‹ Lettres sur l'Angleterre (volume 2)Chapitre 12 sur 186 · SYMPATHIES TEMPEREES PAR LA PRUDENCE · texte numérisé non relu

SYMPATHIES TEMPEREES PAR LA PRUDENCE

de digue aux débordements de la Russie i Alors comme aujourd'hui, séparant sa cause de celle des deux puissances auxquelles Tavait liée le pacte impie d'une spoliation consommée en commun, elle se montrait disposée a tenir tête, de concert avec la France et l'Angleterre, à la Russie aidée par la Prusse, dût cette politique lui coûter la Gallicie; et même ce fut d'elle, oui, d'elle l'Autriche, que vint Finitiative des mesures à adopter pour empêcher la Pologne de périr.

Qui ruiua ce projet? Louis-Philippe? Non. Quelque aveuglément dévoué que fût ce prince aux intérêts de la paix, il accepta les ouvertiires de TAutriche. Mais l'adhésion d'un tiers était requise, et cette. adhésion fut refusée. Lord Palmerston déclara tout net que les relations de l'Angleterre avec la Russie étaient amicales, et qu'il n'entendait pas y mettre fin. J'ai sous les yeux le texte de sa réponse à la note du prince de Talleyrand, en date du 20 juin 1831. Rien de plus catégorique : « Sa Majesté Britannique se voit forcée de repousser les propositions qui lui ont été transmi^s par Son Excellence le prince de Talleyrand, étant d'avis que le temps n'est pas encore venu de les adopter avec succès contre la volonté d'un souverain dont les droits sont incontestables. »

Terribles furent les suites de ce refus. L'Autriche, intimidée, se tut. La Pologne, après des prodiges de constance et de valeur, fut écrasée. Le général Sébasliani, en annonçant que « r ordre régnait à Varsovie », ouvrit le chapitre des fautes qui amenèrent 1848. La France prit le deuil.

Maintenant, que va-t-il arriver?

Si je ne me trompe point dans mes observations sur le mouvement dont je vis comme enveloppé, ce que les Anglais en général désirent, c'est que, par une intervention

combinée, mais d'uu caractère purement diplomatique, et présentée de manière à n'amener aucun violent conflit, on réussisse à obtenir du roi de Prusse une neutralité stricte. L'intervention du roi de Prusse, voilà ce qui trouble les Anglais, voilà ce qui les inquiète. Et pourquoi? Par cette raison bien simple, qu'ils y voient, pour la France, une tentation d'intervenir à son tour, en poussant les choses plus loin qu'ils ne veulent les pousser eux-mêmes. Une guerre, même avec la France pour alliée, les effraye. Et, d'un autre côté, il teur déplairait fort de voir l'empereur des Français s'engager seul contre la Pnisse, dans une querelle où il aurait pour lui les sympathies des peuples, et où il ne serait pas impossible que, comme prix de l'appui prêté à une cause juste, il se fît donner par la victoire une position forte sur le Rhin»

L'article du Morning Postj auquel le Temps a si spirituellement répondu, n'est qu'une mauvaise plaisanterie, qui n'exprime en aucune façon l'opinion des Anglais sur ce grave sujet. Tenez pour certain qu'une guerre de la France avec la Prusse est une évenldalité que nul Anglais n'envisage de sang-froid; et s'il m'était permis de dire toute ma pensée, je vous expliquerais pourquoi la possibilité d'une pareille guerre alarme surtout les amis de la liberté de ce côté du détroit, quelles que soient, d'ailleurs, leurs sympathies pour la Pologne.

Mais ce que les Anglais voudraient, ce serait une guerre entre la France et la Russie — la Prusse ne s'en mêlant pas, et eux-mêmes se bornant au rôle du singe qui mange les marrons que le chat a tirés du feu. En ceci, par exemple, ^s ne verraient qu'avantages. La Russie n'a pas de bords du Rhin h laisser prendre, et l'entamer n'est pas facile, comme l'exemple de Napoléon l^^ l'a trep prouvé. La lutte, telle qu'elle se peint dans l'esprit de l'Angleterre , aurait donc

pour effet probsrble d'affaiblir consiàërableuent une puissance qu'elle redoute , sans mettre trop à la portée d*uoe poissance dont elle se déOe, des chances d'agraudissenoent territorial, sujet de son éternel souci.

Telles sont, selon moi, les données du problème aujourd'hui posé devant l'Europe. Dieu veuille qu'il puisse être résolu à la fois, et dans le sens de la justice due à un peuple généreux, et dans le sens de la liberté due à tous les peuples, y compris la France !

4 mars.

PréparaUfs de fêle.

Qui le croirait? L'Angleterre, la grave Angleterre semble, en ce moment, n\ivoir qu'une pensée : le prince de Galles se marie !

Oui, au nâilieu de tant d'événements, les uns douloureux,, les autres redoutaWes, qui préoccupent l'Europe,* l'Angleterre songe à la princesse Alexandra que le Danemark lui envoie, et à la réception magnifique qu'il faut lui faire, et aux présents qu'il faut lui offrir, et aux arcs de triomphe sous lesquels il est convenable qu'elle passe, ^t aux fleurs qu'on doit jeter sur son passage, et aux flots de peuple que Londres va lui donner à traverser, et aux fabuleuses illumi-

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nations qui marqueront son arrivée de^ conquérante, son apparition de jeune fée. Les splendeurs des Mille et une Nuits l'attendent. Qu'elle vienne vite! L'Angleterre se meurt d'impatience. Déjà, d'un bout du royaume à l'autre, les villes sont endimanchées. Déjà sont dressées les tables autour desquelles vingt-six millions d'êtres humains vont boire à la santé de leur future reine. Les dames ne parient et ne révent — mais ceci est tout simple — que de la parure de noces, chef-d'œuvre de M. Levysohn, de Copenhague, et le plus beau spécimen de travail d'aiguille, assure-t-on, qui ait jamais figuré au nombre des tentations des filles d'Eve. A la princesse de Galles, baronne de Renfrew, les Écossaises feront cadeau d'un châle de Paisley dont on dit merveilles. A la princesse de Galles, comtesse de Dublin, les Iriandaises feront cadeau de la plus belle dentelle dont on ait souvenir. De superbes boucles d'oreilles et un collier de diamants de la famille dé celui que le cardinal de Rohan acheta pour Marie-Antoinette, témoigneront de l'enthousiasme monarchique des magistrats de la Cité. Les fameuses grilles de Norwich, si fort admirées h l'Exposition internationale de l'année dernière, sont destinées à orner l'entrée de Sandrigham-Parc : on les offre au prince de Galles, et c'est avec le produit d'une souscription ouverte à Norfolk qu'on se dispose à les payer. Une croix de diamants, de la valeur de 800 liv. st., telle devait être la part des damés de Liverpool dans le gracieux impôt que l'Angleterre est en train de lever sur elle-même ; mais elles ont réfléchi que la princesse aurait des croix de diamants à n'en savoir que faire, et elles aviseront. Quant aux dames de Manchester, elles se sont assemblées, lundi, en meeting solennel, pour choisir entre divers joyaux de grand prix; et considérant que, selon une opinion très-accréditée en Pologne, l'opale préserve des

maladies du cœur; que le diamant est remblème de l'innocence, et rémeraude celui de l'amour constant, elles se sont décidées eu faveur d'un bracelet composé de vingt opales, le tout enrichi de diamants et d'émeraudes.

Si, des présents je passe aux préparatifs, c'est un gros volume à écrire. À Londres, ils ont les proportions de cette ville presque sans limites, cequi est tout dire. De Bricltlayer's arms jusqu'à la station du chemin de fer qui conduira l'heureux couple à Windsor, les échafaudages se dressent que c'est à faire frémir; on entasse Ossa sur Pélion, Pélion sur Ossa ; les curieux et les curieuses étoufferont k chaque fenêtre, c'est sûr ; car elles se payent des prix fous. 11 y aura aussi de grands diners, cela est annoncé formellement : les indigestions ont leur place dans le programme. Ne demandez pas si le lord-maire» si son fameux carrosse, si les sheriffs, si le « sword bearer » avec son épée éternellement vierge de sang humain et ses lunettes, si les mangeurs de soupe à la tortue, connus sous le nom d'alderraen, si le Wellington de carrefour qui s'appelle le « City marshal * , si le chapelain de Sa Majesté bourgeoise le lord-maire, et le « recorder »,^ et le « City remembrancer », et le City pleader » , etc. . . etc. . . , seront de la partie. Londres renoncer à la Cité, à ses pompes et à ses œuvres ! Jamais !

Ce n'est pas pour rien que, l'autre jour, le prince de Galles était reçu marchand de poissons, et prétait serment en celte qualité. Tous les dignitaires de la Cité seront là, vous dis-Je, avec toutes les compagnies, depuis celle des poissonniers jusqu'à celle des marchands de lunettes.

Un instant le ciel s'est assombri. Sir George Grey n'avaitil pas la prétention, pour que le rortége ne se traînât point à pas de tortue et que la jeune princesse danoise ne succombât pas à la fatigue de tant d'honneurs, de reléguer le

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lord-maire, la Cour, les chevaliers du moyen âge et ce qui s'ensuit, à la queue de la processioa, de telle sorte que la chose se passât en peu de temps ? C'était dire à messieur de la Cité : ily aura de l'admiration pour vous, s'il en reste. Jugez ! Le lord-maire, en homme qui est le premier amphitryon de FAngleterre, Ta pris sur le ton qui convenait à sa dignité. Sir George Grey a été averti qu'à Mansion House, on trouvait indécente l'idée de faire passer la charrue avant les bœufs; qu'en conséquence, la Cité figurerait en tête de la procession ou ne figurerait pas du tout. C'était à prendre ou à laisser. Il a fallu que le gouvernement baissât pavillon. Ainsi, grâce au ciel, les nuages, de ce côté, sont dissipés, au moment où j'écris. La princesse risque d'arriver à Windsor demi-morte; mais le lord-maire n'en aura pas le démenti, morbleu !

Autre difficulté — celle-ci venant de certains clergymen confits en scrupules. Est- il permis de rire pendant le carême? Ne rendons pas à César ce qui appartient à Dieu. Ainsi parlent ces personnes moroses. Mais on les laisse dire, et l'on pense — c'est aussi l'avis de l'évêqûe d'Oxford — que puisque la princesse Alexandra arrive en carême, le carême appartient à la princesse Alexandra. On essayera donc d'illuminer Saint- Paul par le gaz électrique; et rien ne sera négligé de ce qui peut montrer un peuple dans l'ivresse de la joie: feux d'artifices, danses, banquets, jeux, fêtes champêtres, revues de volontaires, etc.. etc.. etc..

Or, quel est le sens de tout ceci ? La princesse Alexandra est, paraît-il, une personne accomplie; et, quant à son jeune fiancé, qui n'a pas eu le temps de faire ses preuves, il est le fils, il est l'héritier d'une reine qui a su gagner le cœur du peuple. De plus, il est juste de ie reconuaitre, les Anglais doivent à la monarchie constitutionnelle, telle qu'elle a été

comprise et pratiquée sous le gouvernement de Victoria, plusieurs années de calme, de pri)spérité et de progrès. Il <îst donc naturel et convenable qu*ils préparent une réception affectueuse à celle qui va devenir la compagne de leur roi futur. A cela, même Tesprit ie plus mal fait ne pourrait trouver à redire. Mais ces transports, mais cette préoccuparion presque exclusive, mais ces extases, mais cette idolâtrie des personnes, toujours si dangereuse, dangereuse surtout quand elle ne se lie à l'idée d'aucune grande chose accomplie, d'aucun grand service rendu, voilà ce qui a droit d'étonner de la part d*un peuple grave, dans un pays libre. A quoi bon des idoles, là où la liberté a des autels ?

Lors de l'avènement de la reine Victoria, il y eut certainement des réjouissances publiques, et elles se renouvelèrent lors de son mariage, ce qui était justice; mais elles n'approchèrent pas de ce qui va se passer. Cela n'e&t-il pas singulier ? Si les Anglais avaient autaat de bon goût qu'ils ont, en général, de bon sens, ils auraient, peut-être, compris qu'en saluant avec tant d'exagération l'espérance d'un règne à venir, ils risquaient de faire un piètre' compliment au règne actuel, dont néanmoins ils sont fort satisfaits. Mais, chose étrange! cette idée, si simple, ne parait être veune ici à personne.

Le seul point qui semble causer un peu d'embarras au Times^ c'est le jugement probable que les étrangers porteront de ces ébuUitioRs enfantines de zèle. Il s'étudie donc à leur donner le caractère le plus sérieux possible, et il sent la nécessité, tout d'abord, de les expliquer.

L'expEcation est curieuse.

I^ première raison que donne le Times du prodigieux engouement dont nous sommes témoins, c'est que la jeunesse et la beauté sont aimables de leur nature, et qu'un

jeune homme et une jeune fille vont se marier. Il est difficile de voir là une explication. Il est vrai que le Times assure qu'il s'agit d'un couple sur lequel sont fixés les regards de la terre.

La seconde raison, toujours selon le rûn^^, c'est « la con- « viction profonde et rajeunie que le principe monarchique et « ces émotions de « loyally » qu'aucune autre forme de gou- « vernement n'est capable d'exciter, n'appartiennent pas à « cet âge de ruines que nous avons laissé derrière nous. » Ici encore, on ne voit pas bien le lien logique entre le motif et la chose motivée. Mais passons. Dans la phrase qui vient d'être citée, il y a deux assertions fausses. La monarchie appartient, elle aussi, à « cet âge de ruines que nous avons laissé derrière nous », car la monarchie n'est pas d'hier; et il faut ne rien savoir de la Révolution française pour ignorer de quelles émotions puissantes, de quelle héroïque fidélité, de quels entraînements irrésistibles, l'amour de la patrie peut être la source, lors même que la patrie ne se personnifie pas dans un homme.

Que le Times félicite l'Angleterre de n'avoir pas suivi la France sur une mer semée d'écueils, soit ; mais qu'il y trouve une preuve de grandeur, au lieu de se borner à y voir une preuve de prudence, c'est ce qu'il est malaisé de comprendre. S'il est un caractère qu'on ne puisse refuser à la Révolution française, c'est précisément celui de la grandeur. Et même, si elle fut'terrible, ce fut à force d'être grande : grande par Télévation de son but, par le déploiement de sa force, par le désintéressement de ses entreprises, par l'étendue de ses sacrifices, par la funèbre majesté de son suicide ! Elle ne fit pas, il est vrai, sortir de chez eux trois millions d'hommes pour regarder passer dans la nie deux amoureux qui se marient; mais, en revanche, elle fit, d'un mot, d'un signe,

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