‹ Lettres; publiées (volume 2)Chapitre 73 sur 103 · XLII-XLIII. Rien à ajouter · texte numérisé non relu

XLII-XLIII. Rien à ajouter

XLIV. Ce Thomé de Saint-Cire est quaUfié de jrchevalier de Saint-Louis, lieutenantcolonel, exempt des Cent-Suisses de la garde du Boi».

XLV-XLVI. Godinot appartenait à une famille de Reims, qui fournit plusieurs membres à l'administration des inspecteurs des manufactures. D'abord inspecteur des toiles à Saint- Symphorien-en-Lay, en Beaujolais, il devint, en 1701, inspecteur principal h Bouen; en 1 7.5 4, il y accueillit Jean-Marie Boland (LXVIIl) et le fit débuter dans son service. Il prit sa retraite entre 1779 et 1780 [Almanachs royaux) et se retira alors, aveale titre d'inspecteur général ou inspecteur principal honoraire (voir lettre du 11 avril 1784 et Almantwhs royaux) à Roanne, près du pays de sa femme. Peut-être est-ce lui que nous voyons arrêté en 1793 [)ar le Comité révolutionnaire de Boanne : Liste des arrestations ftiodiiipt de

Saint-Haron , arrêté par Civeton, qui n'en a pas donné les molifs». {Papicr.t inédils trouvés clie: Robespierre , 1898, t. I, p. 235.)

XLM[. Godinot de Villaire présenta, le 3 octobre 1761, pour être admis au Corps du génie, un Mémoire d'extraction , où il énumère tous ses titres à la noblesse, tant du côté paternel que du côté maternel, et que Roland invoquera, en 1781, pour appuyer une demande analogue.

XLIX-L. Jean-Marie Roland de La Platière, fils et héritier universel de Jean-Raptiste , et par conséquent chef de la branche aînée, fut baptisé le i5 août 1699, et eut pour marraine sa grand'mère Claudine Vaurion. Il est le premier des Roland dont nous puissions saisir la physionomie. En 1718, année de la mort de son père, il obtient des provisions de conseiller du Roi, non plus en l'élection, comme son père, mais au bailliage de Reaujolais, c'est-à-dire acquiert une des charges de judicature les plus importantes de la petite province.

Le 28 novembre 1790, il épouse Thérèse Ressye de Montozan, fille de noble Laurent Ressye, sieur de Montozan, avocat au Pailenient, conseiller du Roi au bailliage de Reaujolais. Alliance considérable dans le pavs, où les Ressye de Montozan tenaient un rang assez élevé.

Thérèse Ressye était née le i.î octobre 1699 (lettre inédite de Roland à Bosc, du t6 octobre 1786, coll. Morrison; lettre inédite de Lanlhenas à Bosc. de fin novembre 1790, même collection).

C'est sans doute par les Ressye que Jean-Marie Roland, le futur ministre, était de loin apparenté aux Choiseul : -run cousin d'un des beaux-frères de son père ayant épousé une Choiseulu, lisons-nous dans un pampldet d'un certain Rruyard contni Roland, cité par .VL Dauban (/nirorf. aux Lettres Cannet, p. xiv). C'est à ce titre que Roland, dans son voyage d'iLilie de i77fi à 1777, lorsqu'il traversa Turin à l'aller et au retour, fut accueilli avec des attentions particulières par le baron de Choiseul, ambassadeur de France auprès du roi de Sardaigne (voir Lettres d'Italie, V et XXXIV). On trouve aussi, dans la Correspond;ince, quelques traces de ces relations.

Le conseiller au bailliage Jean-Marie Roland possédait et habitait à Villefranche une lirlle et vaste maison el , à deux lieues de la ville , en la paroisse de Tlieizé , un domaine assez important appelé le Clos (voir Appendice M). 11 conservait d'autre part, à Thizy, le manoir patrimonial de La l'Iatière , et c'est là que sa femme mit au jour et fit baptiser le dix enfants qu'elle lui donna de 179a à 1735.

Il fut échevin de Villefranche en 1798, puis, de 1789 à 1785, recteur de l'hrttel-Dieu , où il introduisit, au cours de ces trois années d'administration, d'importantes et utiles réformes. Laborieux, probe, rude et sans ménagements pour l'incurie de ses prédécesseurs, il s'appliqua à reconstituer le domaine des pauvres. (Voir, pour les détails, les Roland en Reaujolais. )

Le 1" février 17^19, il se fit instituer "père temporel ou syndic apostolique», c'est-àdire protecteur du couvent des Cordeliers de Villefranche. On peut présumer qu'il prit leurs intérêts avec la même âpre vigilance.

11 mourut le -aa janvier 17^17 el fut inhumé dans l'église de ce couvent des Cordeliers dont il était depuis cinq ans le père temporel.

Ses propres affaiies paraissent avoir été conduites avec moins d'exactitude que les alTaires publiques. D'un autre côté, sa femme aimait trop la représentation et la dépense. Il laissa une succession assez embarrassée pour que son lils aine Dominique, institué héritier universel, ne l'ait acceptée, comme on va le voir, que sous bénéfice d'inventaire, et ail été obUgé, dans les cinq années qui suivirent, de la liquider en vendant une partie de l'héritage.

Thérèse Bessye lui survécut plus de quarante-trois ans. Elle ne mourut que dans les derniers jours de novembre 1790. (VoirliCllre de Madame Roland à Rancal du 3o novembre 1790; cf. lettre inédite de Lanthenas à Rose, du même moment, collection Morrison.) Elle avait plus de 91 ans.

Avant de passer à lem-s enfants, parlons de leurs collatéraux.

LI. Jacques Roland de Glermartia, ainsi nommé d'un nom de terre, devint directeur du domaine de la Principauté de Sedan. 11 dut rester en bons ternies avec ses parents du Beaujolais, car, en 1781, il fut parrain de son neveu Jacques-Marie.

LIl-LVIl. Nous ne savons rien sur M. et M"' de l'Épinerie. Il semble que ce dernier ne fut pas du Reaujolais. — M. Perrin (LV) était conseiller du Roi, commissaire aux saisies réelles du Reaujolais. — M. Gauthier (LVll) était maire de Cluny, auditeur aux Comptes de la chambre de Dôle.

LVIII-LIX. Sur M. de La Relouze, conseiller à la Grand'Gliambre du Parlement de Paris, voir Ahnanachs royaux de 1750 à 1776; cf. Mémoires secrets, t. \IX, i4 mai 1770 : tfNotes secrètes sur quelques membres du Parlement, recueillies par M. le Chancelier [Manpeou] : de la Belouze, M. de Laverdy m'a promis de bons mémoires sur son comptei. Ce que nous savons, par une lettre des Papiers Roland, ms. 6q4i, fol. 996-397, c'est qu'en 1777 il était ruiné et qu'il dut vendre sa charge.

LX et LXI. M. Anjorrant était conseiller au Parlement de Paris (deuxième chambre des Enquêtes), depuis le 20 mars 1778 (\o\r Almatiach royal de 1780), et demeurait irvieille rue du Temple, vis-à-vis de celle des Rosiers n , avec son père Anjorrant de Tracy, conseiller à la Grand'Chambre. Il figure encore à YAlmanach royal de 1 789.

Mais il se peut aussi que le gendre de M. de l'Épinerie soit Claude-Euloge Anjorrant, président de cette deuxième chambre des Enquêtes, dennuiant rrrue des Qualre-Fils. près la rue du Grand-Chantier». {Almanachs royaux de 1780 à i7"89.) C'est de ce personnage que le passage cit(' plus haut des Mémoires secrets dit : ffLe président Anjorrant. Devait rester au Châtelet. Jl y avait de la réputation. 1

LXII. M"" de la Relouze. Cette fille du prodigue conseiller de la Grand'Chambre entretenait avec ses cousins Roland de très affectueux rapports. 11 y a, aux Papiers Roland, ms. Bail, fol. 989-990, une lettre d'elle à l'inspecteur d'Amiens, du 9 février [1775], où

plie l'invite à venir partager son modeste dîner. Après la mine et la retraile de son père, elle se relira au couvent du Saint-Sacrement, rue Saint-Louis au Marais, el y vécut en dame, conservant ses relations avec le monde. Roland, dans son voyage il'Ilalie, lui envoyait des lettres par le prieur ( ms. (ia^i, fol. 9i5-9iC, "une lettre pour la rue Saint-Louis»).

Lorstjue Roland se fut décidé à épouser Marie Phlipon , M"' de La Relouze alla voir la jeune fille au couvent de la Congrégation , et lui porta ainsi l'aveu de la famille de Paris (voir ms. 6a38, fol. ia-i3: cf. au recueil Join Lambert, IX, une lettre qui ne porte que la date de ^ samedi" , mais qui paraît être du samedi -i-?. janvier 1780). Enfin, quand Roland et sa femme, de 1781 à 1786, entreprirent de solliciter des Lettres de noblesse, c'est M"' de La Belouze qui les aida le plus , du fond de sa clôture , par ses conseils et ses recommandations (voir Correspondance , passim). Après 1784, nous la perdons de vue.

(l'est probablement par cette brandie de la famille (pie Roland se trouva avoir des parents à Amiens, entre autres une M"' de Gbuignes (voir Appendice E). Mais, tout en constatant la parenté, nous n'avons pu ëtabb'r la filiation.

Il ne nous reste plus à énumérer que les enfants de Jean-Marie Roland , le conseiller au bailliage de Ikaujolais, et de Tbéirse Bessyede Montozan. Ils furent au nombre de dix , tons nés et baptisés à Thizy, de 17a-! à 1 785 , ainsi que nous l'avons dit {Les Roland en Beaujolais). Mais (piatre moururent en bas Age , un autre à -18 ans; nous ne mentionnerons donc que les cinq garçons qui arrivèrent à l'âge niiir, et qui apparaissent souvent dans la Correspondance.

LXIII. Dominique Roland, l'aîné des cinq frères, naquit en 1799. En 17/17, ^ '^ "•"'■*■ dp son père, il avait vingt-cinq ans et était déjà cbanoine de l'église collégiale de Nolre- Danie-des-Marais , l'église paroissiale de Villefrancbe. Le conseiller Jean-Marie Roland l'ayant institué héritier universel, il eut, selon la loi du Beaujolais, pays de droit écrit (voir Lettres d'll(die, VI, p. liSç^-htio), la moitié du bien , plus sa part proportionnelle dans l'autre moitié, après toutefois que la mère eut exercé ses reprises.

Il n'accepta d'ailleurs la succession que sous bénéfice d'inventaire, el s'occupa sagement de la liquider. Elle se composait de trois lots principaux : 1" à Thizy, le manoir et domaine de La Platière, et autres immeubles; 9° à Villefrancbe, la maison d'habitation des Roland et ses dépendances; 3° à Tbeizé. la maison el le domaine du Clos. L'opération consistii à vendre les propriétés de Thizy, que les Roland , définitivement fixés à Villefrancbe , n'avaient plus d'intérêt h conserver.

En 1-jh-i (actes des 37 et -jS octobre "1. ces ventes étaient consommées. Il semble bien d'ailleurs (jue le cbanoine , pour conserver les propriétés de Villefrancbe et de Tbeizé , se soit grevé d'assez lourdes charges, qui pesaient encore sur lui bien des années plus tard ( voir lettre du 18 septembre 1787).

En vendant le manoir de La Platière, les Roland continuèrent à en porter le nom, suivant une pratique assez commune alors el même encore aujourd'hui : ils le transférèrent même quelquefois au seul domaine rural ipii leur restât, au Clos de Thrizé.

I^ chanoine Dominique, en même temps qu'il liquidait la succession de son père, recueillit la situation délaissée par le défunt , el, par pro\isions du mois d'octobre 1750, fut

5G8 LETTHES DE MADAME iU)LA\D.

mis en possession de la charge de conseiller (conseiller-clerc, pnis((u'il était d'église) au bailliage de Beaujolais. D'autre part, il avait été élevé, dans le chapitre de la Collégiale, à la dignité de chantre, la seconde dignité du corps.

En 1709, l'année où il vendait La Platière, il fut élu un des vingt membres ordinaires de la petite Académie de Villefranche (voir Appendice M). Sous la protection de l'archevêque de Lyon, qui nommait à la dignité de chanire, comme sous celle du duc d'Orléans, seigneui- a[)anagiste du Beaujolais et trprotecteiu'ji de la petite Académie, il refaisait, autant qu'il était en lui , la fortune des Boland.

Sa mère habitait avec lui, ainsi qu'un de ses frères, Laurent, prêtre résidant à Villefranche. Leurs ressources réunies leur pennettaient de tenir un assez grand état de maison.

En 1765 , il fut nommé, pour trois ans, premier recteur de i'hôtel-Dieu.

En 1766, sur la demande des religieuses de cette maison, il devint, avec l'agrément de l'archevêque de Lyon , leur (rdirecteur spiritueli, c'est-à-dire leur aumônier. Il s'acquitta de cette tâche avec une assiduité et une conscience qui, plus d'une fois, excitèrent l'impatience et les railleries de son frère et de sa belle-sœur. Voir au ms. (iaii, fol. •>À-]-9Ji8. unelelti-e s. d., mais probablement du la juin 1785 : k . . . Mais fais-lui donc, — écrit Boland à sa femme, — ce que mon trop petit empire n'obtiendrait jamais, fais-lui donc quitter le confessionnal; c'est là où les oi'dures ties autres en entassent chez soi d'une espèce plus pesante encore. . . »

Gomme conseiller-clerc au bailliage, il s'associa aux protestations de ce tribunal, en 1771 , contre la nouvelle organisation des parlements Maupeou; le bailliage fut alors supprimé; lorsqu'on le rétablit, en 1775, sous le nom de sénéchaussée, il revint y siéger jusqu'en 1778, année où il se défit de sa charge et fut nommé conseiller honoraire.

En 1779, lorsque Roland, voulant épouser la fille du graveur parisien, consulta sa famille de Beaujolais, le chanoine et son orgueilleuse mère ne lui firent pas un accueil encourageant (voir recueil Join-Lambert , lettres LXXIX et suiv. ). Mais, après que Roland eut donné suite à sa résolution, ils reçurent la jeune femme, à l'automne de 1780, avec une cordialité parfaite (voir lettres du 10 et du 28 septembre 1780). Puis, quand elle fut sur le point de devenir mère, l'année suivante, ces bourgeois de Villefranche eurent une pensée d'ambition: l'enfant qui allait naître, — on ne doutait pas que ce ne fût un fils, — serait l'unique et dernier représentant des Boland; pour achever de relever la famille, il fallait qu'il naquît noble, et pour cela que l'inspecteur des manufactures, le fils du conseiller Boland de La Platière, obtint des Lettres de noblesse. Nous raconterons ailleurs (voir Appendice J) cette singulière tentative et son vain succès. Ce qu'il suffit de noter ici, c'est que le chanoine Dominique, qui semble en avoir eu l'idée, était disposé à transmettre à l'enfant par dotation, pour constituer un fief, les domaines de la famille dont il était détenteur. Il fut entendu d'ailleurs qu'il serait son parrain.

Ce fut une fille qui naquit. Mais les relations n'en restèrent pas moins affectueuses entre Madame Boland et son beau-frère (voir lettre du 8 août 1782), et loi-sque Boland, nommé en 1784 inspecteur de la généralité de Lyon, avec autorisation de résider à Villefranche, vint s'y installer, ce fut auprès du chanoine et de sa mère, dans la maison patrimoniale de la Grande-Rue.

APPENDICE (;. 5fi9

Jusqu'en 1789, on y vécut en bon accord, saul' quelques tiraillements, provenant presque toujours de l'humeur acariâtre de la mèi'e et du caractère indépendant de la bru. Ij" chanoine consentit même, en 1787, à céder à son frère l'usufruit du Clos, dont il ne lui avait assuré, au contrat de mariage de 1780, que la nue-propriété (ms. gSS.'i.foi. 1.33; cf. lettre du 18 février 1787, et inventaire du 19 août i-jÇ)^, Archives du Rhône, Q). Mais aux premiers jours de la Révolution, tandis que Roland et sa femme s'enflammaient pour les idées nouvelles, le chanoine s'inquiéta, s'effraya; de là une irritation réciproque dont toute la correspondance de 1789 porte la trace.

(Cependant, en- 1791, nous constatons un rapprochement très réel. Ainsi, lorsque Madame Roland, revenant de Paris après sept mois d'absence, débarque de la diligence d'eau, c'est le chanoine qui vient l'attendre sur le rivage de la Saône (voir lettre du 8 septembre «791). Puis, durant les années 1799 et 179^, c'est lui qui administre le Clos pour son frère (voir inventaire du 19 août 1793 ). Enfin, (piand Roland et sa femme, à la lin de 1792, se sentant entourés de périls, songent à renvoyer au Clos leur tille avec son institutrice, c'est au chanoine, son oncle et son parrain, qu'ils demandent de veiller sur elle (voir lettre du aS décembre 179a).

Dominique Roland avait d'ailleurs fait son possible pour se mettre en règle avec la Révolution triomphante; une pièce, tirée des Archives de Villefranche (série J, ih'j\, dossier A), nous apprend que Ae 6 seplembre 1 79a , il avait prêté le serment de la Liberté et de l'Kgalité prescrit par la loi du li août précédent 1.

Il pouvait donc se croire à l'abri de l'orage, même après la pi-oscription de son frère et l'incarcération de sa belle-sœur. Aussi, lorsque, sans doute par application des lois sur l'émigration, le juge de paix dut, en 1793, apposer les scellés au Clos, la propriété du ministre fugitif, n'hésita-l-il pas à réclamer, à se présenter (sans doute par suite d'arrangements convenus avec Roland) comme ayant toujours la jouissance du domaine. H obtint gain de cause, et \in arrêté du District prescrivit un nouvel inventaire le remetlani en possession provisoire (Arch. du lihùne , série Q, inventaire des 37-30 septembre i7y3).

Mais sa tranquillité fut de courte durée. Le 9 octobre, l'armée républicwne entrait dans Lyon: le 17, le représentant Reverchon ariivait à Villefranche et renouvelait le District et la municipalité (Arch. de Villefranche , Registres niiniicipaiix). Son arrêté, cependant, semblait encore promettiv la clémence; mais, peu de jours après, les arrestations commençaient, et le chanoine fut un des premiers atteints; dès le 37 octobre. Madame Roland, de sa prison de Sainte-Pélagie, écrivait à Bosc : irJ'a])prends que mon beau-frère est en arrestation: sans doute le séquestre de ses biens n'est pas levé [on voit qu'elle ignorait les opérations des 97-80 septembre], et peut-être aura-t-il à craindre la déportation. . . ■»

l^e 2 a décembre (a nivcW an 11), Dominique Roland fut condamné à mort par la Commission n'volutionnaire de Lyon, et guillotiné.

I.XIV. Laurent Roland, né à Thizy le i5 juillet 1728, fut d'église, ainsi que son frère aîné et les deux qui vont suivre, sans que nous puissions dire s'il appartenait au clergé séculier ou régulier; il semble n'avoir pas quitté Villefranche et y avoir vécu sans bruit auprès de sa mère et du chanoine (Lettres d'Italie, t. VI. p. 5oo). On voit par des lettres

que Roland adresse à sa femme en 1781 (ms. 6'24o, fol. 84-85), que Laurent, qui y est appelé rrLe Secondji (par rapport à l'aînë, Dominique), vivait en bonne amitié avec l'inspecteur d'Amiens. Il mourut le i4 septembre 178a. Il semble que sa mère ne lui ail ])a^ rendu la vie douce (voir lettre à Bosc, du i5 octobre 1785).

LXV. Jacques-Marie Roland, né le 12 août 1781, avait seize ans à la mort de son père (17/17) ^^' "^""^ '® délabrement des affaires de la famille, se fit moine cliez les bénédictins de l'ordi'e de Cluny. Celte congrégation était hospitalière aux Roland; le voisinage de Gluny, au diocèse de Mâcon, dont Thizy faisait aussi partie, avait dû leur en faciliter les accès (déjà en 1687, un Roland, de Thizy, était prieur claustral, vicaire général et visiteur de l'ordre). Jacques-Marie y devint dès 1754 (voir lettre du 17 mai 1786) prieur de Grespy en- Valois, ce qui fait que, dans la correspondance des Roland, il est appelé familièrement trie Crépysois». C'est sous ce nom que nous le rencontrons déjà dans une lettre de son frère Pierre, adressée à Roland vers la fin de septembre 1777 (ms. 62/11, fol. 2 2 0-9 27).

11 semble avoir eu l'humeur indépendante de la famille; de nombreuses allusions de la correspondance de 1788 et de 1784 nous montrent qu'il avait pris parti, avec ardeur, dans les violentes querelles qui divisaient alors l'ordre des Hénédiclins et dont les Méiiwireu secrets, de juillet 1788 à mars 1786, font de nombreuses mentions. H fut enveloppé dans la disgrâce du chef des opposants , un certain Dora de La Croix , et enlevé de son prieuré de Crespy, — d'où il voisinait souvent avec son frère Jean-Marie, l'inspecteur d'Amiens, — pour être transféré au prieuré de Coincy, en Champagne, près de Fère-en-Tardenois (voir lettre du 17 mai 1786).

En novembre 1790. il n'était plus à Coincy, il avait obtenu de se rapprocher de ce pays de Valois oh s'étaient passés trente ans de sa vie, et se trouvait prieur du beau prieuré de Saint-Leu, à trois lieues de Senlis (lettre inédite deLanthenas à Bosc [fin novembre 1790J collection Morrison).

Mais son nom le désignait aux agents de la Terreur. Le 10 novembre 1793,1e jour même où Roland se tuait à Radepont, deux des pounoyeurs de l'échafaud. Clémence et Marchand, — c'étaient déjà ceux qui, au 3i mai, s'étaient chargés d'arrêter Madame Roland (Faug. I, 35i), — venaient annoncera la Convention l'arrestation du pauvTe bénédictin. Procès-verbal de la Convention, t. XXV, p. 11/1 : irLe 20 brumaire an 11 paraissent à la barre de la Convention des commissaires des Comités de Salut public et de Sûreté générale , nommés Clémence et Marchand, qui déclarent nque dans le département de l'Oise ils ont irarrêté une centaine de prêtres, de religieuses, de feuillants... Ils amènent avec eux des "hommes dont les têtes coupables paraissent vouées à l'échafaud: ils ont ai-rêté le frère de (T Roland, ci-devant moine." La Convention décrète la mention honorable , l'insertion au Bulletin, ttet qu'elle est satisfaite de la conduite des citoyens Marchand, Clémence et de la partie de l'armée révolutionnaire qui les accompagne».

Jacques-Marie Roland survécut cependant à l'orage, et retourna habiter Senlis, près des lieux où s'était écoulée sa .vie. Lorsque sa nièce Eudora Roland vint à Villefranche en 1795, accompagnée de Bosc. son tuteur, pour revendiquer les héritages de ses parents el

df son oncle Domini(jue, séquestrés en verlu des lois révolutionnaires, c'est de Senlis qu'il envoya sa procuration , datée du 9 juillet 1796 (Arch. de Villefranehe) , au notaire Pein, cliarjfé (le réclamer ce qui pouvait lui revenir de ta succession de Dominique.

11 vivait encore en 1796 (lettre de Bosc à Champagneux, ms. fiaii, fol. Sog-Sio). Il ne mourut qu'en 1807 (Registres de l'état civil de Senlis, acte de décès de Jacques- Marie Roland, prêtre, domicilié à Senlis, rue du Chat-Harel, à l'âge de 76 ans, 1 3 avril j 807).

LWI. Pierre Holand, baptisé à Thizy, le )6 septembre 1782. A l'exemple de son frère Jacques-Marie, il enti'a dans la congrégation des Bénédictins de Gluny, et devint d'assez bonne hem-e ^prieur du collège de Cluny, à Paris, place Sorbonner. Il y était déjà probablement en février 1 770 ( voir ms. Gai 1 , fol. 289-890 , lettre de M"' de La Belouze à Roland ), mais sûrement l'année suivante, car c'est à cette adresse que Roland lui écrit, le 9 janvier fj-jij{ibid., fol. 210-911), pour l'entretenir des piéparalifs de son voyage en Italie. Une tendre amitié unissait les deux frères , l'inspecteur d'Amiens et le prieur du collège de (lluny. Ou les voit, l'un comme l'autre, en relations avec les mêmes personnes de la famille, M"' lie la Belouite et les parents d'Amiens (M"" de Cliuignes, etc.). C'est au prieur que Roland, dès 177IJ, fait confidence de son inclination pour Marie Phlipon; durant son long voyage d'Italie (août 1776-septembre 1777), c'est au prieur qu'il écrit, c'est à lui qu'il fait passenles lettres pour leurs parents, pour leurs amis, et notamment pour la jeune fille ( \ oii- notre étude sur r Marie Phlipon et lloland^i , dans la Révolution française du lA mai 1896). Cepentlant le prieur, qui ne voyait là d'abord qu'un commerce d'esprit, et qui rêvait pour son frère un établissement plus avantageux, entretenait le voyageur d'un autre projet de mariage. . . Mais, avec le temps, et sans doute à la suite de nouvelles conférences, le bon moine en vient à admettre . lui aussi, la possibilité d'une union entre son frère et la tille du gi-aveur; en octobre 1777, il va la voir; en novembre, il lui donne avec soilicilode des nouvelles de Roland, tombé dangereusement malade au Clos, presque aussitôt après son retour d'Italie. Désormais, il sera l'allié de Marie Pblipon. En octobre 1779 (Rec. Join-Lambert, XCIl), nous le voyons en relations d'amitié avec le père, chez lequel il va diner, et cnnfiilent de la jeune fille.

Il n'était plus alors au collège de Cluny; au commencement de 1778, il avait été nommé prieur d'Ozay et curé de Longpont, au diocèse de Paris, aussi sera-t-ii dès lors, dans la correspondance, -le Longponienii.

C'est là (|ue Roland, au plus fort de ses indécisions, l'alla trouver le 29 décembre 1779 (Hee. Join-Larabert , Cil) et chercher auprès de lui une suprême résolution. Lorsqu'il revint de Longpont à Paris, au commencement de janvier 1780, il n'hésita plus, il demanda la main de M"' Pldipon, et c'est le bon curé qui fit la réconciliation [Mémoires, II, ai 9).

En 1787, Pierre Roland se rendit en Beaujolais et lit avec son frère et sa belle-soeur (en juillet) un voyage en Suisse.

Il avilit probablement, comme Jacques-Marie, pris part à la grande querelle qui troubla, dans les années précédnnt la Révolution, la congrégation des Bénédictins et avait eu à en souffrir.

r)72 LETTRES DE MADAME ROLAND.

Madame Roland dit qu'à la Révolution il fut nomme "dleclPiir de son canton^). Ce ne peut êlre électeur aux termes de la loi du ûû décembre 1789, puisque, comme nous Talions dire, il e'tait mort à cette époque. C'est sans doute élecleuraux assemblées de bailliage qui nommèrent les députés aux États Généraux.

Il mourut à Longpont le s 3 novembre 178g, et y fut enterré le suriendemain dans l'r'glise (Registres paroissiaux de Longpont).

Le bon religieux a eu trop de part dans la vie de Roland et de sa femme pour que nous ne donnions pas ici les passages des Mémoires où revit son aimable figure :

rr Avant de partir pour l'Italie, il (Roland] avait amené chez mon père''' son frère le plus chéri, bénédictin, alors prieur au collège de Clugny à Paris ; c'était un homme d'esprit, de mœurs douces et d'un caractère aimable; il venait me voir quelquefois et me communiquer les notes que son frère lui faisait passer | sur son voyage]. n (II, 288.)

Puis, un peu plus loin, après avoir raconté la retraite au couvent qui précéda son mariage : "^11 [Roland] voulut me sortir de cette clôture, m'offrit sa main, me fit presser de l'accepter par son frère le bénédictin. n (Il , 9/42.)

Et plus loin encore : trNous perdîmes peu après [après l'abbé Bimont] le frère bien-aimé de mon mai-i; il avait fait avec nous le voyage de Suisse, était devenu prieur et curé à Longpont, fut nommé électeur de son canton, où il prêchait la liberté comme il y pratiquait les vertus évangéliques; avocat et médecin de ses paroissiens, trop sage pour un moine, il fut persécuté des ambitieux de son ordre et souffrit beaucoup de tracasseries dont le chagrin accéléra sa fin.n (II, aSa-aSS.)

LXVII-LX.X. Il ne saurait être ici question de faire une notice sur Jean-Marie Roland, le futur ministre de 1792; il faudrait une monographie trop étendue, qui dépasserait notre cadre. On en trouvera du moins presque tous les éléments dans cette publication. Rornonsnous à fixer les principales dates de sa vie.

Il naquit à Thizy et y fut baptisé lo 19 février 173'!.

Le A février 1780, il épousa Marie-Jeanno Phlipon.

Sa fille, son unique enfant, Marie-Tliérèse-Eudora Roland, naqpit à Amiens le 4 octobre 1781 et fut baptisée le lendemain en l'église Saint-Michel.

Il se tua , dans la nuit du 1 o au 11 novembre , — et non le 1 5 comme on l'a toujours dit, — aux environs de Rouen, dans l'avenue qui conduit au château de Goquetot, faisant alors partie de la commune de Radepont, Seine-Inférieure. — Voir, dans la Révolution française du i4 juillet 1896, notre Note critique «-«r les dates de l'exécution de Madame lioland et du suicide de Roland.

<'' Cfifi n'est pas tout à fait exact. Il semble résulter des Papieri Roland, ras. 6a4i, que le l)énédiclin ne vit Marie Plilipon pour la première fois qu'en octobre 1777. Jusque-là, il ne fil que lui transmettre les lettres du voyageur.

lPPENDICE

LES AMIS DE ROUEN, DE DIEPPE ET LES <f LETTRES D'ITALIE".

Roland avait treize ans qnand son père mourut en lyly, et dix-huit ans lorsque se termina en 1709 la ii:juidaliou de la succession paternelle, par les soins de son frère aine, le chanoine Dominique. Nous avons vu que ses trois autres frères prirent, comme l'aîné, parti dans l'Kglise. Quant à lui, après quelques (études de latinité dont ses écriLs portent la trace, il ne put se décider à faire de même et chercha ailleurs.

§ I. Lyon BT Nantes (1759-1754).

H fut d'abord employé de commerce à Lyon. L'industrie des toiles était alors florissante dans tout le Beaujolais (Dic<. «ies manu/;, II, 9&3,3o3; 9' partie, 53, 58). Le manoir des Itoland, à Thizy, avait même été d'aliord une blnnchisxerie : tIIs prirent ce nom [de La Plalière] d'un beau domaine et d'une blanchisserie qu'ils possédaient an bourg de Tliizy, portant encore aujourd'hui le même nom'"'.» — "Déjà dans ma jeunesse, dit-il lui-même, j'avais porté des refjards réfléchis sur les fabriques et le comniercc de mon pays, et deux années de résidence à Lyon, de ij5a à lyoi, me mirent dans le cas de m'adonner à l'étude des diverses manufactures de cette ville et du commerce qui en résulte '*'. «

De Lyon, il se rendit a Nantes et y entra chez un armateur ff|)our s'instniire de dilTérentes choses avec le projet de passer aux Indesn'''.

Quelques mots épars dans la correspondance de Roland et de Lanthenas (notamment ms. 694i, fol. -355-957) indiquent ([u'il s'agissiiit des Indes Occidentales, et probablement des Antilles françaises. On y voit aussi qu'un des premiers patrons de Roland (à Lyon ou à Nantes?) s'appelait Dupont.

Mais la sant»- de Roland ne lui permit pas de s'expatrier : itLes arrang-ements ('taient |)ris; un crachement de sanjf survint et lui fil défendre la mer, s'il n'y voulait |)érir; il se i-en<lit il Rouen, oîi M. Godinot, son parent, inspecteur des manufactures, lui proposa d'entrer dans cette partie d'administration; il s'y détermina'*'.»

'" Bibl. de Lyon, fonds Coste, J. 17419, '" Mémoire» de» nervict de J.-M. Koland,

lellre incHile du 10 janvier 1784, adressée à nis. ()943, fol. Wx-UW. M. de Vergennes par M. Micollicr, ancien maire ■'' Mém. de Madame Koland, 11, aJW.

de Villefranclie, subdclégué de l'InlendanL ■'' Ibid.

§ 2. Rouen (175/1-176/1).

M. Uodinot, qui avait épousé M"° Thomé de Saint-Ciro, parente de Roland au sixième degré, était alors inspecteur des manufactures de la généralité de Rouen. Originaire de Reims, ville de fabriques et de commerce, il avait plusieurs des siens dans la même administration. Dès 171/1, nous rencontrons un Godinot inspecteiu- des manufactures à Reims (Inv. Arch. Somme, G. liy); avant 1763, nous trouvons ftGodinot père» inspecteur des draperies à Amiens, d'où il passe à Abbeville, oîi il meurt en 1771 (ibid., G. 3o3; Abu. foyaux);\in autre membre de la famille, Godiuol de Ferrières , est sous-inspecteur à Saint-Lô dès 1759 et devient ensuite inspecteur à Caen (Alm. royaux). Quant à notre personnage, Godinot fds, il était en 1760 inspecteur des toiles à Saint-Sympliorien-de-Lay , près de Roanne (c'est là sans doute qu'il s'était niiu'ié); mais, dès 1701, on le trouve tinspecleur principal r, à Rouen. 11 semblait donc avantageux pour Roland de déliuter sous un parent bien établi dans la partie. Gependant les quelques traces de Godinot qui apparaissent dans la Gorrespondanee( 98 janvier 1783, it avril 1786) n'indiquent pas que les rapports aient été bien intimes. Disons tout de suite, pour n'avoir pas à revenir sur Godinot, qu'il dut prendre sa l'etraite en 1779 et aller s'établir à Roanne, près du pays de sa femme, avec le litre d'inspecteur général [ou principal] honoraire {Alm. royaux de 1779 à 1789). Peutêtre est-ce lui qui figure, sous le nom de Godinot de Saint-Haron [lisez Saint-HaoïiJ. sur la liste des individus arrêtés en 179/1 P*"' ^^ Comité révolutionnaire de Roanne [Pap. de Itobespierre, 1898, I, 235).

C'est en août 1754 que Roland, sur la présentation de Godinot, fut admis rren qualité d" élève-surnuméraire des manufactures de Rouen et enregistré comme tel" [Méin. des services, ms. 62/43, fol. 67-58), ou, pour nous servir d'une autre de ses expressions, fragrégé, par le ministre du commerce''', au corps des inspecteurs des manufactures".

Alors commença son labeur de trente-huit années. Pour le décrire, nous userons surtout de ses propres renseignements '*', dont tous les témoignages extérieure confirment l'exactitude.

'') Charles -Daniel Trudaine (1703-1769), Intendant des finances en 1 78'! , chargé en cette quahlé du service des Ponts et Chaussées, puis, lorsqu'il eut été nommé commissaire au Bureau du commerce (9 mai 17/19), du service des manufactures, ne fut, en réalité , ni secrétaire d'Ktat ni ministre, puisque son administration, relevant du contrôle général, ne constituait pas un ministère. Mais ces fonctions prirent entre ses mains et celles de son fils, lean-Cherles- Pliilibert Trudaine (17.33-1777), qui lui fut adjoint en i7'')7, une telle importance, que, par exception, dans la correspondance administrative du temps, l'un et l'autre est appelé sou-

vent «ministre du commerce», comme Roland fait ici. C'est Jean -Charles -Philibert Trudaine qui protégea particulièrement Roland , et c'est de lui qu'il sera question dans la suite â partir de 1737.

''' Voir les divers Mémoires des seinco dres» ses par lui en 1781 et en 1791. Ces pièces, qui offrent de l'intérêt pour l'histoire de l'industrie française, sont aux Papiers Roland, ms. ôaiS. fol. 3 1-43 et 57-58. Celle de 1791 a été publiée par M. de Girardot.

Mous allons les utiliser, sans nous astreindre à y renvoyer à chaque ligne. TVoir .nu«jsi Dict. des maiiuf.)

Dès 175'* . un Mémoire sur les matières premières employées dans les étoffes fabriquées dans la généralité lui vaut une gratification du ministère et un témoignage de satisfaction de M. Trudaine.

Lu nouveau Mémoire, l'année suivante, est récompensé par une commission d'élèveiiispecteur (6 mai 1755), et Trudaine adresse au jeune employé, directement, par faveur spéciale, des encouragements qu'il lui répète de vive voix peu après. Roland avait dès lors des appointements fixes et entrait définitivement dans le cadre.

En 1706, il est envoyé dans le pays de Caux pour y étudier le blanchissage et (fies procédés de teinture -sur coton , très nouvellement découverts 1. Aussi ne fut-il point conq)ris dans la suppression qu'on fil alors d'un grand nombre d'élèves-inspecteurs. Il était appn'cié par M. Le CouteuK''', 'rdépulé du commerce de Paris, qui était dans la confiance inlime de M. Trudaine et qui avait une amitié véritable pour moi", par M. de Brou'*', Inlendiml de Rouen, jrdonl la mémoire me sera toujours chèrei) , par M. de Montigny ''', de l'Académie des Sciences, rqui avait fait le rapport de plusieurs de mes Mémoires'''».

La Chambre de commerce de Rouen, par une délibération du y janvier 1760, signée de tous ses membres, demande spontanément pour lui une nomination d'inspecteur, avec le désir exprès qu'il fût fixé à Rouen ffpour le bien et l'avantage des manufactures de cette généralité».

IjS même année, il fit mm Mémoire comparatif des pratiques du blanchiment des toiles et des fils en France, en Flandre et en Hollande-', et Trudaine, à qui (iodinot adressa le mémoire, lui répondit, de sa terre de Montigny, le 1 1 octobre 1760, par une lettre de félicitations se terminant ainsi : tr J'aime et j'estime M. de La Platière, vous pouvez l'en assurer encore de ma part; je lui en donnerai des marques à l'occasion». En même tem|is, Trudaine conseillait à Godinot de proposer un prix pour ces recherches et de s'en entretenir avec M. de Brou.

Cependant l'avancement n'arrivait pas, et Roland songeait à entrer dans les Ponts et Chaussées, qui relevaient aussi de Trudaine : fJe cherchai à m'ouvrir une voie nouvelle par les seuls moyens qui conviennent h l'homme laborieux et qui justifient ses protecteurs ,

et je me mis en état, par l'élude des mathématiques et du dessin, d'entrer dans les

Ponts et Chaussées». L'Académie de Rouen, érigée par lettres patentes de juin 17A4 en

''' Les Le Couleulx étaient dès lors considérables à Rouen dans la inafjistratiirc , la banque el le commerce. Ils se divisaient en plusieurs branches : Le Couteulx de La Noraye, Le Couleulx de Canteleu, etc..., dont les représentants ont eu. avant, pendant et après la Révolulion, une pari importante aux affaires publiques. Celui dont il est question ici est Jcan-Jacques- Vincenl Le Couleulx de La Noraye (17 16-1765), que Trudaine, en raison de sa grande autorité commerciale, avait imposé am sii corps de marchands de Paris comme «député du com-

merce de Paris», bien qu'il fût rouennais. Il avait dû, par suite, prendre un domicile à Paris, rue Montorgueil.

'"' A.-J. de Feydeau de Hrou, Intendant de Rouen de 1755 à 176a; mort celte année-là, à 3i ans.

''> Élienne Miguot de Montigny (1714- 178a); voir sur lui Appendice G.

'*' A ces protecteurs. Roland ajoute ailleurs M. Potier, Intendant du commerce (Réponse « la lettre d'un sni-ditaiil citoyen de Viltefranche , Bibl. de Lyon, fonds Cosie, 35341 1 ).

Académie royale des Sciences, BeHes-lettres et Arls, avait créé une ffEcole de iiiathémaliquesi, et Roland en suivait les cours. Parmi les élèves couronnés dans la séance publique du i" août 1759, nous remarquons : r Calcul différentiel, section Coniques, M. Rolland de La Platière'''i. Plus de vingt ans après, un Rouennais écrivait :

(( M. Roland passa parmi nous les plus belles années de sa vie. Il s'occupa de sa partie avec

un zèle et une inlelligence qui le firent généralement considérer; il s'appliqua aux sciences, et de très bonne heure il remporta nos prix d'Kcole dans la classe des mathématiques; il cultiva le dessin avec la même ardeur; il étudia l'histoire naturelle, un peu de chimie; il suivit des cours de botanique et d'anatomie; il se lia avec les professeurs, ses maîtres; et, jeune encore, il fut l'ami et continua de l'être de nous tous '^' »

En octobre 1761, nouvelles promesses de Trudaine. En février i7f)'î, l'Intendant et Le Couteulx projelteut de l'aire nommer Godiiiot à Paris et de le l'aire remplacer à Rouen par Roland; M. de Brou, parlant pour Paris, disait à l'élève-inspecteur : tf Je ne reviens pas que

nous n'ayons réussi à quelque chose n; mais il meurt, et une nouvelle suppression

d'cm])lois vient tout retarder.

Roland ne se décourage pas : le 8 novembre 176a, il adresse à son administration un long mémoire intitulé : irÉtat général des fabriques et du commerce des toiles et toileries de la généralité de Rouen et des luatières qui s'y emploient", et Trudaine lui en fait compliment {Dict. desmanuf., II, aiS). En même temps, il perfectionne son instruction scientifique :

!rJe continuai l'étude des mathématiques et du dessin; j'en écrivis à M. Le Couteulx, qui me répéta qu'il s'était entretenu de moi avec M. Trudaine, itque je n'avais besoin d'aucun patron auprès de lui, qu'il m'estimait et désirait bien vérilahloment de pouvoir m'obliger; qu'il voulait conférer avec moi de mon nouveau projet; que je vinsse à Paris et que, soit pour l'inspection, soit pour les Ponts et Chaussées, si je n'obtenais pas sur-le-champ quelque place, j'aurais du moins l'assurance pour l'avenir." (^Mém. des sprvicpn.)

Roland alla à Paris, reçut la promesse de la première place \acanle(!), puis, à son retour, trfut chargé de la part du Conseil, à défaut de l'inspecteur en chef, quoiqu'il y eût un second inspecteur et deux sous -inspecteurs, de faire la tournée du département et d'en i-endre compte. Trudaine lui écrivit à ce sujet (3o mai 1763) : rrj'espère que vous vous acquilfciez bien de cette mission, et je n'oublierai |)as, de ma part, la bonne volonté constante (jue vous me marquez en toute occasion, n Puis, la tournée faite : "J'approuve fort la conduite que vous avez tenue et j'en suis très satisfait. 1

Enfm , le It janvier 1764, arriva une lettre de Trudaine annonçant à Roland sa nomination de sous-insi)ecteur à Clermont-de-Lodève. C'était loin de Rouen, loin aussi des espé-

(»' Précis tmahjtique dis travaux de, l'Acade- 1" lettre, Bibl. de Lyon, fonds Coste, 353443.

mie de Jinuen . par M. T.osseaume, t. II, p. 49. Cette lettre est du chimiste BaHlière de Laise-

LeltreK imprimées à Italien en ovCubre fj8i, ment dont nous allons parler.

rances qu'on lui avait données. Mais Trudaine ajoutait de sa main, dans la lettre de notification, que c'était wen attendant une occasion plus favorable». En outre, M. de La Belouze, conseiller au Parlement de Paris , cousin de Roland , étant allé entretenir le Ministre du désappointement de l'inspecteur, Trudaine répondit frqii'ii le rapprocherait bientôt, mais qu'il avait de bonnes raisons pour le fcire voyager; qu'il voulait que M. Roland s'instruisit dans toutes les parties; que son intention était, par la suite, de le faire inspecteur général. i 11 ajoutait une gratification pour les frais de déplacement.

Roland ne quitta pas la Aorraandie sans avoir remis à son administration irun mémoire très délaiilé et une balance du commerce, pendant la suite de dix années qu'il y était resté, de tous les objets de fabrication qui pouvaient avoir rapjiort a son inspection i.

S 3. Cleiimont-de-Lodèvk.

I>a nomination, annoncée dès le 4 janvier, ne fut pom-tant oflicielle que le i" mai {Invent. Arch. Hérault, C aoSa). C'est donc seulement au cours de l'été que Roland partit pour le Languedoc -oîi les manufactures et le commerce étaient dans un état de délabrement et une coiuniolion horribles...») Sa résidence était, non pas à Lodève, comme le disent les biographies, mais à Clermont-de-Lodève (aujourd'hui Clei-mont-l'Hérault). Il se trouva là sous les ordres de Jean-Emmanuel de (îuignard, vicomte de Saint-Priest, Intendant du Languedoc depuis 1701, et qui, précisément en celte année 1764, venait d'obtenir comme adjoint son fils .Mai'ie-Joseph-Einmanuel de Guignard de Saint-Priest Le père et le fils témoignèrent à Roland lieaucoup de bienveillance, môme après qu'il eut quitté le Languedoc, qu'ils continuèrent à administrer, le père justpi'à sa mort (1785), le fils jusqu'à sit retraite (1786). On trouve aux Papiers Roland ( ms. 69 43, fol. o)un certificat très élogieux , du 1 4 janvier 1780 , délivré par eux h Roland.

C'est à Clermont-de-Lodève que Roland cnnunença des recherches d'ordre général : "Plus d'acquis, plus de liberté en Languedoc y étendirent mes vues; dès lors, je compris que toutes les productions de la nature, comme celles des arts, étaient du ressort d'un inspecteur. Je crus que son zèle, conmie ses connaissances, ne devaient trouver de bornes que là où il ne restait plus de bien à faire. . . » H finit par tomber malaile d'excès de travail : ffDéjà les joure ne sullisaient pas pour les ateliers à visiter, les notes à prendre, les troubles à pacifier, les mémoires à rédiger; la plus grande partie îles nuits fut employée à une correspondance journalière et tn-s sern-e sur nombre d'objets. Une affreuse maladie me conduisit aux |>orte8 du tombeau ... ».

Il est convalescent en avril 176.1, car Trudaine lui mande alors de penser à rétablir sa santé et lui promet tie proposer au contrôleur général de le placer ailleurs; en janvier 1766, même promesse; en mai, il lui écrit : -J'entrevois, Monsieur, que la place d'inspecteur des manufactures à Amiens pourrait bien devenir vacante; j'ai jeté les yeux sur vous pour la remplir, et je me persuade ([ue vous vous eu acquitterez bien. Je ne voudrais cependant pas vous proposer ii M. le contrôleur général sans savoir de vous si elle pourra vous convenir; mandez-moi natui-ellemenl ce que vous en pensez, n

Roland accepte et est nommé pres(jue aussitôt, le 1 6 juillet 1766 {Invent. Arch. Amiens,

lEiinr.^ iiE M\i)A»iE roUND. — II. .37

NATI014Lr.

AA 93, fol. 9o). Il avait déjà de la morosité dans l'esprit, témoin la lettre, à la fois ferme et bienveillante, ([ue Trudaine dut lui adresser peu après (lo août) :

ttJe suis 1res surpris. Monsieur, que vous vous soyez laissé aller aux mauvais propos qui vous ont été tenus. Lorsque le roi veut bien vous donner une place d'inspecteur d'une grande province au lieu de celle de sous-inspecteur d'une seule ville, il paraît bien qu'il est content de votre conduite, et, en particulier, c'est l'estime que j'ai pour vous qui m'a déterminé à vous proposer pour l'inspection de la Picardie. Venez donc au ])Ius tôt vous mettre en état de la remplir, et défiez-vous toute votre vie de ceui qui ont pu vous tenir les mauvais discours que vous me mandez. Vous pouvez même faire usage de ma lettre pour faire voir combien ils sont déplacés. i> ( Mém. des services. )

Avant de s'éloigner du Midi, Roland alla faire un voyage d'études en Provence (septembre 1766, ms. 6942), puis il revint prendre congé de ses administrés et de ses chefs. Déjà M. de Saint-Priest l'avait signalé au contrôleur général comme run sujet de distinction», déclarant que, s'il était le maître, Roland n'irait pas chercher si loin son avancement, et que rtle bien de nos manufactures exigerait qu'il restât dans la province {Invent. Arch. Hérault, G 9539); au moment du départ, le 90 octobre, l'Intendant écrit de nouveau au contrôleur général : tr Je ne puis laisser partir le sieur Roland de La Platière . . . sans vous témoigner de nouveau combien j'ai été satisfait de son travail et de sa conduite, etc. . . » , et, le même jour, à l'Intendant de Picardie, Maynon d'invau : tJ'ai été si content, Monsieur, de la conduite et du travail du sieur Roland de La Platière pendant tout le temps qu'il a passé en Languedoc , que je me fais un vrai plaisir de lui rendre auprès de vous la justice que je lui dois. . . Je le regarde comme un sujet de distinction et en qui vous pouvez certainement avoir toute confiance relativement à la place. . . 1.

La veille (19 octobre 1766), tous les gardes-jurés du corps des fabricants de Clermont avaient écrit à Roland : kNous osons nous flatter que, quelque part que vous soyez, vous voudrez bien ne pas oublier des négociants qui aiu-ont soin de perpétuer votre mémoire à leurs descendants et que vous voudrez bien en toute occasion protéger un commerce que vous avez rétabli par beaucoup de travaux ... ». Un des plus considérables fabricants lui écrivait en particulier : «Vous avez fait le bien de celte jurande, qui devait vous posséder plus tôt ou ne pas vous perdren. [Mém. des services.) On .sent là des accents sincères.

ff Arrivé à Paris, je reçus du Conseil de nouvelles marques de la satisfaction de mes services et les secours nécessaires pour remplir des engagements forcés par une maladie très coûteuse, beaucoup de marches et un long voyage. 1

Aux premiers joms de décembre, Roland était installé à Amiens {Invent. Arch. Somme, C 9 45: ff Assemblée de notables tenue le samedi 6 décembre 1766, afin d'exposer à M. Roland de La Platière le véritable état de notre manufacture . . . 1 ).

S à. Les amis de Rouen.

Malgré le bon accueil reçu en Languedoc , c'est à Rouen que Roland avait vécu les plus belles heures de sa jeunesse, noué ses plus solides amitiés: c'est là qu'aux jours de l'abandon il viendra se réfiagier et mourir. Passons donc en revue les amis de Rouen dont les

noms reviendront si souvent dans ia Correspondance et dont quelijues-uns avaient formé avec lui une sorte de petite société littéraire'"', où chacun portait le nom d'un philosophe de l'antiquité , — tous ces jeunes gens se sentant encore trop petits compagnons pour aller frapper à la porte de l'Académie de Rouen '*'.

r D'abord, l'abbé Athanase^Auger (1734-1799). Professeur de rhétorique au collège de Rouen en 1761 (après l'expulsion des Jésuites), nous le voyons, dès 1776, rangé parmi les professeurs émérites {Inv. Arch. Seine-Inférieure , t. I, Arch. civiles, D 88), sans doute après que M. de Noé, grand vicaire de l'archevêque de Rouen, nommé évêque de Lescar (1763), l'eut pris à son tour comme grand vicaire et emmené dans son diocèse. Membre de l'Académie de Rouen en 1763, il commença en 1777 à publier sa traduction de Démosthène et entra en 1781 à l'Académie des Inscriptions. Roland, voulant êti-e nommé con'espondant de cette compagnie, écrit à son ancien ami, le 1" octobre 1783 (ms. 6943, fol. 119-191) : ir . . .Longtemps nous habitâmes le même pays; nous y avons eu les mêmes connaissances; vous y étiez Démosthènes et moi Thalèx. . . i. Une autre lettre de Roland, du i4 décembre 1783, nous apprend que Lanthenas était alors leur ami commun. \/i 6 mai 1787, Roland écrit encore à .4uger (ibid.) : trJe serais flatté d'ajouter, en

tête du premier ouvrage que je publierai à quelques titres académiques , le nom de

la savante compagnie dont est membre notre ancien et très cher Démosthènes . . . ■0.

Auger, qui devait résider peu à Lescar (les lettres de Roland lui sont adressées à Paris, rue des Fossoyeurs, faubourg Saint-Germain, et les Almanachs royaux donnent la même adresse), ne parait guère s'êlr-e souvenu alors de Roland. Mais en 1791, ils se retrouvèrent autour de Rrissot. Le Patriote françait du 95 novembre 1791, annonçant la prochaine apparition de la Chronique du mois, énumère, parmi les rédacteurs, Condorcet, Auger, Brissol, Lanthenas'^*, etc. Une mort prématurée (7 février 1799) enleva Auger à ses amis; mais le Patriote resta fidèle à sa mémoire et annonça et recommanda ses œuvres posthumes ( n°* des 95 avril et -u août 1799).

9" L'abbé Jean-Baptiste Cotton-Deshoussayes (1797-1783), docteur en Sorbonne, était entré lui aussi au collège de Rouen en 1761 comme professeur de théologie {fnv. Arch. Seine-Infér. , série D, 48) et en 1776 avait déjà passé dans les émérites. Il fut de l'Académie de Rouen en 1767 et, après en avoir été secrétaire, avait pris rang parmi les «vétérans 1 ''*.

En 1781, il fut nommé bibliothécaire de la Sorbonne : ifQue dit-on, là-bas, du docteurbibliothécaire ?ti écrit Roland, de Paris, le 6 février 1781, à sa femme, alors à Rouen. Puis, le -îa novembre suivant : "Je ne sais si je t'ai dit que l'abbé Deshoussayes retourne décidément à Rouen; (jue l'intérêt, le seul intérêt, le pousse hors delà Bibliothèque de la Sorbonne et qu'il a avoué à queltp'uu qu'il n'avait pris la place que pour le titre àHancien bibliothécaire. Je ne l'ai pas vu et il parait qu'il ignore que je suis à Paris. Mais nous nous

'" Mém., Il, aSg, note de M. Faugère. <»' Cf. Hatin, Bihlioirraphie , p. ao3, et His-

'" Nous allons voir que Roland s'y ap]>elait toire de la Preue, V, 286; Touineui, Bibliogr.,

Thalet. l'ablxj Auger héiiidulhènc , Michel Cou- 10728.

^in Arixtole, Cousin - De^préaux Platon, elc... <*' Tablenii de Rouen, 1777, p. 'j3o.

verrons inimamjuablement dans une vente où il est exact et où je dois aHer». Et quatre jours après : ttM. Lanlhenas a eu une singulière affaire avec l'abbé Deshoussayes dans une vente publique. Je ne t'en dis rien , sinon qu'ils ne se reverronl vraisemblablement de la vie; il doit t'en ëcrire pour la décharge de son cœur». (Ms.6a6o, fol. 84, io3, ii3.)

Notons aussi (ms. 69 i3, fol. gi-gS) une lettre du aS août 1780, adressée pai- lloland à M. de Couronne, secrétaire de l'Académie de Rouen , sur ffla botanique des peintres et des teinturière», où il déclare «qu'il doit ses idées sur la matière à M. l'ahhê Deshoussayes , et rien à M. Darabourney». Cf. DicU des manu/., t. III, p. lxiii.

L'abbé Deshoussayes mourut en 1788 {Mém. secrets, 3o août 1788).

3° Le nom de L.-A. Dambourney (1729-1795), botaniste, agronome, chimiste, etc., directeur du Jardin botanique de l'Académie de Rouen , se rencontre souvent sous la plume de Roland , mais le plus souvent en termes qui dénotent froideur ou rivalité.

4° Il n'en est pas de même pour le négociant Louis-Guillaume de La FoUie (1739-1780), chimiste des plus distingués, membre de l'Académie de Rouen, sous la direction duquel Roland travailla, et dont il ne cesse de rappeler avec une émotion reconnaissante le nom et les œuvres {Dict. des mnnuf., t. I, Introd., p. xxxii; t. 11, p. a/17 ; t. III, p. lxiii).

5° M. Domay ou d'Omay, mort plus que centenaire (1729-1834), fut successivement, avant la Révolution, avocat, procureur du Roi près le Bureau des finances, puis échevin. Il entra à l'Académie de Rouen eu 1769. La biographie''' de cet aimable littérateur rouennais signale, parmi ses œuvres en prose et en vers, un mémoire couronné en 1765 par l'Académie de Caen rrsur les mesures à prendre pour relever la classe des laboureurs- et d'autres mémoires couronnés en 1776 et 1777 par l'Académie de Lyon trsur l'amélioration des routes». C'est par ce côté que ses travaux se rapprochaient de ceux de Roland. (Voiisur leurs rapports la Correspondance, 6 janvier 1782 et 28 mars 1785, et une lettre inédile de Roland à sa femme, du 19 mars 1784, ms. 624o, fol. 92-98.)

G° M. Justamont. Nous n'avons presque rien pu trouver sur ce personnage, anglais d'origine, et professeur d'anglais à Rouen, qui paraît avoir été en grande intimité avec les Roland. Nous voyons seulement, par la Correspondance (98 janvier 1781), qu'il était aussi fort lié avec les demoiselles Malortie, les fidèles amies de Roland dont nous parlerons plus loin. On trouve, aux Papiers Rotand{ms. GvJn, fol. 98a), une lettre de lui h Madame Roland, où il parle de Lemonnier, leur iinii commun, et aussi d'un ennemi commun , le manufacturier llolker. (Voir, sur celui-ci. Appendice G.) En 1796, il éljiil encore dans riiitiuiité des demoiselles Malorlie et les accompagnait lorsqu'elles ramenèrent de Rouen à Paris Eudora Roland, (jue Rose, son tuteur, leur avait conliée ])endant quelcjues mois.

7° Nous sommes mieux renseignés sur Raillière. Charles-Louis-Denis Baillière de I>aisement (1729-1800), neveu et héritier d'un chimiste du même nom, lui succéda en 1769 à la tête d'une pharmacie considérable, située rue de la Chaîne. Membre de l'Académie de Rouen (1768), chimiste, littérateur et musicien, il publia, outre divers opuscules scientifiques, des opéras, des pastorales, et une Théorie de la mnsujtte(\) Plus encore que Justamont, il partageait les amitiés et les inimitiés de Roland. (Voir Correspondance, 98 janvier,

Notice historique et biographii/ue fur M. d'Oriwij, par M. Tou{;ard, lloiieii. i8li.").

jô février, âo juillet 1781 ; — cf. Dlct. des manuf., I, a4 : ^M. BaiHière, mon ami et mon confrère 1.) En octobre 1781, il publia en faveur de Roland, contre llolicer, de violents pamphlets que nous analyserons en leur lieu (Appendice G).

8" François-Antoine-Henri Descroizilles (1766-1825), professeur de cliimie élémentaire et appliquée îi Rouen, eut aussi avec Roland d'affectueuses relations (Correspondance, a'i janvier 1783), mais d'une date postéi-ieure, car il n'avait que dix-huit ans lorsque rin>ipecteur quitta Rouen pour Lodève. l'allés s'explicjuent par les rapports incessants que Roland, dès que son établissement à Amiens l'eut rapproché de la Normandie, ne cessa d'entretenir avec tons les Rouennais qui s'occupèrent de sciences appli({uées à l'industrie. On verra plus loin ([u'il connaissait les demoiselles Malortie et leur rendit service pendant la Terreur.

9° Les rapports de Roland avec M. Haillet de Couronne, secrétaire perpétuel de l'Académie de Rouen, semblent ne dater que de 1780, année où il obtint d'être inscrit parmi les -rassociés à adjoinlsTi de cette compagnie, et avoir été des plus coui'tois, mais sans intimité particulière.

10° Au contraire, le i)eintre rouennais Aiiicet-Charles-Gabriel Lemonnier (i743-i8a4) fut un véritable amî, et son nom revient bien souvent dans la Correspondance. Roland et lui avaient dû se connaître à Rouen avant d'en sortir, Roland en 1766 pour se rendre en I^nguedoc, Lemonnier en 1766 pour aller travailler dans l'atelier de Vien. Hs se retrouvèrent en 1776 à Rome, où Lemonnier, grand-pi-ix de peinlui'e (177a), élait arrivé en 177/1. D'après un de ses biographes (Lebel, Disc, de récept. à l'Académie de Bouen, i883), il serait resté dix ans en Italie. Ce n'est en effet qu'en 1786 qu'il en revint détinilivement , en s'arrôtant à Villefranche pour y voir les Roland (Correspondance, a3 novembre 1784). Mais on voit, par cette lettre même, et par une autre lettre des Papiers Roland (ms. 6a4i, fol. a8a), qu'il s'était trouvé il Rouen en 1781. La Biographie Rabhe confirme ces indications : ffEn 1779, son temps d'Académie était écoulé; il revint dans sa patrie, qu'il quitta pour retourner en Italie^. Son nom reparaîtra bien souvent dans la Correspondance. Le !i décembre 1793, Roland lui donna un logement au Louvre'''. Il rendit de grands services pendant la Révolution, comme membre de la Commission des arts, où Roland l'avait fait entrer (Guillaume, lll , passim).

S 5. Les demoiselles Malortie.

Nous savons 1res peu de choses — et trop peu — sur ces vaillantes filles.

Cbainpagneux, lorsqu'il parla le premier, en 1800, de l'asile qu'elles donnèrent en 1793 h Roland jjroscrit, n'avait même livré leur nom qu'à moitié ; irLes citoyennes Mal. ..'.. {Disc, prélim., LXXXIII.)

M. Faugère, soixante-quatre ans plus lard, se montra plus explicite (Mém., I, 317); à l'endroit où la prisonnière écrit : rJe savais Roland dans une retraite [laisibleetsùre, etc. . . d ,

'" Lettre inédite de Roland à Lemonnier, communiquée par le pelit-fils du peintre, M. Henry Lemonnier, professeur à la Sorbonne,

il ajoute en note : f Roland avait reçu asile à Rouen, chez les dames Malorlie, qu'il avait connues pendant un long sdjour qu'il avait fait à Rouen dans sa jeunesse. Il avait même dû épouser une sœur de ces dames; mais elle mourut, et Roland consacra quelques pages alldgoriques à l'expression de la douleur qu'il éprouva de sa pertes. Et ailleurs (H, 289) il nous apprend que Madame Roland (tvint passer un mois chez les dames Malortie, en 1781, un an après son mariages.

M. Léon Fallue, dans un article de la Revue de Rouen'-^\ en i853 , avait déjà parlé des demoiselles Malortie, avec quelques précisions de plus : "Les demoiselles de Malorlie, anciennes chanoinesses , qui habitaient, dans la rue aux Ours, la partie de la maison portant aujourd'hui le n° i5 . . . ».

Nous sommes en état de compléter, dans une assez large mesure, ces trop brèves indications :

Le père des demoiselles Malortie, demeurant rue aux Ours, procureur en l'Iillection de Rouen, était en même temps agent et receveur général du chapitre de la cathédrale (ircA. de la Seine-lnfér. , G a/190, aiSa et 2455'*'; — cf. Alm. de Normandie, 1768). Nous n'avons pu remonter plus haut que cette dernière date. En 1777, Malortie a disparu [Tableau de Rouen, 1777, chapitre de Notre-Dame). Il est remplacé par un nommé Lefebvre, ou Le Febvre de Malortie, qui n'était encore en 1768 que procureur postulant, et que nous présumons avoir été son gendre. Ce Lefebvre , à son tour, disparait quelques années après ; à YAlmanack de Normandie de 1788, c'est im nommé Le Gris qui est l'agent du chapitre.

Mais il semble que M"' et M"" Malorlie aient été associées à la gestion de Malortie et de Lefebvre ou qu'elles l'aient continuée. L'indication tirée des Archives de la Seine-Inférieure citée plus haut dit : rrComptes rendus par MM. Malortie et Lefebvre, M"° et M"" Malortie, comme chargés de la recette générale du chapitre. . .-n.

Une autre pièce citée par M. Clérembray, au sujet des demoiselles Malortie, conûrmeces données : trLe 12 août 1791 était intervenu un arrêté du département, en leur faveur, sur leur requête sollicitant une gratification pour avoir administré pendant cinquante ans les revenus du chapitre de la cathédrale, lequel arrêté les renvoie à se pourvoir devant l'Assemblée nationale !i. Ainsi la gestion de la famille Malortie remontait à 17^1.

C'est probablement en raison de cette charge que ceux qui les connurent dans leur extrême vieillesse leur donnèrentle titre de chanoinesses. Il y avait bien, à la cathédrale de Rouen, un chapitre de chanoinesses. (Voiri/jst. de l'Eglise cathédrale de Rouen, 1686, par dom Pommeraye, p. 56i ; — cf. France ecclésiastique de 178C, p. 248.) U se composait de trente prébendes, conférées par l'archevêque à des filles ou veuves, qu'on appelait diaconesses ou chanoinesses. La charge était des plus légères (assister à trois obits dans l'an); le revenu était en conséquence : cinq livres par tête en 1788, et dix-huit livres de casuel.

''' Rev.de Piouen, iSôa, p. 81-86 «Lasépu!- un asile à Rouen, chez eies demoiselles de Mature du ministre Roland». — M. Fallue avait lorlies, femmes d'esprit. Elles demeuraient dans probablement prisées indications dans un manu- la rue aux Ours, à la partie numérotée i5...». scrit de la Ribl. municipale de Rouen, de M. de I.a O Citées par F. Clérembray, » La Terreur à Querrière, intitulé «la Révolution à Rouen». On Rouen», dans La Normandie de décembre y ht (p. i'i5-iA7) que Roland, en 1798, trouva 1898.

Mais eos chanoinesses avaient, comme les chanoines, la faculté de résigner leurs bénéfices, et par suite le droit de Commitimus aux Requêtes du Palais. Ces très modestes prébendes étaient donc recherchées. Les demoiselles Malortie en possédèrent- elles réellement ? Nous en doutons , car leiu"s noms ne se rencontrent pas sur les listes que donne la France ecclésianlù/ue. Elles n'apparaissent d'ailleurs jamais sous ce titre dans la Correspondance, bien que leur adresse tM"" Malortie, rue aux Ours, à Rouent s'y rencontre plus d'une fois. Mais il n'en i-ésulte pas moins des premières indications données jdus haut qu'elles tenaient, par les services de leurs parents et les leurs, au chapitre de la cathédrale, et que leur vie s'est en quelque sorte écoulée à l'ombre de l'église Notre-Dame.

Nous avons vu que le père devait être mort eu 1777. La mère vivait encore au commencement de 1779, car Marie Phlipon, écrivant à Roland le 3 janvier de cette année-là (ms. 6988, fol. 7-8), adresse sa lettre «chez Madame Malortie, à Rouen, en Normandie». La lettre ne portant pas d'autre indication, mais ayant été transmise par la poste (elle est taxée), on peut induire que M'"* Malortie était bien connue dans sa ville. Mais elle devait être morte deux ans après, car les lettres de Roland à sa femme des 6, 11 et 18 février 1781 (ms. 6a4o, fol. 86-89) ont pour suscription : ttChez M"" Malortie, nie aux Ours, à Rouen 1.

Les demoiselles Malortie (sans parler de celle qui aurait épousé un Lefebvre) étaient au nombre de trois :

D'abord, la plus jeune, celle que Roland aima et devait épouser, qui mourut prématui-ément , et qu'd pleura , comme le dit M. Faugère , en prose et en vers. C'est sous le nom de Cléobuline qu'il la célébra. Les allusions à cet honnête roman de sa jeunesse sont fréquentes dans la Correspondance (Lettres du 8 février 1779, ms. 6a38, fol. 16-17; Join-Lnmbert, XI; du 95 juillet 1781 : du 96 août 1788, etc. . .). Nous avons d'ailleurs, au ms. 9689, fol. 349-354, l'espèce de thrène en prose que Roland composa pour pleurer sa perte. Nous y apprenons qu'elle était née en 1788, qu'il la connut en 1761 et que, lorsqu'elle mourut en 1778, il était accoiu-u d'Amieps auprès d'elle'"'.

Des deux survivantes, la cadette s'appelait Aimée: nous ignorons le prénom de l'autre; elle signe ses lettres ff Malortie aînée ".

n semble que les demoiselles Malortie (l'aînée et Aimée) aient vécu, sans doute après la mort du père et de la mère, c'est-à-diie précisément à l'époque oîi se déroule la Correspondance, dans une assez grande gêne et aient dû plus ou moins subsister en faisant de la couture ou de la lingerie'*', avec une de leurs nièces, appelée M"* Malanivre. Mais cela ne les empêchait pas de recevoir, le soir, des amis instruits et distingués, les Grecs dont parle l'élégie de Roland (cf. la lettre du a8 janvier 1781), et on s'explique par là le mot de M. de La Querrière cit^ tout à l'heure ^femmes d'esprit».

'■''' vThalè» aux »œ«r« de Cléobuline et à tout 19 mai 1779, Join-Lambert , XXXVI; — lettre

len Grec», >alut et comolation.v Nous avuDs dit de Madame Rol,ind à son mari, a8 janvier 1781;

que Thalè» était le nom de Roland dans la pe- — lettre de Roland k sa femme , 1 1 février

lile société; /«» Grec» désignent les autn-s mem- 1781, ms. Ga'io, fol. 86-87; — lettre de Ma-

bres. dame Roland du 28 novembre 1781, elc. ,

'*' Voir lettre de Roland à Marii» Phlipon, du Cf. Tabkau de Rouen, 1777, p. 4o3.

58't LETTRES DE MADAME ROLAND.

C'est dans ce milieu paisible et modeste, mais très cidtivtî néanmoins, qne Roland fnt accueilli pendant son séjour à Rouen à partir de 1761; c'est là qu'il aima pour la première fois, et qu'il revint souvent. Il y était en janvier 1779; en janviei- 1781, il y envoie sa femme; en août 178^, il y retourne avec elle: il y revient en 1786. rrLes deux amies^i, (fies amies de Rouen» , voilà le terme qui reparait fréquemment dans la Correspondance.

L'amitié qui l'y accueillait était vaillante; lorsqu'en juillet 1781 éclata enire Roland et le grand manufacturier de Rouen , Holker, la violente querelle que nous raconterons eu son lieu (voir App. G), les deux sœurs s'y associèrent avec une singulière passion, et Madame Roland écrit h son mari, le 26 juillet 1781 : rrLes deux sœurs pensent et parlent comme écrivait la cadette. . . n.

Pendant tout le séjour des Roland en Reaujoiais (1784-1791), la correspondance continue, soutenue et confiante.

Le 99 mars 1791, Madame Roland, installée depuis un mois à Paris, écrit à Rancal : ffj'ai été fort occupée, ces jours-ci,. . . d'une ancienne amie de notre ami | Roland], que ses affaires ont appelée delà Nonnandie à Paris, qu'elle ne connaissait pas encore... ». Il s'agit évidemment d'une des demoiselles Malortie, amenée à Pai'ls par l'affaire de l'indemnité qu'elles réclamaient à la suite de la suppression du Chapitre de la cathédrale.

En juin 1793, c'est chez ses vieilles amies que Roland, j)roscrit, vient chercher asile, et Depuis le a4 juin» , dit Champagneux '''; disons plutôt depuis le 90 juin, car, dès le 99, Madame Roland le savait à Rouen : rrll est maintenant dans son voisinage» , écrivait-elle ce jour-là à Ruzot réfugié à Caen. Et, le 6 juillet : «Il est à Rouen, bien près de loi, comme tu vois, chez de vieilles amies, et parfaitement ignoré, bien doucement, bien choyé...». Et, en août (seconde arrestation, Mcm., I, p. 917) : frJe savais Roland dans une i-etraitc paisible et sûre, recevant les consolations et les soins de l'amitié. . . ». Cf. ibid. , p. 993.

Roland passa près de cinq mois (90 juin- 10 novembre) dans cette retraite, c'est-à-dii* dans la maison de la rue aux Ours. Elle existe encore, au n° 10, et est occupée, avec les deux maisons attenantes (n" i3 et 17), pai' M. Mariette, fabricant de chaussures et mercier en gros.

Là, le vieillard proscrit continuait à correspondre avec sa femme. Nous ne savons par quel moyen , mais les faits ne permettent pas d'en douter. A Sainte-Pélagie comme à l'Abbaye , elle sait où se trouve son mari et les douleurs qui le dévorent. Elle parle de tfson état moral, si triste, si accablant» (à Ruzot, 6 juillet) ; elle sait que, tout entier à son ressentiment contre Ruzot, il prépare trpour le livrer à l'exécration publique. . . des écrits empoisonnés», et c'est seulement dans les derniers temps, en août, qu'elle obtient qu'il les brûle (voir lettre du 3i août à Ruzot et lettre 55 1 à Jany). Et malgré tout, il s'occupe du moyen de faire évader la prisonnière (lettres à Buzot, 3 et 6 juillet), peut-être en faisant appel à cette généreuse Henriette Cannet dont il avait autrefois dédaigné l'amour !

Et pendant ce temps , ses persécuteurs le croyaient réfugié à Lyon , soulevant cett« ville contre la Convention [Mém., 1, passim; Champagneux, I, Disc, prélim., i.ui, II, 196, III,

'■' Dite, pre'd'm., LXXXIII. — Champagneux imprime 1792, mais c'est une faute de typographie évidente, que M. Dauban {Elude, p. ccxlix) a reproduite.

3()5-;]9G.: Aiilard, Salui public, V, •îyô— 279; Buclioz et Roux, XXVIII, aSo-sQÔ; XXIX, /l'ifi; Valol, Girondins , II, SSg.)

Il écrivait aussi des Mémoires historiques (Bosc, Avertissement) .

Quand il ajjprit, le 1 0 novembre, frqu'on allait égoi'ger sa femmei ''', il eut avec ses amies une délibération d'un courage extraordinaire, que Cliampagneux {Disc, préliin.) a racontée en di-amatisant un peu , mais (pie nous tenons pour vraie dans son point essentiel. Il ne voulait pas survivre à celle qu'il avait tant aimée ; il hésitait entre deux déterminations : se tuer, ou aller se livrer à la Convention. Dans ce cas, c'était aller au tribunal révolutionnaire et à l'échafaud, ce qui entraînait la confiscation de ses biens et la spoliation de sa fille. Il se décida |Hiur le suicide , sortit de citez ses amies à six heures du soir, et alla .se tuer à quatre lieues do là, sur l'avenue du château de Radepont, où, dans la matinée du 11, on releva soti cadavre.

Parmi les pièces ti'ouvées sur lui était un papier portant l'adresse suivante : t A la citoyenne Aimée Malorlie, rue aux Ours, à Rouen." (Arch. nat., G II, 787, Ass. pol., Convention.) Les deux représentants en mission à Rouen, Legendre et Delacroix, ignorant le long séjour de Roland chez les demoiselles Maloi-tie, crurent que c'était ^l'adi-esse de la jiersonne chez laquelle sans doute il se proposait de descendre à Rouen» '*' et, en rendant compte de l'événement à la Convention, ajoutèrent que itcette personne est en état d'arrestation».

C'est le même jour que le Journal de Rouen annonçait le suicide : wLe bruit court que l'ex-ministre Roland s'est tué lui-même aux environs de Bourg-Beaudouin , sur la route de Rouen à Paris» , et c'est par ce journal que les demoiselles Malortie connurent la On de leur malheureux ami. Elles eurent ainsi le temps, prévoyant une perquisition, de jeter au feu ces Mémoires historiques laissés par Roland, dont parle Rose. Deux heui-es après. Aimée Malortie était ari"étée sur un ordre du Comité de surveillance signé Regnault, mise d'abord pendant trenle-six heures dans un cachot de la Maison de justice, puis, le a6 brumaire-16 novembre , transférée à la prison des Gravelines '^'.

Ses amis ne l'abandonnèrent pas. Sur une des ]>étitions adressées par elle en frimaire an II [novembre-décembre 1798] pour obtenir sa mise en liberté du Comité de Rouen, est resti?e épinglée cette note : irRecommandé pai' le citoyen Desci'oizille»» '*'. Descroizilles , dont nous avons parlé plus haut, se trouvait en état d'intervenir, étant l'ami et l'associé de M. de Fontenay , aloi-s encoi-e maire de Rouen.

Nous ignorons à (juelle date Aimée Malortie fut élaigie. Mais l'épreuve n'avait pas arrêté son ardeur de dévouement. Deux ans apràs, en novembre 1790, nous trouvons les deux sœurs en correspondance avec Bosc'*', l'ami des Roland, le tuteur de leur fille Eudora. Bosc a eu le malheur de s'éprendre de sa |)upille , bien que ayant vingt-deux ans de plus qu'elle; il veut i'<'pouser, mais il sent en même temps que, jusqu'à ce que le mariage soit décidé, il ne peut la garder sons son toit, et il demande aux vieilles amies de Rouen de prendre la garde de l'orpheline. Elles acceptent sans un moment d'hésitation. Malgré un état

'•' Voir, dans la Révolution Jrançaiêe du inaire-i3 nov., Aulard, 5a/utpHi/ic, VIU, 399.

i4 juillet 1895, noire sNotc critique sur les j '" F. Clcrpmbray, ttLa Terreur à Rouen-,

dates de l'exécution de Madame Roland et du ' dans La Normandie de décembre 1898.

suicide de Roland». (») Ibidem.

''' Voir leur lettre à la Convenliou, du a3 bru- O Voir Appendice K.

(le véritable détresse, résultant de In famine de cet hiver-là, et atleslée par leurs lettres [Collection Deljavie, voir App. K), Aimée Mal ortie s'embarque poui- Paris, où elle arrive le 98 novembre, et en repart emmenant Eudora Roland et sa bonne, la dévouée Marguerite Fleury.

L'enfant passa sept mois à Rouen , choyée par les vieilles filles , les gouvernant plus qu'elle ne se laissait gouverner par elles , entourée dans leur milieu d'attentions qui ne la laissaient peut-être pas insensible et faisaient tort au pauvre tuteur; le fils de Descroizilles se mettait sur les rangs pour l'épouser (bien qu'elle n'eût pas encore quinze ans) et itles amiesji semblaient s'intéresser à ce projet.

Quoi qu'il en soit, tandis que Rose, désillusionné, mais le cœur meurtri, s'éloignait de la France pour aller aux Etats-Unis oublier son chagrin, Aimée Malortie, accompagnée du fidèle Justamont, ramenait Eudora Roland à Paris, le a 6 juillet 1796, chez Champagneux, qui succédait à Rose dans la tutelle de la jeune fille.

Ici s'arrêtent les renseignements que nous avons pu rassembler sur les demoiselles Malortie.

§ 6. Les frères Cousin.

Ces deux amis de Roland étaient de Dieppe.

Leur père, Michel Cousin, marié à Françoise-Henriette Nepveu, mort en 1764, avait été d'abord ^inspecteur des chemins royaux de la Haute et Rasse-Normandiei , puis était devenu tf entrepreneur des fortifications et ouvrages du Roi dans la province de Dieppe" '"'.

Son fils aîné, Michel Cousin, était avocat du Roi au Bailliage de Caux. D habitait Dieppe, Grande Rue , sur la paroisse Saint-Jacques. D a publié les ouvrages suivants :

1° ^Traité de la peine de mort, traduit de l'italien, de M. Paolo Yergani, et suivi d'un Discours sur lajustire criminelle, dédié à M. le marquis de Miromény (sic), garde des sceaux de France, par M. Cousin, avocat du Roi au Bailliage de Caux et siège d'Arqués, Paris, Guiliot, 1789.1 Ancien premier Président au Parlement de Rouen, Miromesnil, devenu garde des sceaux, avait fait rendre l'ordonnance du ai août 1780, supprimant la question préparatoire. C'est donc à un double titre que le magistrat normand lui dédiait son livre, visiblement inspiré de Reccaria.

a° nDe l'énormité du duel, ti-aité traduit de l'italien de M. le docteur P. V. (Paolo Vergani), et dédié à S. M. Frédéric II, roi de Prusse, par M. C, des Arcades de Rome et de l'Académie de Viilefranche. Berlin, Christian-Frédéric Wors, 1788, in-ia.n

Plusieurs choses sont ici à noter : 1 ° c'est Roland qui avait fait admettre Michel Cousin dans la petite Académie de sa ville natale, en 1781: 9° en dédiant au roi de Prusse sa traduction de l'italien , Michel Cousin briguait probablement le titre de correspondant de l'Académie de Rerlin. Madame Roland , qui avait poussé son mari à solliciter le même honneur, inutilement, y fait une allusion railleuse et quelque peu jalouse : «Aristole ''' va en Prusse. . .n

") Galerie Dieppoise, collection publiée sous t^' Rappelons que, dans la Société littéraire

la direction de l'abbé Cochet; article Coiitin, formée par Roland et ses amis, /ln«(o«e était le par M. Lamotte. nom de Michel Cousin.

(Lettre du 20 avril 1784); 3° Michel Cousin avait dficide'ment la manie de l'italien. rFoii de l'italien ■>, dit de lui Madame Roland (Mm. , 11. 2.39), en se plaignant qu'il eût farci de citations en cette langue les Lettres sur l'Italie, de Hoiaud, lorsqu'il eut à en diriger l'impression.

Le second (ils . Louis Cousin , appelé d'ordinaire , suivant l'usage du temps de donner un second nom aux cadets, Cousin-Despréaux, était né à Dieppe le 7 août fjU'd; il avait donc neuf ans de moins que Roland. Elevé d'abord au collège de SenUs , puis au collège du Plessis, à Paris, où il demeura ensuite plusieurs années à suivre des cours publics, il ne serait renti-é en Normandie qu'en 1763, un an avant la mort de son père. Mais comme Roland quitta la province en 176/1, cet intervalle ne suffirait pas pour expliquer leur étroite liaison. Ils durent se connaître auparavant, par l'entremise de Michel, et durant les vacances que le jeune étudiant passait alors en Normandie. Dans cette société, Cousin-Despréaux s'appelait Platon.

La mort de son père de fixa entièrement auprès de sa mère, qui avait d'importantes affaires à liquider-! {Galerie dieppoise). Il demeura dans la Grande-Rue, comme sou frère, et probablement dans la même maison.

Le 6 février 1770, il se maria, à la paroisse Sa int- Jacques , avec M"' Reine, fille d'un négociant de Dieppe; elle avait 99 ans, lui 97. Fille et sœur de marchands, irelle faisait un négoce de dentelles, auquel elle joignit plus tard des armements pour la pèche, côtière. Despréaux fut son conseil , son teneur de livres et le rédacteur de sa coirespondance mercantile^ (ibid.). Mais il n'avait pas renoncé pour cela à l'élude, et il entreprit, vers 1770, une Histoire de la Grèce, a laquelle, comme on le voit pai' divers passages de la correspondance de Roland, celui-ci collabora activement, au moins pour la préparation des matériaux. En novembre 1776, étant en Sicile, il va visiter le temple de Ségeste (Lettres d'Italie, 15' lettre) et écrit : tJc prends quelques notes relatives à la géographie de la Grande-Grèce; elles me sont demandées par l'amitié ; . . . c'est d'ailleurs concourir à la perfection d'un ouvrage dont le projet nous a souvent occupés, l'auteur et moi, dans de longues promenades... «; et il ajoute en note (n'oublions pas rpi'il n'imprime (pi'en 1780) : t Voyez l'Histoire générale et particulière de la Grèce, par M. Cousin-Despréaux, des Académies de Rouen, de Villefrauche , et des Arcades de Rome, t. l"--.

L'ouvrage de Cousin-Despréaux est en 16 volumes in-ia. imprimés à Dieppe, chez Duhuc. qui parurent successivement de 1780 à 1789; il était dédié à Miromesnil, dont les deux frères paraissent avoir également recherché le patronage.

La compilation du lettré Dieppois u'eut qu'un succès d'estime, et fut d'ailleurs bientôt rejetée dans l'ombre par le Voyage du jeune Atucharsis (1788). Toutefois elle valut à son auteur le titre de correspondant de l'Académie des Inscriptions. Il était déjà adjoint à associé (c'est-à-dire adjoint aux associés libres) de l'Académie de Rouen. Nous croyons superflu d'entrer dans le détail des autres Académies provinciales auxquelles il se fit agréger; comme son frère, Michel Cousin, comme Roland, qui lui servit d'introducteur aux Arcades de Rome, puis à Villefrauche (1779, l'année oîi il y entrait lui-m(?me), à Lyon, à Marseille, à Dijon , etc. , il était friand de ces distinctions innocentes.

Il eut de nombreux enfants, dont quatre vivaient encore en iSia; l'un d'eux, l'aîné

fut placé qiieUpie temps auprès de Roland, à Viiiefranche en 1787, pour y faire son apprentissage en vue de l'inspection des manufactures (voir la Correspondance , année 1787), mais donna alors peu de satisfaction.

Gousiii-Despréaux était dévot (voir lettre de Roland du 8 novembre 1779, ms. 62/10, fol. 68-69; Join-Lambert, XCVII); il était lié avec des prêtres, l'abbé Gloulier, l'abbé Burgot, et c'est par eux qu'il procui-a aux Roland la protection de la marquise d'Arbouville (voir Correspondance, 3 janvier 178a, et mars-mai 178/1).

Devenu éclievin de Dieppe, il s'occupa, mais sans succès, d'un projet de canal de Dieppe h l'Oise. A la veille de la Révolution , il fut élu membre de l'Assemblée provinciale de Normandie.

Emprisonné pendant la Terreur, il employa sa captivité à écrire ses Leçons de la nature sur l'histoire naturelle , la physique et la chimie présentées à l'esprit et au cœur, qui parurent à Paris en 1802 , k vol. in-i 2 , et qui eurent plus de succès que VHistoire de la Grèce.

Sous l'Empire, il fut, d'après son biographe, ardent royaliste. Il écrivit alors la Morale des Etats, qui resta en manuscrit (8 vol.). Au début de la Restauration, trouvant que le gouvernement de Louis XVIII faisait trop de concessions aux idées révolutionnaires (!), il publia, pour le retenir sur cette pente, une Adresse au Roi, par un vieillard de A'ortnandie.

Il avait perdu sa femme le i3 juin 1 81/1 , et mourut le s novembre 1818.

Pour suivre l'histoire des relations de Roland et des fi-ères Cousin, il faudrait faire, dans tout le cours de la Correspondance, une moisson tellement ample, qu'elle dépasserait le cadre de ce travail et en altérerait d'ailleurs le caractère. Contentons-nous donc de noter :

1° La collaboration de Roland à VHistoire de la Grèce. Aux preuves déjà données, ajoutons les suivantes : lettre de Marie Phlipon à Roland, mars 1779, Join-Lambert, \; lettre de Roland à Marie Phlipon, 8 juin 1779, Join-Lambert, XLI; idem, 11 février 1781; idem, 97 octobre 1782.

2° Le rôle que joua Cousin-Despréaux en 1779, entre Roland et Marie Phlipon; c'est chez lui , rren Grèce" (c'est ainsi que l'inspecteur d'Amiens appelait la Normandie , réservant pour Amiens les qualificatifs moins flatteurs de ffBéotie" , fflac Copaïsi , (rPalus-Méotides»), que Roland va en janvier 1779; en juillet-août, il le reçoit à Amiens, et le prend pour confident de ses sentiments pour la fille du graveur parisien ; en septembre , il retourne à Dieppe, et il semble bien, si l'on rapproche ces entrevues de ses hésitations, qu'il n'ait point été poussé j)ar Despréaux à tenir ses engagements. jMarie Phlipon est trop fine pour ne pas s'en apercevoir, mais elle se garde bien, en le faisant paraître, d'aggraver les choses; au contraire , elle travaille à réconcilier les deux amis un instant mécontents l'un de l'autre (lettre du ai décembre 1779, Join-Lambert, CVII) et garde ainsi l'avantage.

§ 7. Les lettres d'Italie.

C'est à l'article des frères Cousin qu'il faut rattacher celui des Lettres d'Italie, puisqu'ils en dirigèrent l'impression. Nous allons parler de cette affaire un jieu longuement, d'abord parce qu'il est souvent indispensable de la bien connaître pour comprendre les premières

années de la Correspondance, mais aussi parce qu'on y voit, sur le vif, les diflicultés d'une publication inofVensive dix ans avant ia Riîvolulion.

Roland avait été charjfé, en 177IJ, par Philibert Tnidaine, d'une mission d'études commerciales en Italie. Il partit le 8 août 1776 et revint à ia lin d'août 1777. Clieinin faisant, il ré<Iif[eait sommairement ses notes de voyages, et les adressait à ses amis et parents, particulièrement à son frère Pierre, alors prieur du collège de Cluny, et à Marie Phlipon. A son retour, il s'occu|)a de rédiger ces notes pour en faire un livre; il fut entendu que l'ouvrage serait imprimé à Dieppe , chez Dubnc , sous les yeux et par les soins des deux frères Cousin. Dès juin 1779, il est à l'œuvre (Join-Lambert, XL et XLI). II semble qu'en septembre l'impression fût déjà commentée (ibidem, LWXI et LXXXII). Le 8 novembre (ibidem, XCVII), il écrit : ffOn imprime mes lettres, elles me donnent de l'Iuimeiu'; une certaine mollesse de caractère, secouée uniquement par la dévotion, la serpe toujours à la main tremblante, me fait des échanci-ures ; j'en deviens jdat ou gauche et je m'en indigne». Cette sortie vise-t-elle un des frères Cousin? C'est probable. Mais elle pouvait aussi s'adresser au censeur royal, l'avocat Hotiard. dont les frères Cousin avaient fait choix, et dont le nom va souvent revenir en celte affaire '''. En tout cas, l'aigreur se mel entre Roland et ses amis (Join-Lambert, 16 novembre, 10 décembre, 19 décembre 1779).

En 1780, l'impression se poursuit, mais l'ouvrage, bien qu'il ait été imprimé sous les veux du censeur Honard, ne peut paraître tant qu'il n'aura pas été autorisé par l'adnu'nistration des Affaires étrangères, en raison des passages concernant les États italiens! Il faut donc attendre lapprobalion du irBureau pour les affaires de chancellerie et librairie-.

Impatienté, Roland envoie sa femme à Rouen et à DiepjMî. Le 6 février 1781, il lui écrit, il Rouen : "Point de nouvelles de mes Letlrcs d'Italie. . . 5<. Le 1 1 février, il ajoute : -Dis-hii [h Cousin-Despréaux I combien Je suis mécontent. . . Du reste, qjic veulent-ils que je lenr mande au sujet dn retard de la paii des Affaires étrangères? S'ils ne m'avaient pas |)rocuré la connaissance de l'homme abominable qui me cause tout ce travers *', homme que Platon, avec sa bonhomie, croit honnête, et qui est un gueux, je n'en serais pas là. . . 11 va

''' David lintianl, né à Dii-ppe li- «5 fcvriiT I7-J.5, mnri à Abbeville le 1') oclobrp 1803, ^a>anl juri«ronsullc, avocat au Parlement de Normandie, (■oiisciiicrrMhcvin de Dieppe, assucié libre de rAcadcmic lie Koiicii, membre de l'Académie des Inscriptions le ili janvier 178!). li figure pour la première fois cette année-là sur la liste des censeurs royaux (Alm. royal, p. 488); mais on voit ici que , déjà en 1780, il exerçait celte fonction.

Son premier ouvrage avait été : Let anciennet lois tien Franrain, mnscivt'ef ilmu le» riiummfn aiiglamen, recupillien par Liltleton, 1766. 3 vol. in-'i"; imprime à Dieppe cliei J.-B. Dnbiic, par souscription (Abbé Cmliel , Uinl. de l'itn^miiierie

à Dieppe, p. 16). — Mais son ouvrage le pluj connu est le Diclioniiuire nimlijlique , hittorique, étymologique, critique cl interprétatif de la cniiluine de Normandie, Rouen, 1780-1783, 4 vol. in-4".

Roland, après l'avoir souvent maudit, ne s'interdit pas de le cultiver, car nous trouvons au ms. 6343, fol. 131, une lettre qu'il adresse de Lyon, le G mai 1787, à M. Honard, avocat, de l'Académie des Inscriptions, cloître Notre- Dame, à Paris, où il lui rappelle qu'il l'a vu à Paris en juin 1 780 et le prie d'appuyer sa candidature au titre de correspondant de celte compagnie.

'-' L'imprimeur Diibuc.

bien h l'imprimeur d'être mécontent, le polisson, aussi bien que son patron'"'. Que ne m'avertissait-il, celui-ci, que sa censure et rien c'était la m«?me chose, l'autre qu'il se mettrait en faute en imprimant sans permission, etc. . . 7>.

Pendant ce temps, Madame Roland écrivait de son côté, de Rouen, le a8 janvier, qu'elle avait vu les amis Raillière et Juslamout et appris par eux qu'il y avait des exemplaires des Lettres en circulation; qu'il fallait craindi'e une contrefaçon; ^qu'indépendamment des exemplaires de tes Lettres envoyées à MM. les Intendants du commerce et à ta famille, il y en avait en d'autres mains et que certainement on ferait une édition si la tienne tardait à paraître . . . 1 . Puis , le 1 5 février, elle écrit de Dieppe : f J'ai été chez Dubuc , qui me paraît un personnage fort simple , ignorant même les lois de la librairie ; il te livi'erait ton édition si tu voulais la prendre; je crois même qu'il lui ferait plaisir de s'en débarrasser. Peut-être, dans le cas de la publication, s'exposerait-il aux réprimandes, vu l'état des choses; mais il ne s'en doute pas et serait homme, je crois, à imprimer le reste sans grande façon, malgré la défense de M. Houard, s'il recevait un ordre de toi. Mais ce que j'y vois de clair, c'est que tu peux retirer l'édition dansie cas où ce parti le semblerait convenable".

Ainsi, en février 1781, il y avait une édition prête à paraître, dès que la censure des Affaires étrangères l'aurait permis, mais on voit que cette édition ne com])renait |)astout l'ouvrage.

En mai 1781 , la suite de l'édition s'imprimait, et Michel Cousin, comme on va le voir, y insérait non seulement des citations italiennes, mais encore de longs morceaux de sa façon : irJe crois lui avoir écrit suivant tes intentions, — mande Madame Roland à son mari le 21 mai 1781, — qu'il pouvait mettre ses observations sur la musique, sur Métastase, Ghiari et Goldoni en apostille à la lettre de Venise , comme d'un Vénitien amateur ''', afin de ne pas faire de suspension ni de couture dans ta lettre, mais en le priant sur toutes choses de mettre de la précision et de ne rien insérer autre, prose ou vers, dans tout le reste de l'ouvrage. . . ji. — Puis, un peu plus loin, en pariant de Cousin-Despréaux : ... tf J'ajoute des recommandations de veiller sur le frère [Michel], dont la prolixité m'effraie toujours et à qui j'ai tenu la bride courte autant qu'il m'a été possible. On voulait réponse subito parce que l'impression va son train. . . n.

Enfin, en novembre 1781, le bureau de la librairie, que dirigeait Le Camus de Néville, maître des requêtes, se décide à lever l'interdit, trj'ai enfin la permission de mettre le livre en vente. J'ai en conséquence écrit sur-le-champ à Dieppe.» (Roland, t4 novembre 1781.) — ffj'ai la permission signée de M. de NévUle et j'ai agi en conséquence. . .1 [Ibid., 18 novembre.) — trAu milieu de ces misères, je compte poiu" un plaisir sensil)le la délivrance de la permission. Ti (Madame Roland, 90 novembre.) — Roland écrit encore, le 98 novembre 1781 : <rJe reçois une lettre de nos amies [M"" Malortie], qui ont reçu la petite pacotille de Lettres imj)rimées d'Italie. . . , dont un exemplaire pour chacune, un pour Aristole, un pour M. Rail[lière], un j)our l'Académie [de Rouen], et un pour M. de Cour[onne]. Aujourd'hui, il en arrive à Paris laS exemplaires. . . ji.

Kn somme, on avait laissé imprimer l'ouvrage à Dieppe, mais aux conditions sui-

W Houard. — '-'' Voir en effet les Lettrua d'Italie, VI, 33' Lettre, p. j)5-I7j!

vantes : i° la censure de Houard; — 9°la censure des Affaires étrangères, — 3° des cartons; — 4° la rubrique d'Amsterdam [voir l'édition]; — 5° l'anonymat; — 6° l'expédition des volumes en France par Neufchàtel , la petite principauté prussienne enclavée dans les cantons suisses , où fonctionnait une imprimerie importante dont nous aiu-ons plus d'une fois à reparler '■'. Il avait donc fallu envoyer les ballots de livres à Neufchàtel et les en faire revenir !

Roland se croyait enfin au bout de ses peines. Le 20 novembi'e, il avait écrit à M. de Coiu-onne : ^ Après trente mois de tracasseries, de tourments, de déchirures, on vient enfin de laisser un libre cours à mes Lettres de Sicile, d'Italie, etc.. . . » (ms. ôaiS, fol. 97), et il lui avait envoyé deux exemplaires , un poiu" lui , un pour l'Académie ; le même jour, il en avait adressé un à M. Baillière, en l'appelant rrmon cher confrère» , puis un à M. Justamont, un à M. d'Ornay, deux aux amies. Mais, dès le 99 novembre, il se heurtait à une nouvelle difficulté , soulevée par la Chambre syndicale des libraires de Paris (ms. 0943 , fol. 99-1 00 ) ^ et il semble que le censeur Houard n'y ait pas été étranger. irJe suis bien en peine de l'affaire où M. Houard met son nez« (Madame Roland, 23 décembre). — frJe vais aller voir mon bourru de censeur» (Roland, du même jour). Le 3o décembre, Roland s'impatiente au sujet de ses exemplaires, qui n'ai'rivent pas de Neufchàtel; pourtant, il a déjà pu en distribuer quelques-uns, puisque son ami M. Deu en est au second volume (Mailame Roland , du même jour). — Le 3 1, il annonce qu'il a enfin reçu ses livres, et calcule qu'il aura (ta en délivrer 80, pro Deo. . . ». Alors commence enfin la (Ustribution , non plus officieuse, comme celle des exemplaii'es donnés çà et là auparavant, mais officielle, à visage découvert: le 4 janvier lySis, à MM. Tolozan et de Golonia, Intendants du Commerce; le 10, à M. de la Tourretle, secrétaire pei-pétuel de l'Académie de Lyon, et à l'abbé Dessertines, seci'étaii'e perpétuel de l'Académie de Villefranche; le même jour, à M. Perrein, secrétaii-e de M. de Né\iHe, auquel il avait dû avoir recours au sujet (rde l'oubli ou de la petite tracasserie de MM. de la Chambre syndicale» ; le 8 février, à M. l'abbé Marie , professeur de mathématicjues au collège Mazarin, ami de Cousin-Despréaux '*', en lui disant : » L'ouvrage a été d('chiré durant trente mois par un censeur bourru [Houai-d], par des gens de peu de goût [ceci semble être ])our les frères Cousin], et finalement par l'administration des Affaires étrangères. . . » (ms. C243, fol. 129). Nous voyons enfin, par une lettre au libraire Panckoucke de juillet 1789 (ibid., fol. i3i) pour quelle raison il n'avait pas signé son livre : irL'anonymc est une des conditions de la part du gouvernement de la circulation de mon ouvrage» .

Roland dit aillem-s [Dict. des manu/., II, 91) :

itCcs lettros ne portent pas mon nom, il est vrai ; elles ont été érritos en courant, avec beaucoup de négligence; imprimées loin de moi, impitoyablement châtrées d'abord, cartonnées ensuite, sans qu'on s'embarrassât des raccords à faire, des lacunes à n-mplir; la langue n'y a pas toujours été respectée, la géographie même y a reçu quelques affronts ; tout cela , au fond de la province, à quarante lieues de l'auteur, fort occupé d'autre chose. Voilà pourquoi elles ne portent pas mon nom. Mais le» faits (|u'elles renferment ont été bien vus, et les observations bien réfléchies. J'ose croire que ce Voyage d'Italie et de Suisse, après tant d'autres voyages dans ces contrées, a dû paraître neuf à quelques égards, et je pense qu'il l'est même encore. . . ».

"' Voir, Méiii. de Briitnt , II, p. iljg-iii i-\ jinssim. — - '■) Voir sur ce personnage la Biographie Riihhe, siip|i|Mni<'nt , et les Mémmret de M"' de Cbflstenay, I, p. ^1 et suiv.

Au (lomcui'aul , (ont ce ddlail des dilIlciilU's que rencontra Roland pour imprimer son ouvrage est singulièrement instructif et nous montre à l'œuvre l'administration de 1780. A la voir entasser, pendant trente mois, tant de précautions conli-e un livre, on se demande s'il ne portait pas la tempête dans ses flancs. Hélas , non ! Ayons le courage de lire les six volumes in-ia des Lettres d'Itnlie"\ nous devrons avouer que l'ouvrage, curieux et renseigné à beaucoup d'égai-ds, est mal fait (Michel Cousin y était d'ailleurs pour quelque chose), et d'une digestion difficile. Aussi le succès fut-il médiocre. Dès le 5 janvier 178a, Roland écrivait : rrMon livre court encore à petites jambes .. . r,. Et le i.3 janvier, à propos des critiques qui lui revenaient déjà : «Tout ce qu'on voudra sur les Lettres d'Italie. . . Si jamais il s'en fait une seconde édition , nous corrigerons. D'ici là , il faut écouter et profiler, n Dans une lettre du 16 , Madame Roland récrimine contre Michel Cousin : «Ce cher Avocat du roi, avec sa bonne volonté et tout son Iravail, t'a impitoyablement gâté. Avis, comme tu le dis fort bien, pour une autre édition. . . »>; et Roland de répondre, le 19 : trLes macules dieppoises dont l'ouvrage est rempli me font à jamais regretter d'avoir eu l'idée d'y l'aire imprimer et censurer. . . v. Dans une autre lettre du «7 octobre 1782, nous voyons que la mauvaise humeur subsiste contre les amis de Dieppe : ... (r El , quand tous les hasards nie favoriseraient , il est impossible que mon argent me rentre , sans compter le dépit d'être revêtu à la dieppoise, ce dont le censeur, le lourd H. [Houard], est indigné, regardant comme une injure qu'on l'accuse de telles, telles, telles prétendues corrections, faites sans goût, sans principe et sans raison». Puis, prévoyant que Cousin-Despréaux va lui demander de revoir el corriger la suite de son Histoire de la Grèce, il ajoute : « . . . Sûrement, je ne suis pas près de lire son manuscrit, je suis las d'avoir fait des ingratsi.

Pendant toute l'année 1788, Roland et les Cousin se boudent; les deux frères n'apparaissent plus dans la Correspondance. Mais en 178/t , la réconciliation a eu lieu, au moins avec Cousin-Despréaux; c'est lui qui, par l'abbé Gloulier, met les Roland en relation avec la marquise d'Arbouville , jiour leurs sollicitations en vue des Lettres de noblesse, et, loi-sque Roland quitte Amiens, il va , «nvec sa femme, faire un séjour chez Despréaux avant de gagner Paris (voir lettre du a8 août 1784). De même, dans le voyage qu'il fera de Villefi-anche à Amiens en 178G, il aura soin de passer par Dieppe.

Mais le Voyajrc iltulie ne s'en vend pas davantage :

ffM. de Montaran [uu des Intendants du commerce] déprécie el blâme ]e\'oijaffe d'Italie, dans lequel il prétend que tu as mantjué à tous et à tout le monde.» (Madame lloland, 21 mars 1784.)

. . . «Parlons do ton édition dont le sort n'est pas peu embarrassant. . . » {Id., 27 mars.)

(Suit une proposition au moins singulière: traiter avec plusieurs libraires à la fois, sans qu'ils fussent instruits réciproquement delà chose.)

. . . ffFais pour le Voyage d'Italie connue tu l'entendras; il en reste encore de six à sept cents exemplaires». (Roland, 2(j mars 178^.)

'■' Evacicment, Lettres ccriles de Sniue , d'Ila- el des Arcades de Rome, à itf"'*** o Pâlie, de Sicile el île Malthe, par M***, avocat an ris, en lyjG, 1 777 cl J77S. — A Amsterdam, J'nrlemrnt, et de plusieurs académies de France fjSo, (î vol. in-12.

(Ju.-ilre jours aprùs ( lettre du 2 avril), Roland, cliargcant sa femme d'acheter la PliysiogHomoHte de f^avater pour leur ami M. Deu, ajoute naïvement : <rS'il est possible de payer ces CUV rages en Vuijages irilalie, ce serait une bonne chose. J'en prendrais bien un pour moi, ce (jui ferait deux exemplaires. Sine qua, iion.n

Le 19 avi-il, rendant comjite à son mari de son entrevue avec M. Tolozan, [nlendaut du commerce. Madame Roland dil : r-Le Tolozan a parlé du Voijaifc , de ce voyage fait par les ordre du Gouvernement et dans lequel ou trouvait mille misères. . . n. — On peut voir, dans la lettre même, la vive et fière riposte île la solliciteuse.

Le 3o avril elle écrit encore : irJe ne vois à rien pour nous défaire des Lettres. . . 1. Le t5 mai, Roland lui écrit : trJe voudrais bien que tu règles avec Visse, qui ne vend donc plus de Voya/fes.. . n. Visse ('tait libraire, rue de la Harpe. C'était lui sans doute qui s'était chargé d'écouler l'édition , et c'est probablement pour cela que Barbier, dans son Dictionnaire des Anonymes, t. If, n° 12G7, en mentionnant l'ouvrage, donne pour rubrique tr Amsterdam et Paris, Visse, 1780...^^.

Rien n'y fît. Le livre de Roland, mal vu par ses chefs, qu'effarouchaient les libertés de l'écrivain, critiqué assez aigrement par la presse (voir Mercure de France du 3o mars 178a; cf. Papiers Roland, ms. 6a 43, p. i3i), dépourvu d'attrait pour le grand public, ne se vendit pas'"'. Après la Révolution, il en restait encore des exemplaires en librairie et, loi-sque (jliampagneux, dans les premiers mois de 1800, publia chez le libraire Bidault les Œuvres de Madame Roland en trois vohnnes , il essaya d'écouler les Lettres d'Italie, au moyen d'une annonce sur les gardes de son édition ; il sendile aussi avoir tenté de les écouler en Allemagne, où la librairie de Hambourg faisait circidor alor-s de nombreuses publications françaises: TLettres écrites de Suisse, par feu J.-M. Roland, Hambourg, 1799, 6 vol.». Il est évident que ce n'est pas là une édition nouvelle, comme l'a cru M. Faugère (II. aSg).

"' Roland écrivait cependant, en 1790 [Dicl. cation (c'est lorsqu'il alla à Bàle et à Strasbourg

de» maiiufttct., t. Il, snpptèmenl , p. 91): «.. .Je dans l'été dr 17S7), de les l'ntoodre iiltribiier,

n'ai pas été peu élomié, dans un voyage fait pariant à ma personne, à un auteur qu'on me

en Allemagne, sii ou sept ans après leur publi- nomma Cnrrrri . . , n .

LtiTiii.'i i>t. mumt «»HM>. — 11. 'iS

MPRIMt-ItlL MriUli4ll..

LPPENDICE

Page 1