, à l'usance des apostres, et nous sommes prests d'amender la faulte. Mais si on nous accuse sans propos et raison, cela ne nous esmouvera pas, pour nous faire renoncer la vérité certaine. Pourtant ce que vous nous imputez à faulte, nous le prenons pour une œuvre de Dieu, la meilleure que nous eussions peu faire. Cependant nous ne nions pas que nous n'aions grandement failly en beaucoup de sortes, dont nostre Seigneur nous punit à bon droict, mais c'est d'aultant que nostre vie ne respond pas à sa saincte doctrine de laquelle nous faisons profession.
Semblablement en nous exhortant de nous réduire à Dieu pour appaiser son ire, vous nous ramenez à des moiens qui sont plus tost pour la provocquer et enflamber d'advantaige. Premièrement vous vouldriez que nous Gssions oblation du précieux corps et sang de nostre Seigneur Jésus. Nous sçavons bien que c'est une chose acoustumée entre vous, mais pour sçavoir si c'est une œuvre plaisante à Dieu, il faut enquérir si elle est selon sa volunté. Or il ne nous dict pas que nous offrions son corps, mais que nous le recevions. Matth. 26. Marc. Luc. Paul. — Prenez, dict— il , mangez. Au lieu de recepvoir le corps de Jésus-Christ , si nous voulons faire acroire à Dieu que c'est un sacriGce que nous luy offrons, où trouverons-nous approbation de notre phantasie? Nous vous prions de bien considérer ceste raison. Vous nous conseillez de faire offrir le corps de Jésus-
Christ par un prestre, affîn d'obtenir grâce. Nous répondons qu'il ne nous a pas donné son sacrement à telle fin, mais que c'est pour le recevoir, affin d'estre participai du sacrifice unique et éternel que luy seul a offert, comme c'est son office. Héb. 7. 8. 9. 10. Nous disons plus oultre que cela est déroguer à sa dignité, d'aultant qu'il a esté consacré sacrificateur sans successeur ne compaignon, pour s'offrir soy-mesme, pource que nul autre n'estoit digne de faire un acte tant excellent. Car l'office de sacrifier est d'estre médiateur pour faire appoinctement entre Dieu et les hommes. Auquel adjousterons-nous foy? à Jésus-Christ, ou à vous? puisqu'il y a telle contrariété. Vous nous alléguez puis après les belles processions générales. Mais qu'est-ce qui se faisoit là, sinon qu'avec grant pompe et cérémonies on vouloit appaiser Dieu? Vous nous direz que vostre intention est qu'on les fît avec dévotion. Mais quelle dévotion est-ce de mectre sa fiance en chandelles et torches, en acoustremens beaux et sumptueux, en images, en reliquaires des morts? Ça bien esté tousjours la façon des païens, comme il appert par les histoires. Mais que telle façon convienne à la chrestienté, il fauldroit sçavoir comment. Nous ne disputons pas si on se doit assembler pour faire prières solennelles à Dieu. Mais nous demandons que c'est qu'il y a és processions générales oultre la pompe des acoustremens, luminaires, reliques et aultres choses semblables. Or tout cela sent la juisverie, et convient plus tost à païens qu'à chrestiens. On y crie et chante bien. Mais quoy, c'est en langue incongneue, et par ainsi contre le commandement exprès du Sainct-Esperit , 1 Corynth. 14, qui veult que les
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prières communes se facent en langue commune, affin que les rudes et idiots y puissent participer, et dire amen en la (in. Vous nous exhortez puis après à invocquer la vierge Marie et les saincts, entre lesquels vous nommez sainct Pierre spécialement, comme nostre patron. Mais Dieu nous appelle à luy seul, nous défendant d'avoir ailleurs nostre recours. Psal. 49. Et ce à bon droict, car la principalle partie de sa gloire gist en cela, que nous Pinvocquions luy seul au nom de Jésus-Christ. Mais encore que ceste raison-là n'y fust point, il y a tant d'exhortations en l'Escriture de se retourner à Dieu avec prières et oraisons en temps de peste, de guerre et famine, lésa. 44, 45. Jerem. 3. Osée 2. Jamais il n'y a un seul mot dict d'invocquer les saincts. Ce seroit doncq trop inconsidérément faict à nous de suivre ce que vous nous dictes, en nous destournant de la doctrine de Dieu. Touchant de ce que vous appelez sainct Pierre nostre patron , n'est aultre chose que ce que dict le prophète : Israël, tes dieux sont selon le nombre de tes villes, Jerem. 2, et de ce temps-là l'intention du peuple d'Israël n'estoit pas de forger plusieurs dieux pour abolyr le vray Dieu créateur du monde. Mais en tant que chascune ville eslisoit un patron pour y mectre sa fiance, il leur est reprosché par le prophète que chascune ville a son Dieu propre. Àultant nous en voulez-vous faire à présent. Mais à Dieu ne plaise que nous prenions aultre patron que Jésus-Christ, lequel nous a prins en sa charge, pour nous recommander à Dieu son Père. Si nous avons esté au lire fois en cest aveuglement, les ténèbres sont passées. Joan 10. Le temps n'est plus d'errer, ainsi que nous
avons la clarté luisante devant nos yeux. Mais vous avez congneu par expérience, dictes- vous, combien cela profitoit. Ce n'est pas chose nouvelle, comme nous avons dict d'attribuer les bénéfices de Dieu à nos folles œuvres et perverses, comme si par idolâtrie nous avions mérité les biens qu'il nous envoyé. Aultant en disent les sorciers, enchanteurs, divins, et aultres semblables. Mais nous avons nostre règle certaine, c'est que la raison précède, et que l'expérience suive puis après. Si nous faisons ainsi, nous n'extravaguerons point, et ne déclinerons ne ça ne là de ce que Dieu nous commande. Et nous trouverons à la vérité et sans tromperie que jamais son ayde ne défault à ceux qui se fient pleinement en luy. Au contraire, en cherchant d'aultres secours, nous penserons bien quelquefois y avoir profict, mais à la fin nous y serons abusés.
Or nostre Seigneur Jésus vous veuille ouvrir les yeulx pour veoir que c'est qu'il veult dire, quant il se nomme le seul salut , la seule vie , la seule sanctification , la seule sagesse, la seule fiance des hommes; affin que nous tous ensemble le congnoissant tel , d'un bon accord le glorifions, tant de cueur que de bouche, et pareillement en toutes nos œuvres, affin que comme nous avons tous receu un baptesme en son nom, nous aions une mesme confession de nostre chrestienté. (1542-43.)
AUX SEIGNEURS DE GENÈVE
Orig. autographe. Arch. de Genève. 1250.
Magnificques et très honorés seigneurs, j'espère que maistre Pierre Viret vous aura faict mes excuses de ce que je ne vous escrivis point de Berne , d'aultant que pour lors j'estois mal disposé. Estant venu à Basle, je présentay mes letres à Messieurs du Conseil, lesquels me donnèrent letres de recommandation à Messieurs de
* Celte lettre, écrite de Strasbourg, se rapporte, ainsi que les trois suivantes, au voyage que Calvin entreprit, en 4543, pour Tévangélisation de Metz.
Ville impériale et siège d'un des trois évêchés que le traité de Cateau-Cambrésis devait incorporer à la France, Metz reçut de bonne heure les semences de la Réforme. Ses premiers missionnaires , Jean Leclerc et Jean Châtelain, furent des martyrs (1523-1524). L'Eglise qu'ils avaient fondée par leur témoignage , grandit sous la croix. Elle demanda, en 4544 , le libre exercice de la religion à la diète de Ratisbonne, mais sans l'obtenir. L'année suivante, elle appela Farel. L'intrépide missionnaire répondit à ce périlleux appel, et prêcha au milieu d'un immense concours de peuple. Chassé de la ville par une sédition, il se retira au village de Montigny, où les protestants accoururent en foule pour entendre ses prédications. Les portes de la ville furent fermées sur eux, par ordre des magistrats catholiques, et ils se virent ainsi chassés de leur patrie. Accueillis avec humanité par les magistrats de Strasbourg, ils recoururent à l'intervention des princes protestants d'Allemagne pour obtenir leur libre rentrée dans leurs maisons et leurs biens, ainsi que le libre exercice de leur culte Ce fut durant ces négociations que Calvin partit de Genève, et rejoignit Farel à Strasbourg. Bèze: Hist. eccl., T. 111, p. 431 et suivantes.
ceste ville, les prians de me vouloir adresser tant de conseil que d'ayde en mon voiage.
En ceste ville tant par le moïen de vos lettres et celles de Messieurs de Basle, que par la bonne affection qu'on m'y porte, et singulièrement en faveur de la cause, j'ay trouvé aussy bonne aide comme je pouvoye désirer. Messieurs se sont offert très libéralement de faire ce qui seroit en leur puissance. Seulement que nous regardissions maistre Guillaume et moy les moïens dont il seroit expédient de user. Sur cela nous leur avons proposé trois voies : ou de nous faire conduire tout droict à Metz, combien que ce ne fust sans danger ; ou derechef sommer le Conseil de Metz de nous donner audience; ou bien d'envoyer en la ville de Smalkad, en laquelle maintenant est assemblée la ligue des protestans, et là requérir instamment les princes et ambassadeurs des villes de vouloir prendre la chose en main.
Quant au premier poinct , ils ont respondu que voluntiers ils envoiroient ambassade avec nous, pour nous mener en seureté, et soliciter que nous fussions ouys, et qu'ils ne se vouldroient pas espargner en cest endroict, n'estoit qu'ils voyoient cela ne se pouvoir faire sans dangier de nos personnes, et avec petite espérance de fruict. Aultant d'envoyer lettres en leur nom privé, que ce seroit poine perdue. La raison est que les papistes se sont fortifiés par la venue de l'empereur, d'aultant qu'il promect d'appointer à ce voiage tous les différens de la religion, comme s'il n'avoit aultre chose à faire pour le présent 1 . Ainsi quand on leur escrit de
1 Charles-Quint avait lui-même présidé avec un éclat extraordinaire la diète de Ratisbonne, et fait de vains efforts pour opérer un i. 6
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ceste ville, pour toute responce et solution ils re~ mectent tousjours là.
Le troisième poinct doncq a esté trouvé le meilleur, d'envoyer à Smalcad, ce que desjà ils eussent faict, n'eust este qu'ils ont voulu avoir articles de nous, pour remonstrer tout ce que bon nous sembleroit. Mais demain au playsir de Dieu, le messaiger partira. Us nous ont permis de procurer l'affaire en telle diligence, et si à bon escient que nous congnoistrons leur zèle et couraige, et comme je les congnois, je ne doubte pas qu'ils n'en facent encor d'advantaige qu'ils ne promectent. 11 y a six journées jusque-là, en telle haste, comme leur bérault ira, car communément on y en mect bien huiet bonnes.
Or pendant que ce voiage se fera, pource qu'il me fault attendre icy, je me suis ad visé, magnifiques et très honorés seigneurs, de vous renvoyer vostre bérault présent porteur, afin de vous signifier comme la chose alloit , car je craignois de faire si longue demeure en espérance, sans vous envoyer cependant de mes nouvelles. Et cela se peult faire, sans despeudre beaucoup d'advantaige que si j'eusse retenu le messaiger avec moy. Au reste vous regarderez quant à le renvoyer ce qui vous en semblera bon. Je luy ay baillé à toutes ad* ventures six escus, aûn qu'il eust pour faire ses despens, en allant et retournant , avec trois testons que je lui avois délivré. Toutesfois vous en ferez selon vostre bon playsir. Je le dis pource que si vous le vouliez ren-
rapprochement entre les partis religieux. Il avait seulement obtenu de la majorité de rassemblée une déclaration qui soumettait les points en litige à la décision d'un concile.
voyer, qu'il fauldroyt qu'il fust icy dedans quinze joun pour y estre à temps. Car adoncq il nou6 conviendra de partir pour aller à Metz, si c'est le playsir de Dieu de nous y donner entrée.
Touchant de moy je scays bien que je ne puis estre si longtemps absent de vous, sans défaillir aulcunement à vostre Eglise. Mais pource que d'estre venu si loing pour m'en retourner sans rien faire, c'cust esté une chose trop ridicule , mesmes quand il y a bonne espérance en attendant encores un petit, j'ay bien voulu devant mon retour tenter si Dieu vouldra faire quelque chose. Pourtant je vous prye de vouloir prendre patience jusque à tant que ce terme qui est brief soit passé. Adoncq le plustost qu'il me sera possible, je me haste* ray de retourner par devers vous.
Cepandant, magnificques seigneurs, je vous supplye d'avoir en recommandation l'honneur de Dieu comme vous ave?, et d'entretenir l'Eglise en bon estât et en bon ordre. Afin que vous voyez quelle nécessité il y a d'aller à Metz pour imposer silence à Caroli *, je vous envoyé un double de ses responces dernières, où il se monstre plus fler et arrogant que jamais, d'aultant
1 Pierre Caroli, docteur de Sorbonne, et curé d'Àlençon, connut à Paris Le Fèvre d'Etaples, Farel et Calvin. Entraîné par la versatilité de son esprit dans les rangs de la Réforme, il se rendit à Genève, où le dérèglement de ses mœurs attira sur lui de sévères censures. Il s'en vengea par les plus violentes attaques contre la personne et les doctrines des réformateurs. Condamné au synode de Lausanne en 1537, il rentra dans le sein de l'Eglise catholique, sollicita vainement un bénéfice et mourut misérablement à Rome. Les magistrats catholiques de Metz l'appelèrent dans celte ville, er 4543, pour y détruire l'œuvre commencée par Farel.
qu'il se confie qu'en la présence de l'empereur on ne le contraindra poinct de venir à raison, car auparavant il s'en estoit voulu fuyr.
Il y a icy force bruict divers du Pais-Bas, maintenant que le duc deClèves a recouvert une forte ville qu'il avoit perdue, maintenant qu'il a esté desconfit; mais pource que le tout est incertain encores, je me déporte de vous en escrire Toutesfois les esmeutes sont telles que à deux lieues d'icy il s'est faict une course depuis deux nuicts, et a-on volé cinquante chevaulx de marchants.
A tant, magnificques et très redoubtez seigneurs, après vous avoir faict les humbles recommandations de maistre Guillaume et de moy, je supplie le Seigneur Jésus de vous conserver et maintenir, vous faisant la grâce de tousjours bien conduire vostre peuple en bonne paix à l'honneur de son nom. De Strasbourg ce premier dejullet (1543).
Vostre humble serviteur en nostre Seigneur,
Jéhaîï Calvin.
ACX SEIGNEURS DE GENÈVE Orig. autographe. Àrcfa. deGeoèYe. iai«.
Magnificques et très honorés seigneurs, deux jours après le retour de vostre hérault seulement, nous avons
» Le duc de Clèves, allié de la France, était alors menacé par toutes les forces de Charles-Quint.
eu responce de la journée de Smalkald, que pour le présent les princes et ambassadeurs des villes ne pouvoient rien vuider en l'affaire de Metz, mais que avant que partir ils en feroient une bonne conclusion ; c'est de tenir nouvelle journée pour achever ce qui a esté commencé, puisque ceulx de Metz ne veulent aller oultre, si on ne les poulse. Or, leur intention est de demander sauf-conduict pour eux et ceulx qu'ils vouldront là mener, et cela faict, venir sur le lieu, affin de presser d'advantaige. Ces nouvelles ouyes, nous sommes allés, maistre Guillaume et moy, par devant messieurs du conseil de ceste ville, les prier de nous dire qu'il leur sembloit bon de faire , alléguant que nous craignions que ce ne fust une chose trop longue d'attendre la venue de leurs ambassadeurs, et mesmes que j'avoye receu lettres de vous par lesquelles vous me mandiez, s'il n'y avoit espérance de rien faire pour maintenant, que je fisse diligence pour m'en retourner. Toutefois que s'il leur sembloit bon, maistre Guillaume pourroit encore attendre, de peur de rompre le couraige aux bons frères de Metz, s'il nous voioient partir tous deux ensemble. Ainsy nous leur donnions à entendre que nostre désir eust esté que maistre Guillaume fust demeuré, et que je me fusse retiré par delà, jusque à ce qu'on eust eu une certaine résolution. Leur responce a esté que s'il y avoit cause trop urgente qui me contraignist de retourner par devers vous, qu'ils ne m osoient pas empescher, mais que s'il estoit possible, le meilleur leur sembloit de ne bouger devant le retour de leurs ambassadeurs, lesquels ils espèrent devoir estre d'icy à huict jours en ceste ville.
Quant aux recommandations, remerciemens et offres que je leur ay faict de vostre part, ils ont respondu que comme jusque à ceste heure ils se sont employé en ceste cause, aussy qu'ils ont bon couraige de poursuivre et persévérer à r advenir ; seulement qu'il leur faict mal de n'y pouvoir donner meilleur ordre, et m'ont donné charge de vous faire leurs recommandations, promeltans ne faillir à vous escrire par moy, car ils n'estoient pas advertys d'avoir raessaiger si propre.
Ayans ceste responce nous avons changé propos, maistre Guillaume et moy, et ne doubte pas que vous ne trouviez bon que j'aye suivy le conseil de messieurs de ceste ville, puisque la chose estoit ainsi doubteuse. Il est certain qu'ils ne m'eussent pas voulu retenir sans avoir bonne espérance. Nostre Seigneur vueille tellement conduire son œuvre que l'issue soit encore meilleure. Les frères de Metz aussy de leur costé solicitent diligemment, car le maistre eschevin ancien *, avec qualtre bourgeois a esté à la journée, et de présent y ont encore homme. Incontinent que je pourray il ne vous fault doubter que je me hasteray de revenir, et sy ce n'eust esté que ce terme est sy brief, je n'eusse failly à faire un voiage par delà, pour vous faire moi-mesme de bouche les excuses. Mais puisqu'ainsy est, il n'y avoit propos de laisser un ouvrage si bien commencé. Parquoy, magnifiques seigneurs, je vous prye que vostre playsir soit avoir encore patience pour ce petit de temps, comme j'espère bien qu'aussy aurez-vous, qui est la cause que je ne vous en fais plus longues excuses.
1 GaSpar de Heu, seigneur dé Buy. C'est sous l'administration de ce magistrat, favorable à la Réforme, que Pafel avait été flppriéàftféU.
Pour nouvelles l'archevesque de Goulongoe est mer* veilleusement constant à mectre l'Evangile en son pais 1, et est vrayement un miracle du zèle qu'il a, car quelque résistance que luy faict le clergé, l'université et la ville de Coulongne* voire jusque à le menacer apertement de le déposer, il ne laisse pourtant de persévérer plus vifvement que jamais, priant les prescheurs qui sont avec luy de n'avoir aulcun esgard à sa personne, ny à son estât, que la Réformation ne se face droietement, et comme il appartient, d'aultant que sa conscience le presse de s'en acquiter devant que mourir. Il a maintenant assemblé les Estats du pais pour conclure de mectre ordre et police sur les Eglises , et corriger l'idolâtrie; car touchant la prédication, il en avoitdesjà esté résolu à Paultre fois, c'est que tout le païs, excepté lé clergé et la ville, ont accepté que l'Evangile se prèschast par tout.
Cependant l'empereur faict ses appareils pour défendre ses Pais-Bas contre le roy % ou bien se ruer sur le duc de Clèves, on ne sçait lequel; combien qu'il n'est pas encores fort avant en chemin, et y a dangier qu'il
1 Hermaon de Meurs* archevêque-électeur de Cologne, prélat remarquable par son zèle et par sa piété. Il avait eu des conférences avec Mélanchthon, et avait chargé Bucer de prêcher la Réforme dans son diocèse. Il protestait cependant contre le titre de luthérien, déclarant qu'il voulait ordonner son diocèse d'une manière conforme à la doctrine apostolique. Il fut excommunié, en 1546, par le pape Paul III, et déposé après la bataille de Muhlberg.
1 Cette guerre, qui fut le dernier acte de la lutte entre Charles- Quint et François Ier, eut simultanément pour théâtre les Pays-Bas, la France et l'Italie. L'empereur avait pour allié le roi d'Angleterre, Henri VIII; François Ier, le duc de Clèves et le sultan Soliman. La paix ne fut rétablie que par le traité de Carpy . (1 8 septembre 4544.)
ne se paisse pas trop fort se haster. Car le Turc descend avec grosse puissance, et veult entrer de trois costés en l'Allemagne. Si cela ne le contrainct de reculer du tout, si luy sera-ce un retardement. S'il avoit loisir de donner sur le duc de Clèves, chascun pense bien qu'il en viendrait au-dessus1.
Touchant du roy, il a esté empesché par l'espace quasi d'un mois pour les pluies continuelles. Nous avons eu nouvelles depuis qualtres jours qu'il se délibéroit de marcher pour venir rencontrer le duc de Clèves. Mais hier nouvelles vinsrent au contraire qu'il reculloit. On ne sçayt si c'est pour ce que l'Anglois le presse, et aussy n'est-il pas certain que ainsi soit. L'empereur demande des villes artilleries et munitions à emprunter; mais il n'a pas partout le crédit qu'il vouldroit bien.
A tant magnificques et très redoubtez seigneurs, après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce, je supplye nostre Seigneur Jésus de vous gouverner tousjours par son Sainct-Esperit, vous donnant prudence et droicture pour faire l'office qu'il vous a commis à son honneur et gloire, et au salut de vostre peuple, maintenant par sa saincte protection vostre ville et seigneurie en bonne prospérité. De Strasbourg ce 24 de jullet 1543.
Vostre très humble serviteur en nostre Seigneur,
Jéhan Calvin.
4 Mal soutenu par le roi de France, le duc de Clèves fut accablé par l'empereur, réduit à implorer son pardon à genoux, et dépossédé d'une partie de ses états.