L ARISTOCRATIE
appuyé par alliance ou par transaction sur 1 épée des conquérants. Comment peut-il y avoir conquête chez les Américains ? Il est possible qu'ils conquièrent le Mexique, mais ils ne peuvent être conquis par lui. 11 n'est pas permis de supposer qu'un Alexandre ou un Charlemagne rouge sorti à cheval des steppes lointaines de l'Ouest, à la tête des farouches guerriers Pavvnees , et entraînant à sa suite les noirs soulevés , devienne jamais le fondateur d'une dynastie et d'une aristocratie militaires. Si l'Union se partageait et que les rudes (lis de l'Ouest, débordant de l'Ohio et du Mississipi , vinssent conquérir les populations du Nord énervées par le luxe et par l'anarchie, et celles du Sud aflaiblies par une guerre d'esclaves, il sortirait difficilement de là le germe d'une aristocratie héréditaire; les vainqueurs et les vaincus seraient trop de la même famille.
Déjà cependant les États du Sud sont organisés sur le principe de l'aristocratie héréditaire. Il est vrai que la classe privilégiée y est tellement nombreuse , qu'à moins de l'institution d'un privilège dans le privilège, ils sont sans aristocratie proprement dite ; mais la crainte d'une insurrection des noirs y tient les blancs serrés les uns contre les autres et les pousse à se constituer fortement et à tout prix. La situation respective des blancs et des noirs ne comporte [)ai l'hésitation.
LETTRE XXÎIII. S9l
Il est évident que les États sans esclaves sont ceux où l'établissement d'une hiérarchie douée de quelque fixité , serait le plus difficile , et que l'inauguration politique, sous une forme quelconque , du sentiment de la famille , y rencontrerait la résistance la plus énergique. Dans les Etats du littoral au nord du Potomac , l'obstacle paraît devoir être insurmontable. Ces Etats ont de grandes métropoles , un commerce étendu et monté en grand, des manufactures à l'anglaise, de puissantes compagnies industrielles^ e'est-a-dire, des germes d'inégalité extrême ; mais leurs lois consacrent l'égalité absolue, et la démocriitie souveraine s'y montre résolue à maintenir à tout prix l'absolutisme de l'égalité. Entre ces deux forces opposées il y a lutte , et Ton peut concevoir des cas où cette lutte prendrait un caractère effroyable. Si des incidents quelconques venaient à suspendre la prospérité matérielle de ces Etats; si, par le fait d'une séparation, chaque jour, il est vrai, de moin^ en moins probable , le marché du Sud était fermé à leurs négociants et à leurs fabricants ; si les fils de leurs cultivateurs et leurs apprentis-ouvriers n'avaient pins accès aux terres et aux ville* naissantes de l'Ouest; si pour surcroît de malheur, la guerre étrangère bloquait leurs ports , ils seraient exposés aux })erturbations les plu* épouvantables. Les Etats du Nord doivent dono
392 l'aristocratie.
rester inébranlablement fidèles à la cause de l'union et à celle de la paix avec les monarchies européennes.
Si donc il était démontré que toute société a invinciblement besoin d'un classement hiérarchique, et que l'hérédité ou le sentiment de la famille doive être l'un des principes constituants du corps d'élite, simple ou multiple, qui est nécessaire pour former le couronnement de la hiérarchie , il faudrait reconnaître qu'à tout prendre l'avenir du Nord est plus obscur et plus alarmant que celui du Sud. A force d'inflexible vigilance à l'égard des esclaves, le Sud peut maintenir chez lui les formes extérieures d'un système social régulier. Ce serait un régime arriéré , car ce serait au moral la copie des sociétés antiques d'avant Jésus-Christ , plaquée sur le matériel perfectionné des sociétés modernes; ce serait du despotisme, du despotisme ordonné toutefois, ce qui , après tout , est un moindre fléau que l'anarchie qui menace le Nord.
Et cependant, quoi qu'il en soit de l'aristocratie et de l'avenir politique du sentiment de la famille, il me répugne absolument de croire que tout ce que j'ai vu de force et d'intelligence dans les Etats du Nord de l'Union anglo-américaine , puisse être englouti. Aucune induction logique ne saurait m'obliger à conclure qu'il ne doive pas exister un jour et bientôt dans ce beau
territoire qui s'étend à l'est et à l'ouest des Allég^hanys , autour de la nappe des grands lacs , sur les bords de ces flcQves sans pareils, une société supérieure à toutes celles qui jusqu'à nous ont fleuri dans l'ancien continent. Il ne se peut pas qu'une race supérieure y ait transporté ses fils pour qu'ils s'entre-dévorent. Si d'un côté la civilisation américaine semble exposée à de formidables chances , sous d'autres points de vue elle s'annonceavec des caractères forts nets de durée. Si de grands dangers entourent son berceau , n'est-ce pas comme celui d'Hercule?
» Kew-York, 22 octobre 1835.
Nos vieilles sociétés d'Europe ont un lourd fardeau à porter, c'est celui du passé. Chaque siècle est solidaire de ceu\ qui le précèdent, et engage la solidarité de ceux qui le suivent. Nous payons de gros intérêts pour les fautes de nos pères. Nous les payons d'abord sous la forme de dette publique ; nous les payons aussi par tout ce que nous coûte l'entretien de notre belle armée; car, parmi les causes qui obligent l'Europe entière à tenir l'élite de la population l'arme au bras, il faut bien compter les inimitiés de nos pères. Nous les payons encore plus cher par toutes les habitudes de défiance que nous ont léguées des temps d'anarchie et de despotisme. Il faut que le poids accumulé d'un long passé soit une charge bien écrasante, puisqu'il a fait crouler l'empire
romain dans Rome d'abord, et ensuite dans Constantinople, où il s'était transporté pour s'y soustraire; car cet empire s'est aflaissé par épuisement et dissolution plus encore que par la violence du choc des barbares ou des Sarrasins. Toutes les nations qui ont fait la gloire du monde se sont réduites en poussière inerte , comme la poussière des tombeaux, faute d'avoir pu rejeter de leurs épaules un passé qui les étreignait par les mœurs, les usages, les idées reçues, les sentiments; chacune a son tour , elles ont ployé sous le faix, sont tombées et sont devenues pourriture , comme le fruit détaché de l'arbre. Notre Europe subirat-elle le sort de ses devancières ? J'espère qu'elle sera plus heureuse, parce qu'elle doit être plus sage, ayant leurs exemples devant les yeux, et aussi parce qu'elle est plus flexible dans son tempérament, plus élastique dans ses formes.
Un de mes amis voyageait il y a quelque temps en Angleterre, et visitait, au pays de Galles, les vastes usines de M. Crawshay. 11 fut frappé de ce qu'un très grand nombre de chemins de fer destinés aux charrois entre les fonderies et les forges d'une part, les mines et les canaux de l'autre, étaient tous construits d'après un vieux système fort imparfait, celui des ornières creuses. Il demanda pourquoi on ne les chmgeait pas pour d'autres à ornières saillantes, faisant observer que l'économie qui en résulterait dans les frais de
traction , serait suffisante pour payer les frais de reconstruction en deux ou trois ans au plus. « Rien n'est plus juste , répondit le maître de forges; cependant nous maintenons nos vieux chemins à ornières creuses, et nous les maintiendrons indéfiniment, parce que, pour passer du vieux système au nouveau, il faudrait du temps, deux ou trois ans peut-être, et, pendant l'intervalle, nos wagoons ne pouvant aller à la fois sur les deux systèmes , nous serions obligés d'interrompre notre fabrication, de faire chômer nos capitaux, et de laisser cinquante mille ouvriers sans travail et sans pain. La difficulté n'est que dans la transition , mais jusqu'à présent elle nous semble insurmontable. »
II en est de même en matière sociale. Il est assez aisé d'apercevoir que tel système offre sur tel autre des avantages décidés , et que si Von pouvait, d'un coup de baguette, faire sauter la société du premier au second , tout serait pour le mieux ; mais entre les deux il y a un abime. Gomment le franchir ? Comment rassurer les droits anciens à qui rien ne semble garanti sur la rive opposée ? Comment vaincre la résistance des privilégiés du présent qui se mettent en travers ? Comment tempérer l'impatience de la masse pressée de jouir des avantages qu'elle s'attend à rencontrer sur l'autre bord ?
En fait d'amélioration sociale, on simplifie sin-
gulièrement la question en la déplaçant, c'està-dire, en allant la résoudre en des pays nouveaux. Aux anciens intérêts, aux anciennes idées, on abandonne la terre ancienne. On débarque dégagé et dispos , prêt à tout entreprendre . d'humeur à tout essayer. On a laissé sur le sol de la luère-patrie mille préoccupations, mille relations, qui enlacent l'existence pour en faire, si l'on veut, l'ornement et le charme, mais aussi pour en amollir l'activité et la rendre rétive aux appels de l'esprit novateur. La première de toutes les innovations est celle du sol ; celle-ci entraine nécessairement les autres. Les droits acquis n'émigrentpas; ils se tiennent cramponnés au sol ancien; c'est le seul qu'ils connaissent et qui les connaisse. Les privilèges, que l'on respecte parce que le temps les a consacrés , ne se hasardent pas sur une terre nouvelle; ou s'ils s'y aventurent, malheur à eux, il ne leur est pas donné de s'y acclimater! Une colonie ressemble à une ville assiégée ; chacun doit y payer de sa personne ; nul n'y vaut que sa valeur présente. Dans une société qui n'a pas de passé , le passé ne compte point.
Aussi peut-on remarquer que les idées de progrès social , conçues dans de vieilles sociétés , où une part est faite au travail calme de la pensée, ont eu généralement besoin , pour recevoir application et pour s'incarner sous forme de société nouvelle, de s'envoler au loin et d'aller prendre
terre en des contrées jusque là réputées barbares, de s'y imposer aux populations indigènes, ou d'y créer de nouvelles populations. La civilisation a marché d'Orient en Occident en grandissant à chaque migration , quoique les aventuriers, fondateurs des nouveaux empires , quittassent en général un pays avancé pour un autre barbare. Ainsi l'Italie et la Grèce, filles de l'Asie et de l'Egypte , ont dépassé leurs mères. Ainsi l'Europe occidentale a éclipsé les beaux jours de Rome et de la Grèce. Peu après qu'elles avaient mis au monde les peuples nouveaux, les nations anciennes ont toutes péri violemment, ou sont retombées dans des ténèbres pires que la mort, toujours faute d'avoir eu la volonté ou la force de s'appliquer les principes qui faisaient la vigueur de leur progéniture, principes d'ordre nouveau fondé sur l'extension de la liberté et la diffusion des privilèges.
La providence a beaucoup fait pour mettre les races européennes, transportées de l'autre côté de l'Atlantique , à même de devenir de grandes et puissantes nations. Les Anglo-Américains, sortis d'Europe les derniers, c'est-à-dire, après que les Espagnols eurent assis leur domination dans l'Amérique du Sud et dans l'Amérique Équinoxiale , ne quittèrent le vieux monde qu'après qu'il eut été tout entier labouré par la révolution infellectuelle dont Luther a été le Mirabeau ,
et dont, en Angleterre , Henri VIII fut les Robespierre et le Napoléon. Ce grand événement avait déjà semé dans l'esprit humain les germes que les siècles suivants devaient voir éclore. L'Angleterre était déjà grosse des habitudes de travail , de méthode et de légalité qui devaient en faire la première nation industrielle et politique de l'ancien monde. Ils partirent donc avec le principe de ce qui devait leur assurer la suprématie politique et industrielle dans le nouveau.
Ils s'embarquèrent , ceux du moins de la Nouvelle-Angleterre, les pèlerins , pères des Yankees, après avoir subi les épreuves de l'eau et du feu , après avoir été sept fois essayés entre le marteau de la persécution et l'enclume de l'exil. Ils arrivèrent las de querelles politiques et résolus à appliquer leur énergique volonté à un usage pacifique et productif.
lis s'installèrent sur un sol dont le climat différait peu de celui où ils étaient nés. Ainsi leur activité ne courut point le risque de s'énerver sous l'influence amollissante d'une atmosphère tiède et embaumée, comme celle où s'est évaporée la bouillante ardeur de la race Castillane. Ils abordèrent un sol presque inoccupé : pour antagonistes et proches voisins, ils n'eurent que de pauvres hordes de Peaux-Rouges, tandis que les Espagnols avaient à battre et à soumettre les nombreux bataillons des valeureux Aztèques au Mexi-
que, et que les Créoles, leurs successeurs, ont encore à contenir , ici les Coinanches et les Indios bravos du Nord , là les Araucans de la Cordillère du Sud. S'ils avaient rencontré une population indienne aussi nombreuse que celle qui se présenta à Cortez, ils eussent dû la vaincre, et ils y eussent réussi; raais, après la victoire, ils auraient eu à la tenir en servitude; et le joug de la race anglaise est plus dur que celui de la race espagnole. Lear organisation sociale eût donc été fondée sur l'ilotisme des castes inférieures, rouges et mélangées. Elle eût été affectée d'un vice radical qui l'eût constituée à l'état d'infériorité absolue par rapport à l'Europe, car il l'eût rabaissée au niveau des sociétés antiques basées sur la possession de l'homme par l'homme. Elle n'en est pas complètement exempte , il s'en faut, puisqu'ils ont importé des noirs, et qu'aujourd'hui douze Etats sur vingt-quatre sont entachés d'esclavage. L'espace qui est resté à la race blanche pure , est suffisant cependant pour recevoir une grande société composée de matériaux identiques avec ceux des nations européennes , mais où il a été possible de les combiner dans un ordre meilleur.
S'ils avaient eu des ennemis sérieux à combattre, s'ils eussent dû rester avec la guerre constamment suspendue sur leur tète, il eût fallu, en dépit des instincts d'indépendance et de self-go-
vemment qui sont dans le sang britannique, et dont ils étaient eux-raéraes l'exagération , qu'ils se pliassent à l'aristocratie militaire. Probablement alors ils n'eussen{ été que la copie des Anglais , copie valant moins que l'original ; de même que les Canadiens, par exemple, sont la contrefaçon des Français de l'ancien régime. Ils eurent quelquefois à prévenir et à repousser les attaques des Français établis dans le bassin du Saint-Laurent et dans l'Ouest; mais après que l'Angleterre eut pris Québec, ils se trouvèrent complètement délivrés du plus grave des soucis nationaux, celui de la défense du territoire et de l'indépendance de la patrie. Ils purent alors se dispenser d'institutions militaires, concentrer leurs pensées et leurs efforts sur leurs aflaires intérieures et domestiques, et se vouer exclusivement à leur œuvre de colonisation. Ils cessèrent d'avoir besoin de la tutelle anglaise, et s'en affranchirent pour mieux se dévelojiper à l'aise et suivant leurs penchants. Enfin, s'abandonnant à leur nature, ils tentèrent leur grande expérience démocratique, d'oîi jaillissent déjà de vives lumières pour l'amélioration du sort du plus grand nombre dans tous les pays. Il est résulté de là un produit politique et physiologique tout nouveau, une variété jusqu'alors inconnue de l'espèce humaine, inférieure au type anglais et au type français sous plusieurs rapports, particulièrement en ce qui 11. 35
concerne les idées générales , le goût et le sentiment des arts; mais supérieure à tout le reste de la famille humaine par un inconcevable mélange de sagacité, d'énergie et d'audace, par une admirable aptitude aux affaires , par un infatigable amour du travail , et, avant tout, parce qu'elle a été la première à reconnaître et à consacrer les droits des classes laborieuses , jusque là traitées comme une vile matière.
Il semble donc que les Anglo-Américains soient appelés à continuer directement, sans aucune intervention extérieure , la série des progrès que la civilisation à laquelle nous appartenons a toujours été accomplissant depuis qu'elle a quitté le vieil Orient , son berceau. C'est un peuple qui fera souche, quoique , peut-être, tel type qui y domine aujourd'hui doive être éclipsé bientôt par un autre; tandis que les Hispano-Araéricains semblent n'être plus qu'une race impuissante qui ne laissera pas de postérité , à moins que, par un de ces débordements que l'on appelle conquêtes , un flot de sang plus riche , venu du Septentrion ou du Levant, ne remplisse ses veines appauvries.
Un philosophe éminent , l'une des gloires de la langue française (1), définit le progrès du genre humain dans son lent et majestueux pèlerinage autour de notre planète, par le mot d'initiation. D'après cette pensée, l'Amérique du Nord, là du
(1) M. Ballanche.
moins où Tesclavage n'est pas admis, serait déjà en progrès sur nous, car, à beaucoup d'égards, ce qui , chez nous, n'est accessible qu'à un petit nombre d'élus, est, aux Etats-Unis, tombé dans le don)aine public et devenufamilier au vulgaire. Les conquêtes de l'esprit humain , dont la réforme a été le point de départ et le signal, et les grandes découvertes de la science et de l'industrie, qui, en Europe, sont encore cachées aux regards du plus grand nombre par le bandeau de l'ignorance et les nuages des théories , sont , dans l'Amérique du Nord , exposées à tous les yeux et mises à la portée de toutes les intelligences. Ici le vulgaire peut les manier et les retourner à son gré. Etudiez la population de nos campagnes, sondez le cerveau de nos paysans , et vous verrez que le mobile de tous leurs actes résulte du mélange informe des paraboles publiques avec les vieilles légendes d'une superstition grossière. Faites la même opération sur le /armer américain, et vous trouverez que les grandes traditions de la Bible s'allient dans sa tête , assez harmonieusement, avec les préceptes de la science nouvelle posée par Bacon et Descartes, avec les principes d'indépendance morale et religieuse promulgués par Luther, et avec les idées plus modernes d'indépendance politique. C'est un initié. Chez nous, les grands appareils industriels et scientifiques, tels que la machine à vapeur, le ballon, la pile voltaïque, le paraton-
40 i LA DÉMOCRATIE.
nerre, inspirent au plus grand nombre une reîigieuse terreur. En France, sur cent paysans du fond de nos provinces, vous n'en trouveriez pas un qui , après en avoir vu les effets, osât y porter la raain; ils craindraient d'être frappés de mort, eonime le sacrilège qui toucha l'arche d u Seigneur. Ce sont, au contraire, des objets familiers à l'Américain; il les connaît tous, au moins de nom; il se sent droit de possession sur eux. Pour le paysan français , ce seraient des êtres mystérieux et terribles, comme pour le nègre son fétiche, pour l'in* dieu son manitou; pour le cultivateur des solitudes de l'Ouest, c'est, tout comme pour le membre de l'Institut de France, un outil, un instrument de travail ou d'expériences j encore une fois , il est initié.
Il n'existe pas aux États-Unis de profanum vulgtis, au moins parmi la race blanche ; et ce n'est pas seulement en matière de machines à vapeur ou de phénomènes électriques; la masse américaine est plus libéralement initiée que la masss européenne en ce qui concerne la famille et surtout le ménage. L'union de l'homme et de la femme est plus sacrée parmi les ouvriers américains que parmi les bourgeois de plusieurs pays d'Europe. Quoiqu'en Amérique l'on entoure la consécration du mariage de moins de formalités et d'apparat que chez nous, et quoique le lien conjugal n'y soit pas aussi indissoluble que dans nos pays (1),
(1) Voir la note 60 bis à la un du voluaie.
les cas d'adultère y sont extrênieraent rares. L'épouse infidèle serait une femme perdue : tout homme qui aurait séduit une femme ou qui serait connu pour avoir un attachement illégitime , serait excommunié par la clameur puhlique. Aux Etals-Unis , même dans la classe ouvrière, l'homme est plus complètement initié aux obligations du sexe fort envers le sexe faible, qu'il ne l'est dans une partie de la bourgeoisie française. Non seulement le méchante ou le farmer américain épargne , autant que possible , à sa femme tout travail j)énible, toute occupation incommode, mais encore il a , pour elle et pour toutes les femmes en général , des prévenances inconnues chez nous de gens qui pourtant se piquent d'une certaine culture d'esprit et même d'une éducation littéraire. Aux Etats-Unis, dans les lieux publics et en voyage, un homme , quels que soient ses talents et ses services, n'est l'objet d'aucune attention; il n'y a pour lui aucune préséance ni aucune politesse particulière : tous les hommes sont égaux. Mais une femme, quelles que soient la position et la fortune de son mari, est assurée de commander le respect et les égards universels (1).
Dans la vie politique, la masse américaine est arrivée à un état d'initiation supérieur à celui de la masse européenne , car elle n'a pas autant be-
(l)Yoir la note 62 à la fin du volume.
soin d'être gouvernée ; chaque homme ici porte en lui à un plus haut degré le principe du gouvernement de lui-même , y est plus propre à intervenir dans les affaires puhliques. Elle est plus profondément initiée aussi dans un autre ordre de faits qui touchent étroitement à la politique et à la morale, c'est-à-dire dans tout ce qui se rattache au travail. Le me chanic amérïcam sait mieux travailler , aime mieux travailler que l'ouvrier européen (1). L'ouvrier américain est initié au travail non seulement dans ses peines, mais aussi dans ses récompenses; il est vêtu comme un sénateur au Congrès ; il se plait à voir sa femme et sa fille habillées comme la femme et la fille du riche négociant de New-York , et , comme elles , suivre la mode de Paris. Sa maison est bien close , bien chaude et bien propre. Sa table est à peu près aussi abondamment servie que celle de ses plus opulents concitoyens. Dans ce pays , la consommation de première nécessité pour le blanc , embrasse plusieurs objets qui , chez nous , sont presque du luxe , je ne dis pas dans la classe ouvrière , mais dans certains rangs de la bourgeoisie (1).
La masse américaine est plus largement initiée que la masse européenne en ce qui concerne la
(1) Voir la note 63 à la fin du volume.
(2) L'usage delà glace en été , par exemple.
dignité humaine , ou du moins, sa dignité propre à elle. L'ouvrier américain est plein du respect de lui-même, et il le témoigne non seulement par une susceptibilité extrême, par des exigences qui à nous , bourgeois d'Europe , nous sembleraient inconcevables (1) , par sa répugnance à se servir du mot européen de maître , qu'il remplace par celui d^ employeur {employer\mixis aussi par beaucoup plus de bonne foi , d'exactitude et de scrupule dans ses transactions, l'ouvrier américain est exempt de ces vices d'esclave, tels que le mensonge et le vol, qui sont si fréquents parmi nos prolétaires, particulièrement parmi ceux des villes et des manufactures. L'ouvrier français est beaucoup plus soumis extérieurement; mais pressé par la misère, entouré de tentations, il manque rarement une occasion de tromper son bourgeois lorsqu'il croit pouvoir le faire impunément(2). L'ouvrier lyonnais iaiïile piquage d'onces;
(1) C'est ainsi qu'un cordonnier et un tailleur se refusent à aller prendre mesure chez leurs pratiques , et exigent que celles-ci, hommes et femmes, se transportent dans leur boutique en personne.
(2) Dans les relations de maître à ouvrier, on trouve à Paris , et généralement dans nos grandes villes manufacturières, les plus déplorables habitudes. Un très grand nombre de maîtres, pour retrouver les bénéfices que leur enlève une concurrence effrénée, sont réduits à employer, à l'égaid de leurs salariés, de misérables artifices; d'avancer,
40Ô LA DI^MOCRATIE.
celui de Reims escamote la laine (1). Assurément il se commet des fraudes en Amérique. Il y a plus d'un snim-t felloio dont la conscience est cbargée d'innombrables peccadilles. Combien de colporteurs yankées ( law/iee peG?/ar«) ont vendu aux ménagères de la campagne du charbon pour de l'indigo et de la pierre talqueuse pour du sa- Yon blanc! Mais, aux Etats-Unis, ces petites friponneries sont de rares exceptions. Le caractère de l'ouvrier américain , considéré comme travailleur, est fort honorable, et excite l'envie de l'Européen qui compare ce qu'il a ici sous les yeux avec ce qu'il a laissé dans sa patrie (2).
par exemple, le matin, l'horloge de Tatelier, et de la relarder le soii. Les ouvriers usent de représailles autant qu'ils le peuvent.
(1) Le j)iquage d'onces , ou vol de soie par les ouvriers , est une des plaies de l'industrie lyonnaise. En 1772, les syndics, maîtres gardes, etc., de la grande fabrique de» étoffes d or, d'argent et de soie de la ville de Lyon , l'évaluaient à un million. {Un Mot sur les fabriques étrangères de soierie , par M. Arlès-Dufour , page 119.) Il est bien plus considérable aujourd'hui. A. Reims , on estime que les larcins de fabrique coûtent un million aux fabricants. C'est environ de 2 p. 0^0 de la valeur des produits de l'industrie de Reims. Les ouvriers de Reims donnent la laine par eux soustraite pour un quart de ce qu'elle vaut. Ils l'échangent au cabaret à raison d'un demi-litre pour un échée de laine. (Voir la note 64 à la fin du volume.)
(2) Voir la note 65 à la fin du volume.
LETTRE XXXÏV. 409
Ce que je dis de l'ouvrier s'applique à plus forte raison au paysan. Le former américain n'étant pas obligé, comme l'ouvrier, de débattre tous les jours avec le bourgeois le prix de son travail , entouré de cultivateurs ses pareils, et étranger aux tentations qu'inspire le séjour des villes , possède les qualités de l'ouvrier à un degré au moins égal, et n'en a les défauts qu'en dimiautif. Il est moins injuste et moins jaloux efivers les classes riches ou cultivées.
Si donc on examine la masse américaine dans l'ensemble de son existence, on la trouve supérieure à la masse européenne. Il est vrai qu'elle paraît presque complètement dépourvue de certaines facultés que l'on retrouve chez quelques prolétaires d'Europe. Il y a, par instants, dans la cervelle du plus misérable lazzarone de Naples cent fois plus de lueurs de goût et de génie poétique que dans celle du mechanic ou du fariner républicain du Nouveau-Monde. Les gamins de Paris ont de passagères étincelles de grandeur d'âme et de chevalerie que l'ouvrier américain n'égale assurément point. C^est que le caractère national de l'Italien est pétri de l'amour des beaux-arts, que les généreux sentiments forment un des traits distinctifs du nôtre. Le lazzarone et le gamin, étant dans la nation , quoiqu'au plus bas étage , participent du caractère national. Mais ce n'est point le propre de la masse des honi-
^10 L\ DÊM0GRA.T1E.
mes d'être spécialement, en Italie, poète et artiste, ou, en France, chevaleresque. La perfection pour elle consiste , avant tout et dans tous les pays, à connaître et à observer régulièrement ses devoirs envers Dieu , envers le pays, envers sa famille , envers soi-même, à travailler avec assiduité et conscience, à être citoyen probe , époux attentif et bon père, à pourvoir au bien-être et à la moralité des siens. Pour comparer avec équité et sans danger d'erreur grossière , la classe la plus nombreuse des sociétés américaine et européenne, c'est par ces faces qu'il faut opérer le rapprochement, parce qu'elles appartiennent à toutes les variétés de la civilisation et de la race humaine , et que de leur degré de développement et de permanence parmi le grand nombre , dépend le degré de solidité des empires.
Pour rendre le parallèle précis et concluant entre les deux hémisphères , il est nécessaire d'opposer au mechanic et au farmer des EttUs- Unis leur analogue parmi les peuples à idiome, à origine et à religion germaniques , c'est-à-dire l'ouvrier ou le paysan anglais. La civilisation d'Europe , abstractiop faite des Slaves récemment apparus avec éclat sur la scène, est divisée en deux branches , celle du jN'ord , et celle du Sud , l'une tudesque, l'autre latine, qui doivent prospérer par des moyens différents, dont les goûts et les aptitudes sont notablement dissemblables. La so-
LETTRE XXXIV. -î I 1
ciété américaine , rejeton de l'une de ces branches, lui est beaucoup plus comparable qu'à l'une quelconque des ramifications de l'autre. Il est donc aisé de constater la supériorité du niechanie et du farmer d'Amérique sur ceux d'Angleterre , tandis qu'il est difficile de déterminer rigoureusement de combien telle classe de la société américaine est au-dessus ou au-dessous de la classe correspondante de la société espagnole , italienne ou française ; il suffit cependant d'ouvrir les yeux pour reconnaître que la masse de la population est loin d'avoir atteint , chez ces trois derniers peuples , dans la direction qui leur est propre, le point de perfectionnement jusques auquel la masse américaine s'est avancée dans la voie qui lui appartient.
Certes, la démocratie américaine a ses défauts, et je ne crois pas que l'on puisse m'accuser de les avoir palliés. Je n'ai dissimulé ni ses rudes exigences envers la bourgeoisie, ni ses hautaines prétentions envers les nations étrangères. J'admettrai même qu a beaucoup d'égards, c'est plutôt comme classe et en bloc qu'elle se recommande ; car les individus qui la composent manquent des qualités cordiales et affectueuses qui constituent le plus désirable ornement de la personnalité, et par lesquelles nos prolétaires français excelleraient, s'ils étaient aff*ranchis une fois de la misère qui les abrutit ; mais c'est en corps et
412 LA DÉ]*rOCR\TIE.
dans son unité que je juge ici la masse américaine.
La démocralie américaine est exigeante et altière jusqu'au dédain envers les peuples étrangers; mais n'est-il pas vrai que la susceptibilité dans les jeunes peuples, comme dans les jeunes hommes, est une qualité plutôt qu'un défaut, pourvu qu'elle marche de front avec une énergique application à quelque grande œuvre ? L'orgueil est ridicule chez un peuple amolli et fainéant; chez un peuple entreprenant, actif, infatigable, c'est la conscience de ses forces et de son avenir. La politique étrangère de la démocratie américaine est profondément égoïste ; c'est que l'ambition nationale est le propre des nations qui grandissent. Le cosmopolitisme est généralement un signe de décadence dans l'échelle des nations , tout comme la tolérance religieuse est un symptôme de l'atfaiblissement des croyances. Les prétentions des États-Unis sont sans bornes ; ils aspirent à la suzeraineté sur l'Amérique du Sud ; ils convoitent une à une les provinces du Mexique; mais, en dépit des lois de la morale, dans les relations de peuple à peuple, c'est le succès qui fait le droit. Si les Etats-Unis enlevaient les provinces mexicaines à la race espagnole , moitié par des procédés machiavéliques, moitié de force, ils seraient responsables devant l'humanité et devant Dieu des conséquences de ce larcin ; mais
ils ne seraient pas les seuls. Si les pays dont ils se seraient emparés prospéraient entre leurs mains , la postérité leur pardonnerait de les avoir pris ; au contraire , elle prononcerait un arrêt sévère contre les Mexicains , si , avec de pareils voisins à leurs portes , ceux-ci étaient restés à croupir, comme aujourd'hui, au sein d'une lâche inertie et d'une sécurité stupide , et contre les puissances de l'Europe, si elles avaient négligé de les avertir, et les aider à secouer leur léthargie.
Les Romains étaient d'une exigence inouïe et d'une intolérable hauteur envers les autres peuples. Ils parlaient aux roistout-puissants de l'Orient monarchique et aux héritiers du grand Alexandre ce langage arrogant et brutal que le général Jackson a jeté à la face d'une monarchie de quatorze siècles. Leur politique était d'un égoïsme sans vergogne. Ils traitaient quiconque résistait à leur insatiable soif de conquêtes, comme un esclave révolté contre la volonté des dieux. Cette foi punique dont ils imprimèrent le nom comme un stigmate d'infamie sur les ruines de leur rivale, fut souvent la seule foi qu'ils pratiquèrent. La postérité les a pourtant proclamés le plus grand peuple de la terre, parce qu'ils réussirent, c'est-à-dire parce que de tous les peuples vaincus ils fondèrent, par de sages lois, un empire durable. Les Anglo- Américains ont beaucoup de ressemblance avec II. 36
les UoiTiains, soit en bien, soit en mal. Jene prétends pas qu'ils soient destinés à devenir les maîtres du monde ; je tiens seulement à faire remarquer qu'à côté de défauts qui choquent les nations étrangères, ils possèdent de grandes facultés et de précieuses vertus qui doivent attirer notre attention de préférence. La postérité les jugera par leurs qualités bien plus que par leurs imperfections. C'est par leurs qualités qu'ils sont formidables aux autres peuples. Luttons contre les Etats-Unis, moins en dénonçant leurs péchés au monde, qu'en nous efforçant de nous approprier leurs vertus et leurs facultés et qu'en développant les nôtres. Voilà de tous les moyens le plus sûr pour maintenir notre rang dans le monde en dépit d'eux et en dépit de tous.
En même temps que la démocratie américaine se montre de plus en plus fière au-dehors , au-dedans elle est ombrageuse envers quiconque lui parait empiéter sur sa souveraineté. En cela elle ne fait qu'imiter les aristocraties les plus vantées. Le système qu'elle suit à l'égard de la bourgeoisie lui est dicté par l'instinct de conservation , tout comme celui que se sont tracé l'aristocratie et la bourgeoisie en Europe, Tune à l'égard des classes bourgeoises , l'autre à l'égard de la foule. Elle entend ne rien perdre de ce qu'elle a conquis, non en dépouillant son prochain, non en détroussant les passants, non en pillant des provinces, mais
à la sueur de son front, par son travail opiniâtre. Qui de nous donc osera lui jeter la première pierre ? Je conçois que de prime abord nous , bourgeois , nous soyons révoltés de ses prétentions, et qu'à la vue de la bourgeoisie américaine vaincue, comprimée , portant le licol, nous sentions nos entrailles bourgeoises s'émouvoir. Convenons pourtant que cette démocratie a conduit les afr faires du IVouveau-Monde de manière à justifier sa suprématie et à faire excuser son bumeur jalouse contre tout ce qui peut tendre à la lui ravir. Depuis Torigine des peuples, c'est la première fois que la multitude jouit pleinement des fruits de ses labeurs, et qu'elle se montre digne de porter la robe virile. Résultat admirable ! Lors même qu'il n'aurait été obtenu que moyennant l'humiliation momentanée des classes avec lesquelles notre éducation et nos habitudes nous portent le plus à sympathiser , je dis que le devoir de tout homme de bien est de s'en féliciter et d'en rendre grâces à la Providence !
Malheur à la tyrannie de quelque part qu'elle vienne ! Dieu me garde de faire l'apologie des excès brutaux et quelquefois sanglants , féroces même, qui récemment se sont répétés dans la plupart des grandes villes des États-Unis ! S'ils poursuivaient leur cours, la démocratie américaine, dégradée, perdrait à jamais la hauteposition qu'elle occupe. Mais , si criminels que puissent être ces
actes , je ne puis nie résoudre à les imputer à la masse américaine , et à mettre au pilori le corps entier de ces incomparables travailleurs. Les violences populaires en tout pays sont l'ouvrage d'une imperceptible minorité , que le régime actuel des Etats-Unis est impuissant à contenir. Ce régime a donc besoin d'un correctif propre à préserver dans leur pureté les qualités solides de la population, et qui ,en effet, semble devoir bientôt s'y introduire, car les théories exclusives de liberté sont visiblement en baisse de ce côté de l'Atlantique.
On se tromperait si de ce qui précède on concluait que la civilisation américaine a dépassé la nôtre. La niasse américaine est supérieure à la masse européenne ; mais la bourgeoisie du Nouveau-Monde est inférieure aux classes qui , dans l'Ancien, sont superposées à la foule, quoique les mérites de celles-ci soient plutôt virtuels que réels et appartiennent plus au passé et à l'avenir qu'au présent ; car aujourd'hui les classes supérieures d'Europe, bourgeoisie et aristocratie, utilisent bien faiblement, au profit des peuples et au leur propre, Eintelligence et la sociabilité qui les distinguent. La bourgeoisie américaine, prise dans son ensemble et à part quelques exceptions , a l'attitude des vaincus ; elle porte sur le front la marque de sa défaite. Comme elle a été astreinte à rester toujours mêlée à la foule dans
presque toutes les circonstances de la vie, le* deux classes se sont naturellement emprunté beaucoup de leurs habitudes respectives et de leurs manières d'être et de sentir. Cet échange a beaucoup profilé à la masse; il a été moins avantageux à la bourgeoisie. C'est le bouclier d'or du Troyen échangé contre le bouclier de cuir du vaillant Diomède. Chacun des deux continents l'emporte donc par l'un des deux grands éléments dont se compose la société, et a le dessous par l'autre. Il y a compensation (1).
Si donc il fallait absolument, de la supériorité des classes laborieuses des Etats-Unis , tirer une conclusion relative au rang réservé dans une époque prochaine aux civilisations d'Europe et d'Amérique , la seule irrécusable serait celle-ci : Pour que la société anglo-américaine possédât la prééminence sur la nôtre , il serait nécessaire qu'elle renfermât des classes qui , sans être la copie de notre bourgeoisie et de notre aristocratie , fussent intrinsèquement et extérieurement à la même hauteur , par rapport au peuple proprement dit,
(1) U est impossible de parler de la démocratie américaine sans citer l'ouvrage récent de !Vî. de Tocqueville. J'y renvoie ceux qui désirent connaître en détail les allures et les instincts de cette démocratie, l'empire qu'elle exerce sur la bourgeoisie, ainsi que les lois par lesquelles elle a constaté et affermi cet empire.
que nos classes élevées par rapport au grand nombre de notre population; ou, en d'autres termes , il dépend de nous d'assurer à notre ordre social la supériorité sur celui des Etats-Unis , en dégageant nos prolétaires des champs et des villes de la misère , de l'ignorance et de l'abrutissement où ils sont plongés, et en les développant conformément aux dispositions nationales et au caractère de notre race.
Note 1. (Page 11.)
COKSTRUCTION ET DÉPESSE DES BATEAUX A VAPEUR DE l'oUEST.
Les bateaux à \apeur de l'Ouest sont à haute pression , de 6 à 8 atmosphères. Les chaudières sont sur le pont, à l'avant. Le cylindre vient ensuite ; il est couché horizontalement sur le pont. Il y a deux roues de côté. Autrefois l'un employait fréquemment une seule roue à l'arrière {■sfern-wheel). La tige du piston agit par l'intermédiaire d'une bielle , sur la manivelle qui meut l'axe des roues ; il y a un volant. Il n'y a qu'une machine par bateau. Les pistons ne sont pas métalliques , ce qui entraine nécessairement une grande déperdition de force , mais ce qui rend les réparations faciles , circonstance importante avec des mécaniciens peu entendus.
Ces machines sont d'une construction extrêmement simple et coûtent fort peu. Pour les plus forts bateaux, leur prix est de 60 à 70,000 fr. Les machines des bateaux de poste à vapeur du gouvernement français dans la Méditerranée , coûtent près de 300,000 fr. Les plus fortes machines des bateaux de l'Ouest , ont des cylindres de 30 ponces anp;lais ( 0*",76 ) de diamètre, et 7 pieds anglais (2™, 13) de; course de piston. Elles sont susceptibles d'agir par expansion.
■420 WOTES.
Ces bateaux cons» mment beaucoup de bois ; les grandg bateaux , dont la coque a 50 à 52 mètres de long sur le pont, 8 à 9 mètres de large, et 2™, 50, à 3 mèfres de profondeur , et qui portent huit chaudières de 7 mètres de long , sur 75 à 90 centim. de diamètre , brûlent 1 1|2 à 1 3|4corde(5 112 à 6 1[3 stères) par heure, à raison de 21 14 doll. la corde (3 fr. 40 c. le stère). Il est rare qu'il fassent quatre lieues à l'heure même eu descendant.
Les bateaux de l'Est sont des bateaux très rapides et très sûrs. Depuis quelques années, ils ont reçu beaucoup de perfectionnements , dus principalement à M. R.-L. Stevens , de IVew-ïork. Ils font jusqu'à 6 lienes à l'heure dans l'eau à peu près dormante ; ils ne transportent guère que des voyageurs. Leur longueur la plus ordinaire est de 55 à 58 mètres 5 leur largeur est de 7 à 8™, sans compter les plates-formes latérales : leur tirant d'eau de 1™,20, à 1™,50 sur les fleuves ; de 2 mètres à 2™,70 dans les baies, ou bras de mer. Le North-Amerim a 73™, 80 de long , 9™15 de large , et avec les plates-formes , 19", 20 ; sa coque a 2™,70 de profondeur, et son tirant d'eau est de l^'.SO.
Les bateaux de l'Est sont à basse ou moyenne pression (1 atmosphère) : leur cylindre est vertical 5 ils ont souvent deux machines. La vapeur y agit par expansion. La course du piston y a été portée jusqu'à 3 mètres, et 3™,35(10 et et 11 pieds anglais.) Le diamètre de leurs cylindres est considérable; il y en a qui ont jusqu'à 1™,65 (l'OAto, le de Witt Clinton). Ils consomment, dans les grandes vitesses, 7 , 8 , et même 9 stères par heure.
aujourd'hui les bateaux à vapeur d'Europe sont presque tous à basse pression et sans expansion. Pour employer la détente de la vapeur , il faut avoir des cylindres très hauts; les constructeurs européens craignent qu'alors le navire ne soit mal assis et sujet à chavirer. Ils ne donnent pas au piston plus de 1^,20 à l™,50de course.
Note 2. (Page 12.)
îfOMBIlB DBS B.VTEAUX A. VAl'EUR DES ÉTATS-CxMS.
Je dois à l'obligeance de Thomas Smith , Register de la Trésorerie de Washington , le tableau suivant, indiquant le nombre et le tonnage des bateaux à vapeur de chaque État et Territoire de l'Union , au 3l décembre 1834.
Tableau des bateaux à vapeur des États-Unis.