A L'ÉGLISE DE GENÈVE
Copie. Archives de Genève. 1240.
La miséricorde de Dieu nostre Père et la grâce de nostre Seigneur Jésus-Christ vous soit toujours multipliée par la communication du Sai net-Esprit.
Mes frères, je m'estois abstenu jusque» icy de vous escrire, espérant que les lettres de nostre frère Farel qui avoit pris ceste charge pour tous deux, vous pourroient suffire; et aussi que je voulois oster tant qu'il m'estoit possible l'occasion de mesdire à ceux qui là cherchent. C'est qu'ils ne peussent calumnier que nous taschons en vous attirant à nous de vous tenir en quel-
* En titre : A mes bien aymés frères en nostre Seigneur qui sont les reliques de la dissipation de l'Eglise de Genève.
Chassé de Genève par une révolution, attiré à Strasbourg par les prières de Bucer (septembre 1538), Calvin avait été nommé ministre de l'Eglise française de cette ville, et professeur de théologie. Mais ses regards étaient toujours tournés vers l'Eglise dont il avait été le pasteur, vers « ces reliques de la dissipation, » qu'il exhortait du fond de son exil, et qu'il consolait par ses lettres.
que partialité. Toutes fois je ne me suis peu contenir de vous escrire pour vous certifier l'affection laquelle je garde tous] ours envers vous, et la souvenance que j'ay de vous en nostre Seigneur, ainsi que mon debvoir le porte, et ne m'empeschera ceste crainte, laquelle m'a aucunement retenu jusques à présent ; d'aultant que je voy bien que la couleur que pourroient prendre les malings de détracter sur nous, seroit trop vaine et frivole. Dieu nous est tesmoing et vos consciences devant son jugement, que cependant que nous avons conversé entre vous, toute nostre estude a esté de vous entretenir tous ensemble en bonne union et concorde. Ceux qui se sont séparez de nous pour faire et mener leur faciion à part, ont introduit division tant en vostre Eglise comme en vostre ville. Voians les commencemens de ceste peste , nous nous sommes emploiez fidèlement, comme devant Dieu auquel nous servons, d'y mestre remède, pour quoy le temps passé nous exempte de toutes leurs calumnies. Et maintenant si en communiquant avec vous, nous vous donnions matière de nous retenir en vostre mémoire , cela ne vous peult tourner en vitupère, car nostre conscience est bien asseurée devant Dieu , que ce a esté par sa vocation que nous avons esté une fois conjoincts avec vous. Par quoy il ne doibt estre en la puissance des bommes de rompre un tel lyen, et comme le temps passé, nous nous sommes pourtez, aussi espérons-nous par la direction de nostre Seigneur nous tellement conduyre, que nous ne serons object de trouble ne de division, sinon à ceux qui sont tellement bandés contre Jésus-Cbrisl , et tout son peuple, qu'ils ne peulvent
souffrir uulcune concorde avec ses serviteurs. Car à telle manière de gens si ce bon Saulveur est en scandalle et offense, que pouvons-nous estre, nous qui devons porter sa mareque imprimée en nostre âme et en nostre corps? mais nostre consolation est que nous ne leur en donnions point cause; comme nostre bon maistre n'est pas venu pour donner empeschement aux hommes, mais plus tost pour estre la voie où tous cheminent sans trébuscher.
Or mes frères bien aymés, pource que la main du Seigneur, à ce que je puis entendre, est tousjours dressée pour vous visiter, et que par sa juste permission le diable s'efforce incessamment de dissiper l'Eglise qui estoit commencée entre vous, il est mestier de vous admonester de vostre office. C'est que vous recongnoissiez et méditiez, quelque perversité qu'il y aict aux hommes qui vous troublent et griesvent, toutes fois que les assaultz ne vous sont pas tant donnés d'eux comme de Sathan , lequel use de leur malice comme d'instrument pour vous guerroier. A cela nous exhorte l'Apostre, quand il dict que nostre bataille n'est pas contre la chair ne le sang, c'est-à-dire contre les hommes, mais contre les puissances de l'air, et contre le prince de ténèbres. Vous sçavez combien il est nécessaire de congnoistre son ennemy pour sçavoir par quel moien il luy fault résister. Si nous nous arrestons à batailler contre les hommes, ne pensans qu'à faire vengance, et estre récompensez des torts qu'ils nous font, il est à doubter si nous les pourrons vaincre en ceste manière. Mais c'est chose certaine que cepandant nous serons vaincus du diable. Au contraire si n'aiant aultres com-
i 4 LETTRES
baU contre les hommes, sinon d'autant que nous sommes contraincts de les avoir contraires, en tant qu'ils sont adversaires de Jésus-Christ, nous résistons aux machinations de cest ennemy spirituel, estans garnis des armures desquelles le Seigneur veult son peuple estre fortifié , il ne fault pas craindre que nous ne venions au-dessus. Pourtant mes frères si vous cherchez vraie victoire, ne combatez point le mal par semblable mal; mais estans dcspouillez de toutes mauvaises affections} soiez menez seulement de zèle de Dieu modéré par son Esprit selon la règle de sa parolle.
Davantage vous avez à penser que ces choses ne vous sont pas advenues sans la dispensation du Seigneur lequel besongne mesmes par les iniques, selon le conseil de sa bonne volunté. Or ceste cogitation vous destour*nera de vos ennemys, pour vous regarder et considérer vous-mesmes, et tellement considérer, que vous recongnoissiez combien de vostre part vous avez desservy à recepvoir une telle Visitation, pour chastier vostre négligence, le mespris ou bien la nonchallance de la parolle de Dieu qui estoit entre vous, la paresse à la suyvre et lui rendre sa droicte obéissance. Car vous ne vous pouvez excuser qu'il n'y ait eu beaucoup de faultes en toutes manières; et combien qu'il vous soit facile de vous justifier aulcunement devant les hommes, néantmoins devant Dieu vostre conscience se sentira chargée. De ceste manière ont faict les serviteurs do Dieu en leurs tribulations, c'est que quelque part qu'elles leur vinssent, ils ont tousjours converty leurs pensées à la main de Dieu, et à leurs propres vices, recongnoissans en eux-mesmes la cause estre assez suffi-
DK CALVIN* 15
santé pourquoy le Seigneur les deubt ainsi affliger. Daniel entendoit bien quelle avoit esté la perversité du roy de Babylone de destruire et dissiper le peuple de Dieu, seulement pour satisfaire à son avarice, arrogance et cruaulté ; quelle estoit son iniquité en les opprimant injustement. Néantmoins voiant que la première cause estoit en eux-mesmes, d'autant que les Babyloniens ne pouvoient rien à rencontre d'eux, sinon par la permission du Seigneur, pour suyvre et tenir un bon ordre, il commence par la confession de ses faultes et de celles des roys et du peuple d'Israël. Si le Prophète s'est ainsi humilié, advisez combien vous en avez plus grande matière, et s'il luy a esté nécessaire de faire cela pour obtenir miséricorde de Dieu, quel aveuglement ce seroit à vous de vous arrester en l'accusation de vos ennemys, sans aulcune recongnofssance de vos faultes, lesquelles passent de beaucoup celles du propheste.
Quant à nous, s'il est question de débattre nostre cause contre tous les iniques et calumniateurs qui nous vouldroient charger, je sçay que non-seulement nostre conscience est pure pour respondre devant Dieu, mais nous avons suffisamment de quoy nous purger devant tout le inonde. Et ceste asseurance avons-nous assez testi- Cé, quand nous avons demandé de respond re, voire devant nos adversaires, à toutes choses qu'on nous vouldroit imposer. Il fault qu'un homme soit bien garny de ses justifications, quant il se présente en telle manière, estant inférieur, en toutes choses , sinon en la bonne cause. Toutesfois quant il est question de comparoistre devant Dieu, je ne fais pas de doubte qu'il ne nous ayt humilié en ceste sorte, pour nous faire reconguoistre
nostre ignorance, imprudence, et les aultres infirmités que de ma part j'ay bien sentye en moy, et ne fais difficulté de les confesser devant l'Eglise du Seigneur. En cela faisant il ne nous fault craindre que nous ne donnions Padvantage à nos ennemis; car Daniel n'a pas justifié Nabuchodonosor en attribuant aux péchés des Israélites l'oppression qu'ils soufïroient soubs la tyrannie, mais plus tost l'a confondu, monstrant qu'il estoit comme ung fléau de l'ire de Dieu, ainsi qu'est le diable et ses supposts. Non plus de danger y a-il que nous submections nostre cause à vitupère ou en opprobre. Car si nous nous sommes présentez de satisfaire devant toutes les Eglises, et remonstrer que nous avions deuement et fidèlement administré nostre office, et encores de jour en jour nous l'offrons, ce n'est pas signe que nous leur donnions à mordre ne détracter sur nous, et si nous ne les pouvons empescher de mesdire, comme aulcuns d'eux sont transportéz non-seulement d'intempérance mais de pure rage, nous sçavons quelle promesse nous est donnée que le Seigneur fera apparoistre nostre innocence comme l'estoile première du jour, et fera reluyre nostre justice comme le soleil. Ceste confiance pouvons-nous hardiment prendre, quant il est question de combatre contre les iniques, combien que nous soions de beaucoup redevables envers la justice du Seigneur.
Cependant en nostre humilité et déjection le Seigneur ne nous délaissera pas, qu'il ne nous donne consolation très ample pour nous maintenir et conforter, et mesmes l'avons-nous desjà toute présente quand il est dict en
son Escriturc, que les castigations qu'il envoie à ses
serviteurs, sont pour leur bien et salut, moiennant qu'ils les puissent bien prendre. Pourtant, mes frères bien aymés, revenez tousjours à ceste consolation, combien que les iniques se soient efforcez de mettre une ruine en vostre Eglise, combien que vos faultes et offenses aient mérité plus que vous ne pourriez endurer, néantmoins que nostre Seigneur mettra telle fin aux corrections qu'il vous a envoyé, qu'elles vous seront salutaires. Son courroux envers son Eglise, d'aultant qu'il n'est que pour la réduyre à bien, se passe en ung moment, dict le prophète ; sa miséricorde au contraire est éternelle, mesmes jusques aux générations futures ; car des pères il l'estend aux enfans, et aux enfans des enfans. Regardez vos ennemys, vous trouverez évidemment que toutes leurs voyes tendent à confusion ; et néantmoins il leur semble bien advis qu'ils sont au buct de leur entreprise. Ne vous desconfortez point doncques en ce qu'il a pieu à nostre Seigneur de vous abaisser pour ung temps, veu qu'il n'est pas aultre que l'Escriture le testifie estre ; c'est qu'il exalte Y humble et contemptible de la poussière, le paulvre de la fiente ; qu'il donne la couronne de joye à ceux qui sont en pleurs et larmes, qu'il rend la lumière à ceux qui sont en ténèbres, et mesmes qu'il suscite en vie ceux qui sont en l'umbre de la mort. Espérez doncq que ce bon Dieu vous donnera telle issue que vous aurez occasion de le magnifier et rendre gloire à sa clémence. Et en ceste espérance, consolez-vous, et vous fortifiez à endurer patiemment la correction de sa main, jusques à ce qu'il luy playra vous déclairer sa grâce qui sera sans double assez tost, moiennant que nous puissions le tout per-
i S LETTRES
mettre à sa Providence, laquelle congnoist l'opportunité des temps, et veoit mieux ce qui nous est expédient que ne le pouvons concevoir.
Surtout advisez de veiller en prières et oraisons; car si toute vostre attente repose en Diou comme elle doiht, c'est bien raison que vostre cueur soit assiduellenient eslevé au ciel pour l'invoquer et implorer la miséricorde que vous espérez de luy. Entendez que le plus souvent ce qu'il diffère le désir de ses enfants, et ne leur monstre pas si tost son ayde au besoing, c'est qu'il les veqlt inciter et esmouvoir à requérir sa bonté. Tant y a que nous nous glorifions en vain d'avoir nostre confiance en luy, que nous ne le testifions en y cherchant nostre refuge par prières. Davantage c'est chose certaine qu'il n'y a pas une telle affection et ardeur en nos oraisons, comme il appartient, sinon que nous y persévérons sans cesse.
Je prie le Seigneur de toute consolation vous reconforter et soustenir en bonne patience, cependant qu'il vous veult esprouver en ces tribulations, et vous confermer en l'espérance des promesses qu'il faict à ses serviteurs. C'est qu'il ne les tentera point oultre ce qu'ils pourront endurer, mais avecques l'affliction qu'il donnera la force et issue salutaire. De Strasbourg, ce premier d'octobre 1538.
Vostre frère et serviteur en nostre Seigneur
Jeajj Calvin.
Bt CALVIN. 19
A LOUIS DU TILLET • Copie. Bibliothèque impériale de Pari». Mu. français. Fonda Baliue. 80*9-5.
Longtemps a que nostre Seigneur m'avoit tellement faict sentir en moy-mesmes les exhortations et rcmonstrances qui sont en vostre lettre, que je ne les eusse peu prendre que bien, si je ne voulois contredire à ma conscience. J'entens en ce que vous me exhortez qu'en ce que nostre Seigneur a besoigné envers moy, je prenne matière et occasion de recongnoistre mes faultes. Et ne me suis pas contenté de les réputer en moy-mesmes, mais, comme mon debvoir estoit, je n'ay faict difficulté de les confesser devant ceulx qui eussent esté plus contans de me justifier que de penser qu'il y eust à redire
* Dans une nouvelle lettre à Calvin (7 septembre 4538), Louis du Tillet avait cru devoir signaler les événements récents de Genève, comme un châtiment providentiel, destiné à rappeler son ancien ami de la voie du schisme: « J'estime bien, disait-il, que les choses qui vous sont advenues ont esté traictées et poursuivies par maulvaise affection de personnes qui tendent plus aux fins de ce monde qu'ils n'ont considération de Dieu. Mais, ce que je vous supplie ne prendre que bien, je croy que vous avez plus à considérer de vostre part si nostre Seigneur ne vous veult point advenir par là de penser s'il n'y a rien eu à reprendre en vostre administration, et de vous humilier envers luy, et que, par ce moien, les grans dons et grâces que nostre Seigneur vous a eslargis, soient droictement employés à sa gloire, au salut de ses eslus, et vous soient pour ceste cause toujours de plus en plus augmentées... » Calvin répond à cette objection, et en appelle de « la sentence des sages »au tribunal de Dieu.
en moy. Vray est que au regard de nos adversaires j'ay bien tousjours maintenu mon innocence, telle que je pouvois la testiOer devant Dieu. Pareillement je n'ay pas tousjours accordé à ceux qui asseoient jugement téméraire, comme la plus part s'advancent de déterminer de l'espèce de la maladie, n'en congnoissant pas la racine. Mais si je n'ay-je pas laissé de dire ne en public ne en particulier qu'il nous falloit prendre ceste calamité comme en châtiment notable de nostre ignorance, et aultres vices qui en avoient mestier. Quelles sont mes faultes en particulier, combien que j'en aperçoive beaucoup, j'estime bien toutes fois que je ne voy les plus grosses, ne le plus grand nombre. Pourtant je prie le Seigneur qu'il me les vueille de jour en jour plus évidemment manifester; celles que vous notez, ne me sont point de mise. S'il estoit question de disputer de ma vocation, je crois que vous n'avez pas telles raysons pour l'impugner que le Seigneur ne m'en donne de plus fermes pour me con fermer en icelle. Si elle vous est en doubte, ce m'est assez qu'elle me soit certaine, et non-seulement cela, mais que je la puisse approuver à ceulx qui vouldront submettre leurs censures à la vérité. Vous ne me admonestez pas sans cause qu'il est mal de se con lier trop à son sens, car je congnois ma portée telle que je ne sçauroys si petit présumer de moy, que ce ne soit trop. Mais je désirerois que vous eussiez ceste opinion que les plainctes que vous avez aultrefois ouyes de moy, ne venoient pas de feintise, lesquelles testilioient qu'il s'en falloit beaucoup que je feusse capable de soustenir la charge que j'avois.
Vous vous arreslez beaucoup à ce point qu'il y a dan-
gier qu'il ne nous fasse mal de rétracter avec quelque honte de légièreté, quand nous avons précipité nostre sentence devant le temps. De ma part comme j'entens bien que à bon droict je doibs craindre que ceste folle ambition me soit un bandeau pour m'empescher de voir droictement, aussy d'aultre part j'espère que nostre Seigneur ne me laissera tomber en cest orgueil que pour avoir mon bonneur entier, je m'obstine voluntairement contre sa vérité. J'ai discuté de ceste matière avec quelques personnages que vous congnoissez. Je ne puis encores voir aultre chose que ce que j'en ay déclaré. Je ne scé si le tesmoing qui y estoit présent vous en aurait fait quelque rapport à travers champs, comme il a bonne coustume de renverser et brouiller.
Touchant de condamner aultruy, je suis contrainct de vous dire ung mot, qui ne vous plaira possible pas. Je vouldroys que vous prinssiez une partie de ces exhortations pour vous. Car eu appelant tenebras lucem en toute vostre lettre, vous condamnez ceulx qui cheminent plus droictement que tous les vostres en cest endroit. Je n'entreré pas en dispute, pour ce aussi que ce n'est vostre intention, mais je vouldroys bien sçavoir quelle équité c'est qu'une personne face des arretz en un cabinet pour condamner tous ceux qui maintiennent journellement leur doctrine devant tout le monde, et cependant estimer estre présumption à eulx d'oser condamner les ennemys manifestes de Dieu et de sa majesté. Je prens ce que vous dictes en ceste matière comme procédant d'un bon cueur, mais je l'attribue à un autre esperitque celluy de Dieu. Touchant de ma retraicte, je vous confesse que j'ay trouvé estrange le premier mot que vousen dites, chercher
le moyen de rentrer où je serois comme en un enfer. La terre est au Seigneur, direz-vous. Il est vray, mais je vous prye de me permestre suivre la reigle de ma conscience laquelle je sçais estre plus certaine que la vostre. Quant est de reprendre charge, j'eusse bien désiré en estre creu, et si je ne eusse eu à fere que à ceulx que tous pouviez estimer estre trop aspres et inconsidérez à mettre les gens en besoigne, je m'en fusse encore aucunement despesché ; mais quand les plus modérés me menacent que le Seigneur me trouveroit aussi bien que Jonas, et quand ils viennent jusques à ces parolles : ftnge tua unius culpâ perditam Ecclesiam. Quœ tamen melior pasnitentiœ ralio, quam ut te Domino totum exhibeas? Tu istis dotibus prœditusf qua conscienlia oblatum ministerium répudies, etc.,. Je n'ai sçeu que fere, sinon de leur proposer mes raisons qui me desmouvoient afin de suivre mon propos avec leur consentement. Après que cela n'a valu, j'ay pensé estre nécessaire en telle perplexité de suivre ce que je pensoys m'estre monstré par les serviteurs de Dieu. Je vous asseure bien que la solicitude du corps ne m'eust pas amené à ce poinct, car j'avoys bien délibéré tascher de gaigner ma vie en estât privé, ce que je pensoys ne m'estre du tout impossible ; mais j'ay jugé que la volunté de Dieu me menoit aultre part. Si j'ay failly, je vous prye me reprendre, mais que ce ne soit par simple et précise condamnation, à laquelle je ne pourroys donner authorité contre tant de raisons et tesmoignages de personnages qui ne sont pas contemptibles, et ne vous le doibvent estre.
Vous me faictes un offre dont je ne puis vous assez remercier, et ne suis pas tant inhumain que je n'en
àente la gratuité si grande, que mesmes ne l'acceptant point, je ne pourrois jamais satisfère à l'obligation qui luy est deue de moy. Mais je m'abstiendray de charger tant que possible un chascung, mais principalement vous, lequel en avez eu trop de charge le temps passé. Pour le présent, ma nourriture ne me couste riené Aux nécessitez qui sont oultre la bouche fournira l'argent des livres, car j'espère bien que vous daignerez m'en donner d'aultres au besoing. Si vous eussiez tellement adressé vos propos à moy, qu'il n'y eust eu note que sur ma personne, je l'eusse facilement enduré. Mais d'aultanl que vous ne pardonnez à la vérité de Dieu, ne à ses serviteurs, il m'a esté nécessaire de vous respondre en peu de paroi les, afiu qu'il ne vous semblast ad vis que je voulsisse vous accorder. Je croy que vous avez estimé # nostre affliction estre suffisante pour me mettre en perplexité extrême, jusques à despriser tout le précédent estât. Il est vray que j'ay esté grandement affligé, mais non pas jusques à dire : Nescio ubi sint vice Domini; par quoy en vain ces tentations me sont objectées.
L'un de mes compagnons 1 est maintenant devant Dieu pour rendre compte de la cause que luy a esté commune avec nous. Quand nous viendrons là, on conguoistra de quel costé aura esté la témérité ou escartement. C'est là où j'appelle de la sentence de tous les sages, lesquels pensent leur simple parolie avoir assez de poix pour nostre condamnation. Là les anges de Dieu rendront tesmoignage, lesquels sont schismatiques.
1 L'ancien moine Augustin Courault, zélé prédicateur de là Réforme a Paris et à Genève. Banni de cette dernière ville avec Calvin et Farel, U était mort a Orbe (4 octobre 1538).
Après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce, je prieray notre Seigneur qu'il vous vueille maintenir et conserver en sa saincte protection, vous dirigeant tellement que vous ne décliniez de sa voie. De Strasbourg, ce 20 d'octobre (1538).
Vostre humble serviteur et amy entièrement
A MONSIEUR DU TAILLY •
Copie. Archives de Genève. 1250.
Monsieur du Taillis, pource que je vous avois remis par mes dernières lettres jusques à ce que nous aurions
* M. du Tailly, gentilhomme français, réfugié à Genève, partisan déclaré de la Réforme et de Calvin, dont il pressait activement le retour, ainsi que le témoigne la lettre suivante tirée des Mss. de la Compagnie de Neuchâtel :
Monsieur dit Tailly a Farel.
Très cher frère, à la suasion des principaulx bons frères de par deçà, j'ay rescrit à nostre bon frère Calvin qu'il eust au besoin à subvenir à ses frères de Genève, sans avoir esgard à l'injure qui avoit esté faicte à Jésus-Christ en le deschassant, mais qu'il aye à considérer la désolation en quoy ils sont, et lu debvoir à quoy il est tenu, par quoy lui ay rescrit qu'il m'en mandast son advis, avant que on envoyast ambassade par devers luy. Pourtant vous supplieray que de vostre part ayez à luy mander et persuader ce qu'il a à faire. Je ne vous en dis plus. — Vostre lettre a esté fort bien prise de ceux de par deçà, et oroy qu'elle leur profitera grandement, et se tien-
DK. CALVIN.
plus certaines nouvelles de rassemblée de Haguenau f, pour vous en mander, je n'ay voulu laisser aller ce pourteur sans mes lettres, combien que nous n'en ayons encores la fin. Je vous réciteray donc en brief ce qui en est jusques à ce jour. Vous sçavez que le roy Ferdinand avoit appelle les princes de sa part, quelque temps devant les nostres, afin de consulter avec eux par quel costé il nous fauldroit assaillir, après avoir tenu leur conseil, ils ont advisé d'eslire quattre arbitres à leur poste pour ouir les controverses d'une part et d'aultre, afin de venir à quelque bon appoinctement. Les arbitres estoyent le comte palatin, l'évesque de Trêves, électeurs; le duc de Bavière, et l'évesque de Strasbourg. Il n'y a eu nul de nos princes qui soit comparu pour ce qu'on les avoit appeliez à trop brief terme, comme ils ont fait leur excuse à l'empereur ; mais ils ont envoyé avec sauf-conduyt leurs ambassadeurs et conseillers avec gens de lettres, pour faire tout ce qui seroit de mestier. Iceux combien que à bon droit peussent récuser
nent grandement tenus à vous qui avez souvenance d'eux en leur nécessité, et à cela congnoissent qu'estes le vray pasteur, non pas ceux qui les laissent en danger. Au reste, le Seigneur a faict son plaisir du Sr Michel Ballasar. C'est un grand dommage pour la ville, à ce que peut considérer l'homme. Toutefois sa volunté soit faicte et non autre. Que Dieu vous doint persister comme avez commencé. De Genève, ce 3^ de octobre 1540.
Le tout vostre frère et amy, Du Taillv.
1 La diète de Francfort avait stipulé l'ouverture de conférences religieuses, où les controverses des deux cultes en Allemagne de<vaient être réglées par les principaux théologiens des deux partis. Le but de l'assemblée réunie à Haguenau, était la préparation des matières qui devaient faire le sujet de ce débat solennel.
les arbitres qu'on leur présentait, ou pour le moins une partie, toutes fois les ont bien voulu accepter, afin de donner à congnoistre qu'ils ne vouloient nullement reculler. Mais il en est advenu comme nous avions bien tousjours pensé. Quand il a esté question de commencer à procéder, messieurs les arbitres ne sçacbant par quel bout commencer, ont demandé à no3 gens qu'ils vouloient dire. A quoy ils ont respondu qu'ils désiroient que* selon la confession présentée à Augsbourg, les Eglises feussent réformées , se offrans de satisfaire à toutes les difficultés qu'on y trouveroit, et expliquer plus amplement ce qui ne seroit assez cler. Sur cek Nausea baille son conseil à Ferdinand de nous concéder le mariage et la communion soubs les deux espèces ; au reste qu'il n'est licite d'entrer en dispute sans lé congé de notre sainct Père. Cela est aussi bien approuvé de Faber, de Cochleus et leurs compaignons. Ainsi en la fin response est rendue par Ferdinand et les siens, qu'il ne lient que à nos princes qu'on ne cerche quelque bon moyen de s'accorder, car de sa part il estoit venu délibérer de faire une bonne et amiable conférence, mais qu'ils n'ont daigné comparoistre. Néantmoins que l'empereur est encore consent de tenir une aultre journée en laquelle les matières soient disputées d'une part et d'aultre, mais à telle condition que après toute dispute, la sentence définitive soit réservée à sa ma jesté et la saincteté du pape. Cepandant qu'il ne seroit loysible à nos gens de se fortifier par nouvelles alliances, ne attirer personne à recevoir leur religion, mesmes que les alliances faictes depuis l'assemblée de Nuremberg 1 seroient cassées.
* Les princes de l'Empire, réunis à Nuremberg, en 4524, avaient
Quant à ceste objection que nos princes ont empesché qu'on ne traictast, elle a esté bien aysée à résouldrc, car il suffisoit bien d'avoir envoyé leurs docteurs et conseillers avec pleine puissance. Davantage ils avoicnt prorais de venir, s'ils voyoicnt qu'on procédast à bon escient. De la conférence ils la reçoivent très volontiers; mais toutes les conditions ils les rejettent comme intolérables, voire mesme ridicules. Car c'est tout le contraire de ce que l'empereur avoit promis à Francfort.
L'intention de nos adversaires estoit d'augmenter leur ligue et diminuer la nostre; mais on espère que Dieu tournera ceste chance. Quoy qu'il en soit, les nostres cherchent de multiplier le règne de Christ tant qu'il leur est possible, et n'ont point délibéré de fleschir aucunement. Nous ne sçavons maintenant ce qu'il plaira au Seigneur de nous envoyer. Une partie de nos adversaires ne demande que la guerre. L'empereur est tant enveloppé qu'il ne l'ose plus entreprendre. Le pape de sa part ne se feindroit pas à se y employer, car il a faict offrir par son ambassadeur trois cents mil ducats pour commencer. Si tous ceux qui n'ont encores rcçcu nostre religion se vouloient accorder à nous assaillir, l'empereur ne feroit pas difficulté de prester son nom, et ne fust-ce que pour briser les forces de l'Allemagne, afin de la dompter plus aisément. Mais il y a un grand empeschement, c'est que tous les électeurs d'un commun accord sont à cela, d'appaiser toutes dissentions amiable-
dressé la liste des abus de la cour de Rome, proclamé la nécessité d'une Réforme» et fait appel à un concile général, en interdisant de
uuMier, avant la convocation de cette assemblée, aucune opinion contraire aux dogmes de l'Eglise.
ment, sans venir aux armes. Le duc de Saxe et le marquis de Brandebourg sont nostres. Ainsi ils ne peuvent faire aultre chose que poursuyvre leur cause. L'archevesque de Colongne n'est pas des pires, car il entend jusques-là que l'Eglise a mestier d'estre réformée, et voit bien que nous sommes supérieurs en vérité. Le comte palatin désire aussi quelque réformation, laquelle il ne peut espérer que par moyens pacifiques. Mayence et Trêves ayment la paix et liberté du pays desquelles ils pensent que c'est fait, si l'empereur nous avoit subjuguez. Ces causes les meuvent à résister, qu'on ne procède contre nous que en conférence paisible, telle que nous la demandons. Le roy de France ne présente ayde sinon pour y procéder en fasçon chrestienne. Son ambassadeur est Baysius lequel n'entend rien en nostre cause. Néantmoins il nous reçoit assez humainement, quand nous Talions voir, et a délibéré de cy venir, avant que retourner à la maison.
Tous les gens sçavans qui sont venus de nostre part sont bien unis ensemble. Pour ce qu'on a veu que les adversaires ne se faisoient que jouër, on a trouvé bon de faire quelque consultation à part comment on pourroit dresser quelque discipline en l'Eglise. Mais pour ce que cela ne se pouvoit conclurre, sans en communiquer avec les absens, comme avec Luther, Philippe * et aultres, et tant moins exécuter sans le consentement des princes, on est seulement venu jusque-là que un chascun a promis en son endroict de s'employer vers les princes et villes, qu'on tienne un conseil de nostre
1 Philippe Mélanchthon.
part pour regarder à cela. Ce sera la chose de plus grande importance que nous ayons pour le jourd'huy. Mélanchton n'y est pas venu à cause de quelque maladie subite, et aussi qu'on présumoit bien qu'il n'estoit jà besoing de se haster avec danger. Je n'y ay esté de ma part que par manière d'esbats, ni mesme Capito. De Strasbourg, ce 28 juillet 1540.
Vostre frère et bon amy
Jéhajn Calvin.
AUX SEIGNEURS DE GENÈVE * Original. Signature autographe. Archives de Genève. 12&0.
Magnificques, nobles et honnorables seigneurs, combien que oultrc les lettres qu'il vous a pieu de m'envoyer, vous eussiez donné charge au porteur de me déclairer plus amplement de bouche vostre bon voulloir,
* Au dos : Aux magnilicques et honorables seigneurs Messieurs les sindiques et conseil de Genève.
Deux ans s'étaient à peine écoulés depuis le bannissement de Calvin, et déjà le parti victorieux, livré à lui-même, s'était épuisé dans ses propres excès. Des quatre syndics qui avaient prononcé l'expulsion des ministres, deux étaient exilés à Berne; les deux autres avaient péri de mort violente. L'anarchie produisit son fruit ordinaire, le regret de l'autorité. Instruit par une dure expérience, le peuple de Genève redemanda Calvin, et les nouveaux syndics, organes du sentiment populaire, songèrent à le rappeler.
et qu'il ne me ait pas trouvé au lieu où il me penspit trouver pour accomplir son messaige, toutesfois par icelles j'ay suffisamment entendu la somme de vostre intention. Pour responce, je vous puis testifier devant Dieu que j'ay en telle recommandation vostre Eglise que je ne vouldroye jamais défaillir à la nécessité d'icelle, en tout ce que je me pourroye employer. Or maintenant je ne doubte pas qu'elle ne soit fort désolée, et en dangier d'estre encore dissipée d'advantaige, sinon qu'elle soit subvenue. Et à ceste cause je suis en merveilleuse perplexité, désirant de satisfaire à vostre demande, et m'efforcer de toute la grâce que Dieu m'a donnée de la réduyre en meilleur estât ; et d'aultre part je ne puis pas légièrement quicter la charge en laquelle le Seigneur m'a icy appellé, sans qu'il m'en délivre par bon et légitime moyen. Car j'ay ainsy toujours creu et enseigné, et ne me puis encores de présent aultrement persuader, que quand nostre Seigneur constitue ung homme pasteur en une Eglise pour l'enseigner en sa parolle, qu'il se doibt penser estre comme attaché au gouvernement d'icelle, pour ne s'en poinct facilement retirer, sans avoir certitude en son cœur et tesmoignage devant les fidèles, que le Seigneur l'en a deschargé. Oultre plus il a esté ordonné par messieurs du conseil de ceste ville que j'irois avecques aulcuns de mes frères à l'assemblée de Wormes, non-seulement pour servir à une Eglise, mais à toutes, au nombre desquelles la vostre est comprise. Je ne m'estime pas estre de tel sçavoir ne prudence ne exercice que je puisse estre là fort utile ; mais puisqu'il est question d'une affaire de si grande conséquence, et qu'il a esté ordonné non-seule-
ment par le conseil de ceste ville, mais aussy par aultres que je viengne là pour me présenter à tout ce où il plairoit à Dieu de m'employer, je suis contrainct de suyvre, et ne puis, en saine conscience, négliger ceste vocation.
Me voyant donccjues en tel trouble et incertitude, j'ay communicqué vos lettres aux principaulx pasteurs de ceste Eglise, lesquels ont tousjours aimé singulièrement vostre bien et édification, et désireroient de tout leur cœur de vous ayder selon leur pouvoir tant en cest endroict comme partout. Nous avons advisé ensemble, que puisqu'il me fault faire ce voyage, s'il vous plaisoit en attendant appeiler nostre frère maistre Pierre Viret, vostre Eglise ne seroit poinct destituée, car il ne seroit poinct nouveau entre vous, et auroit telle affection envers vostre Eglise comme Celuy qui Ta édifiée dés le commencement. Ce temps pendant nostre Seigneur nous fera ouverture d'une part et d'aultre, comme nous espérons, selon que vostre nécessité requerra bon, et que vous congnoistrez eslre expédient. Je vous promets de ne rien refuser de ce qu'il me sera licite, mais de m'employer à vous faire service, tant qu'il me sera permis de Dieu et de ceulx lesquels il me commande d'escouter.
A tant magnificques, nobles ethonnorables seigneurs, après m'estre humblement recommandé à vos bonnes grâces, je supplie le Seigneur Dieu de vous conserver toujours en sa saincte protection, multipliant de jour en jour ses biens et dons en vous, et faisant que servans à la gloire de son nom, vous puissiez tousjours prospérer. De Strasbourg, ce 23 d'octobre 1540.
Vostre humble serviteur.
Jéhàn Calvin.
AUX SEIGNEURS DE GENÈVE
Original autographe. Archives de Genève. 1250.
Magnificques, puissants et honorables Seigneurs, j'ay receu les lettres qu'il vous a pieu de m'escrire, ensemble entendu le rapport de vos ambassadeurs conforme à icelles. Quand il n'y auroit que l'humanité et gratieuseté dont vous usez envers moi en toutes sortes, je ne me pourroys aultrement acquiter de mon debvoir
* Suivant le désir exprimé par les ministres de l'église de Strasbourg, Calvin s'était rendu à la diète de Worms pour assister aux conférences qui devaient avoir lieu entre les théologiens des deux cultes. Ce fut dans cette ville qu'il reçut les députés du Conseil de Genève, porteurs de la lettre suivante :
Alî DOCTEUR CaULVIN, -MINISTRE ÉV ANGÉLIQUE.
Monsieur nostre bon frère et singulier amy, très affectueusement a vous nous recommandons, pource que sûmes entièrement informés que vostre désir n'est aultre synon l'accroyssement et avancement de la gloyre et honneur de Dieu et de sa saincte parolle. De la part de nostre petit, grand et général Conseil, (lesquels de cecy faire nous font grandement admonester), vous prions très affectueusement vous volloyr transporter par devers nous, et en vostre pristine place et ministère retourner, et espérons en l'ayde de Dieu que ce sera ung grand bien et fruict à l'augmentation de la Saincte Evangile, voyeant que nostre peuple grandement vous désire, et ferons avecques vous de sorte que aurez occasion vous contenter. Ce 22 octobre 4540.
Vos bons amys, Les sindicques et Conseyl de Genève.
Avec le Sceau: Post tenebras spero lucetn.
que en m'efîbrseant en tant qu'il est en moy de satisfaire à vostre demande. D'advantaige elle est tant raisonnable qu'elle me doibt bien induire de faire ce qu'elle contient. Toutesfois il y a encores une raison laquelle me contrainct plus à regarder les moyens de pouvoir obtempérer à vostre vouloir. C'est le singulier amour que je porte à vostre Eglise, ayant tousjours en mémoire qu'elle m'a esté une fois recommandée de Dieu et commise en charge, et que par cela j'ay esté obligé à jamais de procurer son bien et salut.
Toutesfois je pense avoir excuse si juste et suffisante de ce que je n'exécute point si tost mon désir et le vostre, assavoir de vous déclairer par effect l'affection de mon cœur, que vous ne serez pas mal contents de la response que j'ay faict à vos ambassadeurs. Je vous prie doncq, comme je vous ay naguères escrit, de vouloir toujours considérer que je suis icy pour servir selon la petite faculté que Dieu m'a donnée à toutes les Eglises chrestiennes, au nombre desquelles la vostre est comprise, et pourtant que je ne puis pas délaisser une telle vocation, mais suis contrainct d'attendre l'issue qu'il plaira au Seigneur de nou3 donner. Car combien que je ne soys rien, il me doibt suffire que je suis constitué en ce lieu par la volunté du Seigneur, affin de m'employer à tout ce où il me vouldra applicquer; et combien que nous ne voyons pas les choses disposées à procéder fort avant, si nous fault-il mettre toute diligence et nous tenir sur nos guardes, d'aultant que nos ennemys ne demandent qu'à nous surprendre au desproveu, et qui plus est, comme ils sont plains de eau tôles, nous ne sçavons pas ce qu'ils machinent. Par quoy il nous fault préparer u 3
34 LIYT1X?
d'attendre une aultre journée nouvelle, s'ils obtiennent par leurs pra cliques qu'il ne se dépesehe rien icy. Cela (aict que pour k présent je ne pais pas venir pour vous servir en la prédication de l'Evangile, et au ministère de vostre Eglise. Pareillement en telle incertitude je n'oserois tous déterminer anlcun temps certain, à cause, comme j'ay desjà dict, que ceste assemblée nous en produira pAssible une seconde à laquelle je pourroys estre envoyé, et ne scauroys refuser *. Tant s'en feult que je doubte que ceste response ne vous soit agréable, que, si la chose estoit envostre main, j' attendrai s un mesme conseil de vous.
Au surplus incontinent que Dieu m'aura donné le loysir et opj>ortunité, c'est à dire que je seray délibvré de charge extraordinaire, je vous asseure que en toutes sortes qu'il me sera possible de m'employer pour subvenir à vostre Eglise, j'en feray mon debvoir, aultant comme si j'avois desjà accepté la charge en laquelle vous m'appelez, voire aultant que si j'estoys desjà entre vous faisant office de pasteur. Ceste solicitude que j'ay que vostre Eglise soit bien entretenue et gouvernée, ne souffrira poinct que je ne tente tous les moyens
* Les conférences de Wonns où partirent, comme principaux * leurs, Mébnchtbon et Eck, furent en effet interrompues à la demande de l'empereur, et reprises avec plus d'èi iat, Tannée suivante^ la diète de Ratisbonne. Calvin s'y rendit, et son merveilleux savoir lui valut, de la part de Mélanebthon lui-même, le surnom de théologien. Il retraça le tableau de celle assemblée dans plusieurs de ses lettres latines, et surtout dans l'écrit suivant: Les actes de la Journée impériale tenus en la cité de Regesbourg, an fi rement dicte Ratispone, tan mil cinq cens quarante et un, sur les différent qui sont aujourdhvy enta Religi on. Genève, 1541 .
qu'il me sera possible, pour assister à la nécessité «Tiédie.
Bien est vray que je ne puis pas quicter la vocation en laquelle je suis à Strasbourg, sans le conseil et consentement de ceulx auxquels postre Seigneur a donné authorité en cest endroit. Car pour ne point confondre l'ordre de l'Eglise, comme nous (ne) debvons pas entreprendre le gouvernement d'une Esglise bien réglée sans qu'on nous le présente, aussy nous ne debvons pas laisser les Eglises qui nous sont commises à nostre phantasie, mais attendre que ceulx qui ont la puissance nous en délivrent par bon et légitime moyen. Ainsi comme n'estant pas libre, je désire toujours de me gouverner par le conseil de mes frères qui sont au ministère de la parole avec moy, mais cela n'empeschera pas que je ne soye prest à vous faire tout service dont le Seigneur nous vouldra faire la grâce. Car leur affection n'est pas aultre que de me induire, plus tôt que me retirer, de secourir vostre Eglise, en tant qu'ils congnoistront estre expédient pour le salut d'icelle. Parquoy je vous supplie affectueusement de vouloir avoir ceste fiance que mon couraige est du tout à cela, de monstrer que j'ay aultant en recommandation d'assister en tant qu'il me sera licite à vostre Eglise , et faire qu'elle soit proveue selon la conséquence qu'elle porte, comme de chose du monde. Au surplus je veus remercie très humblement de la bonne affection qu'il a pieu de vostre grâce déchirer envers moy, comme je l'ay entendue par vos lettres et encore plus amplement par le rapport de vos ambassadeurs.
A font magnifiques, puissants et honorables seigneurs,
après m'cstre humblement recommandé à vostre bonne grâce, je supplye le Seigneur de vouloir vous augmenter de jour en jour ses grâces qu'il a commencées en vous, et vous conserver tellement par son Sainct Esperit, que vous puissiez servir en vostre dignité à la gloire de son nom, et ainsy que vostre gouvernement et Testât de vostre ville par sa bénédiction journellement prospère. Sur toutes choses, je vous prie au nom du Seigneur Jésus, de maintenir vostre bonne paix et concorde, tant qu'il vous sera possible, et entre vous et avec ceuk qui vous sont conjoincts en nostre Seigneur. De Wormes ce 12 de novembre 1540.
Vostre humble serviteur en nostre Seigneur,
Jéhàn Calvin.
AUX SEIGNEURS DE GENÈVE Original. Signature autographe. Bibl. de Genève. Porter. I.
Nobles, honorables et puissans seigneurs, suyvant la responce faicte à vos ambassadeurs par messieurs de ceste ville, incontinent après nostre retour de Wormes, j'ay procuré qu'on regardast de subvenir à vostre Eglise, comme je doibs avoir en recommandation qu'elle soit deuement pourveue. Et s'il eust esté trouvé bon que je y l'eusse allé, je me t'eusse mis en mon debvoir, car
combien que la charge de gouverner une telle Eglise me fust fort difficile, toutesfois pour ce que je suis à Dieu et non pas à moy-inesme, je suis tousjours prest de m'emploier là où bon luy semblera de m'appeler. Et aussy puisqu'il vous a pieu d'avoir tant de fiance en moy, je me sens tenu de satisfaire en tant que en moy seroit à vostre désir, oultre l'obligation perpétuelle que j'ay envers vostre Eglise à laquelle nostre Seigneur m'a une fois donné. Toutesfois il est intervenu un empeschement qui ne m'a permis de poursuyvre plus oultre, c'est que on m'a dellégué pour aller à la journée de Regesbourg 1 laquelle vocation je ne puis éviter, veu que en icelle je sers à vostre Eglise, comme à celle de ceste ville, en tant que c'est une cause commune. Cependant j'ay esté fort joyeulx d'entendre que nostre frère maistre Pierre Viret avait prins la charge de vous instruire en la parole de Dieu % car il est de telle fidélité et prudence que en l'ayant vous n'estes pas despourveus. Parquoy, Messieurs, il vous plaira m'avoir pour excusé de ce que je ne viens à vous puisque nostre Seigneur me tire ailleurs, et toutes fois en tel lieu que c'est sans me retirer de vous, veu que de cœur et d'affection je suis toujours conjoinct avec vous, et espère de jamais ne en estre séparé davantage. Je vous prie de aviser tous les moyens de bien constituer vostre Eglise afin qu'elle soit régie selon l'ordre de nostre Seigneur. Nous espérons par deçà, à ce que nous avons entendu, que les controversies que vous avez avec messieurs de Berne
1 Ratisbonne. — Voir la note 1, p. 34.
* L'église de Lausanne venait d'accorder pour sis mois le ministre Pierre Viret à l'église de Genève.
38 LÉTÎRËS
seront en brief appaisées, dont nous rendons grâce à Dieu, congnoissant qu'il n'y a rien en ce monde qui vous soit plus proffitable que d'entretenir la bonne amytiè que Dieu a ordonné entre Vous.
Nobles, puissans et honnorables seigneurs, après hi'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce, je prie nostre bon Dieu de vous entretenir premièrement en l'obéyssance de sa saincte parole, et vous confirmer de plus en plus en son esprit pour vous diriger en vraye prudence et justice pour bien gouverner vostre ville, Vous faisant prospérer en tout bien. De Strasbourg ce dix-neufviesme de febvrier mil cinq cens quarante et ung.
Vostre humble serviteur et entier amy,
Jéhan Calvin.
AUX SEIGNEURS DE GENÈVE
Original. Signature autographe. Archives de Genève. 1250.
Magnificques et honnorables seigneurs, quant je 3ëray arrivé par delà je vous exposerai les raisons pourquoy j'ay esté retardé et espère de vous en satisfaire facilement. La présente sera seulement pour vous signifier que ayant entendu à Soleure qu'il y avoit quelque trouble en ceste Eglise 1 , j'ay esté contrainct selon Dieu de me destourner de mon chemin pour veoir sy je y
1 L'église de Neuchfttel. Voir la lettre suivante.
pourrais aulcunement remédier de ma part. Après m'estre acquicté de mon debvoir, j'ay délibéré au playsir de Dieu de partir demain de grand matin pour aller à Berne, pour présenter à messieurs de la ville les let« très qu'on leur envoyé de Strasbourg et Basle. Quand j'auray faict cela je poursuyvray mon chemin sans m'ar* rester huile part, car le désir que j'ay de me représenter à vous de ma promesse ne me laissera point targer en lieu qui soit* J'ay retenu le hérault qu'il vous a pieu m'envoyer pour me tenir compaignie, estimant que ce nd seroyt point contre vostre intention ; mais laisse oeste excuse et toutes aultres jusques à mon arrivée.
À tant magnificques et honorables seigneurs, après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce, je supplie nostre Seigneur vous conduire tousjours par son Esprit à conduire bien et sainctement vostre ville, entretenant Testât d'icelle et vos seigneuries en bonne pro* spérité. De Neufchastel, ce 7 septembre au soir (1541 .)
Vostre humble serviteur,
Jêhan Calvih.
AUX SEIGNEURS DE NEUCHATEL * Orig. autographe. Bibl. de Genève. Vol. i4ft*
Magnificques et honorables seigneurs, ayant entendu que vostre Eglise n'est pas encore délivrée des troubles
* Au dos : De la main de Viret : « Lettres envoyées à eeuli de
et fascheries qui y sont naguère advenu, nous avons pensé que c'estoit de nostre debvoir envoyer quelquesuns de nostre compaignie pour se offrir à vous, si l'occasion s'offroit que nous vous peussions servir en cest endroict, en tant que nostre vocation et office porte, à esteindre ce scandale que le diable a suscité entre vous. Pourtant nous avons advisé de vous envoyer nostre bon frère et fidèle ministre de Jésus-Cbrist, et ancien pasteur de vostre Eglise, pour vous donner à entendre le désir que nous avons de vous faire service en nostre Seigneur, et la solicitude que nous portons pour le salut de vostre Eglise, vous suppliant, magnificques seigneurs, que vostre bon plaisir soit l'escouter, en ce qu'il vous dira au nom de nostre assemblée, pour satisfaire à nostre conscience, selon le debvoir de nostre ministère qui nous oblige et contrainct de nous entremectre en ceste cause, veu qu'elle est ecclésiastique et ainsi nous attouche, en tant que nous sommes membres d'un mesme corps. A tant magnificques et honorables seigneurs, après nous estre humblement recommandé à vos bonnes grâces, nous supplions le Seigneur Jésus,
Neufchastel quant on vouloit chasser Farel leur ministre, portées par Viret, envoyé de la part des ministres de Genève avec les instructions suy vantes pour leur monstrer en leur conseil. »
Inflexible dans l'exercice des devoirs de son ministère, Farel avait publiquement censuré, dans un de ses discours, une dame de qualité dont la conduite était un sujet de scandale pour l'église de Neuchâtel. Irrités de cette censure, les parents de cette dame émurent une partie de la bourgeoisie contre le courageux ministre, et en obtinrent une sentence de révocation qui ne fut annulée que par l'intervention des seigneurs de Berne, et des principales églises suisses. Ruchat : Histoire de la liéformation en Suisse, t. V, p. 46i et suivantes.
seul bon pasteur et gouverneur de son Eglise, de vous bien conseiller en ceste cause, comme elle est de grosse importance, et après avoir bien appaisé les troubles que le diable tascbe de semer en vostre Eglise pour ruiner l'œuvre et édification du Père céleste, nous le prions aussi qu'il vous vueille tousjours maintenir en bonne prospérité. De Genesve, ce XXIX de septembre 1541.
Vos humbles serviteurs en nostre Seigneur.
JÉHAN CALVIN.
Aymé Ghampereau.
Jacques Bernard.
La somme des choses que nous désirons que nostre frère maistre Pierre Viret remonstre à la seigneurie de Neufchastel en nostre nom, le pryant de suivre ce qui sera icy contre, comme instruction.
Premièrement il aura à faire nostre excuse de ce que nous nous entremeslons de cest affaire, leur déclairant que cela est du debvoir de nostre office, car la communion des saincts emporte cela principalement que les Eglises voisines ayent solicitude mutuelle de se confermer Tune l'aultre. Et quant il survient quelque nécessité à Tune, que l'aultre luy subvienne. Or que oultre cela, nous avons encore en singulière recommandation leur Eglise, et qu'elle nous attouche de plus près pour plusieurs causes lesquelles il pourra réciter.
Après leur remonstrera quel ordre nous pensons debvoir estre tenu en l'Eglise à déposer un ministre, assavoir qu'on y procède, comme l'Escriture commande, par forme de jugement, voire spirituel, et non point
42 UTTRES
par sédition ne tumulte. Et quant il se faict aultrement, que c'est déshonorer Dieu et troubler la police de sa saincte cité*
Que si on oste un homme de son lieu sans cause et raison juste , et qu'on le contraingne d'abandonner l'Esglise laquelle il a fidèlement servie* et par ainsi qu'on le retire injustement de la vocation en laquelle il a esté constitué de Dieu» que l'homme n'est pas seulement oultragé par ce moyen, mais Dieu aussi, veu que sa vocation légitime est violée et faicte vaine.
Item quelle opinion nous avons de Farel, et en quelle estime il est envers tous fidèles, c'est que nous le jugeons avoir bien et loyaulment tousjours versé en l'œuvre de nostre Seigneur, et pourtant qu'on ne le peult priver du ministère, jusques à ce qu'il apparoistra dû contraire, sinon contre droict et raison.
Les advertir des inconvénients qui en pourront advenir tant en la ville, comme dehors. Singulièrement les scandales qui s'en ensuivront. Que ce sera pour diffamer l'Evangile de nostre Seigneur entre les meschans ; offenser tous les bons* troubler les infirmes, et que comme leur Esglise a esté bien renommée, qu'elle sera d'aultant plus descriée.
Que dedans leur ville les cendres s'en pourront enflamber d'advantaige, jusque à mutineries et basteries. Et mesme que entre les ministres il s'en pourroit engendrer quelque schisme. Alléguer si bon luy semble quelques exemples anciens, sans attoucher le temps présent.
Finalement les admonester que c'est que l'ire de Dieu a coustume d'apporter, quant nous la provocons, ainsi qu'on feroit, en commectant un tel désordre.
Puis en son nom, il pourra adjouster ce que bon luy semblera, après avoir exposé ces choses de par nous.
A MADAME LA DUCHESSE DE FERRAftE * Minute autographe. BiM. do Goncfe. Vol. 196
Madame, je vous supplie humblement de vouloir prendre eft bonne part la hardiesse que j'ay eu de vous
* Renée de France, fille de Louis XII et d'Anne de Bretagne, née au Château de Blois, le 29 octobre 1510, et morte au château de Montargis, le 12 juin 1575. Unie par les calculs de la politii|Ue à un petit prince d'Italie, vassal du saint siège, cette princesse douée d'une âme forte et d'un esprit distingué, quitta la France, en 4538, pour suivre son époux, Hercule d'Esté, à Ferrare, et elle porta dans cette cour le goût des lettres, avec les croyances libres et généreuses qu'elle avait puisées dans l'Intimité de Marguerite de Navarre. Elle y reçut Clément Marot qui lui consacra quelques-uns de ses vers, et Calvin qui l'initia aux croyances de la Réforme, pour lesquelles elle eut l'honneur de souffrir, et qu'elle professa courageusement jusqu'à sa mort. Ce fut là l'origine de la longue correspondance qu'elle entretint avec le Réformateur, dont les lettres venaient tour à tour l'encourager et la raffermir. Celle que nous insérons ici est sans doute une des premières en date. On y lit au dernier feuillet ces mots écrits d'une main étrangère :
« Contre ung certain aumosnier, maistre François, qui faisoit aller (Madame) à la messe, et l'incitoit contre ceulx qui ne vouloyent pas aller, comme contre scandaleux. Il y est amplement traicté des choses licites et non licites, et comment il faut fuir les scandales. »
escripre ces présentes, estimant que s'il y a en cela trop grande simplicité, elle ne procède pas tant de témérité ne oultrecuidance que de pure et vraye affection de tous faire service en nostre Seigneur. Car combien que je rae recognoisse fort inutile serviteur de l'Esglise, toutes fois il m'a esté advis expédient de me employer en cest endroict, selon la grâce que le Seigneur m'a faicte, et mesme ay pensé qu'il m'estoit nécessaire d'ainsi faire, si je me vouloys acquiter de mon debvoir, non-seulement pource que je me sens obligé envers vous de procurer en ce qu'il m'est possible, et en ce qui est de mon ofûce vostre bien et proflet, combien que cela seul est assez suffisant pour me mouveoir, mais pource que considérant l'estat et prééminence où le Seigneur vous a constitué, il nous semble que nous tous, lesquels le Seigneur par sa bonté a appelez pour estre ministres de sa saincte parole, devons avoir en singulière recommandation de nous employer envers vous, d'autant que beaucoup plus que personnes princières, vous pouvez promouvoir et advancer le règne de Jésus-Christ. D'advantaige j'ai congneu en vous une telle crainte de Dieu et iîdelle affection à luy obéyr, que mesme la haultesse ostée qu'il vous a donnée entre les hommes, j'ay en estime les grâces qu'il a mises en vous, jusques-là que je me penseroys mauldit, si je omectoys les occasions de vous servir et profiter, quant elles me seroient présentes, ce que certes je dys sans aulcune flaterie ne fainctise, mais en sincérité de cueur, et parlant comme devant celuy qui congnoit toutes nos secrètes pensées.
Madame, par aultres bons personnaiges qui sont icy
passés en divers jours, j'avoys entendu comment maistre Françoys lequel vous avez ordonné pour prescheur en vostre maison, après se estre bien acquité en prédication au prys que on pouvoit attendre de luy, vous avoit persuadé qu'il ne seroit pas maulvais, après avoir ouy la messe, de faire quelque communion laquelle seroyt de la cène de nostre Seigneur ; ce qui ne fut pas trouvé bon de quelqu'une de vos damoiselles, laquelle, selon la congnoissance qu'elle avoit reçeu de Dieu, ne voulsit contre sa conscience attenter ce qu'elle pensoit estre maulvais, et a esté cause, à la poursuite du dit maistre maistre Françoys, avoir aulcunement esté destourné d'elle le bon vouloyr que avez accoustumé de luy porter, dont les choses sont demeurées en ce poinct que vous estes informée tous ceux qui font comme elle ne debvoir estre supportez, d'aultant que par leur importunité ils engendrent scandales sans propos entre les fidelles. Parquoy jugeant que chose de si grande importance n'estoit à dissimuler, voyant que on vous donnoit les choses à entendre aultrement qu'elles ne sont, selon qu'il a pieu au Seigneur de me révéler de son Escripture, j'avoys pensé de vous en communicquer ce que le Seigneur m'avoyt donné d'intelligence en ceste matière. Mais comme j'estois en suspens et en doubte de ce faire, j'ay esté adverty de la part de madame de Pons que désiriez très fort d'en estre plus ample-
1 Anne de Partenay, fille de Jean de Parienay, seigneur de Soubise, et de Michelle de Saubonne, gouvernante de Renée de France. Elle épousa Antoine de Pons, comte de Mammes, fut instruite par Calvin lui-même dans les croyances réiormées, et demeura longtemps attachée, comme dame d'honneur, à la duchesse de Ferrare, dont
mçnt instruicte, d'aultant que oultre tant de difficultés que vous voyez, d'aultre part il vous est bien difficile de vous bien résouldrç. Ce messaige m'a encores plus confirmé en mon propos de oser entreprendre de vous en exposer fidèlement ce que j'en congnois, affin que après le jugement soit vostre, et quant vous aurez pleinement entendu la vérité de Dieu, que la suiviez en toute obéyssance, comme vostre zèle n'est pas de rebeller à Tencontre, mais de humblement et avec toute bénignité la recepvoir. Toutesfois, Madame, devant que commencer, je vous prie ne vouloir recepvoir de moy quelque suspicion que je face cecy estant incité par aulcun de vos domesticques, ou pour favoriser à personne aulcune particulière, car je. vous puis certifier devant Dieu que je le fais sans en estre requis de personne, et mesmes comme je vous ay déjà asseuré l'advertissement par gens passant qui ne pensoient point que j'eusse moyep de vous escripre. D'aultre part j'aimerois mieulx estre confondu en abysme, que de destourper la vérité de Dieu pour la faire servir à haine ou faveur de créature quelconque. Mais ce qui me faict parler est que je ne puis tolérer que la parole de Dieu vous soit ainsi caschée? pervertie, corrompue et dépravée en choses tant nécessaires, par ceux auxquels vous avez quelque fiance et donnez authorité.
Touchant de maistre François, quant j'en diray sobrement ce qui m'en est certain pour vous advertir de ne
elle embellit la cour par ses vertus et ses talents. Clément Marot lui adressa plusieurs poésies, et le savant littérateur Lilio Gregorio Gyraldi lui dédia le second livre de son Histoire des Dieux.
vous trop fier en sa doctrine, je ne doibs craindre qu'il vous puisse venir quelque maulvaisç opinion comme si par hayne ou envie sur ce personnaige, j'en parfois. Car je n'ay matière ne occasion de avoir envie aulcuue surtout ce qu'il a, et la hayne que je lui ay jusques à cette heure porté, c'est que j'ay toujours tasohé de tout mou pou-, voir à l'édifier en bien. Mais quant j'appercoys queU qu'un par raaulvaise conscience renverser la parolle du Seigneur, et estaindre la lumière de vérité, je ne luy pourrais nullement pardonner, et feust-il cent fois mon propre père. De cest homme-cy j'ay congneu par longue expérience que tant peu que Dieu lui a donné d'inteU ligence de son Escripture , il l'a toujours faiot servir à son prolict et amhition , la preschant quant il voyoit estre expédient à son avarice, la renonceant incontinent qu'elle luy tournoit à fascheries, et pourtant toutesfois etquantes qu'il a eu auditeurs, personnaiges de crédit pour le porter, et riches pour luy remplir son bis&ao ou sa bourse, lesquels le requéraient de donner gloire h Dieu, il y a mis peine pour leur satisfaire en leur veq* dant bien tousjours sa parolle. D'aultre part s'il y est advenu quelques troubles et persécutions, il avoit tousjours son renoncement prest pour en eschapper, tellement qu'on ne peult congnoistre en luy sinon que la parole saincte et sacrée de Dieu luy est un jeu et moof querie, d'auitant qu'il la tourne ainsi en farce, jouant maintenant ung personnaige, maintenant Paultre, selon le passetemps qu'on y prend. De sa vie je ne y touche point, sinon qu'elle seroit à désirer meilleure en ung ministre de la parolle. Je sçay, Madame, que l'office d'ung homme chrestien n'est pas de détracter à son
prochain, ce que je n'ay voulu faire, car si je me feusse estudié à mal dire , j'avoye bien aultre chose sur luy que je dissimule. Mais nostre Seigneur ne veult pas quant nous voyons ung loup, soubs apparence et couleurde pasteur, dissipant son trouppeau, (que) nous nous taisions de paour de mal parler de luy. Plustost il nous commande de descouvrir la perversité de ceux qui comme pestes corrumpent et dépravent son Esglise. Et de moy je ne tenteroys pas ce moyen icy, si je voyois quelque meilleur remède, réputant la mortelle furie de telles gens que je provocque envers moy. Car je n'ay aujourd'huy si grand guerre à personne, que ceux qui soubzumbrede PEvangile caphardent envers les princes, les entretenans tousjours par leurs finesses et cautelles enveloppés en quelque nuée, sans les mener au droict but. Mais que y ferois-je aultre chose? Si je ne me adressé à eux, je voys leur cœur estre tellement desnué de toute crainte de Dieu que ce ne leur est que fable de son jugement. Mais quant je les descrips tels qu'ils sont pour les faire congnoistre à ce qu'ils ne puissent plus abuser, je trouve que par ce moyen ils sont mieulx empeschés de plus séduire et abuser. De cestuy-cy j'ay souventesfoys tasché de le réduire en bonne voye, jusques à luy faire confesser son iniquité , combien que impudemment il la voulust excuser devant les hommes, estant convaincu en sa conscience devant Dieu. Néantmoyns avec une horrible obstination et dureté de cueur, se persévéroit-il de dire qu'il ne laisseroit pas de faire ce qu'il congnoissoit estre maulvais, sinon que une foys après avoir veu quelque inien traicté, avec grosses imprécations il protesta que jamays n'assisteroit à la messe
pour la grande abomination que c'estoit. Mais je congnoissois si bien mon homme que je n'estimoys guères plus son jurement que le chant d'une pie. Pourtant, Madame, si je ne le vouloys laisser persévérer à mal faire au grand détriment de vous et du peuple de Dieu, je suis contrainct de vous adresser mon advertissement, voyant que envers luy il ne profiteroit de rien. Ce que je vous ay dit de luy est tant certain que je ne vueuil pas que foy y soit adjoustée, sinon que vous Payez premièrement expérimenté. Car si vous y prenez garde, vous congnoistrez à l'œil qu'il ne presche la parole de Dieu sinon en tant qu'il pense vous gratifier pour attraper bénéfices et aultres proyes, et cependant de ne desplaire à aulcun qui luy puisse nuire.
Maintenant, Madame, laissant le personaige, je viens à la matière présente. 11 vous donne à entendre que la messe n'est pas si meschante ne abominable qu'il ne luy soit loysible de la dire et aux fidèles de l'ouir, tellement que ceux qui en font conscience sont perturbateurs de l'Esglise, suscitans scandales entre les infirmes, lesquels il nous est commandé de supporter. Quant au premier point, je doubte si je me y doibs arrester, d'aultant que j'estime cela vous estre tant résolu, que la messe est ung sacrilège le plus exécrable que l'on puisse penser, que je crains de me faire ridicule envers vous, mectant poine à prouver une chose qui ne vous soit nullement doubteuse. Et aussi la briesveté d'une lettre ne sçauroit comprendre ce qui est suffisant pour remplir un gros libvre. Toutefoys je vous en toucheroy en brief, et comme en passant, affin que n'en puissiez
avoir aulcune doubte. En tant que la messe est ung i. 4
sacrifice , ordonné des hpmmes pour la rédemption et salut des vivants et des morts, comme leur canon le porte, c'est ung blasphème intolérable par lequel la passion de Jésus-Christ est renversée, comme si elle n'avoit ex\ nul efficace. Car ce que nous disons les fidèles avoir été rachaptés par le sang de Jésus, avoir obtenu par iceluy rémission de leurs péchés, justice et espérance de vie éternelle, cela se doibt entendre pour tant que ce bon Saulveur en se offrant au Père, et se exposant à estre immolé, s'est offert soy-mesmes en sacrifice éternel, par lequel nos iniquités ont été purgées et necr toiées, nous receus en la grâce di? Père, et en la parr tjcipation de l'héritaige céleste, comme l'apostre le déclaire assez amplement en l'cspitre aux Hébrieux. Si doneque la mort de Jésus n'est recongneue pour ung sacrifice unicque qui ayt esté une foys pour toutes faict affin d'avoir une vertij éternelle, que luy reste-il plus sinon estre effacée comme de nulle efficace? Je sçay bien que ces menteurs disent pour couvrir leur abomination qu'ils font le mesme sacrifice que Jésus a faict, mais de cela s'en suivent plusieurs blasphèmes. Car il ne pouvoit estre faict sinon que par luy-mesme. Et l'apostre dict que s'il est maintenant sacrifié, qu'il faut qu'il souffre encore. Partant vous pouvez voir qu'il fault Pung des deux, ou repongnoistre l'horrible blas^ pjième de la messe et le détester, ou en l'approuvant mectre soubs le pied la croix de Jésus. Combien elle est contraire à la cène de Christ, je vous le laisse à considérer en vous-mesmes après que vous aurez leu aux Escriptures l'institution d'icelle. Alays la grande exécration qui se y commect est l'idolâtrie qu'on y faict,
DE CALVIN. 5i
adorant pour Dieu une créature, ce qui est du tout inexcusable. Ces choses considérées, advisons comment on ne la peult ne dire ne ouir sans offenser griesvement Dieu en communicant à tant d'abominations. Car que pouvons-nous prétendre, que nous ne soyons justement argués d'avoir consenty à toutes telles iniquités, puisque nous les recepvons avec plus grand honneur et révérence que la parolle de Dieu? Si vous voulez entendre comment cela plaist au Seigneur Dieu , Il le déclaire par son prophète Eséchiel au 20me chapitre, où il dénonce au peuple d'Israël qu'il les ayme mieulx plainement idolâtres comme les gentils, que ils mettent son nom parmy le nom de leurs idoles, comme voulant moyeuner contre ses ordonnances par lesquelles il vouloit estre servy, et leurs folles inventions par lesquelles ils vouloient décliner de sa parolle ; par l'aultre prophète disant qu'il dissipera tous ceux qui jurent en son nom, le recongnoissant pour leur Dieu, et d'autre part testifient en avoir aultre que luy, en adorant aultre que luy seulement. Si quelqu'un objecte qu'il ne peult chaloir des choses extérieures, mais que le cœur soit droict par dedans, à cela nostre Seigneur répond qu'il veult estre gloriOé en nostre corps lequel il a rachapté par son sang, qu'il requiert de nous confession de bouche, et que toutes les prières de nous soient consacrées à son honneur, n'estans aulcunement contaminés ne pollués par les choses qui lui sont desplaisantes. Mais pource que cecy seroit long à traicter, comme il appartient, vous aurez pour plus ample instruction vostre recours au traiclé où j'espère que vous trouverez assez de raison pour en estre satisfaicte. Reste le scandale
par lequel vostre aulmosnier dict que les consciences infirmes sont troublées, si quelqu'ung estimé fidèle a la messe en tel horreur qu'il ne se y vueille ne trouver ne rencontrer \ Mais il ne considère point que aux choses qui nous sont commandées de Dieu ou défendues, quant tout le monde s'en debvroit offenser, qu'il ne fault neantmoyns oultrepasser ses ordonnances. Ce qui nous est commandé de supporter nos frères infirmes, en ne faisant chose qui les puisse blesser ne offenser, c'est quant aux choses moyennes , lesquelles nous sont indifférentes et permises en nostre liberté, comme toute l'Escripture porte. D'advantaige tout ce qui nous est commandé de ne scandaliser nostre prochain tend à ce but de Pédiftier en bien, comme sainct Paul monstre au 15 des Romains. Il s'en suit doncques qu'il ne luy fault complaire és choses qui ne tendent point à son édification, mays à sa ruine. Et de cela nous avons la doctrine de S. Paul en la première aux Corynthiens chap. 8 et 10, où il dict que si par quelque chose extérieure que nous facions nostre prochain est édiffié à mal faire, combien qu'il n'y ait pas quant à nous maulvaise conscience, que en cela nous péchons contre Dieu et perdons nostre frère. Comme voicy : nous sçavons la messe estre mauldicte et exécrable ; nous y assistons pour contenter les ignorans; ceux qui nous y voient assister concluent que nous l'approuvons et ensuivent nostre exemple. S. Paul répute cela un gros crime, combien que n'en fassions nulle difficulté. Par quoy, Madame, je vous prye ne
• En marge, de la main de Calvin : Après avoir entendu la volume de Dieu, donner conseil.
permectre que soubz le nom de scandale on vous abuse. Car il n'y a scandale au monde plus perniticux que quant nostre frère chrestien par nostre exemple trébusche en ruine et est précipité en erreur. Si nous voulons éviter tout scandale, il fault chasser Jésus-Christ arrière de nous, lequel est la pierre d'offense à laquelle la plus part du monde choppe et trébusche. Et mesmes a esté ainsi en scandale aux Juifs et Israélites pour lesquels il estoit envoyé, comme tousjours une grande partie de ceste nation-là s'est offensée en son Dieu, il nous fault doncques tenir ceste règle, que, quant aux choses commandées ou défendues de Dieu, il est tant nécessaire de les faire ou s'en abstenir, qu'il ne fault estre desmeu de son obéissance pour l'offense de tout le monde. Or puisque ainsy est que Christ et son Evangile est en scandale aux malings , il nous fault attendre que si nous le voulons suivre, ils se scandalisent tousjours en nous. Quant aux choses qui nous sont libres et moyennes, c'est-à-dire que nous pouvons selon l'opportunité faire ou omectre, il nous fault accommoder à nos frères chrestiens, affin que nostre liberté soit subjecte à délection. Et en cela encores fault-il regarder de tellement supporter leur infirmité qu'ils soyent édifiés en Dieu. Car si par nostre exemple nous les amenons et attirons à faire choses qu'ils pensent estre maulvaises, nous sommes causes de leur perdition. 11 y en a bien peu qui aient quelque goust de la vérité de Dieu, qui ne congnoissent en partie l'iniquité de la messe. En la congnoissant, il est impossible qu'ils ne désirent à la fuir. Estons en tel scrupule et doubte, quand ils nous y voient communicquer, ils suivent nostre exemple sans en estre
aultrement résolus. Voilà le pire scandale qui puisse advenir, d'aultnnt que leurs consciences sont navrées et blessées à mal. S'il est vray, ce que j'ay entendu, qu'il veult faire acroire cest affaire estre de si légière impoiV tance que les Esglises d'Allemaigne n'en prennent point de débat, (disant) que les unes laissent et permectertt les aultres avoir la messe, en cela il faict uri grand tort et injure aux Esglises de Dieu leur imposant une chose que vous congnoistrez estre fausse quant vostre plaisir sera de vous en enquérir. Car non-seulement entre toutes les Eglises lesquelles ont receu l'Evangile, mais entre tous les particuliers, cest article est résolu que l'abomination de la messe ne se doibt endurer. Et de cela Capito qui est l'ung de ceux qui taschent fort à modérer les choses, a naguères inscript ung libvre 1 lequel il desdie au roy d'Angleterre, où il enseigne que c'est l'office des princes chrestiens de oster de leur pays une idolâtrie tant exécrable, s'ils Veulent faire leur debvoir, comme il appartient. Brief il n'y a aujourd'huy nul homme de renom qui ne soit de cest accord.
Puys doncq, Madame, qu'il a pieu à ce bon Seigneur Dieu par sa miséricorde infinie de vous visiter par la congnoissance de son nom, et vous illuminer en la vérité de son sainct Evangile, recongnoissez vostre vocation à laquelle il vous appelle. Car il nous a retiré des abysmes de ténèbres où nous étions détenus captifs , affîn que suivions droictement sa lumière sans décliner ne ça ne
1 Voici le titre de cet ouvrage : De missâ, matrimonio et jure magistratus in Religione. D. fVolfgango Capitone auctore. La Dédicace à Henri VIII « Summum in terris Ecclesix anglicanx caput » est du 45 mars 4537.
là, et que de plus en plus nous cherchions d'estre instruicls de luy en profitant plus abondamment en cesle saincte patience de laquelle il nous a baillé quelques commencemens. Et surtout nous bien garder de restreindre son esperit, comme font ceulx qui ferment les yeuta. et les oreilles à la vérité évidente, estans contens de ignorer ce que le Seigneur leur veult faire eongnoistre. Ce n'est pas ainsi qu'il nous fault faire, da paour que le Seigneur ne punisse un tel conlemnement et ingratitude en nous. Mais plus tost avons à nous étudier de profiter tousjours en l'eschole de ce bon maistre jusques à tant que serons venus à perfection en sa doc* trine, qui sera quant nous serons despouillez de ceste chair pesante et terrienne, pryans avec ce bon David qu'il nous enseigne à faire sa volunté. Certes si nous y procédons de ce zèle et affection, il nous conduira tellement que il ne nous laissera esgarer du droict chemin. Et encore qu'il y ayt quelques reliques d'ignorance en nous, il nous en donnera plus ample révélation, quant il sera de mestier, selon qu'il le congnoit mieulx que nous. Le principal est de congnoistre comment sa saincte doctrine doibt fructifier en nous. C'est qu'elle nous transforme d'esprit et de cueur tellement que sa gloire reluise en nous, laquelle gist en innocence, intégrité et sainctetc. Si cela n'y est, nous prenons bien le nom de Dieu en vain, en nous glorifiant de la congnoissance de son Evangile. Cela ne dis-je pas pour vous admonester de faire ce que vous ne faciez de présent, mais affin que l'œuvre de Dieu qui est commencé en vous de jour en jour soit confermé. Seulement je vous pryc, comme j'ay du commencement faict, de pardonner à ma
simplicité. Si c'est votre plaisir d'estre plus amplement instruicte en ceste matière, principalement comment une personne chrestienne se doibt gouverner quant aux scandalles, je tascheray selon que le Seigneur m'a donné de vous en satisfaire. Cependant je vous envoyé une épistre 1 laquelle y est propre, comme vous verrez, si vous l'estimez tant que de y vouloir employer quelques heures de vostre plaisir. Et d'advantaige ung petit libvret * que j'ay naguères faict, lequel, comme j'espère, selon sa briesveté, vous pourra servir de quelque consolation, d'aul tant qu'il^contient assez ample doctrine
[Genève 1541 ».]
1 C'est la lettre de Calvin à Louis Duchemin intitulée : De Fug tendis impiorum illicitis sacris et puritate christianœ religionis. Genève, 1537. In-8°. Cette lettre traduite en français, a été insérée dans le Recueil des Opuscules, édit. de 1566. In-f°, p. 57.
* De la Cène de nostre Seigneur. 1540.
a La On de cette lettre manque dans l'original français. On ne peut en donner ici que la traduction latine insérée (Calvinî Episl. et responsa, édit. d'Amsterdam, p. 93) : « Dominus te respiciat in istâ tua infirmitate, et Spiritûs sui infirmitatem tanto efficacius exerat, quœ te non minus in domo ipsius conspicuam reddat, quam in praesentis vitae conditione supra multorum sortem communem evectam voluit. Genevae. » La date approximative de la lettre nous est fournie par le passage relatif à Capiton : « Et de cela Capito qui est F ung de ceux qui taschent fort à modérer les choses, a naguères inscript ung libvre. » La dédicace de ce livre à Henri VIII est du 15 mars 1537; la mort de Capiton eut lieu en novembre 1541, et la lettre de Calvin à la duchesse de Ferrare, écrite de Genève peu avant ce dernier événement, doit sans doute se placer en octobre 1541, après le retour du réformateur dans cette ville.
AUX FIDÈLES DE LYON * Minute originale. Bibl. de Genève. Vol. H 5.
La grâce et la paix de Dieu nostre Père par nostre Seigneur Jésus-Christ, soit et demeure tousjours sur vous par la vertu de son Sainct-Esprit.
Très chers frères , nous désirerions d'avoir matière de vous escripre qui vous vînt à plus grande consolation , car quant quelque autre vous contristeroit, nous serions les premiers qui voudrions mectre peine à vous resjouyr. Mais la nécessité nous contrainct pour ceste heure de user envers vous d'aultre argument que nostre vouloir ne porteroit, si c'estoit à nous à choisir. Toutesfois pource que nous espérons bien que nul de
* Au dos : Lettre contre le Carme. Sans date. Une lettre latine de Calvin à Farel, du 10 mai 1542 , relative au même sujet, nous fournit la date inconnue, et nous apprend que ce carme, passé dans les rangs de la Réforme, était de Lyon : « t'enit Carmelita lugdunensis a quo non frustra Umuimus. » Calvin avertit les fidèles de cette ville de se tenir en garde contre ce faux frère.
L'Eglise de Lyon, une des plus glorieuses de la Réforme française, dut son origine aux prédications d'un ancien moine jacobin, Alexandre Camus, surnommé Laurent de la Croix, qui souffrit le martyre a Paris en 1535. Les premiers membres de cette Eglise furent des marchands « quelques orfèvres et autres de la ville, » qui se réunissaient en secret. L'œuvre commencée par Alexandre Camus, fut courageusement poursuivie par Jean Fabri (Le Fèvre) qui trouva de pieux continuateurs dans les ministres Pierre Fournelet et Claude Monnier, avant l'époque des grandes persécutions.
vous ne pensera qnc nostre intention soit aullre sinon de vous édifier, consoler et conformer en nostre Seigneur, nous ne ferons point plus longues excuses en cest endroict. Touchant le contenu des présentes, que vous ne preniez point en maulvaise part ce qu'il vous pourra apporter plus de fascherie que de resjouissance. Nous sçavons bien aussi que c'est chose odieuse de vitupérer ung homme qui non-seulemeut est en bonne réputation, mais a acquis quelque bruict et renommée. Mais quant vous aurez entendu les raisons qui nous meuvent à ce faire, nous ne doublons point que vous ne vous teniez très contens de nous. Pour vous advertir en brief, nous avons à vous escripre quelques nouvelles touchant le carme qui a là presché le caresme dernier, lesquelles ne tourneront pas à sa louange. Ce que nous en faisons n'est point de cupidité que nous ayons de détracter de luy, car encores que nous ayons quelque occasion qui nous peult induire à cela, nostre courage n'est pas tel , et n'en avons point la coustume. Mais quant nous vous aurons exposé la raison qui nous meut, elle vous pourra pleinement satisfaire. D'aultant qu'il s'en est retourné par devers vous mal content du recueil que luy avions faict, comme il a dict à quelques-ungs, nous pensons bien que estant par delà il vous pourra faire beaucoup de complainctes, et ne fust-ce que pour se purger de ce qu'il retourne de rechef en l'abisme dont le Seigneur l'avoit délivré. Or nous voyons d'aultre part quelle offense vous pourriez concevoir contre nous, si vous n'estiez deuement advertis de toute l'affaire. En tant doneques que nous sommes tenus à vous à cause du lien auquel le Seigneur nous a conjoincts
DE CÀLVtl*. 59
ensemble, et que nous serions coulpables devant Dieii envers vous, si nous ne mections peine d'obvier à tous les scandales que le diable tasche d'esrtiouvoir pour nous séparer et aliéner de l'unité que le Seigneur a mise entre nous, il nous a semblé advis bon de Vous réciter" simplement l'histoire du recueil et traictemerit qùé luy avons faict, et au contraire comment il s'est porté, poUi4 vous laisser le jugement de ce qui l'a peu esmouvoir à se mescontenter de nous. Ce que nous vous en réciterons sera comme devant Dieu, lequel nous appelions eh tesmoing le priant de manifester la vérité telle qu'elle est, et confondre ceulx qui vouldroient user de mensonge et calumnies aucunes.
Quelques jours après qu'il fust armé, ayant desjà parlé à luy en particulier, et luy ayant monstré signes de humanité et amitié, nous l'appellasmes estans ensemble pour sçavoir sa délibération. Après qu'il nous eust dict qu'il estoit venu pour servir à l'Eglise de Dieu, nous le priasmes de ne prendre point en mauvaise part ce que nous ne luy avions point présenté du premier jour la chaire. Pareillement le priasmes de nous vouloir excuser, si nous différions encores quelque temps, et luy remonstrasmes les causes qui nous empeschoient de nous haster. Premièrement pource que nostre Seigneur nous a baillé nostre reigle par escript, laquelle il ne nous est licite de oultrepasser. C'est qu'il nous a deffendu de recevoir homme au ministère devant que l'avoir bien et deuement approuvé, comme ceste reigle nous doibt estre inviolable, si nous voulons avoir bon ordre et police en l'Eglise. Nous l'admonestasmes de considérer combien la police du ministère nous estoit
t>0 LETTRES
recommandée de Dieu, laquelle seroit vilipendée si on y recevoit ung homme à la volée sans observer forme légitime. Secondement nous luy remonstrasmes en quelle conséquence cela pourroit venir, si nous l'introduisions ainsi hastivement, à sçavoir qu'un aultre vouldroit estre receu à son exemple, et en quelque sorte qu'il en advînt que nous tomberions en une plus grande confusion qu'il n'y a eu le temps passé, faisans dispense à l'ung et la desnyant à i'aultre, laquelle inéqualité est une ruyne mortelle en l'Eglise de Dieu. Tiercement nous lui dismes que quant nous aurions si mauvaise conscience de vouloir en sa faveur transgresser le commandement de Dieu, qu'il ne nous seroit point permis néantmoins, pource que nous avions nos loix ecclésiastiques réduicles par escript lesquelles nous (chantent)? une leçon toute diverse. Or il nous les fault observer, veu que tout le peuple à nostre coustume s'y est obligé. Pour le quatriesme, nous luy remonstrasmes que c'estoit mesme son profict que la chose se fît meurement, pour ce que ce pendant il auroit le plaisir de considérer combien la charge est difficile et fascheuse, afin de prendre conseil sur cela de ce qu'il auroit à faire. Semblablement de cognoistre nostre forme et manière afin de s'y accommoder, de peur de scandaliser le peuple lequel est tendre et délicat, car les plus rudes sont quelquefois plus difficiles à contenter. Néantmoins si luy donnasmes-nous bien à entendre que nostre intention n'estoit point de le tenir longtemps en suspend et faire languir, mais plus tost de regarder en brief, et plus tost que possible nous sera, de l'appliquer au service de Dieu. Sur cela nous le priasmes d'avoir encore ung petit de patience en atten-
dant que les choses se fissent selon l'ordre de Dieu, et que cependant il usast de nous privément comme de ses frères, nous offrant de luy faire service et plaisir en toute chose que le Seigneur auroit mise en nostre main.
Il nous sembloit bien que nos propos estoient si raisonnables qu'il les debvoit prendre en payement. Davantage nous parlions aultant amyablement qu'il eust sceu demander, et soiez certain que tout homme craignant Dieu et ayant bonne conscience, eust esté bien satisfaict. Qui plus est ung homme mesme de mauvais cœur, moyennant qu'il eust eu quelque honnesteté et n'eust pas esté du tout effronté, eust eu honte de contredire. Nostre moyne pour toute response nous somma de l'asseurer sur le champ, nonobstant toutes les raisons que nous avions alléguées. Et ce pour deux causes : la première c'est qu'il avoit pour lors compaignie qui le pouvoit conduire seurement hors des dangers et luy fournir monture et argent, et qu'il n'auroit point tousjours cette opportunité en main. La seconde que s'il avoit à s'en retourner en France, le plus tost seroit le meilleur, devant que le bruict de sa venue par deçà fust publié.
Nous vismes bien par ceste response qu'il ne sçavoit que c'estoit ne de l'Eglise, ne du ministère, et que s'il avoit peu d'intelligence, encores avoit-il moins de cœur et de zèle. Toutes fois l'ayant faict retirer et ayant parlé ensemble entre nous, encores luy fismes-nous une response fort doulce et gracieuse, luy priaut qu'il nous pardonnast si nous n'obtempérions point à sa requeste, veu que nos consciences estoient abstrainctes par la parole de Dieu , et ce qui luy avoit esté dict auparavant
luy fust expliqué et confermé davantage tant par tes-r moignages de l'Escripture que les exemples de l'Eglise ancienne. On luy fist aussi des exhortations qui le pouvaient bien rompre et réduire à meilleure raison, s'il n'eust esté par trop esgaré , et afftn qu'il ne luy semblast qu'on ne luy fist point l'honneur qui luy appartenoit, nous luy touschasmes qu'on avoit bien usé de telle forme envers ceujx qui le valoient, et que iceulx s'estoient vouluntiers assubjectis à cela.
Luy au lieu de se renger réplicqua plat et court que si nous pensions avoir l'esprit de Dieu, qu'il n'en estoit pas destitué, et monstra bien que tout ce que nous avions mis en avant, il le prenoit à mocquerie. Nous luy respondismes premièrement qu'en ceste matière nous avions la parole de Dieu tantclère que nos consciences estoient suffisamment asseurées. Et encores que la chose fust doubteuse ou que nous en eussions quelque scrupule, que nostre office estoit de ne rien attenter contre ce que nous penserions estre du vouloir de Dieu. Toutesfois que ce que nous alléguions estoit si cler qu'il n'estoit à mestier d'en faire plus longue dispute. Dadvantage qu'il se debvoit tenir plus tost pour suspect que nous à cause qrç'il ne rendoit que son particulier, et que de nostre part nous n'avions aultre considérant, sinon de suivre l'ordre de Dieu. Il nous réplicqua aussi que s'il fust venu devant le caresme, il eust bien souffert d' estre examiné, mais puis qu'il avoit presché en une Eglise si voisine 1 qu'on debvoit bien tenir cela pour approbation. Sur ce point nous lui dismes qu'il en advient en
* L'Eglise de Lyon.
DE GAXY1H. 63
France, comme dict Salomon, asçavoir qu'à une âme affamée les choses arriéres semblent estre doulces, car le paoure peuple est là tant affamé de la vraye doctrine, que quant on luy en touche ung petit mot, ne fusse qu'à demy, il est tellement ravy et transporté qu'il n'a loisir déjuger. Au reste touchant ce qu'il se vantoit d'avoir là presché, nous luy dismes qu'il n'en dressât point les cornes, et que nous sçavions bien en quelle infirmité ce avoit esté. Et toutes fois nous protestasmes que ce n'estoit point par reproche, et que nous ne sommes pas si inhumains que nous ne supportions ceulx qui sont aucunement infirmes en tel danger, mais que c'estoit pour l'induire à se recongnoistre afin qu'il ne s'enorgueillist point en vain, ayant plus de cause de s'humilier. En la fin nous taschasmes de rechef de l'adoulcir et lui donner bon courage, et luy de sa part ne fist pas d'aultre semblant d'estre irrité.
Le lendemain estant en une taverne en grande compaignie en laquelle il y avait environ une dizaine do prescheurs d'icy alentour, après qu'on eust devisé de quelque matière, sans qu'il fust provoqué ne qu'il en eust occasion, comme s'il eust este un contrerolleur de tout le monde, il dict qu'il n'y avoit point d'homme sçavant par deçà, et parla encores plus oultrageusement que nous ne disons, et comme la vérité vient tousjours en lumière avec le temps, nous avons esté depuis advertis que du premier jour qu'il estoit entré en ceste ville, il n'avoit cessé de mesdire maintenant de l'ungou de l'aultre, maintenant de tous, jusques à prononcer que ne trouvoit nul goust ne nulle édification en toutes nos prédications et lectures. Et toutesfois il estoit si effronté
que ce pendant il osoit bien Tenir disner chez nous. Nous Toyons bien quelle raison le menoit à cela, c'est que le paoure homme est si affamé de gloire qu'il brusle tout, et ce pendant nous ne voyons pas qu'il ait rien en quoy il se puisse glorifier. Car quant on aura bien espeluché tout ce qu'il a au ventre, on n'y trouvera que pure asnerie. Il sçait un peu moins en la langue latine qu'un enfant de huit ans ne debvroit faire. En l'Escripture il y est aussi ignorant qu'un caffart, et toutesfois il est si enivré d'ambition qu'il ne se peult tenir sur ses pieds. Nous vous laissons à réciter plusieurs menées qu'il a tenté. Tant y a qu'il n'eust pas tenu à luy de troubler nostre Eglise, si le temps y eust esté disposé. Mais ce n'est pas ung exemple nouveau, car telle manière de gens a eu ses prédécesseurs dès le temps de sainct Paul, qui, par semblable artifice, c'est à dire en se vantant d'eulx-mesmes et détractant le sainct apostre, troubloient tout pour s'advancer, comme nous pouvons voir aux Epîtres des Corynthiens et des Galates.
Sur la fin ce bon preudhomme ayant délibéré en son cœur de s'en partir, vint à l'ung de nous pour se purger, et premièrement se voulant justifier de tout ce qu'il avoit respondu, il luy fut dict que ce seroit son profict de bien considérer le tout devant Dieu pour s'accuser et condemner, et sans estre tant arresté à maintenir son honneur par parole, après l'avoir de faict et d'œuvre ainsi blessé, que s'il persévéroit à contendre ainsi contre raison et vérité, qu'il viendroit à maulvaise fin, d'aultant qu'il faultque ceste sentence soit vraye, quiconque s'exalte sera humilié. Touchant de folles paroles qu'il avoit proférées en la taverne, il vouloit estre creu en les
nyant et que on estimast menteurs tous ceuh qui les avoyent ouyes. Il lui fustrespondu qu'il plaidast doncques contre notre Seignour qui a voulu qu'en la bouche de deux ou trois toute parole fust certaine. Et toutesfois qu'il n'estoit jà mestier de se débatre beaucoup de ce point , d'aultant qu'il ne nous chault pas beaucoup combien on prise et méprise nostre sçavoir, et que nostre principale gloire est d'estre serviteurs de Dieu. Ainsi que nous tenions cela pour une chose ridicule et de néant, mesme pour ce que nous ne luy défierons pas tant que de le recongnoistre pour juge compétent. Toutesfois que nous apercevions bien en telles paroles que son cœur estoit si enflé et quasi crevé de venin qu'il fust contrainct de le vomir en parlant ainsi, et que ce signe de malveillance nous offensoit, veu que nous ne luy en avions point donné d'occasion. Touchant le troisième poinct il ne peult pas nier qu'il n'eust mesdict en quelque sorte de nos prédications, combien que il étoit bien difficile qu'il en peult donner certain argument, encores qu'il eust eu sçavoir pour ce faire. Car jà soit qu'il y vint aucune fois par contenance, si est-ce que de peur d'estre veu escouter pour apprendre, il lisoit en ung livre à part, en quoy on peult voir sa folle ambition d'avoir si peur que sa réputation ne diminuast, quant il ne daignoit pas faire cest honneur à la parole de Dieu de luy donner audience.
La fin de ce propos fust que celuy auquel il s'estoit adressé luy dict qu'il feroit assembler ses compagnons pour parler à luy, et comme il luy donna bien à entendre qu'il ne debvoit point craindre que nous voul-
sissions par vengeance le reculer, non plus que s'il se i. 5
fust gouverné bien saigement, sur cela il soupa avec ung de nos compaignons, et luy fist acroire qu'il vouloit prendre logis pour s'arrester en ceste ville. Le lendemain matin il monte à cheval, et en montant mesdit de nous à bride avalée plus que jamais n'avoit faict. S'il a eu juste cause ou non, nous vous le laissons à juger, après avoir leu ce récit que nous vous avons faict, lequel nous protestons devant Dieu estre simplement faict à la vérité, sans y avoir rien adjousté, et prions le Seigneur de vous donner esprit de discrétion pour congnoistre et droictement juger afin de ne vous point scandaliser de quelque rapport qu'il vous face, car nous n'avons eu aultre intention en escripvant ces lettres, sinon de vous contenter comme nostre devoir est, afin qu'il ne vous semblast que nous eussions esté trop inhumains envers luy. Car à la vérité pource qu'il avoit pieu au Seigneur de se servir par delà de ses prédications, et que quelque édification s 'en estoit en suyvie, nostre vouloir et désir totalement estoit de ne le point rejecter. Mais nostre conscience ne nous permectoit point de le recevoir incontinent, jusques à ce que son orgueil fust ung peu abbatu, qu'il eust apris de se fier ung peu plus en Dieu, et qu'il eust encore profité ung petit pour enseigner fidèlement et purement, car il avoit trois choses lesquelles à bon droict nous desplaisoient. Premièrement ceste bonne persuasion de soy-mesme. Secondement qu'il estoit si adonné à la cuysine qu'il luy sembloit advis que terre luy devoit faillir, comme s'il n'y avoit point de Dieu au ciel pour nourrir les siens. Troisièmement il y avoit de l'ignorance dont nous fusmes fort esbahis, car en nostre congrégation où on lisoit ung
texte de sainct Paul qui contient belle matière et copieuse, et doibt estre fort connu à tous ceulx qui prèschent par delà, pource que c'est Tépltre du premier dimenche de l'advant, quant il Tint à son tour, nonseulement il parla maigrement, mais il renversa tout ce que sainct Paul disoit, non point par malice, comme nous pensons, mais par pure bestise. Nous laissons d'aultres vices, comme la vanité mondaine et semblables, afin qu'il ne semble que nous le poursuivions par haine et inimitié. Ce que nous vous en disons, c'est pour vous advertir de peur que vous ne soyez abusez à vostre dommage. Quant est de luy, nous prions le Seigneur qu'il lui vueille donner esprit d'humiliation et de mansuétude, corrigeant la haultesse et folle présomption qu'il a, et surtout qu'il se congnoisse tel qu'il est, car lors il aura bien occasion de s abbatre. Pour faire fin, très chers frères, nous vous recommanderons à la saincte sauvegarde de nostre Seigneur Jésus qui est le vray pasteur de tous fidèles. De Villefranche (may 1542).
A MICHEL VAROD * Orig. autographe. Archives de Genève. 1250.
Seigneur Michel, ce paoure homme est si fort maléficié en son corps , que c'est pitié , et mesmes horreur
* A Michel Varod procureur de l'hospital — en 4542.
de le voir. Il dit que cela ne luy est pas venu de paillardise. Pource que c'est chose pitoiable, il vous plaira de regarder s'il y auroit moien de le secourir, affin qu'il ne pourrisse. Je le vous recommande d'aultant plus hardiement, que je pense qu'il soit de la ville, car s'il esloit estrangier, j'aviseroye de moy-mesme d'y proveoir en quelque sorte, affin de ne donner point occasion de crier comme on faict. Mais puisqu'il est icy, j'en fais moins de difficulté.
Vostre frère et bon amy,
Jéhan Calvin.
A MONSIEUR LE CURÉ DE w • Orig. autographe. Bibl. de Genève. Vol. 107 ».
Monsieur le Curé , nous recongnoissons ce point de vos lettres estre bien vray que la peste que nous avons en nostre ville est une verge de Dieu, et confessons que
* Au dos : Responce à un certain curé qui avoit escrit durant que la peste esloit à Genève, là où il y a plusieurs instructions singulières. — Sans date. — On voit par les registres du Conseil que la peste se déclara à Genève en 1542, et qu'elle Ht, durant plusieurs années, de grands ravages dans la ville, et dans tout le pays de Savoie. Le nombre des malades était immense. On ne pouvait les visiter sans s'exposer à une mort presque certaine. Trois ministres s'offrirent spontanément pour remplir ce devoir, Calvin,
c'est justement qu'il nous punit et chastie pour nos faultes et démérites. Nous ne doubtons pas aussi que par ce moien il ne nous admoneste d'examiner nos consciences, pour nous induire et attirer en repentance. Par quoy nous acceptons bien ce que vous dictes qu'il est temps de nous retourner à Dieu, pour demander et obtenir pardon de luy et miséricorde. Nous voions semblablement qu'en toute la ebrestienté à grant peine y a il un seul anglet qui ne soit affligé à son endroict, dont il nous fault conclurre que l'ire de Dieu est fort emflambée sur le paoure monde. Et n'est pas de merveille, car les causes sont évidentes, et ne les fault pas chercher loing, veu qu'on voit quelle corruption il y a partout et comme les vices régnent en extrémité. Nous ne disons point cecy pour nous excuser en nous mectant du nombre des aultres, mais d'aultant que l'ire de Dieu nous doibt estre plus espouvantable, quand elle est ainsi espandue sur toute la terre, comme une espèce de déluge. Or quand nous avons bien tout pensé, nous ne pouvons aultrement juger, sinon qu'oultre les vices qui régnent communément partout, il y a deux choses entre les chrestiens qui provocquent l'ire de Dieu, c'est que les uns le déshonorent par idolâtrie et superstitions,'et au lieu de recevoir sa saincte parole pour estre réduicts au droict chemin, non-seulement la mes-
Sébastien Castalion et Blanchet. Castalion, désigné le premier par le sort, déclina lâchement ce périlleux honneur; Blanchet fit généreusement le sacrifice de sa vie, et les instances de la seigneurie de Genève, qui craignit d'exposer les jours précieux du Réformateur, purent seules déterminer Calvin à se désister de la charge qu'il avait sollicitée.
prisent et s'en mocquent, mais l'ont en haine et en horreur, et la persécutent. Nous au contraire qui congnoissons par son Evangile comme il le fault servir et honorer, ne tenons compte d'en faire nostre debvoir, tellement que la parole de vie est quasi oisive et inutile entre nous. Nous ne voulons point nous justifier en condamnant les aultres. Car en tant qu'il a pieu à Dieu de nous retirer des horribles ténèbres où nous estions, et nous illuminer pour nous faire congnoistre le droict chemin de salut, d'aultant sommes-nous plus coulpables, si nous sommes négligens à faire nostre devoir, selon qu'il est escrit : Le serviteur congnoissant la volunté de son maistre, et ne la faisant pas, sera plus asprement puny. Luc 12. Ainsi nous ne debvons pas estre esbahis, si nostre Seigneur nous visite au double, veu l'ingratitude qui est en nous, quand nous ne cheminons pas comme enfans de lumière , et ne faisons pas les fruicts de la saincte vocation à laquelle il nous a appeliez, D'advantage il dénonce qu'il commencera son jugement par sa maison ; c'est-à-dire qu'il corrigera ses domestiques les premiers. 1 Petr. 4. Mais cependant si fault-il estimer d'aultre part que puisqu'il a surtout sa gloire en recommandation, qu'il hait et a principallement en horreur les idolâtries et superstitions par lesquelles il est déshonoré, et en est plus griesvement offensé que de nulle autre chose. Pensez un petit à ce qui se faict entre vous. On y adore les pierres et le bois; on y invocque les morts ; on se fie en choses vaines ; on y veult servir Dieu par cérémonies follement controuvées sans sa parole. La doctrine de vérité y est ensepvelie, et si quelqu'un la veult remectre en avant, il est
cruellement persécuté. Estimez-vous que Dieu puisse porter telles pollutions et blasphesmes contre son honneur? Sainct Paul testifie que Dieu avoit envoie la peste en Corinthe à cause que la saincte cène n'y estoit pas traictée si révéremment qu'elle devoit. 1 Corinth. 1 1 . Que fault-il doncq attendre puisqu'elle a esté desjà de si longtemps convertie en un sacrifice exécrable, comme est vostre messe? Ce que nous disons n'a pas raestier de longue preuve. Regardez l'institution de nostre Seigneur Jésus, et faictes comparaison entre icelle et vostre messe. Vous y trouverez plus de distance qu'entre le ciel et la terre. Ainsi à la vérité nostre office 6eroit de donner gloire à Dieu tous ensemble d'un accord, en confessant nos offenses, chacun en son endroict. Daniel 9. C'est que de nostre part nous sentions combien c'est un grief péché à nous, de ne recevoir sa grâce, comme il appartient, quand il nous la présente, et que nous ne vivons en aultre perfection, veu la congnoissance qu'il nous a donnée de 6on Evangile , et les exhortations qui nous sont journellement faictes par son commandement. Que ceux qui au lieu de la parole suivent leurs propres phantasies ou les traditions humaines, considèrent que c'est une abomination fort déplaisante à Dieu que de corrompre son service, comme ils l'ont faict, d'adhérer à fausses doctrines, de mectre la grâce de son salut aux créatures, de renverser le droict usaige des sacre mens, d'abuser de son nom , et avec tout cela de persécuter les tesmoiogs de Jésus-Christ, qui osent ouvrir la bouche contre leurs abus. Et si aulcuns d'eux sont à présent en prospérité, qu'ils ne se confient pas pourtant en cela. Car c'est tousjours la façon des hypocrites, et nommé*
ment des idolâtres , de se glorifier quand la main de Dieu ne les presse point, que c'est à cause qu'ils ont bien servy Dieu en le déshonorant par leurs idolâtries, et par cela s'endurcissent en leur impiété, se flattant eux-mesmes, et condamnant les aultres. Mais que dict nostre Seigneur? Je leur ay> dict-il, faict tous les biens qu'il estoit possible, et ils ont pensé que ce fust le loyer d'avoir paillardé avec leurs idoles. Pour tant je leur osteray tout ce que je leur avoys donné pour descouvrir leur turpitude, et les contraindre de retourner à moy.
Or maintenant quand il est question de chercher pour quels meflaicts Dieu nous punit, et en quoy nous l'avons offensé, vous nous alléguez que nous avons changé le service divin , et l'ordre de l'Esglise , qui estoit tant bien institué et observé en nostre ville. Ceste reproche n'est pas nouvelle, car on la faisoit à Jérémie de son temps, comme il récite au 44e chapitre. C'est que les hypocrites se plaignoient, depuis qu'on avoit laissé d'adorer la royne du ciel, qu'il n'y avoit eu que famine, guerre et toute paoureté. Lactance aussi, ancien docteur de l'Eglise, et sainct Augustin démonstrent que de leur temps toutes les afflictions qui estoient advenues au monde, on les imputoit à l'Evangile, pource qu'il avoit esté cause de faire abolir les superstitions des païens qu'on réputoit estre le service de Dieu. Vous répliquerez que ce n'est pas tout un ; nous tenons que si. Qu' est-il doncq de faire? Il fauldroit enquérir du faict à la vérité, pour en bien et droictement prononcer. Or oultre ce que nous avons nos consciences paisibles devant Dieu touchant cela, la chose en peult clairement respondre pour nous devant les hommes. Car nul ne
nous a encore remonstré que nous eussions rien changé qui fust commandé de Dieu, ne que nous eussions introduict aulcune nouvelleté contre sa personne, ne que nous soions décliné de la vérité pour prendre quelque maulvaise doctrine. Au contraire c'est chose notoire que nous avons réformé nostre Esglise selon la pure doctrine de Dieu qui est la règle de la mectre et entretenir en bon estât. Il est vray que c'est chose odieuse de changer ce qui estoit receu. Mais Tordre que nostre Seigneur nous a une fois baillé, doibt estre à jamais inviolable. Ainsi quant il a esté délaissé pour un temps, il le fault remectre au-dessus , et le ciel se deubt-il mesler avec la terre. Il n'y a nulle ancienneté , nulle coustume qui puisse préjudicier en cela , que le gouvernement de l'Esglise, estably de l'authorité de Dieu, ne soit perpétuel jusqu'en la fin du monde, puisqu'il l'a ainsi voulu et déterminé. Les raisons qui nous ont faict changer sont trop urgentes. Le premier poinct de la chrestienté est d'adorer Dieu droictemeht. Or nous avons congneu que la forme d'adoration dont nous usions, estoit fausse et perverse, d'aultant qu'elle n'estoit pas en esperit de vérité, Joan. 4. , mais en cérémonies externes, et mesme en façon de faire superstitieuses. Combien qu'encore nous n'adorions pas Dieu seul, mais en son lieu les pierres et le bois, les peinctures, les reliquaires des morts, et choses semblables. A l'adoration de Dieu est conjoincte la règle de le bien invocquer. Et comment est-ce qu'on l'invocque en toute la papaulté, sinon avec doubte et défiance, d'aultant qu'on ne congnoît point l'office de Jésus-Christ qui est de nous estre advocat et intercesseur, pour nous
faire obtenir nos requestes? Rom. 8. — 1 Timoth. 2. — 1 Jean 2. — Hébr. 4. Avec cela quelles sont les prières publiques sinon murmures ou ulemen s (sic) sans intelligence? Tiercemcnt combien y a-il de blasphesmes, en ce qu'on attribue la vertu du seul médiateur à saincts et sainctes pour obtenir grâce en leurs noms et par leurs mérites? Après l'invocation s'ensuit le service. Or nous estions instruicts de servir Dieu par vaines traditions des hommes. Au contraire il veult et requiert que nous aions sa seule volunté pour toute règle. Deutér. 12. — \ Reg. j5. Quant est de la fiance de nostre salut, qui est comme le fondement de tout, au lieu de la mectre en sa pure miséricorde, affin d'avoir nos consciences à repos, et luy donner la gloire qui luy appartient, nous estions apris, comme le reste du monde, de la mectre partie en nous-mesmes, partie en aultres créatures. Il n'est jà mestier de racompter tout le reste, veu qu'il n'y auroit nulle fin. Tant y a que la grâce de Jésus- Christ nous esloit quasi ensepvelie. Quant nous avons congneu et qu'il nous a esté clèrement approuvé que tout cela estoit abomination devant Dieu, qu'eussionsnous faict? Estoit-ce à nous de résister à Dieu, et à sa vérité? Quand est de l'ordre de l'Esglise, s'il eust esté aulcunement tolérable, nous eussions esté bien contens de le continuer, mais c' estoit une Babylonne si confuse, qu'il ne restoit aultre remède que de le renouvellcr. Que dirons-nous des sacrements dont l'usaige avoit esté renversé tout aultrement que Jésus-Christ notre Seigneur ne les a ordonné? Combien y avoit-il de folles cérémonies au baptesme controuvées par les hommes sans autorité de Dieu? Et qui pis est, la vraie et pure insti-
tution de nostre Seigneur estoit quasi abolie par tels fatras. Qu'ainsi soit, on estimoit plus le chresme que l'eau , et aujourd'huy il vous semble quasi advis que nostre baptesme est nul, pource que nous n'avons retenu que ce que le Seigneur a commandé, et que les apostres ont tenu et observé. De la saincte Cène, elle estoit encore beaucoup plus profanée. Nostre Seigneur nous Fa laissée pour un gaige, affin que (soyions) certains que nos âmes sont nourries de son corps et de son sang, pour nous faire participans de tous ses biens, et singulièrement de sa mort et passion. Pour ce faire on la devoit distribuer comme son commandement le porte, voire en déclarant la vertu et le fruit du mystère. Au contraire on l'avoit convertie en sacrifice, pour faire nouvelle réconciliation avec Dieu par l'œuvre d'un homme, et nonseulement pour les vivans, mais aussi pour les morts. Le prestre, pour user du sacrement, se séparoit de l'Esglise. Le tout se faisoit et disoit en langue incongneue, comme les enchanteurs font leurs charmes. Quant ce venoit à Pasques , encor ne bailloit-on au peuple que la moitié du sacrement, le privant du calice contre le commandement exprès du Maistre. De consentir à ces sacriléges-là, il n'y avoil nul propos. Et maintenant toutefois on nous reproche que nous avons abbatu ce sainct sacrement. Mais la chose monstre que nous l'avons restitué et mis en son entier, là où il estoit corrompu et pollué en tant de sortes. Sainct Paul voulant corriger un abus qui estoit survenu entre les Corynthiens en ce sacrement, les renvoie à la première ordonnance du Seigneur, comme à un statut inviolable. 1 Corynth. 2. Que pouvions-nous doncq faire pour cor-
riger les abus infinis dont il avoit esté contaminé, sinon suivre ceste mesme règle? Qu'on nous remonstre, si on peult, si nous avons rien en la façon que nous tenons qui ne soit conforme à l'institution de nostre Seigneur, à l'usance des apostres, et nous sommes prests d'amender la faulte. Mais si on nous accuse sans propos et raison, cela ne nous esmouvera pas, pour nous faire renoncer la vérité certaine. Pourtant ce que vous nous imputez à faulte, nous le prenons pour une œuvre de Dieu, la meilleure que nous eussions peu faire. Cependant nous ne nions pas que nous n'aions grandement failly en beaucoup de sortes, dont nostre Seigneur nous punit à bon droict, mais c'est d'aultant que nostre vie ne respond pas à sa saincte doctrine de laquelle nous faisons profession.
Semblablement en nous exhortant de nous réduire à Dieu pour appaiser son ire, vous nous ramenez à des moiens qui sont plus tost pour la provocquer et enflamber d'advantaige. Premièrement vous vouldriez que nous fissions oblation du précieux corps et sang de nostre Seigneur Jésus. Nous sçavons bien que c'est une chose acoustumée entre vous, mais pour sçavoir si c'est une œuvre plaisante à Dieu, il faut enquérir si elle est selon sa volunté. Or il ne nous dict pas que nous offrions son corps, mais que nous le recevions. Matth. 26. Marc. Luc. Paul. — Prenez, dict-il, mangez. Au lieu de recepvoir le corps de Jésus-Christ , si nous voulons faire acroire à Dieu que c'est un sacriûce que nous luy offrons, où trouverons-nous approbation de notre phantasie? Nous vous prions de bien considérer ccste raison. Vous nous conseillez de faire offrir le corps de Jésus-
Christ par un prestre, affîn d'obtenir grâce. Nous répondons qu'il ne nous a pas donné son sacrement à telle fin, mais que c'est pour le recevoir, affin d estre participans du sacrifice unique et éternel que luy seul a offert, comme c'est son office. Héb. 7. 8. 9. 10. Nous disons plus oultre que cela est déroguer à sa dignité, d'aultant qu'il a esté consacré sacrificateur sans successeur ne compaignon, pour s'offrir soy-mesme, pource que nul autre n'estoit digne de faire un acte tant excellent. Car l'office de sacrifier est d'estre médiateur pour faire appoinctement entre Dieu et les hommes. Auquel adjousterons-nous foy? à Jésus-Christ, ou à vous? puisqu'il y a telle contrariété. Vous nous alléguez puis après les belles processions générales. Mais qu'est-ce qui se faisoit là, sinon qu'avec grant pompe et cérémonies on vouloit appaiser Dieu? Vous nous direz que vostre intention est qu'on les fit avec dévotion. Mais quelle dévotion est-ce de mectre sa fiance en chandelles et torches, en acoustremens beaux et sumptueux, en images, en reliquaires des morts? Ça bien esté tousjours la façon des païens, comme il appert par les histoires. Mais que telle façon convienne à la chrestienté, il fauldroit sçavoir comment. Nous ne disputons pas si on se doit assembler pour faire prières solennelles à Dieu. Mais nous
demandons que c'est qu'il y a és processions générales oultre la pompe des acoustremens, luminaires, reliques et aultres choses semblables. Or tout cela sent la juisverie, et convient plus tost à païens qu'à chrestiens. On y crie et chanle bien. Mais quoy, c'est en langue incongneue, et par ainsi contre le commandement exprès du Sainct-Esperit , 1 Corynth. 14, qui veult que les
78 LFTTRES
prières communes se facent en langue commune, afiin que les rudes et idiots y puissent participer, et dire amen en la fin. Vous nous exhortez puis après à invocquer la vierge Marie et les saincts, entre lesquels vous nommez sainct Pierre spécialement, comme nostre patron. Mais Dieu nous appelle à luy seul, nous défendant d'avoir ailleurs nostre recours. Psal. 49. Et ce à bon droict, car la principalle partie de sa gloire gist en cela, que nous l'invocquions luy seul au nom de Jésus-Christ. Mais encore que ceste raison-là n'y fust point, il y a tant d'exhortations en l'Escriture de se retourner à Dieu avec prières et oraisons en temps de peste, de guerre et famine. lésa. 44, 45. Jerem. 3. Osée 2. Jamais il n'y a un seul mot dict d'invocquer les saincts. Ce seroit doncq trop inconsidérément faict à nous de suivre ce que vous nous dictes, en nous destournant de la doctrine de Dieu. Touchant de ce que vous appelez sainct Pierre nostre patron , n'est aultre chose que ce que dict le prophète : Israël, tes dieux sont selon le nombre de tes villes, Jerem. 2, et de ce temps-là l'intention du peuple d'Israël n'estoit pas de forger plusieurs dieux pour abolyr le vray Dieu créateur du monde. Mais en tant que chascune ville eslisoit un patron pour y mectre sa fiance, il leur est reprosché par le prophète que chascune ville a son Dieu propre. Aultant nous en voulez-vous faire à présent. Mais à Dieu ne plaise que nous prenions aultre patron que Jésus-Christ, lequel nous a prins en sa charge, pour nous recommander à Dieu son Père. Si nous avons esté aultrefois en cest aveuglement, les ténèbres sont passées. Joan 10. Le temps n'est plus d'errer, ainsi que nous
avons la clarté luisante devant nos yeux. Mais vous avez congneu par expérience, dictes-vous , combien cela profitoit. Ce n'est pas chose nouvelle, comme nous avons dict d'attribuer les bénéfices de Dieu à nos folles œuvres et perverses, comme si par idolâtrie nous avions mérité les biens qu'il nous envoyé. Aultant en disent les sorciers, enchanteurs, divins, et aultres semblables. Mais nous avons nostre règle certaine, c'est que la raison précède, et que l'expérience suive puis après. Si nous faisons ainsi , nous n'extravaguerons point , et ne déclinerons ne ça ne là de ce que Dieu nous commande. Et nous trouverons à la vérité et sans tromperie que jamais son ayde ne défault à ceux qui se fient pleinement en luy. Au contraire, en cherchant d'aultres secours, nous penserons bien quelquefois y avoir profict mais à la fin nous y serons abusés.
Or nostre Seigneur Jésus vous veuille ouvrir les yeulx pour veoir que c'est qu'il veult dire, quant il se nomme le seul salut , la seule vie , la seule sanctification , la seule sagesse, la seule fiance des hommes; affin que nous tous ensemble le congnoissant tel , d'un bon accord le glorifions, tant de cueur que de bouche, et pareillement en toutes nos œuvres, affin que comme nous avons tous receu un baptesme en son nom, nous aions une mesme confession de nostre chrestienté. (1542-43.)
AUX SEIGNEURS DE GENÈVE
Orig. autographe. Arch. de Genève. 1250.
Magnificques et très honorés seigneurs, j'espère que maistre Pierre Viret vous aura faict mes excuses de ce que je ne vous escrivis point de Berne , d'aultant que pour lors j'estois mal disposé. Estant venu à Basle, je présentay mes letres à Messieurs du Conseil, lesquels me donnèrent letres de recommandation à Messieurs de
* Cette lettre, écrite de Strasbourg , se rapporte , ainsi que les trois suivantes, au voyage que Calvin entreprit, en 4543, pour l'évangélisation de Metz.
Ville impériale et siège d'un des trois évêchés que le traité de Cateau-Cambrésis devait incorporer à la France, Metz reçut de bonne heure les semences de la Réforme. Ses premiers missionnaires , Jean Leclerc et Jean Châtelain, furent des martyrs (1523-1524). L'Eglise qu'ils avaient fondée par leur témoignage , grandit sous la croix. Elle demanda, en 1541 , le libre exercice de. la religion à la diète de Ratisbonne, mais sans l'obtenir. L'année suivante, elle appela Farel. L'intrépide missionnaire répondit à ce périlleux appel, et prêcha au milieu d'un immense concours de peuple. Chassé de la ville par une sédition, il se retira au village de Montigny, où les protestants accoururent en foule pour entendre ses prédications. Les portes de la ville furent fermées sur eux, par ordre des magistrats catholiques, et ils se virent ainsi chassés de leur patrie. Accueillis avec humanité par les magistrats de Strasbourg, ils recoururent à l'intervention des princes protestants d'Allemagne pour obtenir leur libre rentrée dans leurs maisons et leurs biens, ainsi que le libre exercice de leur culte. Ce fut durant ces négociations que Calvin partit de Genève, et rejoignit Farel à Strasbourg. Bèze: Hist. ecc/., T. III, p. 431 et suivantes.
ceste ville, les prians de me vouloir adresser tant de conseil que d'ayde en mon voiage.
En ceste ville tant par le moïen de vos lettres et celles de Messieurs de Basle, que par la bonne affection qu'on m'y porte, et singulièrement en faveur de la cause, j'ay trouvé aussy bonne aide comme je pouvoye désirer. Messieurs se sont offert très libéralement de faire ce qui seroit en leur puissance. Seulement que nous regardissions maistre Guillaume et moy les moïens dont il seroit expédient de user. Sur cela nous leur avons proposé trois voies : ou de nous faire conduire tout droict à Metz, combien que ce ne fust sans danger; ou derechef sommer le Conseil de Metz de nous donner audience ; ou bien d'envoyer en la ville de Smalkad, en laquelle maintenant est assemblée la ligue des protestans, et là requérir instamment les princes et ambassadeurs des villes de vouloir prendre la chose en main.
Quant au premier poinct , ils ont respondu que voluntiers ils envoiroient ambassade avec nous, pour nous mener en seureté, et soliciter que nous fussions ouys, et qu'ils ne se vouldroient pas espargner en cest endroict, n'estoit qu'ils voy oient cela ne se pouvoir faire sans dangier de nos personnes, et avec petite espérance de fruict. Aultant d'envoyer lettres en leur nom privé, que ce seroit poine perdue. La raison est que les papistes se sont fortifiés par la venue de l'empereur, d'aultant qu'il promect d'appointer à ce voiage tous les différens de la religion, comme s'il n'avoit aultre chose à faire pour le présent1. Ainsi quand on leur escrit de
1 Charles-Quint avait lui-même présidé avec un éclat extraordinaire la diète de Ratisbonne, et fait de vains efforts pour opérer un
82 LETTBEI
ceste ville , pour toute responce et solution ils re~ mectent tousjours là.
Le troisième poinct doncq a esté trouvé le meilleur, d'envoyer à Smalcad, ce que desjà ils eussent faict, n'eust esté qu'ils ont voulu avoir articles de nous, pour remonstrer tout ce que bon nous sembleroit. Mais demain au playsir de Dieu , le messaiger partira. Us nous ont permis de procurer l'affaire en telle diligence, et si à bon escient que nous congnoistrons leur zèle et couraige, et comme je les congnois, je ne doubte pas qu'ils n'en facent encor d'advantaige qu'ils ne promectent. Il y a six journées jusque-là, en telle haste, comme leur hérault ira, car communément on y en mect bien hukt bonnes.
Or pendant que ce volage se fera, pource qu'il me îault attendre icy, je me suis advisé, magnificques et très honorés seigneurs, de vous renvoyer vostre hérault présent porteur, afin de vous signifier comme la chose alloit , car je craignois de faire si longue demeure en espérance, sans vous envoyer cependant de mes nouvelles. Et cela se peult faire, sans despendre beaucoup d'advantaige que si j'eusse retenu le messaiger avec moy. Au reste vous regarderez quant à le renvoyer ce qui vous en semblera bon. Je luy ay baillé à toutes ad-* ventures six escus, aOn qu'il eust pour faire ses despens, en allant et retournant , avec trois testons que je lui avois délivré. Toutesfois vous en ferez selon vostre bon playsir. Je le dis pource que si vous le vouliez ren-
rapprochement entre les partis religieux. Il avait seulement obtenu de la majorité de l'assemblée une déclaration qui soumettait les points en litige à la décision d'un concile.
DI CAIY1H. 83
voyer, qu'il fauldroyt qu'il fust icy dedans quinze jours pour y estre à temps. Car adoncq il nous conviendra de partir pour aller à Metz, si c'est le playsir de Dieu de nous y donner entrée.
Touchant de moy je sçays bien que je ne puis estre si longtemps absent de vous, sans défaillir aucunement à vostre Eglise. Mais pource que d'estre venu si loing pour m'en retourner sans rien faire, c'eust esté une chose trop ridicule , mesmes quand il y a bonne espérance en attendant encores un petit, j'ay bien voulu devant mon retour tenter si Dieu vouldra faire quelque chose. Pourtant je vous prye de vouloir prendre pa* tience jusque à tant que ce terme qui est brief soit passé. Adoncq le plustost qu'il me sera possible, je me hasteray de retourner par devers vous.
Cepandant, magniflcques seigneurs, je vous supplye d'avoir en recommandation l'honneur de Dieu comme vous avç«, et d'entretenir l'Eglise en bon estât et en bon ordre. Afin que vous voyez quelle nécessité il y a d'aller à Metz pour imposer silence à Caroli je vous envoyé un double de ses responces dernières, où il se monstre plus lier et arrogant que jamais, d'aultant
1 Pierre Caroli, docteur de Sorbonne, et curé d'Alençon, connut à Paris Le Fèvre d'Etaples, Farel et Calvin. Entraîné par la versatilité de son esprit dans les rangs de la Réforme, il se rendit à Genève, où le dérèglement de ses mœurs attira sur lui de sévèrei censures. Il s'en vengea par les plus violentes attaques contre la personne et les doctrines des réformateurs. Condamné au synode de Lausanne en 1337, il rentra dan» le sein de l'Eglise catholique, sollicita vainement un bénéfice et mourut misérablement à Rome. Les magistrats catholiques de Metz l'appelèrent dans cette ville, er. 1543, pour y détruire l'œuvre commencée par Farel.
qu'il se confie qu'en la présence de l'empereur on ne le contraindra poinct de Tenir à raison, car auparavant il s'en estoit voulu fuyr.
Il y a icy force bruict divers du Pais-Bas, maintenant que le duc deClèves a recouvert une forte ville qu'il avoit perdue, maintenant qu'il a esté desconfit; mais pource que le tout est incertain encores, je me déporte de vous en escrire Toutesfois les esmeutes sont telles que à deux lieues d'icy il s'est faict une course depuis deux nuicts, et a-on volé cinquante chevaulx de marchants.
A tant, magnificques et très redoubtez seigneurs, après vous avoir faict les humbles recommandations de maistre Guillaume et de moy, je supplie le Seigneur Jésus de vous conserver et maintenir, vous faisant la grâce de tousjours bien conduire vostre peuple en bonne paix à l'honneur de son nom. De Strasbourg ce premier de jullet (1543).
Vostre humble serviteur en nostre Seigneur,
Jéhàn Caxvin.
AUX SEIGNEURS DE GENÈVE Orig. autographe. Arch. de Genève. 1250.
Magnificques et très honorés seigneurs, deux jours après le retour de vostre hérault seulement, nous avons
1 Le duc de Clèves, allié de la France, était alors menacé par toutes les forces de Charles-Quint.
eu responce de la journée de Smalkald, que pour le présent les princes et ambassadeurs des villes ne pouvoient rien vuider en l'affaire de Metz, mais que avant que partir ils en feroient une bonne conclusion ; c'est de tenir nouvelle journée pour achever ce qui a esté commencé, puisque ceulx de Metz ne veulent aller oultre, si on ne les poulse. Or, leur intention est de demander sauf-conduict pour eux et ceulx qu'ils vouldront là mener, et cela faict, venir sur le lieu, affin de presser d' ad van taige. Ces nouvelles ouyes, nous sommes allés, maistre Guillaume et moy, par devant messieurs du conseil de ceste ville, les prier de nous dire qu'il leur sembloit bon de faire , alléguant que nous craignions que ce ne fust une chose trop longue d'attendre la venue de leurs ambassadeurs, et mesmes que j'avoye receu lettres de vous par lesquelles vous me mandiez, s'il n'y avoit espérance de rien faire pour maintenant, que je fisse diligence pour m'en retourner. Toutefois que s'il leur sembloit bon, maistre Guillaume pourroit encore attendre, de peur de rompre le couraige aux bons frères de Metz, s'il nous voioient partir tous deux ensemble. Ainsy nous leur donnions à entendre que nostre désir eust esté que maistre Guillaume fust demeuré, et que je me fusse retiré par delà, jusque à ce qu'on eust eu une certaine résolution. Leur responce a esté que s'il y avoit cause trop urgente qui me contraignist de retourner par devers vous, qu'ils ne m osoient pas empescher, mais que s'il estoit possible, le meilleur leur sembloit de ne bouger devant le retour de leurs ambassadeurs, lesquels ils espèrent devoir estre d'icy à huict jours en ceste ville.
Quant aux recommandations, remerciemens et offres que je leur ay faict de vostre part, ils ont respondu que comme jusque à ceste heure ils 6e sont employé en ceste cause, aussy qu'ils ont bon couraige de poursuivre et persévérer à 1' advenir ; seulement qu'il leur faict mal de n'y pouvoir donner meilleur ordre, et m'ont donné charge de vous faire leurs recommandations, promettons ne faillir à vous escrire par moy, car ils n'estoient pas adverlys d'avoir messaiger si propre*
Ayans ceste responce nous avons changé propos, maistre Guillaume et moy, et ne doubte pas que vous ne trouviez bon que j'aye suivy le conseil de messieurs de ceste ville, puisque la chose estoit ainsi doubteuse. U est certain qu'ils ne m'eussent pas voulu retenir sans avoir bonne espérance. Nostre Seigneur vueille tellement conduire son œuvre que l'issue soit encore meilleure. Les frères de Metz aussy de leur costé solicitent diligemment, car le maistre eschevin ancien *, avec qualtre bourgeois a esté à la journée, et de présent y ont encore homme. Incontinent que je pourray il ne vous fault doubter que je me hasteray de revenir, et sy ce n'eust esté que ce terme est sy brief, je n'eusse failly à faire un voiage par delà, pour vous faire moi-mesme de bouche les excuses. Mais puisqu'ainsy est, il n'y avoit propos de laisser un ouvrage si bien commencé. Parquoy, magnifiques seigneurs, je vous prye que vostre playsir soit avoir encore patience pour ce petit de temps, comme j'espère bien qu'aussy aurez-vous, qui est la cause que je ne vous en fais plus longues excuses.
1 GaSpar de Heu, seigneur dè Buy. C'est sous l'administration de cé magistrat, favorable à la Réforme, que Pfifel àvait été Appelé à Mefc.
Pour nouvelles l'archevesque de Goulongne est mer* veilleusement constant à mectre Y Evangile en son pais *, et est vrayement un miracle du zèle qu'il a, car quelque résistance que luy faict le clergé, l'université et la ville de Coulongne* voire jusque à le menacer apertement de le déposer, il ne laisse pourtant de persévérer plus vifvement que jamais, priant les prescheurs qui «ont avec luy de n'avoir aulcun esgard à sa personne, ny à son estât, que la Réformation ne se face droietement, et comme il appartient, d'aultant que sa conscience le presse de s'en acquiter devant que mourir. Il a maintenant assemblé les Estats du païs pour conclure de mectre ordre et police sur les Eglises, et corriger l'idolâtrie; car touchant la prédication, il en avoitdesjà esté résolu à l'aultre fois, c'est que tout le pais, excepté lé clergé et la ville, ont accepté que l'Evangile se preschast par touté
Cependant l'empereur faict ses appareils pour défendre ses Païs-Bas contre le roy % ou bien se ruer sur le duc de Clèves, on ne sçait lequel ; combien qu'il n'est pas encores fort avant en chemin, et y a dangier qu'il
1 Hermann de Meurs, archevêque-électeur de Cologne, prélat remarquable par son zèle et par sa piété. Il avait eu des conférences avec Mélanchthon, et avait chargé Bucer de prêcher la Réforme dans son diocèse. Il protestait cependant contre le titre de luthérien, déclarant qu'il voulait ordonner son diocèse d'une manière conforme à la doctrine apostolique. Il fut excommunié, en 1546, par le pape Paul III, et déposé après la bataille de Muhlberg.
s Cette guerre, qui fut le dernier acte de la lutte entre Charles- Quint et François Ier, eut simultanément pour théâtre les Pays-Bas, la France et l'Italie. L'empereur avait pour allié le roi d'Angleterre, Henri VIII; François I"\ le duc de Clèves et le sultan Soliman. La paix ne fut rétablie que par le traité de Carpy . (1 8 septembre 4 544 . )
ne se puisse pas trop fort se haster. Car le Turc descend avec grosse puissance, et veult entrer de trois costés en T Allemagne. Si cela ne le contrainct de reculer du tout, si luy sera-ce un retardement. S'il avoit loisir de donner sur le duc de Clèves, chascun pense bien qu'il en viendroit au-dessus1.
Touchant du roy, il a esté empesché par l'espace quasi d'un mois pour les pluies continuelles. Nous avons eu nouvelles depuis qualtres jours qu'il se délibéroit de marcher pour venir rencontrer le duc de Clèves. Mais hier nouvelles vinsrent au contraire qu'il reculloit. On ne sçayt si c'est pour ce que l'Anglois le presse, et aussy n'est-il pas certain que ainsi soit. L'empereur demande des villes artilleries et munitions à emprunter; mais il n'a pas partout le crédit qu'il vouldroit bien.
A tant magnificques et très redoubtez seigneurs, après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce, je supplye nostre Seigneur Jésus de vous gouverner tousjours par son Sainct-Esperit, vous donnant prudence et droicture pour faire l'office qu'il vous a commis à son honneur et gloire, et au salut de vostre peuple, maintenant par sa saincte protection vostre ville et seigneurie en bonne prospérité. De Strasbourg ce 24 de jullet J543.
Vostre très humble serviteur en nostre Seigneur,
Jéhan Calvin.
1 Mal soutenu par le roi de France, le duc de Clèves fut accablé par l'empereur , réduit à implorer son pardon à genoux, et dépossédé d'une partie de ses états.