ATTITUDE HAUTAINE DE LA RUSSIE
Loin qu*il y ait lieu de les opposer à la Russie, c*est la Russie, au contraire, qui peut avec avantage les opposer à ses contradicteurs, et le prince Gortschakoflf, dans sa réponse à lord Russell, n'y a pas manqué. Il a percé le ministre anglais au défaut de la cuirasse ; et il y a ici beaucoup de gens qui le disent tout bas, quoique personne n*ose le dire tout haut. Étrange idée, en effet, que d*aller s'apppyer, pour réclamer en faveur de la Pologne, sur Tacte même par lequel la coalition victorieuse consacra sa ruine, fit de ranéantissemeni de son indépendance une des conditions de la vie européenne, et essaya de sceller pour jamais la pierre de son tombeau! Est-ce. donc au nom des traités de 1815 et dans l'espoir 4* être abritée par eux, que la Pologne a frémi sous ses chaînes? Est-ce la sanctification des traités de 1815 qu'elle poursuit en ce moment, è coups de faulx? Non, ce qu'elle a droit d'exiger et ce qu'elle exige , ce n'est pas un système d'institutions plus ou moins libérales, ce n'est pas une constitution plus ou moins bien garantie : ce que veut la Pologne, c'est tout simplement être la Pologne. Que vienton parler de dorer ses fers, quand il s'agit pour elle de les briser? Comme Hamlet, elle dit :
To b6 or not to be, that*s the qnestiOD.
Et voilà justement ce à quoi la Russie ne consentirst jamais.
Au fond, l'empereur actuel ne serait probablement pas éloigné de décréter en Pologne la liberté individuelle, la liberté de la presse et les autres libertés qui en découlent, s*il était sûr qu'entre les mains des Polonais elles ne deviendrobt pas des moyens de conquérir leur indépendance. « Que T. m. la
IIH LBTTIIB9 SUR L*ANGi£TKIHlB (iMS)
la fûlttfM ne cherche pji$ ^ de reiMire hidépéfidaDte, et le CUV ne demsindera pas oiieiLt ijHe de la fendre M^, » teF est le résumé des expiicacions données par le prince Gortschakoff à lord Nâfpiier. Si la Rnsste refase absolnmene à la Polof^e im bttdget Béf»é, une armée séparée^ no partenvent séparé, c'est parce qo'elle sent bien qat le lendemain dv jour où les Polonais auraient obtem tont cela^ reroperenr de Russie cesserait d*être roi de Pologne.
Ceci entendu, il est clair que la note de lord Rnsoell n'était de nature ni à satisfaire les victimes, ni i cooTaincre les^ oppresseurs; et sous le double rapport des traités de 1811^ remis en lumière et des concessions réclamées, la réponse du ministre russe au ministre angJais n'est que trop conforme à ce qu'il était naturel de prévoir.
Mais là n'esf point le côté de cette réponse qu'il importe le plus de' relever. Ce qui en fait un chef-d'œuvre d'insolence, c'est le développement de cette idée, qne, loin d'aider les Polonais à secouer le joug de la Russie, les gonveruements européens devraient, /ils étaient bien atisés, aider h Russie à éteindre en Europe le grand incendie dont la Pologne est en ce moment le foyer, c'est-h-dire « la Révolution cosmopolite » .
Déjà, dans son entrevue du 9 mars avec lord Napier, le prince Gortschakoff s'était exprimé en ces termes : « L'insurrection de Pologne est le résultat d'une conspiration démocratique et sociale, ourdie dans des capitales étrangères, desquelles je ne puis excepter Londres. » Ce que le prince Gortschakoff avait dit à l'ambassadeur, il l'a , dans sa dépér che, répété au ministre. La Russie ne trouve pas mauvais qu'on songe à ime croisade, et même elle se déclare prête à en être, pourvu que les coups soient dirigés contre ces maudits révolutionnaires, qui ont causé tout le mal. Elle est aussi
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viveueiit touchée que l'Angleterre du dauger qui menace de troubler la paix de TEurope ; et la preuve^ c'est qu'elle propose d'ea finir au plus vite avec les agitateurs européens, sans qui la Pologne aurait continué d'être heureuse et serait aujourd'hui tranquille. — Ah ! vous désirez voir triompher en Pologne la cause de l'ordre et d'une sage liberté? Ëh bien, je vais vous indiquer uo moyen sûr d'arriver à la réalisation de votre désir : travaillez à calmer ce désordre moral. et matériel qu'on s'étudie à propager en Europe, et vous tarirez de la sorte la source des agitations que vous prévoyez. — Voilà en somme le langage que le prince GortschakofT tieat à lord Russell; voilà les conseils qu'il oppose à ses conseils; voilà les reproches qu'il oppose à ses reproches. Il l'accuse de complicité avec tous les boute-feux de la « Révolution cosmopolite j» et il veut bien le prévenir que cette complicité est folle.
Cependant, chose remarquable, rien n'est encore venu prouver que l'Angleterre ait ressenti comme elle l'aurait duce qu'une semblable réponse a d'ironique et d'offensant. Aucun organe important de Topinion publique ne s'est ré|>andu en<:ommentaires violents, n'a pris le ton de la raison indignée.
C'est qu'en effet l'Angleterre n'est pas, pour le moment, d'humeur à se naettre sur les bras de grosses affaires. Si elle avait eu envie de courir au-devant d'une querelle ou seule- Hient d'accepter un défi, elle serait, au moment où je vous parle, en pleine guerre avec l'Amérique. Et» certes, rien ue lui aurait convenu davantage que de se débarrasser, quand il en est temps encore, de la rivalité de cette grande république du Nord par qui elle a été si souvent provoquée et qui lui a toujours porté ombrage. Mais elle craint les aventures. L'œil incessamment tourné du côté de la France, elle-
épie avec inquiétude chaque mouvement d'un pouvoir auquel il est donné de tenir TEurope entière sur le qui-vite.
Dans le tour même qu'a pris cette question de la Pologne, il y a de quoi donner à réfléchir aux Anglais. Il n*a échappé ici à personne que la réponse du prince Gortschakoff au cabiuet français est bien différente de celle qu'il a adressée à lord Russell.
Saus doute, dans Tune comme dans l'autre, on trouve les mêmes dénonciations contre l'esprit révolutionnaire; mais ce qui, dans la seconde, ressemble à une raillerie ou à une menace, prend, dans la première, la forme d'un compliment affectueux et semble témoigner de la confiance que l'empereur Napoléon inspire à l'empereur Alexandre.
CLIU
il mai.
Politique de lord Rusell, à Téffard de la Rurale.
S'il faut en juger par ce qui vient de se passer dans la Chambre des Lords, TAngleterre se résigne à jouer, dans la question polonaise, un bien triste rôle.
Qui l'aurait jamais deviné? Le comte Russell, oui, le comte Russell lui-même, le plus libéral et le plus sincèrement libéral des ministres anglais, est venu déclarer tout net, devant le monde attentif :
POLITIQUE DE LORD RUSSELL A L £:t;ARD DE LA RUSSIE 181
Que l'Angleterre n'a qu'une confiance très-vague, trèslimitée dans le succès de ses efforts ;
Que les Polonais doivent se garder du danger des illusions décevantes;
Que le gouvernement britannique n'entend pas se faire une querelle avec la Russie et aller au delà du droit de représentation;
Qu'il n'y a pas à vouloir, pour la Pologne, une existence séparée, nul ne sachant bien en quoi précisément la Pologne consiste, et sa reconstitution, si elle embrassait le duché de Posen et la Galliciç, ne pouvant manquer de mettre le feu k l'Europe ;
Qu'il faut compter, avant tout, sur la générosité, la sincérité et le libéralisme de l'empereur Alexandre II ; '
Que le prince Gortschakoff a tort d'attribuer exclusivement l'émotion de l'Europe, en ce qui touche la Pologne, àf des artisans de révolutions, mais qu'il est très-vrai que des vautours moraux et politiques (moral and political vultures) sont attirés par les calamités de tout conflit, comme les oiseaux de proie le sont, sur tout champ de bataille, par l'odeur des cadavres;
Qu'il n'y a rien de mieux à faire que de se fier à la puissance de l'opinion publique, et, plus encore, à la protection du cieU qui ne laissera pas l'oppression impunie et ne permettra pas la prolongation de tant de douleurs.
Ainsi, le comte Russell, parlant au nom de l'Angleterre, fait hautement profession d'impuissance ! Organe d'un peuple qui se vante d'être pratique, il croit à l'efficacité d'une politique de paroles. Voces^ voces , prœlereaque nihil ! Sa sympathie à l'égard de la Pologne consiste à proclamer impossible et chimérique la séparation , qui est justement ce que la Pologne demande, ce qu'elle poursuit la faulx à la
mam, Bt ee qu'elle est en traiii de payer de tort le saug de ses veines! Après M. Billault, le coni}« Russell prend occasion du drame affreux qui se joue sur les tmrds de la Vistule, pour chanter les vertus du czar! Après le prince Goit&chakoff, il a son mot contre les patriotes cosmopolites, les « oiseaux de proie; > et, heureux plagiaire du style de M. Dupanloup, il les appelle « des vautours! » Enfin, comme le pieux évêque d'Orléans, il se décharge sur la Providence du soin de mettre fin aux matheurs de la terre, oubfiant fue J'histoire, liélas! n'a guère été jusqu ici que Tépopéc de l'iniquité triomphante, et qu'aux yeux des philosophes religieux, le plus sombre, le plus impénétrable de tous les mystères est contenu dans tes trois mots : pourqi/oi le mal?
Non que le comte Russell soit insensible aux infortunes •de la Pologne, loin delà : je lui dois cette justice, que son fcon cœur Ta précipité dans un abîme de contradictions.
Et, par exemple, l'hommage qn*il rend i la générosité, ^ la sincérité, au libéralisme du czar, ne l'empêche pas de rappeler comment les institutions données aux Polonais par le présent empereur ont prêté leur ombre à toutes sortes iTactes tyranniques ; comment les arrestations arbitraires se sont multipliées; comment les prisons se sont remplies de malheureux sur qui ne pesait aucune accusation et qa'on arrachait de leur fit pour les plonger dans un cachot; comment les pavés des églises ont été teints du sang dT)ommes agenouillés et en prières; comment, à Varsovie, conscription et proscription sont devenues des expressions synonymes; et •comment il est impossible aux Polonais, avec de tels sourenirs dans fesprit, de tels ressentiments dans le coeur, d*av<nr la moindre confiance soit aux promesses, soit aux institutions «qui portent le cachet de la politique de Saint-Pétersbourg.