AU MARQUIS CES ARE CAMPORI, A MODÈNE
Turin, 14 juin 1840.
Trfe-illustre marquis^
Merci pour Yotre trop aimable et cher billet en réponse à l'humble octave *, et merci surtout de votre épisode, qui est d'une poésie délicieuse. Le génie de Votre Seigneurie respire dans ces douces beautés méiastasiennes^ d'où j'augure grand bien de vos drames lyriques.
Dans l'espérance de vous revoir avant votre départ, je vous salue avec une estime et une admiration toute particulière^ et j'ai l'honneur d'être, etc.
' L*ocUve k laquelle fait allusion celte lettre avait été écrite par Pellico, sur les instances de M. le marquis Cesare Campori, poor Talbum de madame la marquise Giulia Bovio-Paolucci, de Bulogne, et la voici telle qu*elle a été publiée depuis dans le Giomale nctenlifico letterario modenese en i 840 :
• La rougeur qui le couvre, aimable violette, pourquoi éveillet-elle tant de sympathie dans les cœurs? Si la vertu est belle, ce B*est pas seulement quand elle s'exerce et brille en des œu\res ^rieuses : souvent elle est plus digne encore d*étre aimée quand il faut pour la découvrir le regard pi>rçant de ramilié; la rougeur qui te couvre, aimable violette, te rend belle à mes jeoi plus que mainte autre (leur. »
{\otf (le l'Editeur.)
A M. LE PROFESS' PIER ALESSANDRO PARAVI A.
Vigna Barolo, 18 juin 1840.
Très-cher chevalier.
Je reçus mardi votre aimable petite lettre qui m'aiinonçait votre visite |K)ur le lendemaiu^ supposant que je pourrais être à Turin, et ce jour-là précisément, je dus rester à la campagne. J'en aurais un grand regret si je ne pensais que vous projettiez peutêtre cette bonne visite avant de savoir qu'étant allé à Turin ce même lundi, je m'étais déjà présenté chez la noble muse ^ ; je le regrette cependant; j'eusse volontiers réitéré mon hommage à une si docte et si aimable dame. J'ai toujours un véritable plaisir à vous voir, cher chevalier, professant comme je fais une estime particulière pour votre esprit et pour votre caractère sincère et généreux.— Si la digne étrangère est encore à Turin, veuillez lui offrir mon respect en même temps qu'à madame sa mère.
Je vous prie de saluer de ma part le comte Sclopis, qui s'était aussi gracieusement offert à me faire it>nnaitre la muse voyageuse.
1 Adèle Curii. {Soie de VÉdiUwr.)
A PIETRO GIURIAt.
Turin, 36 juin 1840.
Cher Pietro,
Chaque fois que je lis quelque chose de toi^ le refrain qui s'échappe aussitôt de mon cœur est toujours le même : Ce Giuria est vraiment un poëte/ Je ^eux dire que tu n'es pas un poëte à la douzaine^ tu es UD poëte qui sort de la foule grâce à trois ou quatre (paillés que je saurais bien dire^ çt que tant d'autres o'ont pas : une manière forte^ un intiment délicat^ faccord de la pensée et de l'expression^ de l'art et de la nature, etc. Les vers que tu m'envoies me confirment dans cette opinion sur ton talent; ils sont beaux et constituent une scène vraiment telle.
Corrige seulement le voisinage d'un parve avec un tparve et quelque autre misère de ce genre, et ce sera un excellent fragment, qui me fait bien augurer de l'ensemble du poëme *. Mais tu me dis que tu ne sais comment achever. Je pense que tu veux parler
' Ceue leUre et celle qui suit sont tirées du livre : Silvio ^^i*'A} et son temps, considérations de Pietro Giuria. Voghera, l»p. Oïtli, -1 854. {Note de l'Éditeur.)
* 11 s'agit ici d*une forme particulière de poème introduite par %o Pellico dans la littérature italienne, sous le nom de can- ^^. Ost un récit court et rapide, placé ordinairement dans la Uucbe d un troubadour, et qui n*est pas sans quelque ana- ^ie, dans le tour, sinon dans Kesprit, avec le Corsaire ou ÏMra. SiMo en a laissé de beaux modèles.
(Note du Traducteur.)
de la fin de cette scène^ et non pas de la conclusion du poëme. A Tégard de ce dénoûment final je ne saurais quel conseil te donner^ puisque j'ignore la nature du tableau que tu t'es proposé de peindre. Quant à finir la scène^ je dirais à peu près :
« Idell)ene voulut faire une douce violence à Gastf para ; vainement elle redoubla les exhortations^ les a embrassements et les larmes; avec une volonté a absolue^ énergique, Gaspara se dégagea de ses cr braS; sortit, disparut, et dans son dernier regard a brillaient encore les divins éclairs de la colère et de a la bonté. »
Je ris de moi-même en pensant que je te suggère peut-être là une' sottise, car il est peu vraisemblable que j'aie deviné ce qui convient le mieux à la circonstance. Au lieu de me demander conseil, rumine ion sujet, mets-toi à l'œuvre, écris; je réponds du succès.
Ma santé est comme à l'ordinaire. Mon frère et ma sœur, grâce au ciel, sont en bonne santé. Briano vient de composer un bel hymne à San Primitivo, martyr enfant, lise propose de retoucher sa tragédie. — Je ne connais ce V... que pour l'avoir vu. J'ai pu seulement m'aperccvoir que c'est un jeune homme de si peu d'instruction qu'il en fait pitié. Je ne puis m'expUquer qu'il vive en donnant des leçons. Quelques personnes se seront laissé persuader qu'il possède notre langue. Cependant s'il étudie, il est encore en âge de se former.
Je rencontrai Rocca chez la poétesse Adèle Curti^ qui a passé à Turin. 11 devait t'écrirc, et je le char»
geai de te saluer de ma part. A présent je te salue moi-même^ et suis de cœur^ etc.
A PIETRO GIURIA.
Turin, 10 juillet 1840.
Cher ami^
Vois si c'est une triste chose d'entreprendre un travail poétique par morceaux détachés. Tu feras de beaux et remarquables fragments^ mais c'est une chaioe brisée qu'on ne sait comment renouer. Il faut^ pour composer^ de l'imagination et de la grâce^ et ces doos tu les as ; mais ils ne suffisent pas au poëte^ à iDoins qu'il ne se borne à écrire de courtes compositioDs. Celui qui entreprend des ouvrages de longue haleine^ récits ou dialogues, doit W méditer^ les dessiner nettement, et prendre son œuvre au sérieux. La peste soit de ta paresse et de cette puérile confiance ! Rêver que, sans un plan fait d'avance, quatre beaux fragments |)Ourront se rattacher ensemble et former un tout harmonieux ! — Il faut représenter Collaltino comiffe subjugué par la beauté et la vertu d'Idelbcne, et comme déchiré de remords d'être infidèle à sa première amante ; mais ces personnages qui manquent de |>aro!e aux jeunes filles, ces caractères de Jason, de Thésée, d'Énée ou leurs pareils, il est difficile de les emiKîlhr. Il faut cependant bien que l'art s'attache à Iw grandir en les montrant désireux de revenir à la Vertu ou tout à fait entraînés au crime. Tu sauras, je lV5|)ère, surmonter tous les écueils; mais l'unique
conseil que je puisse le donner, le voici : — Ne plus écrire un vers de ton poëme avant d'en avoir mûri le plan et créé Taccord nécessaire des caractères et des faits. — Ce genre de poëme admet des lacunes, mais d'une importance secondaire et qui ne nuisent point au développement, et en évitant de jeter des esquisses dans un cercle où ensuite on se trouve encbainé. Comprends-tu?
La tirade sur la terre d'Italie est belle. Mais je veux de toi mieux que des tirades, si tu te sens assez d'haleine pour de vastes compositions. Je veux des plaiu complètement arrêtés avant d'écrire les vers, et ensuite une exécution qui ne procède pas par bonds, mais qui commence par la première scène pour contîDaer juqa'à la dernière. Si tu le peux, tu le dois ; si tu ne le peux pasy tiens-t'en aux cboses lyriques, d'une reprise ou deux. Je suis persuadé que tupeuaf concevoir de longs i)oëmes. Hais tu as pris de mnsh vaises habitudes, et tu n'aimes pas à méditer avec patience et persévérance, défaut d'écolier. Chasse-lemoi vite.
Je t'embrasse. Quand je verrai Briano et Flechia qui est revenu, je les saluerai de ta part. Le premier est venu chez moi, ce matin, me lire un instant de ses vers.
A LA COMTESSE OTTAVIA MASINO
DI MOMBBLLO.
Turin, 19 juillet 1840.
Madame et excellente comtesse.
Voilà donc la charmante voyageuse de retow: enfln daos notre chère patrie, si justement fière de sa digne et illustre fille ! Je m'en réjouis, et j'espère que ce loqg voyage aura été avantageux à votre santé^ Madame Ik comtesse, et à celle de monsieur le comte. Oœ de douceurs intellectuelles deux âmes de sentiments si élevés ont dû trouver à visiter ces admira- Ides cités des arts, et Rome en particulier ! Surtout pour un peintre de tant de goût et de génie, le plaisir aura été immense. Or, comme les jouissances de l'esprit influent sur le bien-être physique, il me semble que vos nerfs délicats doivent se trouver mieux ; ce . cpie je désire ardemment.— Moi, au contraire, je n'ai cessé d'être languissant, souffrant, haletant, — non d'es|>rit, mais de corps. Je suis néanmoins sur pieds, et j'en remercie Dieu, qui m'accorde encore beaucoup en me laissant à ce prix vivre hors du lit.— Quelle bonté à vous. Madame la comtesse, d'avoir passé hier chez moi, et ensuite de m'avoir envoyé ces livres de Monseigneur Durio !— Mille remerclmcnts. Agréez a\ec un témoignage de toute ma reconnaissance les sentiments ineffaçables de mon estime et de ma respectueuse amitié, et veuillez offrir mes hommages à l'excellent comte. J'ai l'honneur d'être de l'un et de
Tautre^ mais de vous en particulier, ma très-vénérée patronne, le très-humble et très-obligé serviteur.