‹ Lettres sur l'AngleterreChapitre 5 sur 12 · LETTRE III · texte numérisé non relu

LETTRE III

Sur la diçisiofi ^^ propriétés.

La division des propriétés e;^t.iu^ question d'une si haute importance , soit qu'on l'en* visage en elle-même^ ou dans sçs. conséquences politiques et mordes , et il y a sur ce point une telle divergence entre nos idées et celles qui sont dominantes en Angleterre , que je me propose d'en faire le sujet de quelques imes des lettres que vous me permettez de, vous adresser.

J'aborde la discussion avec la satisfaction de penser que , sur ce point , nous sommes plus près de la vérité , ou du moins plus disposés que nos voisins à la chercher avec impartialité. En France , le partage égal des biens entre les enfans a passé des lois dans les mœurs , ou plutôt des mœurs dans les

lois ; cette égalité nous parait si naturelle , que s'il y avait absence de législation à cet égard , les choses n'en iraient guère autrement qu'elles ne vont aujourd'hui. Cependant, malgré cette tendance générale de l'opinion , les esprits philosophiques ne se refusent "^fWïiît' a rexdmeh du système opposé J*ïfs? Vëcbrinaîssènt que la propriété, surtofuf îa jfircfpriétè foncière , est une création de^! 'ordre social , et conçoivent que la distribxttion puisse en être modifiée au gré de la communauté , pour le plus grand avantage de tous. En Angleterre , au contraire , les habitudes et les préjugés dominent tellement les esprits sur ce point, qu'à un très petit nombre d'exceptions près , ils sont devenus comme incapables de raisonner dans un ordre d'idées autre que celui dont ils ont pris la routine. Et les hommes même les plus éclairés s'occupent bien plutôt de chercher des argumens pour défendre ce qui existe chez eux , que d'examiner impartialement ce

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qui est désirable pour le bien-être physique et moral de l'espèce humaine.

Mais si nous sommes plus libres de préjugés sur la question en elle-même , il s'en faut de beaucoup que nous en soyons exempts sur ce qui se passe chez nos voisins. Nous prononçons un peu au hasard les mots de substitutions , de concentration de la propriété , de misère des classes infé-^ rieures , de taxe des pauvres , et , ainsi que je vous le disais dans ime de mes pre-mières lettres, nous nous figurons mal à propos r Angleterre comme offrant un déplorable contraste entre la richesse exorbitante d'un petit nombre d'êtres privilégiés et la souffrance du peuple. Rien n'est plus loin de la vérité. Essayons donc d'abord de rétablir les faits.

Les fortunes sont moins inégalement réparties en Angleterre qu'on ne le pense communément, l'aspect de la capitale en est un indice certain que confirme l'obser-

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vation du pays en général. Le seul almanach des adresses de Londres , connu sous le nom de Court guide ( Guide de la cour ) , fournit à cet égard une donnée qui peut paraître superficielle , mais qui mérite pourtant d*ètre prise en considération. Cet al- . manach , qui renferme environ huit mille adresses, ne contient d'autres noms que ceux des personnes qui habitent la partie occidentale de Londres, ou ce qu'on appelle le quartier à la mode , fashionable , expression à laquelle les Anglais attachent beaucoup plus d'importance qu'on ne devrait le supposer , d'après la gravité naturelle de leur caractère et la beauté sérieuse de leurs institutions. Habiter ce quartier et voir son nom inscrit sur le Guide de la Mur, est une déclaration de notabilité qui fait l'objet habituel de l'émulation^ de la classe moyenne , et qui représente à l'imagination des uns les plaisirs de la frivolité , aux autres les jouissances libérales de l'é-

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tude et de la conversation des hommes éclairés. Or il est généralement reconnu que la moindre fortune qui permette à une famille de s'établir dans l'ouest de la ville et d'en adopter les habitudes , est un revenu de 3,000 liv. sterling ( y 5, 000 fr. ). En supposant donc que sur les huit mille noms .

qui figurent dans Talmanach des adresses , il n'y ait qu'une moitié de chefs de famille , voilà dans la seule ville de Londres, sans parler des capitales des deux autres royaumes, sans compter le très grand nombre de personnes riches et aisées, qui vivent toute l'année en province , quatre mille fortunes , dont la moindre passerait pour de l'opulence dans la plupart des pays de l'Europe.

Mais pour peu qu'on descende au-dessous de ce taux, le nombre de ceux qui vivent dans l'aisance va croissant avec une extrême rapidité. La taxe sur les revenus {property tax ) , qui a été établie par M, Pitt

m 1 798 , et a fini avec la guerre , a fourni sur ce point des données remarquables. Le ministre, dans son plan primitif, avait exempté du nouvel impôt toutes les personnes dont le revenu était au-dessous de aoo liv. sterling ( 5, 000 fr. ) ; il estimait à I o millionsltferling le produit présumé de rimpôt , mais il s'aperçut bientôt qu'il s'était ^ grandement trompé dans son calcul , et qu'il serait nécessaire de baisser la limite inférieure. En effet , on est descendu progressivement jusqu'au minimum de 5o liv. sterl.

de revenu , et dès lors le produit de la taxe a dépassé 1 4 millions et demi , preuve certaine que la richesse est répartie entre un beaucoup plus grand nombre d'individus

qu'on ne le croit généralement.

C'est surtout dans les fortunes provenant du commerce et de l'industrie que la division se fait remarquer. Les comptes de la taxe sur les revenus pour l'année 181 a, offrent à cet égard des renseignemens très

cuFÎeux. On y voit que, dans le nombre des personnes occupées de professions lucratives y il s'en trouvait alors cent vingtsept mille dont le revenu était compris entre les limites de 5o et aoo liv* sterling; vingt-deux mille de aoo à i ,000; trois mille de 1,000 à 5,Qoo; et siis: centfcde 5,ooo et au-dessus. Un tel résultat est déjà bien frappant; mais il faut remarquer que le Calcul est sans doute au-dessous de la réalité ^ car si des individus, en certain nombre ^ ont déclaré fidèlement leur fortune , si quelques uns même ont pu être intéressés à la faire passer pour plus considérable qu'elle ne rétait en effet , la très grande majorité des contribuables a dû s'efforcer de réduire autant que possible l'évaluation de ses revenus.

Sans doute les propriétés foncières sont moins divisées que les capitaux; mais il n'en est pas moins vrai que nous avons sur le continent des idées très exagérées sur la

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concentration de la fortune territoriale en Angleterre. Les faits que j'ai pu recueillir, elles conversations que j'ai eues à cet égard avec les hommes* les mieux informés , me portent même à croire que , depuis quelques années , cette concentration Ta diminuant d'une mani^:*e sensible. Je n'ignore point qu'il y a encore telle prorince de l'Angleterre où les pires de quelques grands seigneurs occupent un espace si immense , qu'ils donnent au pays l'aspect des forêts incultes de l'Amérique, et qu'à plusieurs lieues à la ronde on ne trouverait pas une seule maison qui ne fut occupée par des hommes dépendans de ces possesseurs gigantesques. Je n'ignore pas non plus qu'il y a quelques autres comtés où les principaux propriétaires étant en même temps les plus riches capitalistes, ils manquent rarement d'accroître leur domaine des terres qui sont mises en vente dans leur voisinage.

Mais malgré ces exceptions , je persiste à

croire que la tendance actxielle est à la division des propriétés ; et un des indices de la vérité de ce que j'avance*, c'est qu'il est généralement .reconnu que là manière la plus avantageuse de se déÊiire d'une terre est de la partager en un grand n:ombfre de lots.

On ouvre rarement un joifrnal anglais sans y voir mis en vente des immeubles ^ surtout des maisons, dont le prix est à la portée des fortunes médiocres ; et dans quelques provinces du nord, dans le Westmoreland en particulier, l'on compte un grand nombre de paysans propriétaires, statesmen , qui tirent de leurs fonds un revenu de 5o à 2iOO liv. sterL Je remarquerai en passant que le bien-être de ces provinces , quoiqu'elles ne soient pas les plus favorisées de la nature , l'indépendance de caractère unie à l'esprit de conservation qui en distingue les habitans , témoignent hautement des avantages moraux attachés à une distribution peu inégale de la propriété.

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L'accroissement du nombre des électeurs est encore un indice de la dirision progressive des fortunes.- Les. seules provinces de Yorkshire et de LanoasAme comptent environ soixante; mille îéJectetJffs 5 et il n'y en a guère moÂii6 de quatre cent mille dans toute rÂngleterre* « •

Si de l'état du pays nous passons à celui de la législation , noUs tronvet^ns que les idées répandues à cet égard ^ur le continent ne sont pas moins erronées. On attribue généralement à dès substitutions perpétuelles la durée héréditaire des grandes fortunes dans les mêmes familles. Cette assertion n'est vraie que pour l'Ecosse ; là , en effet , les substitutions sont à perpétuité , et l'usage en est fort répandu ; il faut toutefois se hâter d'ajouter qu'il n'y a pas , dans ce pays, un seul homme éclairé, un seul jurisconsulte faisant autorité , qui ne gémisse de l'existence d'un si déplorable système.

En Angleterre , les cours de justice re-

connurent de bonne heure les inconvéniens sans nombre des substitutions , et se montrèrent toujours disposées à les resserrer dans des limites étroites. Ce sont même les fraudes pieuses des tribunaux qui, sanctionnées par le parlement, ont fixé l'état actuel de la législation. Aujourd'hui les substitutions anglaises ne sont point perpétuelles, elles nfi peuvent s'étendre par delà l'époque où l'héritier encore à naître du dernier des individus vivans appelés à recueillir le majorât aura atteint sa majorité ; elles sont résiliables du commun consentement du détenteur actuel et de son héritier immédiat ; les baux concédés par l'usufruitier sont obligatoires pendant vingt-un ans pour son successeur, et malgré ces sages restrictions , les entails ( substitutions ) sont encbre une source féconde d'inconvéniens et d'abus.

Du reste, les donations fidéicommissaires deviennent aujourd'hui beaucoup plus com-

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munes que les majorats. C'est donc moins à la loi des substitutions qu'à celle de la primogénitiure qu'il convient d'attribuer la transmission héréditaire de la fortune à l'aîné , au préjudice de s» frères. Remarquons ici que cette loi n'a pour objet que la propriété foncière , et que les biens meubles en sont exempts ; or, dans un pays tel que l'Angleterre , les fonds publics , les actions de canaux , les capitaux placés dans une foule d'entreprises de commerce et d'industrie forment une partie très considérable des fortunes. Remarqucms aussi que cette loi jie trouve son application qu'en cas de mort ah intestat, et qu'en Angleterre ledroit de tester est illimité , en sorte que , hors les cas de substitution , rien n'empêche un père de famille de distribuer sa fortune à son gré entre ses enfans , et de les déshériter même entièrement.

Ce n'est donc point encx^re la législation qui met obstacle à un partage moins inégal

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de la propriété foncière. Cet obstacle se trouve surtout dans l'état des mœurs et de l'opinion, et de même qu'en France le changement des lois qui régissent les successions n'influerait guère aujourd'hui sur la distribution de la propriété, pour peu que la volonté du testateur ne fût pas trop contrainte; de même, en Angleterre, l'abolition de la loi de primogéniture ne détruirait point, ou du moins ne détruirait que fort lentement l'opinion presque universelle , qui veut que l'aîné hérite de la fortune , et soit chargé de maintenir l'éclat de sa race. Fonder une famille , faire un fils aine y ainsi que disent les Anglais , est la première pensée de celui qui s'enrichit dans une profession quelconque ; et ce qui souvent nous frapperait comme une injustice , leur semble si naturel et si nécessaire ,. que les objections qu'on pourrait leur présenter arriveraient à peine jusqu'à leur esprit.

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Je causais un jour avec le chef d'une ancienne maison, héritier d'une fortxine imihense , dont il est prêt à faire l'usage le plus noble , quand le patriotisme ou l'ami* tié réclament de lui des sacrifices; nous parlions de sa famille , et je lui demandais , quelle était la situation de ses frères. Us sont fort à leur aise , me répondit-il ; mon père les a très bien partagés dans son testament ; il leur a laissé à chacun un capital de -tant de milliers de livres sterling. Or ce capital qui , sur le continent , passerait en effet pour considérable, équivalait à peine au tiers d'une année des revenus de l'aîné. Et cependant cet aîné , dont la générosité n'est point contestée , loin d'être choqué lui-même d'une telle disproportion, considérait la condition de ses frères comme avantageuse, et s'en félicitait avec moi.

Quoique j'aie quelque habitude des mœurs et des opinions de l'Angleterre , je trouvai là quelque chose de si fort en désaccord

avec nos idées et nos sentimehs moraux , que je ne pus m'empêcher , par forme d'expérience, d'exprimer mon étonnement à quelques personnes prises dans des classes et des opinions différente. Je n'en ren-»

contrai aucune qui le partageât. Toutes trouvèrent qu'en effet les frères cadets avaient été bien traités par leur père , et qu'il y avait peu de familles où ils jouissent des mêmes avantages. Je dirai plus , c'est que les cadets eux-mêmes sont si intimement convaincus de l'importance du droit de primogéniture , que si on leur proposait de partager avec le chef de la famille , ils refuseraient pour la plupart sans hésiter.

Que cette façon de penser soit généralement répandue dans les rangs élevés de la société , n'est pas encore chose fort surprenante; mais ce qui l'est davantage, c'est qu'elle domine également dans les classes ouvrières et chez des hommes qui n'ont d'autre source de richesse que le travail de leurs

mains. J'ai oui conter à cet égard une anecdote qui est assez caractéristique pour que je vous demande la permission de vous l'écrire.

Un maître de forges français voyageant en Angleterre pour s'instruire des progrès qu'y a faits la fabrication du fer , descendit , il y a quelques années , au fond d'une mine de charbon située dans un des districts où les opinions radicales étaient le plus répandues parmi le peuple. Arrivé dans les galeries souterraines ^ U s'entretint avec les ouvriers de la nature et de la durée de leur travail , de leur salaire , de leur nourriture , de tous les détails de leur condition. Les ouvriers , à leur tour , intéressés par la conversation d'un homme qui montrait une connaissance précise de leurs intérêts et de leurs besoins , attirés d'ailleurs par la libéralité des opinions qu'il manifestait, lui adressèrent à leur tour quelques questions sur l'état de la classe laborieuse en France. Combien d'ouvriers employez -vous? lui

demandèrent-ils. — Quatre ou cinq cents.

— C'est quelque chose ; et quel est leur salaire.»^ Que coûte, dans la partie de la France que vous habitez , la nourriture et l'entretien d'une famille ? — Leur salaire est inférieur au vôtre ; mais cette infériorité est plus que compensée par le bas prix des objets de première nécessité. — Vous avez raison , lui répondirent les mineurs ,^ après avoir fait entre eux un petit calcul qui leur prouvait qu'en effet la condition des ouvriers était meilleure en France qu'en Angleterre; mais combien de temps travaillent-ils par jour? — Huit heures, terme moyen. — Pas plus ! Et que font-ils du reste de leur journée ? — Ils cultivent leur héritage et travaillent pour leur propre compte.

— Que dites-vous , leur héritage ? Ds sont donc propriétaires ? ils ont un champ , une maison à eux.^^ — Oui, sans doute; du moins la plupart de ceux que j'emploie. A ces mots , l'étonnement se peignit sur toutes

les physionomies. Et cet héritage , reprit le plus intelligent des mineurs , que devient-il à la mort du père? — Il se partage entre, les enfans. — Quoi ! également ? — Oui , sans dôute^, ou à peu près. — Mais une petite propriété partagée entre plusieurs enfans doit se réduire à rien. — Non , car lorsque Fun d eux n'est pas assez riche pour acheter la portion de ses frères , la propriété se vend et passe entre les mains d'tuie personne qui peut la conserver entière et l'améliorer.

Ici finit le dialogue ; mais ces deux idées d'ouvriers-propriétaires et de partage égal entre les enfans avaient si vivement frappé les mineurs anglais , que le dimanche suivant ils en firent l'objet d'une discussion en règle dans un de ces clubs où les hommes , même de la classe pauvre , se réunissent pour lire la gazette ou pour s'entretenir de leurs iatérêts communs ; clubs où les formes d'une bonne déHbération sont généralement beaucoup

mieux observées que nous ne le voyons en France dans des assemblées politiques d'un plus haut parage. Après un long débat, on alla aux voix , et la majorité prononça que sans doute il était bon que les ouvriers fussent propriétaires ; mais que l'héritage devait passer à l'aîné, et n'être point divisé. Voilà donc des ouvriers , des prolétaires , radicaux par leurs opinions ou leurs passions politiques , qui se prononcent contre l'égalité des partages et en faveur du droit d'aînesse. Il serait difficile de donner une preuve" plus forte de l'empire universel que cet ordre d'idées exerce en Angleterre.

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De la dwision des propriétés dans ses rapports avec Vagriculture et ^a richesse nationale.

J 'ai essayé de vous montrer , dans ma dernière lettre , que la transmission de la fortune à Faîne au préjudice de ses frères et sœurs était beaucoup plutôt en Angleterre la conséquence d'une opinion générale que le résultat nécessaire de la législation. Il nous reste à examiner si cette opinion est fondée en raison , et si les personnes qui voudraient introduire chez nous un système semblable , forment des vœux utiles et possibles à réaliser , ou si même elles se rendent bien compte de l'objet de leurs désirs.

Pour mettre un peu d'ordre dans une question si vaste qu'elle ferait à elle seule

la matière de plus d'un livre , nous Tenvisagerons d'abord sous le point de vue économique , nous nous occuperons ensuite de son influence morale et politique.

Une nation , comme un individu , ne saurait vivre que de son revenu, c'est-à-dire de la rente de ses terres , de l'intérêt de ses capitaux , et du salaire de son travail. Sans doute , telle ou telle distribution de la richesse peut améliorer la culture des terres , favoriser l'accroissement des capitaux , ou rendre le travail plus productif; mais néanmoins ces divers perfectionnemens ont, dans la nature des choses , des bornes qu'il n'est pas donné à l'homme de franchir.

Quand une nation a réellement fait un progrès; quand, par son industrie, par sçs ressources naturelles, par son économie , dfi nouvelles richesses ont été créées , , elle peut en donner la jouissance privilégiée à un certain nombre de citoyens , >sans que , pour cela , le reste de la communauté

se trouve appauvri. Mais, dans un état donné de richesse , on ne peut favoriser une classe qu'aux dépens des autres ; ce qu'on donne à des privilégiés, à quelque titre que ce soit, est nécessairement prélevé sur le reste des citoyens , et une distribution différente ne rend l'ensemble de la nation ni plus riche ni plus pauvre.

Cette 'vérité est si triviale, qu'il paraît presque ridicule de l'énoncer , et cependant il n'en est aucune qui soit plus habituellement méconnue par la plupart de ceux qui raisonnent sur l'économie politique , je ne dis pas seulement au milieu des salons , mais dans des livres même écrits ex professa.

Chacun enrichit telle ou telle classe, assigne tel ou tel emploi aux capitaux , selon son opinion , son intérêt ou son caprice ; mais l'idée si simple que rien ne se fait de rien, et qu'en donnant à l'un on ôte à Vautre , ne se présente point à l'esprit de ces raisonneurs. Un pays livré à leurs

spéculations serait à peu près dans la position de ce gentilhomme de Swift , qui avait une fortune de cent mille livres de rente , mais dont tous les gens prétendaient appliquer le revenu entier à la dépense dont chacun d'eux était spécialement chargé.

Pour cent mille francs, disait le cocher, mon maître doit avoir une belle écurie; avec cent mille francs , disait le cuisinier , on peut tenir table ouverte ; et de la sorte le pauvre gentilhomme se trouvait ruiné.

C'est cette erreur commune qui a conduit des hommes , même très versés dans la s^cience financière , entre autres le célèbre Hamilton des États-Unis , à considérer une dette publique comme une richesse , parce que, disait-il, cette dette est une valeur échangeable qui attire les capitaux étrangers ; sans réfléchir que dans ce cas le capital étranger ne fait que prendre la place du capital national qui a été consommé , et que l'intérêt produit par ce nouveau capital est

exactement compensé par l'impôt levé sur les contribuables.

C'est par suite de la même erreur que les ennemis trop absolus du système des emprunts , ou les hommes qui ont intérêt à faire leur cour aux propriétaires fonciers , proposent la réduction du capital ou des in* téréts de la dette , le changement arbitraire des conditions stipulées avec les créanciers , en un mot, la banqueroute générale ou par* tielle comme un moyen efficace de soulager la nation de son fardeau. Ils ne songent pas que les propriétaires de fonds publics sont appauvris de toute la somme dont on gratifie le» contribuables, et que par conséquent la richesse totale du pays reste la même , à cela près (pi'un déplacement violent des fortunes porte la ruine et le désespoir dans les classes dépouillées^et qu'en suspendant d'abord , et en changeant ensuite la nature de la demande , ce déplacement dérange toutes les combinaisons industrielles et commerciales.

Enfin , c'est encore la même erreur qui sert de base à ce lieu commun que ne manquent jamais de répéter les partisans du droit de primogéniture.

L'aîné , nous disent-ils , en restant dépositaire de toute la fortune , maintient la considération de sa famille ; il sert d'appui à ses sœurs , qui , bien que privées de dot , trouvent par l'éclat de son nom des mariages honorables ou avantageux , et qui en tout cas ont un asile assuré dans la maison paternelle. De leur côté, les frères cadets n'ayant point reçu de fortune de leur père , sentent la nécessité de s'en créer une par leur propre industrie ; ils adoptent quelque profession lucrative, font de riches mariages, ou obtiennent par l'influence de leur aîné des emplois civils, militaires ou ecclésiastiques , et s'ils échoùeig; dans leurs efforts, ils reviennent s'établir auprès du chef de la famille , et vivre d'une partie de ses revenus. De cette manière , la branche

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aînée conserve sa fortune et son éclat, et les branches cadettes , à leur tour , peuvent devenir la souche de nouvelles familles riches et considérées. Si au contraire la fortune se partage entre les enfans, elle se dissipe au bout d'un petit nombre de générations , et une pauvreté générale est la conséquence forcée de cette subdivision progressive.

Je n'ai point à examiner maintenant si c'est une condition bien douce pour des cadets que de ne jouir d'aucune indépendance , que d'être obligés.d 'adopter les goûts " de leur aîné , de se plier à ses caprices , d'avoir à recourir à sa générosité pour toute entreprise qui exige quelques ressources pécuniaires. Je me suis promis de ne considérer ici les droits de primogéniture que comme une question d'économie politique.

Suivons donc, pour nous rendre compte du raisonnement bannal des partisans de ce système, la méthode des géomètres, qui supposent le problème résolu pour

examiner quelles en sont les conditions.

Imaginons un pays où les richesses de tout genre appartiennent exclusivement à Faîne de chaque famille. Que deviendront les cadets ? Ils n'auront que deux alternatives , ou de vivre dans la maison de l'aîné et de jouir de sa fortune , ou de s'enrichir en remplissant des fonctions publiques. Dans le premier cas , en admettant que ce soit une obligation stricte pour l'aîné de fournir à l'existence de ses frères , les cadets seront de fait copropriétaires du revenu , ce qui , sous le rapport pécuniaire et en laissant de '' côté les considérations morales , revient au même que s'ils possédaient une portion du capital correspondante à ce revenu. Dans le second cas, celui où ils s'enrichiraient par des emplois publics, les revenus de l'état qui formeront leur salaire , seront le produit des impots , c'est4i-dire des sacrifices des contribuables , qui , dans notre hypothèse j ne sont autres que les aînés ; les cadets

deviendront donc par là propriétaires d'une portion du revenu ou du capital des aînés , suivant que les impôts seront de nature à affecter l'un ou l'autre ; et sous le rapport économique , sans entrer maintenant dans le domaine de la politique , l'état général du pays sera encore le même que si le partage des fortunes s'était opéré dans le sein .de chaque famille , au lieu de se faire indi^ rectement par la voie des impôts.

L'on pourrait raisonner d'une manière analogue sur la question des mariages. Que l'aîné , possédant seul l'héritage de son père , fasse un mariage sans fortune , tandis que le cadet s'enrichit en épousant une femme dont la fortune égale celle de son aîné ; ou que les deux frères , après un partage égal du bien de leur père , doublent leur avoir par un mariage qui leur apporte un bien • égal au leur, la condition des nouveaux ménages sera exactement la même dans les deux hypothèses. Ne nous payons donc

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point de vaines paroles , et ne nous imaginons pas qu'une distribution particulière des fortunes dans un pays crée ipso facto de nouvelles richesses, et qu'après avoir tout donné aux aînés , il existe encore une espèce de fonds commun où les cadets puissent aller puiser, sans prendre part aux biens dont jouissent leurs frères. Les droits de primogéniture influent sans doute beau-coup sur la richesse de telle famille ou de telle classe; mais ils n'augmentent nullement celle de l'ensemble de la nation.

Vous généralisez trop la question , va-t-on me dire ; il ne s'agit pas de la totalité des richesses d'un pays , mais seulement de la propriété foncière, et vous ne nierez pas qu'une terre partagée également entre plusieurs enfans ne se subdivise bientôt en por- • tions tellement exiguës , qu'il devient impossible de les cultiver avec quelque profit. Comment de si petits propriétaires pourraient-ils faire des défrichemens , dessécher

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des marais , améliorer les races de bestiaux , perfectionner les instrumens aratoires , en un mot , appliquer à la culture des terres des capitaux suflisans pour en tirer le parti le plus avantageux ?

Remarquons ici que la discussion change entièrement de face. On ne nous parle plus des avantages attachés à la concentration de la fortune entre les mains de Faîne , mais de la supériorité d'une grande sur une petite exploitation agricole.

Nul doute que l'application de capitaux considérables à la culture des terres ne soit avantageuse, et qu'elle n'augmente beau- . coup ce qu'on a coutume d'appeler leur produit net. Mais le choix entre l'exploitation régulière et uniforme par grands corps de fermes , avec le secours des forces scientifiques , et l'exploitation bigarrée que l'on désigne sous le nom de petite culture, et qui emploie plus de bras et moins de capitaux, ce choix, dis-je, est déterminé par

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des circonstances qui ne sont nullement du domaine de la législation , telles que la configuration du pays , la qualité du sol , la nature du climat. Cette question est même tellement distincte de celle de la distribution des fortunes , que Ton conçoit aisément comment la petite culture serait conciliable avec la concentration des propriétés , et la grande culture avec la division égale des biens. La Toscane et la Brie pourraient nous servir d'exemple à cet égard. Dans Tune , des terres considérables sont cultivées en petites portions par de pauvres métayers qui n'ont d'autre capital que la force de leurs bras; dans l'autre, de riches fermiers réunissent souvent en une même exploitation des héritages distincts qui , par la nature ou la position du terrain , facilitent le succès de leur entreprise agricole.

Mais s'il est avantageux, comme nous venons de le dire , que de grands capitaux soient appliqués à l'agriculture , deux con-

ditions sont indispensables pour arriver à ce résultat ; Tune , que les capitaux existent^* l'autre, que des entraves peu judicieuses mises à la vente des immeubles n'empêchent pas les terres d'aller à ceux qui possèdent les capitaux. Or je crois incontestable que, dans l'état actuel de la France , rien ne saurait favoriser l'accroissement graduel de la richesse autant que cette division des propriétés , qui inspire à une classe nombreuse des habitudes d'ordre et d'économie. Une agriculture savante, (jui appliquerait de grands capitaux à des masses de terres plus considérables , donnerait , il est vrai, plus de produits; mais que gagnerait-on aujourd'hui à introduire chez nous ce système , à concentrer les propriétés foncières dans un petit nombre de mains, et à les perpétuer dans les mêmes familles par des substitutions ou des droits de primogéniture .^ La somme du capital applicable à Fagriculture étant donnée, il fau-

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drait , pour le consacrer à Texploitation en grand d'un certain nombre de propriétés \ laisser en friche le reste des terres , ou plutôt Ton retomberait dans ce triste état de choses dont l'Espagne , l'Italie et la France, avant la révolution , nous offraient l'exemple „ et l'on verrait de grandes terres dépérir entre les mains de riches oisifs , qui consumeraient en misérables frivolités le capital qui les aurait rendues fertiles.

C'est bien moins en augmentant la subdivision des propriétés qu'en les faisant passer en des mains plus industrieuses , que la révolution a si puissamment accru le bien-être matériel de la France. Cette subdivision est beaucoup plus ancienne que ne se plaisent à le penser ceux qui s'en pren nent à la révolution de tous les mécomptes de leur esprit ou de leurs passions. Machiavel remarquait déjà que, bien que la France fût un pays pauvre , le peuple y était plus heureux qu'ailleurs, parce qu'il n'y avait

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guère de paysan qui ne possédât quelque petit hérifage. Le partage égal des biens a existé de tout temps dans les provinces de droit écrit , et c'était avant la vente des biens nationaux qu'Arthur Young s'effrayait pour la France des conséquences de ce système. Dès lors la subdivision a augmenté , d'immenses capitaux ont été absorbés par les guerres de la révolution ; et néanmoins , qui peut comparer la France d'aujourd'hui avec la France de i y 89 , sans être frappé des progrès de la richesse nationale ?

Je n'hésite pas à penser que toute direction factice imprimée aux capitaux par le législateur, toute entrave mise à la distri-r bution ou à la circulation de la propriété est funeste dans une hypothèse quelconque ; mais s'il y a un pays au monde où l'introduction d'ime loi de substitution soit décidément absurde , c'est sans doute la France , puisque dans l'état actuel des choses, le

premier effet d'une pareille loi serait pré-^ eis^ent de consolider cette division de la propriété que certaines gais regardent comme si fâcheuse* Quelle est en effet la première condition nécessaire pour former de grandes propriétés , si ce n'est de pouvoir en acheter plusieurs petites pour les réunir en une seule ? Quoi donc de plus contraire à ce but que de rendre inaliénables des terres aujourd'hui fort divisées ?

Cette réflexion est d'une évidence si triviale , qu'il serait superflu de la démontrer , et pourtant il ne paraît pas qu'elle se soit présentée à l'esprit de ceux dont le projet favori serait de couvrir la France de petits majorats bourgeois , comme si l'aristocratie se faisait à la main , et comme si elle pouvait naître d'autres élémens que du temps , des mœurs , et du libre développement des forces individuelles.

Nous avons vu plus haut qu'on se formait, sur le continent , une idée fort inexacte de

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la distribution des propriétés en Angleterre. Les Anglais ne se trompent pas moins &uf les résultats qu'a , chez nous , le partage égal de la fortune entre les enfans. Les raisonnemens de leurs écrivains les plus distingués en économie politique, ont sur cette gestion quelque chose de vague et de dé- ^ultoire qui contraste avec la fermeté de leurs idées sur les autres points de la science, et qui semble même indiquer qu'ils éprouvait une sorte de lutte intérieure entre les principes et les préjugés. Malthus et Mill eux-mêmes , l'un dans ses Principes d'éco^ njomie politique , l'autre dans l'article Cottage System de l'Encyclopédie d'Edimbourg, il'ont pas échappé à ce défaut.

Ricardo n'a point traité la question dans ses écrits , mais je l'ai entendu manifester une opinion plus favorable au système de la division des propriétés , et son nom seul vaut une armée.

Les familles étant beaucoup plus nom-

breuses en Angleterre qu'en France, par diverses causes que j 'aurai peut-être l'occasion d'examiner avec vous , les Anglais qui attaquent l'égalité des partages , se figurent pour l'ordinaire l'héritage du père divisé entre dix ou douze enfans , chacun de ceux-ci se mariant et ayant à son tour dix ou douze autres enfans , dont chacun ne recueillera plus que la centième ou la cent quarantequatrième partie du bien de son aïeul. Les choses ne se passent pas ainsi dans le monde ; et en effet , si l'accroissement dé la population suivait une pareille progression , une seule famille couvrirait la terre habitable en moins de dix générations.

Quel est donc l'état réel de la France .►^ Le morcellement des propriétés y va-t-il croissant d'une manière si effrayante.^ En aucune façon. Nous voyons au contraire que dans le voisinage des villes riches, et en général sur tous les points où les capitaux s'accumulent par le commerce ou par Fin-

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dustrie , les propriétés foncières tendent à se concentrer. Il est bien vrai que dans les provinces qui ne jouissent pas de cet avantage , comme en Bretagne , par exemple , la division des héritages est poussée beaucoup trop loin ; mais dans ces provinces-là même l'intérêt de l'agriculture mettra un terme à ce morcellement. Déjà il n'est pas rare , dans diverses parties de la France , de voir une famille de paysans convenir que l'un des frères restera propriétaire de la ferme paternelle. Les autres reçoivent de lui ou une somme d'argent, ou une partie du revenu, et lui restent attachés comme domestiques de campagne, afin de ne pas fenoncer aux avantages d'mie culture en grand , ou même afin de conserver la considération qui s'attache à la longue possession du même héritage. Car il est à remarquer que, dans l'état actuel des esprits, ce genre de penchant aristocratique est beaucoup plus répandu dans les classes

inférieures que dans les classes moyennes. Rien n'est plus commun encore, soit en France, soit en Suisse, que de voir le possesseur d'un fonds peu considérable devenir le fermier d'une propriété plus étendue : je dirais même qu'en grande majorité les fermiers sont propriétaires.

Souvent le journalier qu'ils employent possède à son tour une cabane qui sert d'abri à sa famille , un jardin qui nourrit ses en* fans, un petit champ qu'il peut cultiver lorsqu'il est sans occupation, et qui lui permet de soutenir d'une manière moins inégale la terrible lutte de la pauvreté laborieuse contre la richesse exigeante. De cet ensemble de choses naît un bien-être qui ne serait déjà pas à dédaigner , lors même qu'il ne serait accompagné d'aucun* autre avantage , mais qui devient im des plus heureux résultats que l'ordre social puisse produire , lorsque , ainsi qu'on le voit dans la Suisse protestante , il est garanti par quel-

SUR l'angleterre. Sj

ques institutions libres , et ennobli par une instruction généralement r^)andue.

L'objet universel de l'ambition des paysans français est de devenir possesseurs d'un petit coin de terre , ou d'accroître celui cp'ils ont reçu de leurs pères. Ce penchant date de loin , et la révolution n'a fait que le fortifier chez eux en leur offrant l'occasion facile de le satisÊure. Sans doute leur désir n'est pas toujours bien réfléchi à cet égard ; ils achètent en général les terres beaucoup plus cjier qu'elles ne valent réellement y parce que le travail étant la condition nécessaire de leur existence, ils le comptent pour rien , lorsqu'ils font le calcul du produit de leur champ , en sorte que telle propriété qui, vendue en masse, serait achetée en raison de la rente , abstraction faite des intérêts du capital circulant et du salaire des ouvriers , sera achetée en détail en raison de son produit brut.

Nos paysans poiuraient donc tirer un parti

plus avantageux de leurs économies, sok en les plaçant dans les fonds publics ou les caisses d'épargne, soit en se faisant fermiers de la propriété d'autrui, et en employant à acheter des bestiaux et des instrumens aratoires leur petit capital, qui de la sorte leur rapporterait un intérêt beaucoup plus élevé. Mais leur prédilection superstitieuse pour la propriété foncière s'explique aisément. Dans un pays oii une suite non interrompue de banqueroutes publiques avait anéanti la confiance, où l'industrie et le commerce étaient gênés par mille entraves , où la justice était sans force, où les rapports entre le puissant et le faible , entre le riche et le pauvre étaient livrés à l'arbitraire , les hommes de la classe laborieuse ont dû s'habituer à n'ajouter foi qu'à une richesse matérielle et palpable.

En Angleterre, au contraire, où toute espèce de droit garanti par les lois est inat-

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taquable , où la stabilité de toutes choses est poussée jusqu'à l'excès, où la morale publique , d'accord avec la science financière , a toujours fait respecter les engagemens de l'État envers ses créanciers ; en Angleterre , dis-je, le possesseur d'un petit capital a pensé avec raison qu'acheter des terres n'était point l'emploi le plus profitable qu'il en pût faire. Celui-là même que ses goûts et ses habitudes attachaient à l'agriculture , a mieux aimé devenir fermier que propriétaire , et la longue durée des baux a donné aux fermiers plusieurs des intérêts comme des jouissances attachées à la propriété. Et en effet , si l'on calcule les chances de la vie humaine et les circonstances de tout genre qui peuvent en abréger le cours ou changer la condition des individus, on trouvera qu'une jouissance assurée pour un long terme d'années diffère bien peu de la poissession absolue , et que c'est l'imagination plutôt que la raison qui les distingue.

Que FAngleterre se soit élevée âu-dessus de presque tous les autres pays de TEurope par les progrès de son agriculture , c'est ce qui n'est pas contestable ; mais je n'ai point à examiner ici quelles sont les causes diverses qui y sous l'égide toute-puissante de la liberté y ont produit ce résultat. Je n'ai point à démontrer non plus qu'il n'est dû en aucune façon aux substitutions ou aux droits de primogéniture. Qu'on réfléchisse en effet qu'en Italie , en Espagne , partout ailleurs où le système des majorats a été introduit , il a amené le dépérissement des terres et l'apauvrissement de ceux-là même pour l'avantage desquels il avait été inventé, et l'on demeurera convaincu que c'est à d'autres sources qu'il faut attribuer la prospérité agricole de l'Angleterre. Qu'un arbre plein de sève se trouve planté dans une terre féconde , on le soumettra peut-être impunément à un mauvais système de culture , sa vigueur natu-

relie pourra triompher des entraves mises à son accroissement ; mais on se gardera d'attribuer à l'erreur de l'agronome ce qui est dû à la force de la végétation.

g 2 LETTRES

Suite de la dwision des propriétés ; son influence sur la population et sur les mœurs.

IMoTRE correspondance est trop rapide pour nous permettre, je ne dis pas d'approfondir , mais d'aborder même toutes les questions qui se rattachent à la division des propriétés. Il en est pourtant de si importantes que nous ne saurions les passer sous silence, et de ce nombre est l'influence de l'égalité des partages sur l'accroissement de la population. C'est par le principe de la population que l'économie politique en- ' tre dans le domaine de la morale et de la religion ; et c'est sous ce rapport surtout que Malthus a fait faire un si grand pas à la science ; mais , plus les découvertes sont

importantes dans cette question , plus les erreurs peuvent devenir funestes.

L'un des argumens le plus souvent répétés en Angleterre contre l'égalité des partages , c'est la tendance qu'on lui attribue à augmenter la population dans une progression infiniment plus rapide que Taccroissement des subsistances. « Par la dice vision des propriétés , nous dit Arthur ce Young , vous arrivez bientôt au point où c< la terre , de quelque manière qu'on la <c cultive , ne saurait nourrir un plus grand ce nombre de bouches ; et pourtant les hom- « mes conservent cette simplicité de mœurs .

ce qui favorise les mariages précoces. Comcc mjent les conséquences d'un pareil sysce tème ne seraient-elles pas les plus effroya- <e blés que l'on puisse imaginer ? En y <c persévérant , on dépasserait bientôt en <e population la Chine , où l'on voit de mal- ^ <c heureuses créatures qui ne semblent avoir ^e été mises au monde que pour périr de

ce misère et d'inanition , se disputer avec ce avidité les cadavres infects des chiens , a des chats , des souris et les rentes im- (c purs de tous les animaux. De petites pro- «priétés qui se subdivisent sont la plus <i grande source de misère que l'on puisse ce concevoir ; et ce funeste système a déjà ce exercé de tels ravages en France , que la a loi devrait incontestablement y interdire « toute division des t^res au*<iessous d'un « certain nombre d'arpens. » ( Arthur Young, Voyages en France, tome i" ,

pag. 4i3, 4i4-)

Voilà donc comment s'exprime un voyar geur justement célèbre par ses connaissances agronomicjues ; et le savant auteur de l'article Cottage System , dans l'Enjeyclopédie d'Edimbourg^ en citant ce passage à l'appui de ses argiunens, semble se l'approprier et lui donner tout le poids de son autorité. Est-il , je le demande , de plus étrange preuve de l'influence d'un préjugé dominant

sur les esprits les plus éclaires ? Et en effet, tant que de certaines idées ne s'emparent que des masses inertes , il n'est pas difBcile aux hommes indépendans de s'y soustraire et de les combattre ; mais lorsqu'elles s'étendent à la presque universalité d'un pays , les esprits les plus justes se trouvent modifiés par leur influence; et, semblables à l'aéronaute qui entreprend de naviguer dans un seul élément , la boussole de la vérité cesse de leur servir de guide , ils sont entraînés avec l'atmosphère qui les entoure , et n'ont j4us de terme de comparaison pour juger de leur marche.

' Prétendre, comme l'ont fait plusieurs voyageurs ignorans ou superficiels, que la France soit dans un état de misère progressive , et que l'excès de sa population , comparé à ses moyens de subsistance , la menace à chaque instant des horreurs de la famine , serait un tel excès d'absurdité , qu'on n'ose pas précisément nous le soute-

lût en face; mais attendez, nous dit-on; cette funeste égalité de partages n'a pas encore porté tous ses fruits , peut-être même a-t-elle en ce moment quelques avantages trompeurs , et ce n'est que dans l'avenir que se révélera l'abîme de maux qu'elle vous prépare. Nous avons déjà eu occasion de remarquer que la division des propriétés date de beaucoup plus loin chez nous qu'on n'a coutume de le croire. Mais la France est-elle d'ailleurs le seul pays où l'égalité des partages soit en vigueur.^ La Suisse n'est-elle pas régie depuis des siècles par une législation analogue ? la division de la propriété foncière n'y est-elle pas poussée fort au-delà de ce dont aucune province française nous offre l'exemple .^^ et cependant qui peut avoir étudié , qui peut avoir parcouru seulement ce beau pays , sans y avoir reconnu les signes évidens de la prospérité et de la morale , qui est à la fois l'effet et la cause du bien-être des habitans ?

SUR L ANGLETERRE. gj

La terre de Coppet est située dans cette partie de la Suisse française qui, après avoir été préparée à la liberté par la religion protestante-, par l'instruction publique, et par le régime paternel, si ce n'est éclairé , de la république bernoise , jouit maintenant avec calme et avec bonheur des bienfaits de l'indépendance.

Autour de moi les terres sont tellement divisées, que le plus grand nombre des propriétés reste au-dessous d'un arpent.

Je crois néanmoins pouvoir affirmer qu'aucun point de l'Europe n'offre une pareille image de prospérité. Loin que la population y surabonde , la main-d'œuvre y est plus chère que dans aucun autre pays du continent. A peine la charité active des gens de bien y trouve - 1 - elle de la misère à soulager ; et les secours reçus avec reconnaissance , lorsqu'ils sont donnés avec affection, seraient repoussés .

avec fierté , s'ils étaient offerts d'une main

dédaigneuse. Nulle jalousie haineuse envers ceux qui sont plus favorisés de la fortune , nul orgueil qui détourne les hommes d'aucune profession utile; point de cette disposition servile qui se dédommage de Thumilité auprès des forts , par l'arrogance envers les faibles, et partout l'indépendance et le bonheur. Sans doute l'extrême division de la propriété peut avoir une tendance fâcheuse à rendre les mariages trop précocçs; mais elle est utilement combattue par ce sentiment de prévoyance, fruit de la morale , de l'instruction et du bien-être , qui dit à l'homme qu'il ne doit pas devenir le chef d'une famille avant d'avoir acquis les moyens de pourvoir à sa subsistance , ni donner le jour à plus d'enfans qu'il n'en peut élever dans une condition égale à la sienne. Depuis quarante ans , l'accroissement de la population a été peu sensible dans la partie de la Suisse qui m'est plus particulièrement connue , et pen-

SUR L ANGLETERRE. gg

dant le même espace de temps , les progrès les plus rapides se sont fait remarquer , soit dans la culture des terres , soit dans le bienêtre des habitans.

L'exemple de l'Irlande est toujours cité par les économistes anglais , à l'appui de leurs argumens contre la division de la propriété , et l'on conçoit en effet que leur esprit soit préoccupé d'un si triste spectacle. Voyez, nous disent -ils, avec quelle effrayante rapidité la subdivision des terres a accru la population outre mesure, et porté la misère à son comble. Avant 1 784 , l'Irlande était encore un pays de pâturages divisé en fermes d'une grande étendue.

Dès lors un système erroné de primes sur l'exportation des blés et des autres matières premières, a produit une hausse factice dans les prix , dont la conséquence a été la mise en culture de tous les terrains qui en étaient susceptibles. Mais comme le man« que de capital pendait impossible de trouver des fermiers capables d'exploiter de

grands domaines , les propriétaires se sont vus obligés de les diviser d'abord, et de les subdiviser ensuite entre les enfans de leurs fermiers. D'autres, poussés par le désir d'accroître^ leur influence politique, en multipliant les électeurs dévoués à leur volonté , ont concédé à vie un grand nombre de petites métairies à des paysans qui ont acquis par-là le droit de voter ; d'autres enfin ont adopté un système {cottier System) devenu aujourd'hui presque général en Irlande , et qui consiste à donner aux gens de campagne, au lieu de gages 5 un petit espace de terrain à cultiver , sans les rendre toutefois propriétaires du sol. Qu 'est-il résulté de cet ensemble de fausses mesures '^ La population de l'Irlande a augmenté dans luie proportion exorbitante ; elle était à peine de quatre millions d'âmes en ï 790 ; dès 1 82 1 , elle approchait^ de sept millions ' . Le plus humble aliment qui puisse entretenir la vie humaine, la

> En Angleterre, on compte 3 { acres par habitant; en

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pomme de terre , est devenu le régulateur des salaires , comme la seule limite de lac* croissement de la race agricole , et aujourd'hui la malheureuse IHande est couverte d'un peuple sans prévoyance , sans ressources contre la moindre variation dans le cours des saisons , constamment menacé de la famine et des . maladies qu'elle traîne après soi , et toujours prêt à passer d'une servile aps^thie à une férocité qui ne connaît plus de frein.

Je ne nie aucun de ces faits, sans avoir eu, du reste , l'occasion de les vérifier, puisque je n'ai point parcouru l'Irlande; mais je . suis loin d'en tirer les conséquences que l'on prétend çn induire contre l'égalité des partages. Et d'abord, une considération générale s'offre à mon esprit : c'est que de même qu'en fixant 6es regards sur la prospérité de l'Angleterre , il ne faut jamais

Irlande, seulement 2 | en moyenne, et à peine un acre dans les provinces les plus populeuses. •

I Oa LETTRES

perdre de vue l'influence toute-puissante de la justice et de la liberté ; de même auissi lorsqu'on recherche les causes du malheur de l'Irlande , on dcJit mettre en première ligne y dans tous ses calculs , l'intolérance religieuse , le défaut d'instruction , le mauvais choix des magistrats , et en un mot toutes les conséquences funestes d'im régime oppresseur. D'ailleurs , et c'est ici le véritable point de la question , il n'y a pas au monde deux conditions plus distinctes , je dirais presque plus opposées , que celle du pauvre métayer au service d'un grand seigneur , et celle du petit propriétaire indépendant. Le sentiment de la possession , les devoirs et les jouissances qui y sont attachés , la responsabilité qu'elle impose , développent chez l'un toutes les vertus sociales auxquelles l'auflfe reste à jamais étranger. Avec la propriété, naissent la prévoyance et le désir d'améliorer sa condition , et la crainte de voir déchoir celle de

SUR l'Angleterre. io3

sa famille, et le respect pour les droits d'autrui, conséquence naturelle de celui qu'on réclame pour ses propres droits ; tandis que le malheureux cultiyateur irlandais , toujours prêt à manquer du plus strict né* cessaire , toujours dépendant des caprices d'un maître ou d'un régisseur , cherche dans les bras de sa femme la seule jouissance qui lui soit commime avec le reste de l'humanité, se fiant, pour la subsistance de ses enfans , à la pitié de son maître , jusqu'au moment où , poussé à bout par la misère , il tirera une Yengeance cruelle des injustices de la société.

C'est cette distinction essentielle qu'ont entièrement perdue de vue , ou qu'ont du moins fort négligée les économistes anglais , qui ont examiné la question de sa* voir si la répartition de petits lots de terres aux familles indigentes serait une manière efficace d'arrêter les progrès de la taxe des pauvres. Presque tous se sont prononcés pour la négative. Je dirais har-

I o4 LETTRES

diment : Non , s'il s'agit de petites métairies ; oui , s'il s'agit de petites propriétés. Mais cette question de la taxe des pauvres est si vaste et si importante , que nous ne pouvons la traiter ici; et je me borne à vous demander la permission de vous en entretenir plus tard, si notre correspondance se prolonge.

Remarquez encore, avant de passer à d'autres considérations, que l'exemple de l'Irlande ne prouve quoi que ce soit en faveur de l'kifluence de la primogéniture sur l'étendue des exploitations territoriales. En effet , la loi des successions est à peu de chose près la même en Irlande qu'en Angleterre , et néanmoins ces deux pays sont placés aux extrémités opposées de l'échelle agricole. Pourquoi cela, si ce n'est que dans l'un , de grands capitaux ont formé de grandes fermes , tandis que dans l'autre, le capital ayant fui devant l'oppression , on s'est vu obligé de diviser le sol en petites métairies.^

SUR L ANGLETERRE. Io5

Les économistes anglais , ordinairement si habiles à observer les faits et à en tirer de justes conséquences, ont pour la plupart l'esprit si faussé sur la question de la division de la propriété , et de son influence sur la population , que les vérités les plus palpables leur échappent. La population de la France était , en 1 789 , selon le travail de l'Assemblée constituante , de 26,300,000 âmes ; elle est aujourd'hui d'environ 3o millions. Voilà le résultat que certains écrivains anglais nous représentent comme si effrayant , et ils oublient que , dans le seul intervalle de 1801 à 1821 , le nombre des habitans de l'Angleterre et du pays de Galles s'est élevé de 9, 1 68,000 à 1 2,2 1 8,000 âmes. Ainsi la population de la France s'est accrue de 1 4 pour cent en trente-cinq ans , ce qui fait 8 pour cent en vingt ans ; et pendantles mêmes vingt années l'augmentation de la population anglaise a été de 33 pour cent , c'est-à-dire quatre fois plus considérable.

I o6 lETTRES

Un accroissement si rapide prouve assez que la concentration de la propriété foncière n'a point toute l'efficacité qu'on lui attribue pour maintenir un juste équilibre entre les subsistances et le nombre des consommateurs. J'irai même plus loin, et j'oserai affirmer que les substitutions et les droits de primogéniture tendent à multiplier le nombre des enfans dans les classes supé* rieures , à peu près de la même manière que la taxe des pauvres tend à l'accroissement des familles indigentes , c'est-à-dire en empêchant le père de s'occuper avec prévoyance du sort qui attend ses enfans après lui. Tel homme n'aurait eu , sous le régime de l'égalité des partages , que le nombre d'enfans auquel il pouvait promettre les jouissances de la fortune ; sous le régime de la primogéniture , il est assuré que l'éclat de son nom sera maintenu par son fils aine, sa vanité est satisfaite. Ce sentiment si commun dans la classe riche, même en Angleterre, cesse de

venir chez lui à l'appui de la prévoyance , et rage ou la santé de sa femme sont désor* mais la seule limite du nombre de ses enfans. Sans nier que la pureté des mœurs ne soit une des raisons principales qui expliquent pourquoi , dans les rangs élevés de la société, les familles sont beaucoup plus nombreuses en Angleterre qu'en France, je n'hésite pas à croire que le motif que je viens de vous signaler a sa part de ce résultat.

Vous méconnaissez , disent souvent les Anglais aux étrangers qui discutent avec eux la question qui nous occupe , vous méconnaissez la puissance et la beauté de l'esprit de famille. Non , sans doute ; mais il y a quelque chose de plus beau et de plus fort que l'esprit de famille , c'est l'affection de famille. L'un peut naître de l'orgueil ou de l'intérêt; l'autre a sa source dans le cœur. L'un peut être développé d'une manière factice par des institutions qui sacrifient le

I o8 LETTRES

bonheur des individus à Féclat de la race ; l'autre naît spontanément de la similitude des conditions , de la communauté des intérêts et des jouissances.

La seule relation de famille qui soit en Angleterre dans toute sa beauté, c'est le lien conjugal. Nulle part on ne trouve au même degré protection fidèle d'un côté, dévouement tendre et religieux de l'autre.

Nulle part on ne voit les femmes partager avec autant de courage et de simplicité les peines et les dangers de leurs maris , dans quelque carrière que le devoir les appelle.

Cette tendresse conjugale n'est sans doute pas sans influence sur l'amoiu* réciproque des parens et des enfans; mais c'est à cette époque de la vie surtout où le sentiment paternel se confond avec l'amour conjugal.

Quand les fils entrent dans l'âge viril , quand les pères approchent dç la vieillesse , on ne saurait nier qu'il n'y ait de la rudesse dans leurs rapports mutuels.

Le mot même dont se sert un enfant pour adresser la parole à son père, Sir (monsieur), semble indi(!Juer im respect obligé plutôt qu'ime confiance affectueuse. Le fils aîné , assuré dès sa naissance que le titre et la fortune de son père lui appartiendront , s'habitue de bonne heure à se considérer comme un être indépendant ; ce qu'il reçoit de ses parens est à ses yeux une dette plus qu'un bienfait ; souvent même il se croit en droit de contrôler la conduite de son père dans l'emploi d'une fortune qu'il regarde d'avance comme la sienne. Le père, à son tour, suivant la disposition de son caractère , place son orgueil sur l'héritier de son . nom , et néglige pour lui le sort de ses autres enfans ; ou bien , au contraire , il voit lui rival dans son successeur, et ne s'occupe que de lui dérober tout ce qu'il peut soustraire à l'empire du majorât.

La mort d'un père , celle d'iui frère aîné dont on attend l'héritage , sont sur la scène

l l O LETTRES

anglaise l'objet de plaisanteries que Ton tolère, que Ton applaudit même, et qui chez nous révolteraient le puWic le moins délicat. Je suis loin de donner à ces remarques une injuste généralité ; mais j'ai vu des exemples de ce que j'avance, et le seul fait que de pareils sentimens puissent germer dans un pays aussi moral et aussi religieux que l'Angleterre, prouve un vice dans les institutions.

Espérer que les affections puissent rester entièrement étrangères aux intérêts , et qu'elles ne soient point altérées par des lois qui rendent si disproportionnée la condition de^ membres d'une même famille , c'est attendre de la nature humaine plus que sa faiblesse et sa corruption ne permettent.

Quoi qu'il en soit, disait le docteur Johnson, la primogéniture a un grand avantage, c'est qu'elle ne fait qu'un sot par famille {one fool in each family).

SUR l'angleterre. 1 I I

Cette plaisanterie renferme deux assertions; Tune, que je crois fort contestable , est que l'absence de fortune stimule l'activité des cadets ; l'autre , qui est vraie en général , mais ne s'applique point à F Angleterre , est que la jouissance assurée d'une grande fortune éteint les facultés intellectuelles de l'aîné.

La première de ces assertions peut être fondée en tant qu'on l'applique seulement aux familles les plus opulentes, dans les premiers rangs de la société. Si l'on conçoit qu'un homme ait 1 5,ooo liv. n^l^rling (36o,ooo fr.) de rente, et qu'il les partage également entre cinq enfans , chacun d'eux 'héritera d'un revenu de 72,000 fr., c'est-àdire précisément du degré de fortune qui lui assurera des jouissances faciles, sans ton-' tefois lui permettre de rien entreprendre sur une grande échelle , d'améliorer l'agriculture , de perfectionner l'exploitation des mines , d'ouvrir des canaux utiles au com-

merce ; en un mot , de contribuer à Tavancement de son pays , en travaillant à son propre bien-être. Il devient donc probable que chacun de ces cinq enfans passera sa vie dans Foisiveté , et que son inutile existence ne laissera pas de trace sur la terre. Si, au contraire, la totalité de la fortune avait été laissée à l'aîné , les cadets , habitués , dans la maison de leur père, au spectacle des grandeurs de ce monde , et sachant en même temps qu'ils ne peuvent compter que sur leurs propres effort^our y parvenir, commenceront de bonne heure à exercer leurs facultés avec énergie , et remonteront , par leur talent , au rang oii la naissance a placé le chef dela famille.

L'aîné , de son côté , chargé de la direction d'une immense fortune, sera obligé d'acquérir du moins cjuelques connaissances ; son intelligence se développera par des occupations pratiques , et au lieu de cinq

SUR l'angleterre. I I 3

êtres médiocres , vous aurez peut-être un homme utile et quatre hommes distingués.

Tel est du moins le raisoimement que j*ai fréquemment entendu répéter en Angleterre. Mais les familles qui ont 36o,ooo fr.

de rente sont si peu nombreuses , et si peu importantes dans l'ordre général de la société , qu'une législation qui ne serait bonne que pour elles ne vaudrait vraiment pas la peine de s'en occuper. Si nous descendons de ces hauteurs privilégiées , nous trouverons que , pour un fils cadet dont le manque de fortune a excité l'ambition , et cjui a fini par triompher de tous les obstacles , il en est cent qui échouent dans leurs entreprises , et passent leur vie dans l'oisiveté , faute d'un capital qui leur permette de se livrer utilement à une branche quelconque d'industrie.

Dans tous les pays du continent où le système des niajorats a été introduit , la nullité ititellectuelle de la noblesse est de-

Il4 LETTEBS

venue, proverbiale , et lea graiifb d'Espagne me dispensent de chercher d'autres exem^ pies de ce fait incontestable* Si la Grrande- Bretagne forme une exception à oet éguà ^ conune à tant d'autres , gardons-nous donc , je le répète , d'attribuer ce phénomèiie à l'institution même qui en a gêné le développement ; remontons à se^ véritables causes , et ne tombons pa3 dans cet éternel sophisme des esprilts communs : Past hoc, ergo propter hoc.

Je suppose qu'on vînt nous dire : Il existe dans le monde un pays (m les grandes fortunes sont en partie substituées , et où toutes sont soumises à la loi de primogéniture. Les fils aînés jcmissent seuls des biens de leur père , à l'exdusion de leurs frères et de leur3 sœurs. Ils sont traités dès leur enfance en princes héréditaires , et s'habituent de bonne heure à ne voir dans leurs parent que les usufruitiers d'une fortune qu'ils sont assurés de pos-

SUR l'Angleterre. h5

séder un jour en entier. Dans ce pays , les noble» , c'est^-àndire selon le sens anglais de ce nom, les homme» titrés et leurs fils aînés, jouissent de nombreuses prérogatives , indépaidamment de leurs privilèges constitutionnels. Ces prérogatives commencent d^ le collège ; ils sont assis à une table distincte, séparée de celles des simples gen-.

tUshommes ou des bourgeois. Des jeunes gens, déjà leurs égaux ou leurs supérieurs en talent, et destinés peut-être un jour à devenir leurs supérieurs en dignité, se tiennent debout pendant qu'ils dînent , et ne commencent kurs repas qu'après qu'ils ont achevé le leur. Au sortir de l'université , ils prennent , par le seul droit de leur naissance, ces degrés que d'autres n'obtiennent qu'après les examens les plus sévères. A peine devenus majeurs , leur place est marquée d'avance dans le sénat, sans autre peine que de se présenter parmi les candidats , et de faire quelques sacrifices

pécuniaires que la fortune de leur père rend peu onéreux. Pendant tout le cours de leur vie , quelle que puisse être leur médiocrité , le titre qu'ils portent est entouré d'égards et de respect ; depuis le chétif plaisir de passer les premiers dans un salon, jusqu'au privilège important d'être les gouverneurs -héréditaires de leur province, jusqu'à la noble prérogative d'influer par leur vote sur les destinées de leur patrie , il n'est aucun avantage social qui ne leur soit assuré par leur rang , sans avoir à le mériter par aucun effort, sans avoir à craindre qu'il leur soit enlevé , lors même qu'ils ne le légitimeraient ni par leur talent, ni par leur caractère.

Maintenant qu'après avoir tracé à priori le tableau d'un pareil pays , on demande à des hommes de bon sens , dans quelque lieu que le sort les ait fait naître : Quel doit être le résultat d'une semblable organisation sociale ? Quelle influence doit-elle ^voir sur

SUR l'anoleterre.

le développement moral et intellectuel des classes supérieures? En est-il un seul qui hésitât à répondre : La noblesse du pays dont vous me parlez ne peut manquer de tomber danst un état progressif de dégradation intellectuelle. L'ignorance et la sottise sont le produit naturel du système que vous m'avez exposé*

Aurait -il tort de tirer une telle coriclusion ? Non sans doute. Eh bien , je n'ai rien inventé; le pays dont je parle est la Grande-Bretagne ; et pourtant il suffit de parcourir la liste de la chambre des lords , pour demeurer convaincu qu'aucune classe d'hommes ne surpasse ou n'égale même l'aristocratie anglaise en lumières, en talens et en vertus. C'est que cette aristocratie , loin d'être exclusive, comme sur le continent, est toujoiu's accessible à quiconque devient digne d'y prendre place ; c'est qu'elle n'est pas soustraite au principe fécond de la concurrence ; c'est que l'opinion publi -

que d'un peuple libre est plus puissante pour stimuler les facultés^ que les privilèges de naissance et de fortune ne sont habiles à les éteindre.

Elle dit au jeune héritier d'une famille patricienne : Les usages de Tuniv^rsité vous donnent le privilège d'obtenir sans effort les honneurs qui soiit pour d'autres le fruit d'un travail assidu ; mais l'amour de l'étude , mais l'estime de vos condisciples est audessus de ce privilège. Elle dit au noble parvenu k la jouissance de son rang : Les lois et les mœurs de votre pays vous accordent de grandes et faciles prérogatives ; vous pouvez en jouir dans l'oisiveté ; per~ sonne ne vous les contestera , personne ne viendra vous contraindre de faire quelque chose pour un ordre social qui a tant fait pour vous; mais si votre cœur est animé de pensées généreuses , j'ai de plus hautes récompenses à vous offrir; venez mériter le respect des gens de bien et

SUR LANdLÊTERRE. 11^

les applaudissemens d'un public éclairé.

Voilà le secret de la supériorité morale de l'aristocratie anglaise , et non point les majorats , non point les droits de primogéniture. Ne «oUs peràyadond pas que ks privilèges puissent^ e&mme le satyre de la fable, souffler le froid et le chaud, faire des bétes ei^ Autriche ou en E^pAput , et des hommes di^titiguéB en An^eierre.

Influence politique de la division des pro^

priétés.

Il nous resterait à considérer la division des fortunes sous le rapport de son influence politique ; mais ce sujet devient si vaste, que je pourrai à peine parcourir avec vous quelques uns des àrgumens employés en Angleterre par les partisans de la grande propriété.

Ces argumens sont de deux natures : les uns sont puisés dans l'intérêt de la monarchie , les autres ont en vue le maintien et le développement de la liberté.

<3c La condition la plus essentielle d'une <c monarchie , nous dit-on , c'est qu'il y ait <c entre le roi et le peuple une gradation bien <c entendue de corps aristocratiques qui ser-

oc vent de piédestal au trône , et le garantis- « sent des attaques de la démocratie. Voyez « l'Assemblée constituante , elle avait isolé c< le pouvoir royal au milieu d'institutions a toutes républicaines, comme un obélisque (c élevé sur un terrain nivelé. Il en est arrivé a que la première tourmente populaire a « suffi pour le renverser. Une pairie hérédic< taire dans la monarchie constitutionnelle, ce une noblesse privilégiée dans la monarchie « absolue , sont indispensables à la stabilité « de l'édifice royal ; or , comme la richesse « est un des élémens nécessaires de l'éclat « dont cette aristocratie doit être entourée , (c il suit de là que la monarchie ne saurait « se passer des majorats, des droits de pri- « mogéniture, et des autres institutions qui « tendent à concentrer les fortunes et à les « perpétuer dans les mêmes familles. »

En supposant que ce dernier raisonnement fiit juste , je nen rejetterais pas moins tout l'ensemble d'une argumentation dont

le vice principal est de confondre les moyens avec le but^

Les diverses espèces de gouvernement ne sont que des méthodes inventées par Tordre social pour aMffl^er k moralité et le bonheur des nations. Entre ces méthodes , je veux bien que la mtnsarehie soit la plus parfaite , mais esieore n'€»t*elle qn'un moyen ; die ne constitue pas à elle seule un but qu'il faille atteindre à tout prix.

S'fl était donc démontré d'une part que de certaines institutions sont indispensables à la durée de la monarchie , et de l'autre que ces institutions sont nuisibles à la morale et au bonheur y on serait en droit d'en tirer une conclusion peu favoiiable à la monarchie. Si un Uhlema étaiblissait^ par de doctes raisons y que l'usage qui aoborise le Grand-Seigneur à couper quatorze têtes par jour, sans autre motif que son caprice , est une institution essentielle au pouvoir de la sublime Porte, on n'en concluerait

SUR l'aNGLETERRE. 1123

pas sans doute que cette atroce coutume doit être conservée, mais bien que la ty* rannie musulmane doit être détruite .

En me servant de cet exemple pour pousser le raisonnement à l'absurde , il va sans dit*e que je ne songe pas à établir une comparaison entre le despotisme de Constantinople et la monarchie limitée , entre les majorats et les cruautés arbitraires d'un sultan. Je crois qUe la liberté et la justice peuvent prospérer sous la monarchie , pourvu qu'il y ait publicité et intervention du pays dans la direction de ses affaires. Je suis porté à croire également que dans l'état ac*uel de la société européenne , une pairie héréditaire ^ riche et indépendante , peut être dans quelques pays une institution utile qu'il serait imprudent de rejeter, là où elle existe , pour y substituer des combinaisons arbitraires ou des inventions sans autorité. Mais précisément parce que telle est mon opinion , je me garderais de dire

1 2l4 LETTRES

qu'une distribution factice de la propriété , par des lois dont nous avons reconnu les inconvéniens , soit une condition nécessaire de rétablissement et de la durée de cette pairie.

Là où se trouvent les véritables élémens de son existence , elle prospérera sans le secours de ces lois. Là , au contraire , où l'état des esprits et des moeurs la repousse , les majorats ne sauraient lui donner cette force morale qui seule peut la rendre profitable au monarque et au peuple.

Les emplois publics sont , de nos jours , sur le continent surtout, la principale source de richesse dans les rangs élevés de la société; si c'est un mal sous plusieurs rapports, Ton peut dire aussi que ceux qui occupent ces emplois étant placés par là dans une position plus enviée , tous les regards s'attachent à eux , et qu'ils se trouvent soumis à une plus grande responsabilité d'opinion. C'est ce qui arrive du moins là où l'es-

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prit de parti n'a pas fadssé le sens moral, et où les hommes en pouvoir ne poussent pas l'impudeur jusqu'à tirer vanité des reproches mêmes qui devraient les couvrir de confusion. Les emplois publics, avons-nous dit , sont le plusttouvent l'origine des grandes fortunes; or ces emplois sont dans une monarchie l'apanage naturel de ceux qui entourent le trône , et qui joignent à l'avantage d'avoir du loisir celui d'être habituellement rapprochés des distributeurs du pouvoir, surtout lorsque, investis d'une magistrature inamovible, il devient fort important pour la couronne de s'assurer leur voix dans l'Assemblée législative. Le rang élevé où ils se trouvent placés leur facilite d'ailleurs des alliances avantageuses : la richesse appelle la richesse , c'est un fait avéré dans tous les temps et dans tous les pays. Qu est-il donc besoin d'accélérer cette pente naturelle par des institutions qui , ainsi que nous l'avons vu , com-

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|H*oiinettent le bien-être de tous pour Tavantage préteadu d'un petit nombre? Je dis l'avantage prétendu , car partout où le commerce et l'industrie ne concmirent pa$ , souô la protection d'un gouvernement libre , à Taccroissemeut des capitaux , les sub^itutîons seule» n'ont jamais suflî pour main* tenir l'éclat des familles. Sismondi l'a démontré d'une manière tr^ remarquable dans le premier volume de ses Nouveaux Principes d'économie politique.

Considéré sous le rapport des intérêts de la liberté , le sujet qui nous occupe devient, je l'avoue,, plus délicat et plus difficile à traiter. Les arguoiens des partisans

de la grande propriété , ceux de Malthus , en particulier ' , acquièrent ici une précision qui leur manque sur les autres points de la question.

Sous le régime du partage égal des biens , nous disent-ils , il arrive nécessairement que

' Principes d'économie politique.

l'État seul s^enrichit des sacrifices des contribuables, mais qu'aucun indiTidu*i|(acquiert une fortune et une consistance sodale qui lui permettent d'opposar au besoin une digue aux empiétemens du pouvoir, ou aux aberrations de l'opinion populaire ; de protéger le ùàbit , de soutenir, d'encourager rhcNEEune pauvre et conscseiideux qui refiise de flëehir le genou devant un ordre injuste, ou de plier son esprit aux caprices d'un parti victorieux. Chacun ayant précir sèment ce degré de fortune qui n'assure le bien<^tre qu'à la condition de s'occupar constamment de ses prc^res affaires, nul n'a de loisir à consacrer gratuit»ient aux affaires publiques ; l'esprit devient indifférent à tout oc qui n'est pas intérêt personnel ; les caractères paisibles s'affaissent dans l'apathie; les hommes actifs recherchent des pkiceê comme le moyen le plus simple de s'enrichir, et chaque jour l'égoïsme et la va«ité viennent accroître l'influence

I nS LETTRES

du gouvernement. « Un tel pays , dit Malce tlais , est le sol par excellence , pour Tétace blissement du despotisme militaire. »

Avouons-le avec douleur , ces reproches ne sont pas sans fondement. Nous nous sommes , il n'est que trop vrai , trouvés sans défense contre les divers régimes que des gouvememens oppresseurs ou dociles ont imposés à notre patrie ; nous les avons subis ; nous avons passé de l'un à l'autre avec une facilité déplorable ; et les hommes généreux, qui conservaient dans leur cceur le feu sacré , n'ont été ni assez forts ni assez tranquilles dans la possession de leur importance politique pour rallier de nombreux amis autour de leur étendard^ et pour résister tour à tour au joug monotone d'un despote , et à la t5nrannie désordonnée de la multitude.

Mais est-ce donc au partage égal des fortunes qu'on doit imputer ces tristes résultats ? I^es substitutions et les droits de

SUR l'angleterre. is^g

primogëniture possëdent-ils le secret merveilleux de prévenir ou de guérir toutes les maladies politiques ? L'Angleterre ellemême prouve le contraire ; elle a eu aussi ses temps de faiblesse et même de servilité.

Les privilèges de sa haute noblesse, de ses corporations , Tindépendance de ses grands propriétaires n'ont pas toujours suffi , tant s'en faut, pour repousser la tyrannie, pour engager même la lutte. Il est des événemens dont l'immensité déjoue toutes les institutions , dont le poids brise toutes les résistances, parce qu'ils sont destinés par la Providence à changer , non pas seulement les formes , mais l'essence même de la société. Telle a été la révolution française; et loin de croire qu'il faille chercher dans le partage égal des fortunes la cause des vertus publiques qui nous manquent encore , j'y trouve au contraire la source de la plupart des qualités que nous possédons.

Le sentiment de la propriété supplée à

1 3o LETTRES

quelques égards à riadép^ftdance de caractère qu'inspirent ailleurs aux citoyens la connaissance et la pratique de leurs droits.

Le journalier se croit moins à la merci du riche qui l'emploie, s'il a un champ qu'il puisse appeler sien. L'homme en place obéit au pouvoir avec une docilité moins complaisante, s'il possède un patrimoine qui lui assure au moins le strict nécessaire.

La nuée d'employés que nous a légués le régime impérial n'est pas un des moitidres maux dont nous soyons redevables à cette époque funeste. Jamais, à aucun temps et dans aucun pays , le nombre des places à la nomination du gouvernement n'a été poussé à un excès aussi absurde qu'il Test en France : on peut à peine se faire croire d'un Anglais ou d'un Américain , lorsqu'on lui montre la liste de celles qui dépendent du seul département de la justice. Que dire de celui de Fintérieur ou des finances ?

SUR l'angleterre. i3i

Mais toutes ces foncticHis, dont plusieurs seraient plus utilement remplies , si elles Tétaient d'une manière gratuite et sans autre stimulant que le stifïrage populaire , dont un biesQ plus grand nombre encore est entièrement superflu j et consomme en pure perte du temps et de Tintelligende humaine ; toutes ces fonctiôhs , dis^je , ne sont pas pour ce^ des sinécm*es ; il s'en faut même de beaucoup.

Le magistrat qui siège toute l'année pour juger des causes qu'on verrait disparaître dans un meilleur système de procedui!e et d'organisation jiniiciaire , . l'employé qui passe de longues matinées à écrire des cir* eulaires , à remplir des cadres , à tracer des tableaux , à régkntônter par mille formules pédantesques des transactions qui devraient êtt^ abandonnées au libre bon sens de$ citoyens , font l'un et l'autre un travail as* sûrement fort inutile aux yeux de la raison. Mais ils sont loin d'être oisifs , ils

se considèrent comme des rouages indispensables dans la machine sociale ^ et en comparant à la fin de Tannée l'extrême modicité de leur salaire avec le temps qu'ils ont consacré aux devoirs de leur place , ils peuvent légitimement croire que leur marché avec le gouvernement n'a rien de trop avantageux. Cidée du droit s'attache dans leur esprit comme dans l'opinion générale à la longue possession d'une place , et aussi voyons-nous que dans ce pays , où les plus grandes iniquités politiques passent quelquefois inaperçues , une destitution manque rarement d'exciter la commisération et le

mécontentement du public.

La question se présente sous un tout autre aspect en Angleterre , où les places sont à la fois beaucoup plus richement rétribuées en proportion du travail qu'elles exigent , et où le gouvernement , content de s'assurer une large part d'influence par les faveurs dont il dispose , n'a pas , comme

chez nous, la prétention de tout faire , de tout voir, d'intervenir dans les moindres relations des hommes entre eux , et de les conduire comme avec des lisières.

Sans doute il est avantageux que beaucoup de fonctions publiques soient confiées gratuitement à des propriétaires riches et indépendans , par leur position comme par leur caractère ; mais il s'en faut que cet avantage soit indissolublement lié au système de la primogéniture. Nous voyons même qu'à côté des familles qui se font uii devoir et un honneur héréditaire de défendre les libertés du peuple , il en est d'autres , et en grand nombre, qui sont livrées sans réserve à l'influence ministérielle, par Iç désir et presque la nécessité d'obtenir pour leurs fils cadets des grades, des emplois ou des sinécures.

Que la résistance indépendante d'une aristocratie riche et éclairée puisse être mise au nombre des garanties de la liberté

l34 LETTRES

SOUS la monarchie , c'est ce que je ne nierai point ; mais sans revenir smr ce que nous ayons déjà dit , je crois qutoii s'exa^re fort Timportanee d'une pareille garantie , même an An^eterre, et qu'elle deviendrait bientôt illusoire si elle itsàt imlée des autres instituticms qui éclairent et fortifient l'opinion publique.

Ici , je dois signaler à vos réflexions un changemait qui s'est opéré et s'opère de jour en jour dans l'esprit de l'Angleterre.

Ce chanjgement j pour n'être pas suffîsam-* ment apprécié par les publicistes du pays même , n'en est pas moins incontestable.

A l'époque de 1 688 , ce ne fut point le mouvement des masses , ce furent les lu* mières et les intérêts de l'aristocratie qui renversèrent les Stuart et changèrent la forme du gouvernement. La révolution heureusement accomplie , les grandes familles whigs se trouvèrent naturellement à la tête des affaires , et la nation reconnais-

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santé de ce qu'^es avaient devance ses vœux et satisfait ses véritables besoins avant qu'elle les connût bien elle-*méine , ne leur demanda pendant longtemps autre chose que de se mo^tenir au pouvoir. L'opinion se ralliait à de certains noms comme à des étendards , et pendant la plus grande partie du dix-huitièm«e siècle la politique intérieure a roulé sur des questions de personnes , bien plus que de principes. Sera-ce l'aristocratie whig ou l'aristocratie tory qui occupera le ministère? tel semble être tout le débat. Pendant ce temps , sans doute , la nation grandit , la liberté fait des progrès ; Qiais ces progrès n'apparaissent que dans le fond du tableau , et les intérêts aristocratiques occupent seuls les premiers plans.

Certain» mémoires du siècle dernier , ceux du comte 'de Waldegrave en particulier sont très curieux à lire sous ce point de vue. Si les noms ne rappelaient pas au lecteur qu'il s'agit de l'Angleterre, on serait souvent

tenté de croire que la scène se passe à Ma^ drid ou à Versailles , et que l'observateur est placé à VœUrde-bœufy tant les intérêts du peuple et de la liberté se perdent dans les intrigues de la cour et du cabinet.

Plusieurs circonstances , au premier rang desquelles il faut placer la guerre d'Amérique et la révolution française, ont contribué à changer progressivement le caractère intérieur de la politique anglaise. On a commencé à demander à l'administration, non plus seulement d'appartenir à telle ou telle couleur, mais de satisfaire tels ou tels besoins , de répondre à tel ordre d'idées ou d'intérêts. 'Les actes ont acquis de l'importance à mesure que les personnes en ont perdu , et aujourd'hui l'on s'enquiert moins de ce que sont les ministres que de ce qu'ils font.

D'un autre côté , la sphère de la discussion parlementaire s'est agrandie; beaucoup d'objets d'intérêt public ou privé ont

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passé dçs mains de radministration entre celles du parlement ; beaucoup d'autres , et c'est le plus grand nombre , passent jour-^ nellement du dondaine de la législation dans celui de l'activité individuelle ou collective des citoyens , et le parlement n'y intervient plus que pour sanctionner les résultats de l'esprit d'association. A mesure que l'ordre social s'élève par le progrès des lumières , la base de l'édifice politique s'élargit, la nation gère elle-même ses affaires , et l'opinion publique devient de plus en plus la véritable reine du pays. Tel est le progrès naturel des sociétés, quand aucune gêne factice n'entrave leur développement.

La puissance de l'opinion est un phénomène tout nouveau dans l'histoire, et qui forme le caractère distinctif de l'époque actuelle. Les pays libres ne sont pas les seuls qui ressentent son influence ; les états despotiques eux-mêmes ne peuvent se soustraire à son empire ; en vain se liguent-ils

pour là combattre ; ils sont entraînés à leur insu par l'atmosphère qui les environne.

D'innombrables soldats obéissent à leurs ordres 9 leurs journaux sont muet», leur noblesse est sans force, leur peuple sans liberté , nnlle barrière ne les gêne , et pourtant ils àe sentent contenus par je ne sais quelle puissance invisible/Commet* tent-ils une injustice, ils se orbient obligés de l'excuser par des sophismes. Font* as iuie sottise , il semble que l'Europe en chœur leur répète le refrain du roi Midas , et quej'opinion publique lair tienne lieu de conscience et de bon sens.

Sans doute , dans le mouvement ascendant de toute l'Angleterre , l'aristocratie n'a pas cessé d^occuper et de mériter le premier rang ; miais ne nous y trompons pas , ce n'est plus elle qui donne l'impulsion , elle ne fait que participer au mouvement général du pays. Ne retombons donc pas encore ici dans cette erreur commune d'at-

SUR l'àngleterre. 189

tribuer les effets de plusieurs causes concomittantés à une cause unique qui , le plus souvent, n'a exerce sur le résultat quWe influence accessoire.

Si nous reportons maintenant nos re* gards vers la France, une dernière considération décisive nous frappera. Dans Tordre politique comme dans Tordre moral et dans le monde physique , il est donné à Dieu seul de créer des forces ; lious ne pouvons qu'observer leur mode d'action , et les appliquer à notre usage. Le talent comme le devoir de l'homme d'état est de profiter de tous les élémens que la société lui fournit , d'étudier avec soin tous les germes qui se développent , pour les faire servir au bien-être et à l'avancement de la communauté ; mais créer des élémens moraux que l'histoire ou les mœurs du pays ne lui donnent pas , c'est ce qui n'est point en son pouvoir.

Or, je ne crains pas de Taffirmer,

Félément aristocratique n'existe point en France , ou il est si faible et si peu d'accord avec l'ensemble des mœurs et des idées , que quelque chose de ridicule et de guindé s'attache invinciblement à nos tentatives pour le développer. Sous Bonaparte, on pouvait s'en prendre à la nouveauté de la dynastie ; mais pourquoi en est-il de même depuis la restauration? C'est qu'à aucune époque de son histoire la France n'a eu d'aristocratie nationale. La noblesse y est devenue courtisane dès qu'elle a cessé d'être féodale , et de là vient que l'idée des prérogatives héréditaires est inséparable, dans la plupart des esprits, de celle de privilèges injustes ou de puériles vanités.

Les manteaux des pairs d'Angleterre sont de vieilles toges de magistrats , dont la vétusté rehausse l'éclat , et dont le seul aspect retrace à la fois les souvenirs historiques qui séduisent l'imagination et les garanties constitutionnelles qui plaisent

à ]a raison. Les habits de cérémonie de nos pairs, les uniformes de. nos gens de cour, composés l'autre jour avec les doctes avis du tailleur et de la marchande de modes, ne. sont et ne seront de long-temps que des costumes de mélodrame. Plus Tétofïe en est brillante, plus la brodeviê en est riche , plus ils font d'honneur au goût exquis de ceux, qui les ont inventés ; mais quant à leur effet sur l'imagination, quant à l'influence morale dont ils sont doués, il me semble permis d'en douter.

Attendez , me dira-t-on ; rien ne supplée à l'action du temps : commencez par établir les majorats et la primogéniture , et laissez prendre racine à ces institutions. Je n'affirmerai pas que les efforts que nos hommes d'état pourraient tenter ^i ce genre soient frappés d'avance d'une impuissance complète ; mais tout au niôins est-il permis de penser que ces efforts seraient plus utilement employés dans toute autre dire<^on:

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A force d'argent , de peine et de patience , il n'est pas absûlumait impossible de faire croître deB cèdres du Liban dans les plaines de Beauce , mais tout homme de bon sens pré£Êcera y cultiTer du blé. Fonder l'espoir de la liberté sur des germes imperceptibles d'arislooratie qui peutétre ne se développeront jamais ^ ce serait imiter cet archevêque qui donnait l'ordre de semer du chanvre^ quand on venait lui dire que ses page, manquaient de chemis^j.

Nous sommes convenus , au commence^ ment de cette discussion , que toute intervention du législateur dans la direcition des capîtaui: et dans la division des fortunes était fimeste en général. Nous noi£» trouvons, en finissant, ramenés à la même vérité ; et , sous ce rapport , je ne disconviendrai pas des inconvéniens de la loi française , qui resl3*eint la volonté pater-r neHe dans des limites trop étroites. Il est impossible de déterminer par avance que

la divifticKn des fortunes ou leur concentration si^a constamment le système le plus avantageux pour la communauté. Les besoins de la société varient comme les intérêts de chaque famille , et la raison individuelle est le seul juge compétent à cet égard. Toute gêne inutile qui lui est imposée me semble donc fâcheuse , et la loi qui permet à un père de famille de faire, durant sa vie , tel usage qu'il voudra de son bien , de le donner , de le dissiper , de le perdre au jeu , et qui interdit à ce même père de distribuer sa fortune entre ses enfans , lorsqu'il écrit son testament en présence de la pensée de la mort et de la religion, une telle loi est sans doute inconséquente.

En renfermant la question dans ces limites , je serai volontiers d'accord avec les économistes anglais ; je réclamerai volontiers une plus grande latitude pour le droit de tester, mais je me garderai d'aller plus

loin. Je ne cesserai pas de croire qii'à défaut d'une volonté manifestée par le père, la distribution égale entre les enfans doit rester le droit commun ; et si , même après l'adoption d'une loi nouvelle, les mœurs continuent à maintenir l'égalité de partage, je m'en féliciterai pour ma patrie.

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