‹ Lettres sur l'Amerique du Nord (volume 4)Chapitre 50 sur 80 · DE L'APPLICATION DE L'ARMÉE AUX TRAVAUX PUBLICS · texte numérisé non relu

DE L'APPLICATION DE L'ARMÉE AUX TRAVAUX PUBLICS

En i855 , le gouvernement essaya l'application de l'armée aux travaux publics dans la construction des roules stratégiques de l'Ouest. Des ateliers , composés de 020 à 060 travailleurs , furent établis dans quatre départements. Les résultats furent très peu satisfaisants. Dans la Mayenne, la Vendée et Maine-et-Loire, les travaux ont coûté i4» i5 et 5o p. 0/0 en sus des devis. Dan* la Loire-Inférieure , ils ont coûté 10 p. 0/0 de moins, mais ce bénéfice se résoudrait en une perte, si, aux déboursés des Pontset-Chaussées , ou ajoutait ceux de l'administration de la guerre, qui a continué aux soldats leur solde et leur ration, et qui a payé les frais de leur campement. Enfin , un entrepreneur eût certainement fait un rabais sur les devis.

Ce mauvais succès peut être attribué à diverses causes t i° Les soldats sont restés trop peu de temps à l'ouvrage pour, s'y façonner: ils ont travaillé cinq mois consécutifs, il est \v:n , dans la Loire-Inférieure , mais ils n'ont été sur les chantiers que.

deux mois et demi dans la Mayenne et la Vendée, et un mois seulement dans Maine-et-Loire.

2° Il convenait de ae composer les ateliers que d'hommes de bonne volonté, et suffisamment robustes , et l'on n'en a rien fait daus les trois départements où l'insuccès a été si bien caractérisé. Une partie de notre nruiée est sortie des campagnes , et se trouve propre aux travaux de terrassement. L'autre partie provient des villes, et a peu de goût pour remuer la terre. En prenant des corps en bloc, sans distinction d'hommes valides ou faibles, de bonne volonté ou non, on a eu inévitablement des ateliers hétérogènes, où l'énergie des uns était paralysée par la mollesse des autres. Dans le département de la Loire-Inférieure, l'autorité militaire locale avait choisi des hommes de bonne volonté.

5° On avait organisé un état-major trop nombreux relativement aux travailleurs, et qu'il eût été aisé^de réduire de moitié, ce qui eût donné une économie dans la dépense.

4° Les bases d'évaluation du travail, imposées par l'administration de la guerre, étaient vraiment inadmissibles. On a exigé que le soldat fût payé autant qu'un travailleur ordinaire; et l'administration des Ponls-et-Chaussées a eu la faiblesse d'y consentir.

5° Enfin il est douteux que les officiers se soient montrés animés du zèle et de la vigilance qui les signalent dans le service militaire. Les officiers paraissent désirer peu l'application de l'armée aux travaux publics. Peu propres à diriger leurs soldats dans ce nouveau service, il est dans la nature humaine qu'ils soient peu favorables à un ordre de choses où ils croient qu'ils n'auraient plus eux-mêmes qu'une importance subalterne.

En i835, la compagnie du chemin de fer de Saint-Germain a aussi employé des soldais , et elle t'a recommencé , en i836, sur une plus grande écbelle. L'autorité s'est refusée à ne donner que des soldats de bonne volonté ; il a fallu que l'on prît tous ceux qu'elle présentait, des compagnies en bloc. Elle n'a pas permis que les soldats fussent à la tâche ; il a fallu les payer à la journée, et tous également. On a interdit aux agents de la compagnie de donner aucune gratification aux militaires les plus actifs ; et lors

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même que des soldais avaient été renvoyés des ateliets, parce qu'ils y mettaient le désordre , ils continuaient à figurer sur les feuilles de paie ; en un mot, l'émulation a été anéantie. Aussi les terrassements opérés parles militaires ont coûté, dans les trois premières semaines, 120 p. 0/0 plus cher que s'ils eussent été livrés à des ouvriers civils, et 60 p. ojo dans les trois dernières. Après six semaines de travail , tlcs besoins du service ont obligé l'autorité à déplacer les soldats ; l'expérience a été ainsi brusquement interrompue.

L'administration militaire avait exigé que les soldats ne fussent pas mêlés aux ouvriers civils. En cela elle avait eu raison.

En i835, le prix de la journée des soldats employés par la compagnie de Saint-Germain était de 1 fr. 25 c, soit 7 fr. 5o c. par semaine. On leur retenait 1 fr. 65 c. pour le service militaire dont ils étaient dispensés, il leur restait donc 5 fr. 85 c, sur quoi l'on retenait encore 3 fr. au profit de la masse, comme si l'application de l'armée au travaux publics n'avait eu pour but que d'arrondir la masse des régiments qui l'avaient incomplète. L'arrangement de i836 était meilleur. Le prix de la journée fut alors porté à 1 fr. 3o c, soit 7 fr. 80 c. par semaine ; la masse continuait à absorber 3 fr ., mais il n'était rien retenu pour le service. Il était affecté 4o c. par jour à l'ordinaire , et le dimanche le soldat touchait 2 fr= 4o c. La compagnie payait les 4o c. de l'ordinaire lors même que le mauvais temps empêchait les soldats de travailler. En raison de cette dépense , à cause de l'indemnité comptée aux officiers, sous-officiers et tambours, et de quelques effets d'équipement fournis par la compagnie, le salaire journalier d'un soldat travailleur revenait à 1 fr. 55 c. ou 1 fr. 60 c. Un terrassier gagnait alors de 2 fr. 25 c. à 2 fr. 75 c.

S'il est permis de tirer une conclusion de ces expériences , c'est qu'il sera très difficile, sinon impossible, d'appliquer l'armée à des li-avaux exécutés par d'autres que par l'État.

Pour que l'application de l'armée aux travaux publics fût utile, même dans les entreprises exécutées par l'État, il faudrait que les officiers fussent plus qu'aujourd'hui capables d'y coopérer, cl pour cela il faudrait que l'on modifiât l'enseignement de

Sahit-Cyr, ce qui n'est nullement impraticable. A l'école de West-Point, les officiers de toutes armes apprennent l'art de l'ingénieur militaire et civil. L'on pourrait aussi organiser, pour cette fin , des régiments composés d'hommes choisis, commaudrs par des officiers du génie ou de l'artillerie, dans lesquels l'état major serait moins nombreux que de coutume. Quinze ou vingt mille hommes ainsi organisés suffiraient pour exécuter des quantités d'ouvrage considérables.

Un moyen sûr d'empêcher toute mésintelligence entre les ingénieurs et les officiers consisterait à remettre complètement au corps du génie militaire ou à celui de 1 artillerie l'exécution <le quelque grande communication. Les officiers de ces corps ont, comme je l'ai déjà dit , toutes les connaissances requises, et ils sont aujourd hui sans occupation digne d'eux.

Comme toute grande innovation, l'application de l'armée aux travaux publics soulèvera beaucoup de difficultés et rencontrera beaucoup de résistance; mais je suis persuadé que l'on s'exposera à de grands embarras et à de funestes lenteurs si l'on entreprend la belle œuvre de la navigabilité et de la viabilité du territoire, sans se créer d'abord celle ressource ; avec des soldats travailleurs, qu'il serait aisé de faire agir par masses, on pourrait , dans un temps donné et sur un point donné , exécuter des quantités de travail hors de proportion avec celles qu'il est pos» *iblc d'obtenir des ouvriers ordinaires.

Note 4o; (Page 252.)

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