DE L'ASSOCIATION
Nous disons souvent en France que l'esprit d'association nous manque , c'est une erreur; nous manquons seulement de l'esprit d'association à l'anglaise. Notre génie national étant différent de celui des Anglais, le système d'association qui leur convient peut très bien ne pas nous être applicable, sans que l'on soit en droit d'en conclure que nous ne sommes pas propres à l'association. On peut remarquer d'abord qus le Frauçais s'entend beaucoup mieux a consommer qu'à produire : c'est l'inverse pour l'Anglais. Nous nous associons beaucoup plus aisément qu'eux pour le plaisir ; ils s'associent plus facilement que nous pour le travail et les affaires. Même en matière d'industrie, d'administration et d'affaires, nous sommes tiès susceptibles d être associés ; mais le caractère républicain qui distingue les associations anglaises, fait et doit faire place chez nous au caractère hiérarchique. La forme régimentaire tempérée nous convient mieux que la forme parlementaire, pour tout ce qui est, je le répète, du
domaine des affaires el de l'industrie. INous devons réserver l'égalité pour les salons, les fêles et les plaisirs, et nous borner , en fait de république, à celle des lettres.
Le procédé de 1 association hiérarchique est employé chei nous avec le plus grand succès, el doit recevoir de nouvelles et nombreuses applications. !\otre centralisation administrative en fournira le moyen. Aotre armée est une grande association hiérarchique et démocratique eu même temps, car tout soldat y a son bâton de maréchal dans sa giberne. Les ouvriers de nos ports sont organisés d'après le principe de l'association hiérarchique. Il est pourvu à leur éducation dans leur jeunesse, à leur avancement pendant leur vie active, et à leur retraite dans leurs vieux jours. C'est une justice à rendre au gouvernement français que la plupart des établissements qui dépendent de lui sont constitués sur ce principe de prévoyance et de justice paternelle.
La Caisse des Invalides de la Marine, institution admirable créée par Louis XIV, et successivement améliorée depuis lui (*), est organisée dans une pensée d'association par voie de centralisation. C'est une association toute à l'avantage du faible et partant très populaire. Les officiers, administrateurs et maîtres, et environ 90,000 matelots et ouvriers des arsenaux, composant ensemble le corps de la marine , ont uu intérêt commun dans cette caisse, contribuent à ses' ressources , et sont associés par elle. C'est à la fois une caisse d'épargne et de retraite ; c'est aussi «ne caisse de famille, une caisse de secours, une tutrice légale, et même, jusqu'à un certain point, une banque (**).
L'association hiérarchique se présente comme devant offrir l'un des moyens les plus sûrs d'améliorer le sort des classes ouvrières, sans relâcher les liens sociaux. Il est possible de concevoir un grand nombre d'institutions et de pratiques par lesquel-
(*) Le décret foi i3 août 1810 avait réuni cette Caisse au Trésor. Les ordonnanc es des 22 et 29 mai 1816 rétablirent l'ancien état de choses.
(**) V oir la Revue Encyclopédique, numéro de janvier i833 , article de M. P. Cazeaux.
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les cette idée prendrait corps. Mais un grand changement préalable à tous les autres, doit avoir lieu dans les sentiments. Le sentiment d'association doit exister au fond des cœurs avant que le principe d'association soit consacré par des institutions positives ; et à cet égard il y a beaucoup à faire, car, dans nos sociétés irréligieuses , la solidarité des diverses classes est bien faiblement sentie. Il y a un abîme entre le bourgeois d'une part , le paysan et l'ouvrier de l'autre. Le bourgeois ne sent rien de commun entre lui et le prolétaire. Il est convenu de regarder ce dernier comme une machine (*) qu'on loue, dont on se sert et que l'on paie tout juste pendant le temps que l'on en a besoin;
même , aux yeux d'un grand nombre de prolétaires , le bourgeois est un ennemi dont on n'accepte la supériorité que parce qu'il est le plus fort.
Cependant le sentiment d'association et de solidarité entre les diverses classes de la société, a, dans ces derniers temps, effectué quelques conquêtes. Il révèle son existence en France par des institutions de philanthropie et de prévoyance'en faveur des ouvriers. Dans quelques établissements industriels, il y a des médecins, des hôpitaux pour les malades, des écoles pour les enfants, et quelquefois même des retraites pour les vieillards ; on y veille à la moralité des ouvriers , on la maintient au moyen d'une justice distributive qui punit et qui récompense. Il serait à désirer que ces dispositions fussent, au moins en partie, prescrites aux compagnies anonymes qui se forment pour l'exploitation d'industries manufacturières.
Dans quelques établissements, les ouvriers forment corps, hiérarchie; les places d'administration sont réservées, au moyen d'un avancement graduel , à ceux qui se signalent par leur zèle
(*) M. de Sismondi , dans un ouvrage récent (Essai sur les Constitutions des peuples libres, tome i, page 296), a décrit avec éloquence la tyrannie nouvelle qvii tend à s'établir dans le monde [>ar suite de l'affaiblissement du lien inoral , d'où il est résulté que de fort honnêtes gens se considèrent, dans la plupart des actes de la vie, et surtout dans l'industrie, non comme associés à des hommes , mais comme juxta-posés à des machines.
et leur aptitude. Je pourrais citer, à ce sujet, les mines de Lilry (Calvados) , la filature de Gisors et plusieurs autres fabriques et usines.
L'association peut aussi être substituée , avec avantage pour tout le monde , à la concurrence entre les entrepreneurs d'industrie. Ils peuvent s'entendre avec profit pour eux , faire en commun diverses dépenses, coordonner leurs travaux, et modérer leur production , sans pour cela s'organiser en coalition de monopolistes. C'est ce qui vient d'avoir lieu aux ardoisières d'Angers^, en même temps qu'ils garantissaient leurs intérêts menacés par une concurrence effrénée , fes propriétaires de ces carrières ont pensé à leurs 2000 ouvriers , et il a été convenu :
1° Que l'on ferait cesser, autant que possible, les ventes usuraires de pain et de viande pratiquées par des employés subalternes qui rançonnaient ainsi les ouvriers.
2° Qu'il serait établi une salle d'asile pour les enfants , ainsi qu'une école primaire gratuite ; il a même été proposé de prendre des mesures pour subvenir aux frais de l'apprentissage des fils des ouvriers.
5° Qu'il serait opéré une retenue sur les salaires, de manière à former une caisse de secours et de retraite.
4" Qu'une ambulance serait établie sur les carrières pour recevoir sans délai les ouvriers blessés par accident.
Ce sont là des germes d'association qui doivent se développer. L'association serait complète rt parfaite , si l'industrie était organisée à l'instar de l'armée ; ri dans les fabriques, comme sous les drapeaux , les chefs avaie bipassé par tous les grades. II est clair que 1 hygiène et la morulité des ateliers y gagneraient infiniment, que par là le point d'honneur industriel serait créé, et que les chefs désormais seraient bien plus sûrs d'être obéis. Je ne crois pas cependant que de long-temps encore cette pensée , qui préoccupe deshommt. généreux , puisse être appliquée avec quelque généralité. Mais , pour quelques industries spéciales , l'organisation hiérarchique est très réalisable dès à présent. Elle existe , par exemple , dans le corps nombreux des mineurs du Harti.JjÇi chefs de cette famille de travailleurs put récemment
donné un bel exemple : le prix du plunib, et par conséquent les profits ayant beaucoup baissé, ils ont voulu que la réduction portât d'abord sur leurs traitements et non sur les salaires des ouvriers.
Beaucoup de personnes éclairées pensent que, dans nos pays d'Europe , la lutte entre les bourgeois et les ouvriers ne peut se terminer que par la mise en pratique du principe d'association, et que les ouvriers doivent, en un mot, participer aux bénéfices des maîtres. L'exécution de ce système semble difficile, à cause des moments de crise où les fabriques sont en perte. Cependant on peut observer d'abord qu'à mesure que l'industrie se consolide, les crises industrielles , qui amènent les pertes, deviennent plus rares et s'amoindrissent. Ensuite il est possible d'imaginer des combinaisons qui permettraient de régulariser la participation des ouvriers aux bénéfices, de manière à leur assurer, eu tout temps, leur subsistance. A cet effet, il suffirait de créer une réserve. L'on pourrait alors décomposer le salaire en trois parties :
i° Un minimum fixe ;
2° Une part proportionnelle à l'abaissement du prix de revient au-dessous d'un chiffre déterminé;
3° Une part dans les bénéfices nets de l'établissement.
Celte troisième part serait , aux époques de prospérité , versée par moitié entre les mains des ouvriers et dûns une caisse spéciale, où elle serait capitalisée de manière à fournir un supplément de salaire dans les temps de crise , et à former un fonds de retraites.
L'association remédierait aussi aux inconvénients graves qui résultent , pour l'agriculture, de l'extrême division du sol.
Il pourrait arriver qu'un jour, à l'aide de l'association hiérarchique, nous eussions une organisation industrielle supérieure à celle des Anglais et des Américains. Comme l'individualité est le grand ressort de leur système , il leur sera difficile de s'affranchir des inconvénients et du désordre inhérent au système de concurrence de maître à maître, d'ouvrier à maître, d'ouvrier à ouvrier. Leur loi est : chacun pour soi. Ils laissent à chacun ,
par exemple , le soin de se préparer une existence pour ses vieux jours. L'organisation des fabriques , j'allais dire des couvents de Lowell , semble et est en réalité un pas fait vers l'association hiérarchique ; mais Lowell est une particularité de la Nouvelle- Angleterre ; ce n'est point un fait général à l'Union. A Lowell même , les règlements des manufactures ne s'étendent pas audelà de certains objets qu'on est habitué à considérer aux États- Unis comme essentiels à l'ordre public , à la morale publique. Les jeunes filles de Lowell trouvent tout simple qu'on leur ordonne de suivre les exercices du culte , d'être chastes et sobres. Elles se révolteraient si on voulait leur imposer d'office une retenue surleur salaire. Elles mettent beaucoup à la caisse d'épargne ; mais elles y mettent ce qui leur plaît et quand il leur plaît, et n'entendent pas qu'on y mette pour elles.
Note 55. (Page 3 12.)