‹ Lettres sur l'Amérique du Nord (volume 3)Chapitre 26 sur 55 · II · texte numérisé non relu

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parce que la part de la gloire de la France reste grande, quoique, militairement et politiquement, elle ait été vaincue par sa rivale, partout, et en Europe, et dans le ?iouveau-Monde, et dans la vieille Asie. Il me sera cependant permis de dire que si l'aristocratie française eût triomphé dans sa lutte contre Richelieu (1) , les destinées du monde eussent pu être complètement changées; peut-être alors la France eût rempli le rôle qui est devenu celui de l'Angleterre.

Le droit d'aînesse, étendu hors des limites de l'aristocratie , doit être considéré comme autre chose qu'une imitation irréfléchie des coutumes nobiliaires par une bourgeoisie vaniteuse. Cet usage, dont il est assez difficile de défendre V équité y a été pourtant une des causes de la

route dans les rangs de l'Église anglicane, qu'il ne le lui eût été au moyen-âge de s'élever au sommet de la hiérarchie catholique.

(1) L'aristocratie française qui lutta coutre Richelieu était protestante. Elle était plus éclairée que l'aristocratie anglaise de la même époque. Le protestanlisme français était l'élite de l'Europe sous tous les rapports, même sous celui de l'industrie et des manufactures. On sait que les grands progrès des fabriques anglaises et allemandes datent de la révocation de l'Édit de Nantes, qui chassa quatre cent mille Français de leur patrie et les dispersa dans tous les pays où il y avait liberté de conscience, particulièrement en Hollande , en Angleterre et en Allemagne.

jrrnncîeur de l'Angleterre. Il est évident qu'il est iavorable à Tag^glomération des capitaux ; or les capitaux sont comme les hommes : unis, ils sont puissants; divisés, ils sont sans force. Grâce à la loi deprimogéniture, l'Angleterre eut à sa disposition une armée toujours renaissante de cadets avides de porter leur industrie dans les colonies, et contents de leur sort, soit parce que leurs aînés leur prêtaient cordialement leur appui, soit parce qu'ils étaient pleins d'énergie, et qu'ils savaient bien qu'avec du travail ils arriveraient à la fortune, soit parce qu'ils ne supposaient pas que le monde pût être arrangé différemment. Pendant ce temps, les aînés formaient une riche métropole qui envoyait à propos d'amples secours à ses établissements lointains , et qui gagnait petit à petit la suprématie en Europe.

Quoi qu'il en soit, ce serait folie que de vouloir reconstruire la féodalité , ou que de songer à copier , soit en France, soit aux Ktats-Unis, l'aristocratie anglaise, même avec son mode de recrutement parmi les supériorités sociales : ce sont des formes hiérarchiques qui ont fait leur temps.

Mais, encore une fois, il importe à tous les peuples qui ont la prétention de devenir ou de rester puissants, d'avoir une aristocratie, c'est-àdire un corps , héréditaire ou non , qui conserve et perpétue les traditions, donne de l'es{)rit de suite à la politique» et se voue à l'art le plus

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difficile de tous , qu'aujourd'hui cependant tout le monde croit savoir sans l'avoir appris , celui de gouverner. Un peuple sans aristocratie pourra briller dans les lettres et les arts , mais sa gloire politique me semble devoir être passagère comme un météore.

Je ne sais si je me laisse égarer par mon admiration pour le passé , quoique je ne me dissimule pas ce qu'il a eu de tyrannique envers l'immense majorité du genre humain ; mais je ne puis me déterminer à croire que l'hérédité, ou, en termes plus généraux , le sentiment de la famille , doive être entièrement banni de l'institution aristocratique destinée à couronner l'ordre social nouveau, mystérieux encore, qui tend à se constituer sur les deux rives de l'Atlantique. Le sentiment de la famille ne va pas en s'éteignant La famille , depuis l'origine des temps historiques jusqu'à nous, s'est modifiée comme toutes les institutions sociales. Dans les premiers âges, elle était tout entière absorbée dans le père ; successivement les individualités de l'épouse et des enfants se sont dégagées; mais, à travers toutes ces transformations, le sentiment de la famille a gagné plutôt qu'il n'a perdu. Si ce mouvement progressif ne s'arrête pas brusquement , il est inévitable que les institutions , à la piste desquelles notre civilisation s'agite , donnent au sentiment de la famille une place dans la politique , et l'on

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ne conçoit pas comment il en serait ainsi sans une certaine dose d'hérédité.

On peut objecter , en ce qui concerne les Etats- Unis, que le sentiment de la famille y est beaucoup plus faible qu'en Europe. Il ne faut pas confondre ce qui est accidentel et transitoire, avec ce qui est un progrès acquis à la civilisation. L'affaiblissement momentané des sentiments de famille a été une des nécessités du mouvement d'expansion et de dispersion individuelle, par lequel les Américains ont procédé à la colonisation de leur continent; l'efïet doit cesser peu à peu avec la cause momentanée qui l'a produit, c'està-dire à mesure que l'émigration vers l'Ouest se ralentira. Dès qu'ils ont achevé leur croissance, les Yankees , dont la nature prévaut aujourd'hui dans l'Union, quittent tout naturellement et sans émotion leurs parents pour ne plus les revoir, comme les petits des oiseaux qui prennent leur volée pour ne plus rentrer au nid dès qu'ils ont toutes leurs plumes; mais la prédominance des Yankees , tels qu'ils sont faits aujourd'hui, ne me paraît pas devoir être éternelle : je ne vois pas en eux le type définitif de l'Américain.

Parmi les Yankees eux-mêmes , le sentiment de famille a conservé de solides points d'attache , tels que la vénération pour la tradition biblique, la sainteté et l'étroitesse du mariage , et les am-

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