IV
2 LETTRES SUR L* ANGLETERRE (l863)
sants voisins ! il n'est cœur anglais que ne Jasse battre une semblable perspective.
Ai-je besoin de dire pourquoi? Supposons qu'à Tépoque où la Révolution française eut sur les bras toute l'Europe, l'Italie d'un côté et l'Allemagne de l'autre eussent été ce qu'il est question de les faire, la France révolationnaire eûtelle, malgré les prodiges de sa sublime fureur, mis la coalition en lambeaux et Pitt au désespoir ?
Il est permis d*en douter, et les Anglais en doutent.
La puissance continentale de la France étant le sujet de leur éternelle inquiétude, tout ce qui peut lui servir de contre-poids dans les temps calmes, ou lui être obstacle dans les jours d'orage, les rassure et par conséquent les séduit.
D'ailleurs, ce n'est pas seulement le pouvoir de la France qui les alarme : bien plus encore que de son pouvoir, ils ont souci de son génie remuant, de son ambition militaire, de son culte pour la gloire des armes, de sa tendance et de son aptitude à se répandre. Autant que de ses défauts, ils ont peur de ses qualités.
De r Allemagne, au contraire, qu'ont-ils à craindre? Que leur importe l'immense surcroît de force que l'Allemagne tirerait de son unité ?
Il est vrai que le génie allemand n'est pas aussi modeste dans ses prétentions que certaines gens l'imaginent : TAutriche a pris la Hongrie, elle a voulu ou accepté sa part de la Pologne, elle tient Venise et la tient bien; hier encore, l'Italie frémissait sous son joug; de son côté, la Presse, non contente d'avoir Posen, dispute le Schleswig au Danemark.
Mais tout cela n'a rien dont l'Angleterre ait à s'effrayer, rien dont elle s'effiraye. L'Allemagne n'a pas, pour l'atteindre, un étroit bras de mer à traverser -, l'Allemagne n'a pas de marine ; l'Allemagne n'est pas sur le chemin des Anglais.
DU CONGRES DES SOUVEaÂINS ALLEMANDS A FRANCFORT 8^
Les 'denx puissances qui sont bien réellement sur son chemin sont la Russie et la France. Or, c'est précisément contre la Russie et la France que l'unité de l'Allemagne servirait de garantie à l'Angleterre.
Aussi avait-elle tout d'abord accueiUi avec une vive satisfaction la nouvelle de l'initiative éclatante et haMie prise par l'empereur d* Autriche. Ce fut la première impression. Vinrent ensuite les doutes et les craintes. Y avait-il chance qu'une semblable entreprise réussît? Les divers princes qui sont accoutumés à mordre à belles dents, depuis tant d'années, dans le gâteau de la Confédération, consentiraient-ils à sacrifia sur T autel de la patrie commune leur {Portion de souveraineté? S'ils entendaient la garder, qu'y avait-il de possible? Puis, comment concilier avec Tunilé de la patrie âllemaiide la rivalité de la Prusse et de l'Autriche ? Un corps qui a deux têtes est-U viable ? Ce qui est impossible en histoire naturelle est-il possible en politique ?
Les appréhensions redoublèrent, quand on sut que le roi de Prusse manquait au grand rendez-vous de Francfort.
Cependant, à ceux qui soupiraient après un heureux résultat, un espoir restait. On assurait qu'en passant par le royaume de Wurtemberg, l'empereur d'Autriche avait dit aux autorités de Stuttgardt : « Je vais remplir les vœux du peuple allemand. »
Paroles décisives, si elles avaient le sens qu'elles paraissaient avoir. L'unique moyen, pour TAulriche, de paralyser le mauvais vouloir du roi de Prusse était, en effet, de proposer un plan de réforme asse^ libéral, assez populaire, pour que le roi de Prusse ne pût refuser son adhésion sans se rendre de plus belle odieux, même aux Prussiens. Malheureusement, c'est oe que les hommes d'État de Vienne n'ont pas compris. En dépit de son libéralisme tant vanté, l'Au-
triche s*est montrée, en cette occasion solennelle, uniquement préoccupée de son intérêt, d'abord; ensuite, de celui des princes et de l'aristocratie. Dans le plan de réforme, tel que Tempereur d'Autriche l'a présenté à Tapprobation de ses augustes compères, les droits de ce peuple allemand dont il s'agissait de remplir les vœux, n'ont rien à voir. En cela, l'empereur d'Autriche se trouve avoir joué — tant régoïsme aveugle ! — le jeu du roi de Prusse, à l'opposition duquel il fournit un prétexte naturel, en même temps qu'il se prive lui-même de Fappui que lui aurait prêté l'enthousiasme de l'Allemagne reconnaissante.
Ne fût-ce que sous ce rapport, l'œuvre de l'unité allemande est, dès à présent, compromise; et voilà précisément ce qui fâche les Anglais.
Oh! certes, si l'unité de l'Allemagne consistait dans la suprématie de l'Autriche, plus fortement accusée; dans un irritant défi jeté à la Prusse; dans une certaine concentration des pouvoirs qui sont épars aux mains des roitelets et princelets de la Germanie; enfin, dans une subordination absolue de la volonté du peuple à celle des princes, le plan de réforme fédérale présenté par l'empereur d'Autriche laisserait peu de chose à désirer.
Dans le directoire des cinq, formé par l'Autriche, la Prusse, la Bavière et deux autres membres de la Confédération qu'éliraient les petites principautés, l'Autriche invariablement suivie par la Bavière, serait maîtresse de toutes les décisions; c est-à-dire qu'elle aurait la haute main dans la conduite des affaires extérieures, dans le choix des ambassadeurs, dans le contrôle de l'armée fédérale, dans le maniement du budget fédéral, et « avec le consentement d'un conseil de 21 conseillers composé à l'image du directoire » dans les questions relatives soit au maintien de la paix, soit