L.a peAr de la guerre et la Poles
Hier a eu lieu k Guildhall, en faveur de la Pologne, le grand meeting annoncé depuis quelques jours. Il devait être présidé par le lord-maire; mais le lord-maire s'est trouvé malade comme à point nommé, et c'est le shérif Lawrence qui a occupé le fauteuil. L'assemblée était nombreuse, très-animée; et ce qui lui donnait un caractère particulier d'importance, c'était la présence de beaucoup de personnages (lolitiques considérables : représentants de Taristocralie , représentants du monde officiel, membres delà Chambre des Lords, membres de la Chambre des Communes. Figuraient, par exemple, sur la plate-forme, le prince Âzem Jah, le comte de Shaflesbury, le comte de Harrowby, le comte de
^4 LETTRES SUR l'àNGLETERRE (lôôs)
Zetland, lord Chartes Fitzroy, lord Tniro, lord Ebury, le colonel Wilson Patten, le colonel Stuart, Tamiral King, M. David Urqiihart, sir G. Bowyer, sir Goldsmid, sir R. Clifton, MM. Pope Hennessy, G. Demnan, A. KinDaird, Âbel Smich, H. Lewis, R.-W. Crawford, etc., tous membres de la Cliambre des Communes.
Que penser de ce meeting? Quelle est la portée des discours qui y ont été prononcés? Qu'attendre des résolutions qui y ont été prises?
Avant de répondre à ces questions, je vous demande place pour quelques observations qui me paraissent nécessaires.
Le dirai-je? je crains que, lorsqu'il s'agit de l'Angleterre, nous ne soyons trop disposés, nous autres Français, à admettre de noires hypothèses. Les fantômes du passé u'ont pas cessé de hanter notre esprit. C*esl toujours le sombre refrain Pitt et Cobourg, Pitt au moins. Je ne suis ni anglomane, ni anglophobe; j'ai longtemps vécu dans ce pays, avec le parti pris de l'étudier, avec le désir de le connaître ; je crois le juger sans passion : eh bien! sans prétendre l'absoudre du reproche d'égoïsme aational, je ne puis m'empécher de trouver absurde tout ce qu'on se plaU à dire^ en France, de la profonde mauvaise foi, de l'éternelle dupMcité, du machiavélisme tncessaroment en action de l'Angetwre.
Que,* dans la question de la Pologne, elle nous vit avec plaisir frapper dans la Russie une puissance qui l'inquiète, sans avoir à courir elle-même les hasards d'une grande aventure, c'est possible; mais, étant donné le fatal principe qui divise en nations jalouses l'une de l'autre les grandes fractions de la famille humaine, ce sentiment n'a rien qui* soit particulier k l'Angleterre.
Googk
LA PEUil DE LA CCERRE ET LA POLOGNE "i^
Quant au gouveroement anglais, en tant qu*il obéit aux inspirations de lord Palroerstou, qu'il y ait à se défier de lui, je Tadmets. Lord Palmerston est un diplomate anglais de la vieille école; cela suffit. Mais fl ne faut pas oublier que, dans ce pays, c'est Topinion qui gouverne. O^and on dît r Angleterre, cela ne signifie pas tel on tel liomme, cela signifie toul simplement TAngleterre.
La question est donc de savoir s'il est juste d'accuser la nation anglaise de n'avoir exprimé des sympathies aussi ardentes pour la Pologne qu'en vue d'un piège à nous tendre, et par suite d'un calcul perfide ; la question est de savoir si, dans les imposantes manifestations qui se sont produites et se produisent encore, nous sommes fondés à ne voir qu'un acte d'hypocrisie nationale.
Franchement, je ne le i>ense pas. J'estime que les sympathie§ exprimées par le peuple anglais en faveur de la Pologne désespérée sont sincères, quoique associées aux alarmes que le développement de la Russie inspire. Mms on craint la guerre; on là craint d'une manière démesurée; on la craint sans intdligence, et comme si le meilleur moyen de l'éviter n'était pas de ne point trop la craindre : là est , suivant moi, le nœud ^e la situation.
Quel changement s'est opéré dans les dispositions de ce pays, depuis im petit nombre d'années! 11 fut un temps ou l'Angleterfe semblait ne respirer que combats. Pitt dut sa popularité et son ascendant à l'énergie d'une passion que n'intimida jamais cette idée terrible ; mettre le feu au monde. Aujourd'hui, l'Angleterre doute de sa force, c'est clair. Quand la guerre civile vint, en déchirant l'Amérique, la présenter comme une proie facile k dévorer, une immense clameur belliqueuse s'éleva de ce côté de l'Atlantique; mais, anparavant, que d'affronts, infligés à son orgueil par l(;s
7C LETTRES SUR l' ANGLETERRE (l863)
États-Unis, T Angleterre n'avait-elle pas dévorés en silence ! En Crimée, elle tira Tépée du fourreau; mais la France était Ifi. En ce qui concerne Tltalie, ses efforts se bornèrent k des vœux. Et, le lendemain d'un coup d'État, Tempire, quelle était sa préoccupation dominante , quel était son tourment de chaque jour, son rêve de chaque nuil? Le spectre de l'invasion.
A Dieu ne plaise qu'en thèse générale, il faille se plaindre de ce triomphe de l'esprit pacifique chez un peuple puissant ! De tous les malheurs que la guerre entraîne : hommes tués, villes ravagées, familles en deuil, pc^uples partagés comme de vils troupeaux, sources de la richesse publique taries, les plus sérieux, peut-être, ne sont pas ceux qui saisissent le plus immédiatement l'imagination, parlent le plus vivement au cœiir, et aflbctent les intérêts matériels.
La guerre a des dangers auxquels ne saurait fermer les yeux sans imprudence un peuple intelligent, qu'il soit libre ou qu'il aspire à le devenir. Mais s'il faut maudire, à Tégal du plus détestable des fléaux, toute guerre qui a pour mobile l'ambition : pour principe, la gloire des armes; pour but, la conquête, il n'est ni généreux ni sûr d'oublier que la justice est créancière de la force ; que dans Toppression exercée sur un peuple, il y a, pour tous les autres peuples, un défi et une menace, et que le principe de la solidarité humaine ne se laisse pas violer impunément. La décision, d'ailleurs, économise le péril. Lorsque deux hommes sont face à face, si l'un recule, l'autre avance : il en est de même de deux peuples. Plus encore que la témérité, l'excès de prudence appelle le danger, et, comme on ne fait jamais pacte h demi avec l'injustice, le moment vient où il faut choisir entre tout empêcher et souffrir tout.
Ainsi, ce qui manque aux sympathies de l'Angleterre pour
LA P£UR DE LÀ GUERRE ET LA POLOGNE "Il
la Pologne, ce n'est pas la sincérité, c'est l'élévation. Elle voudrait qu'il lui fût possible de s*enlhousiasffler sans se compromettre, de ressentir une compassion qui ne lui coûtât rien, de se montrer équitable à bon marché.
C'est c« que le meeting de Guildhall a prouvé surabon-» damment.
Oh! certes, si, pour désarmer le czar ou le convaincre, il suffisait de proclamer bien haut, en faveur de la Pologne, le droit à la vie; si, pour eu finir avec les traités de 18i5, il n*y avait qu'à dénoncer en phrases sonores l'acte de brigandage qu'ils ont consacré; si, pour sauver la Pologne, il n y avait qu à donner lecture de son martyrologe, que le monde entier connaît, les discours du comte Harrowby, de l'honorable G. Denham, de M. H. D. Seymour, du comte de Sliaftesbury, ne laisseraient rien à désirer. Si les applaudissements d'un auditoire ému avaient pouvoir de faire taire le bruit du canon, la Russie, à l'heure qu'il est, s'avouerait vaincue; car, dans le meeting de Guildhall, ce ne sont pas les applaudissements qui ont fait défaut. Dieu merci I Mais croit-on que l'empereur Alexandre soit fort disposé à rappeler ses armées de Varsovie, lorsqu'il lira dans la harangue de lord Harrowby : « En ce pays, nous ne pouvons pas faire grand' chose, j'en ai peur;» et dans celle de l'honorable G. Denham : « Je ne conseille pas une guerre à la Russie ; » «t dans celle du comtede Shaftesbury : « Il n'est pas nécessaire, au temps où nous sommes, de dire : Voici mon opi* uion, et je suis prêt à la faire suivre d'un coup! »
Le Times se moque aujourd'hui du meeting de Guildhall, par le motif qu'une agitation qui a soin de s'abriter sous des déclarations semblables, est une agitation nécessairement stérile. Le Times a tort, mais en ce sens seulement qu'il va trop loin. Les canons sont une force, l'opinion publique est une
76 LETTRES SUR L'ANGLETERRE (l863j
force, elle aussi. Exprimée avec éclat, unanimement, par un des premiers peuples du monde, elle ne saurait être sans effet. Le Bfteeting de Guildhall n'eùt-tl d'autne résultat que d'aiguillonner le gouvernement anglais, il y aurait lieu de d'en féliciter. Et puis, il faut bien le reconnaître, des paroles énergiques ont été prononcées, el l'enthousiasme avec lequel elles out été accueillies montre assez combien avant elles sont entrées dans le cœur des assistants; des déclarations d'une haute portée ont été faites et passionnément applaudies. Sir H. Hoare ne s'est-il pas écrié : « Permettre que la noble insurrection de Pologne soit foulée aux pieds; que le silence de la mort règne à Varsovie ! Non, plutôt la guerre ! » La première résolution adoptée porte m que ta Russie, eu violant les engagements pris par elle à Fégard de la Pologne, et en y substituant un système de confiscation, de proscription, de massacre, a perdu tout droit à la possession de la Pologne l » La seconde résolution conclut h « la cessation de tout rapport diploma4ique avec la Russie, jusqu'à ce qu'il ait été coupé court à cet état de choses. > Ce n'est point tout à fait là un vain bruit de cymbales ; et si la force morale de l'opinion ne méritait d'être signalée aux hommes que par les. risées du Tintes^ que représenterait-il lui-même , lui qui se donne comme le plus accrédité de ses organes? Il représenterait donc le néant !
Ce qui est vrai, e est que la peur de la guerre, dans 1«^ meeting de Guildhall, a été trop accentuée pour ne pas ôter beaucoup de leur efficacité aux protestations si ardemment, si unanimement votées.
Et néanmoins, s'il est une question qui vaille qu'on en regarde les. difficultés en face, avec résolution, sans défail-* lance de cœur, c'est cette tragique et imposante question de la Pologne. Il en serait ainsi, alors même qu'elle n'intéresse--