Lettres sur l'Angleterre
Le Times! qui dit le Times, dit un des produits les plus singuliers des temps modernes, un des phénomènes de la civilisation qui nous régit. Quel formidable pouvoir que celui du Times! Un inconnu — vous, lui, moi, - — n'a qu'à tenir dans l'ombre la plume du Times pour empêcher un potentat de dormir.
Vous avez entendu parler du livre publié par M. Kinglake, la Guerre de Crimée. La manière dont l'auteur y décrit la naissance du Times , son développement et son action sur l'Angleterre, est curieuse à plus d'un litre. Peut-être vos lecteurs me sauront-ils gré de leur mettre sous les yeux le passage suivant, que j'ai traduit à leur intention :• T. ni. 1
a Longtemps avant que la guerre de Crimée éclatât, il y avait dans quelques comtés d'Angleterre certaines veuves et certains gentlemen qui étaient dépositaires d'un pouvoir destiné à exercer une grande influence sur la conduite de la guerre. Leurs voies étaient pacifiques, et, pas plus que d'autres veuves et d'autres gentilshommes campagnards, ils n'étaient touraés vers la politique; mais par suite de contrats et de testaments, par suite de naissances, de morts et de mariages, les individus en question étaient devenus membres d'une ancienne compagnie dont l'industrie consistait à recueillir et à disséminer des nouvelles. Tel se trouva être leur bon sens dans l'appréciation des choses de ce monde, qu'au lieu de se disputer entre eux pour le maniement du puissant engin dont ils disposaient , ils restèrent tranquillement chez eux, et s'en remirent à quelques hommes actifs et habiles du soin de pousser à Londres l'entreprise. L'usage de la compagnie était de publier chaque jour une feuille contenant un récit de ce qui se passait; plus, des lettres écrites par des personnes de toute espèce et de toute condition, promptes à mettre sous les yeux du pubhc leurs sujets favoris; et enfin un court essai sur les affaires du jour. En outre, quiconque désirait insérer quelque chose dans le journal était admis à le faire sous le nom « d'annonce, » moyennant le payement d'une somme fixée par la compagnie ; et la feuille contenant ces quatre sortes de matières était vendue au public à bas prix.
c Un esprit extraordinaire d'entreprise signala les efforts faits par la compagnie pour recueillir les nouvelles, et, durant les guerres qui suivirent la Révolution française, elle trouva moyen de recevoir du continent des dépêches qui garaient de vitesse celles du gouvernement lui-même. En d'autres pays, le spectacle d'un gouvernement ainsi battu
par une entreprise particulière eût semblé un scandale; mais l'idée que chacun pouvait, moyennant une petite somme el sans sortir de chez lui, en savoir autant qu'un ministre d'État, plut aux Anglais, et ils se réjouirent du succès de la compagnie dans sa lutte avec le gouvernement. A partir de ce moment, la force du journal s'accrut au point qu'il devint le premier journal du monde; et il n'eut pas été plus tôt reconnu pour tel, qu'il gagna encore en importance, étant le fil à l'aide duquel l'homme, saisi d'inquiétude, s'avançait, dans le dédale des affaires, à la recherche de ce qui était ou perdu, ou inconnu, ou hors de sa portée. Le prince qui réclamait un royaume, le domestique en quête d'une place, la mère dont l'enfant était égaré, tous allèrent là. Là courut la Folie, el elle y eut avec la Sagesse de salutaires entrevues. Là se rendit la Colère honnêle, et aussi la Haine, et aussi la Méchanceté. Concours qui ne fut pas sans fruit, car à ceux dont le cœur était troublé et irrité il fournit, ou l'occasion d'apprendre qu'on ne prêterait pas l'oreille à leurs cris, ou le moyen d'exhaler leurs passions et d'éprouver leurs théories en sollicitant l'attention, en invoquant le témoignage d'une nation tout entière, bien plus, du monde civilisé. Et ceux qui s'érigèrent en juges de cette foule d'appelants furent des inconnus, lesquels, dans leur rude façon d'administrer la justice, se montrèrent violents peut-êlre ; mais corrompus, jamais. Le langage que l'exagéraiion orientale prête au Sultan, le journal dont il s'agit aurait pu le tenir avec bien plus de raison. En un sens, il était « l'asile du monde. >•>
« Jusque-là, toutefois, la compagnie n'avait fait qu'occuper un terrain qui lui était commun avec d'autres spéculateurs, et, si elle n'était pas allée plus loin, le résultat de ses travaux ne m'aurait pas occupé. Mais un jour — il y a de cela plusieurs années — les directeurs s'avisèrent qu'il
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leur restait une branche de nouvelles à cultiver avec fruit. n leur sembla que tout Anglais serait charmé de pouvoir, sans bouger du coin de son feu,' connaître la pensée de ses concitoyens sur les questions du moment. Déjà mis au fait jusqu'à un certain point parleurs correspondants, ils pensèrent qu'en se donnant un peu de peiqe et en dépensant un peu d'argent, ils parviendraient à constater les idées en vogue et la direction du courant. Ayant jeté les yeux, dans ce but, sur un homme d'église, très-sagace ei qui n*avait rien à faire, ils le chargèrent d'aller flâner dans tous les lieux où il y a concours de peuple et d'y noter ce qu'on pensait en général sur tel ou tel sujet donné. Son affaire n'était pas de s'arrêter à ce que diraient les sots, encore moins à ce que diraient les gens d'esprit, mais d'épier au passage et de rapporter h ses patrons ce que répéteraient en beaucoup d'endroits beaucoup de personnes qui ne se seraient jamais vues. C'est à quoi il s'employa, et il y devint si expert, que la compagnie ne s'égara jamais, tant qu'il lui fut donné de mettre h profit les services de cet homme. Plus tard, elle ne réussit pas toujours aussi bien, mais elle n'en continua pas moins de mettre tout en œuvre pour sonder le cœur de la nation.
« Une fois armés du genre de savoir qu'ils acquéraient par ce procédé, les directeurs de la compagnie se mirent en devoir de le disséminer. Mais ils ne se bornèrent pas à exposer crûment ce qu'ils connaissaient de l'opinion du pays: ils confièrent à des écrivains de talent le soin d'appuyer les idées qu'ils croyaient avoir prévalu ; de sorte qu'en les supposant bien informés, ils rie pouvaient parler sans que leurs paroles tombassent dans des oreilles complaisamment ouvertes pour les recevoir. Ceux qui avaient une opinion à eux trouvèrent donc leur propre pensée rendue et développée
avec plus de talent qu'ils n'en possédaient eux-mêmes. Ceux, au contraire, dont l'opinion n'était pas faite se sentirent vivement sollicités à s'en faire une, dès qu'ils virent la route frayée par une compagnie dont le but était notoirement de suivre le flux et le reflux de l'esprit public. Entre l'exposé des idées qui avaient cours et les raisons données à l'appui, on eut soin de nouer un lien si étroit, que ceux qui prenaient le journal seulement pour savoir quelle était l'opinion régnante, furent frappés de la force des arguments employés en sa faveur, et, par contre, tel qui croyait n'obéir qu'à la logique fut amené à penser comme les autres, en apprenant ce que les autres pensaient. Car de même que, quelquefois, le seul fait de prédire est un premier pas vers l'accomplissement de la prédiction , de même le seul fait d'affirmer qu'une idée a été adoptée généralement est cause qu'elle est généralement adoptée. Du double jeu de ce mécanisme, il résulta que l'opinion publique en Angleterre fut rarement en désaccord avec les écrits de la manufacture de nouvelles, et plus on s'habitua h regarder le journal de cette manufacture comme le véritable organe de la pensée du pays, plus sa publicité devint considérable.
« La compagnie arriva de la sorte à manier une puissance formidable; et, si je me suis exprimé avec une clarté suffisante, le lecteur doit comprendre combien cette puissance l'emporta naturellement sur ce qu'on a coutume de désigner par ces mots : « le pouvoir de la presse. » Autre chose, par exemple, est de poursuivre un homme public d'arguments et d'invectives qu'on croit n'exprimer que les vues personnelles de celui qui tient la plume, autre chose est de le dénoncer dans des articles qui, à tort ou à raison, passent pour des manifestes — et des manifestes où est formulé l'arrêt de tout un peuple ! Dans le premier cas, l'homme
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qu'on attaque est accusé seulement; dans le second, il est déjà condamné.
« Ainsi fut établi le grand journal anglais; et toutes les fois qu'on voulait parler, soit simplement de la feuille de papier imprimé qu'on avait sur sa table, soit de l'organisation mystérieuse qui lui donna naissance, on s'accoutuma à dire : « le Times... »
« Le Times l » ce mot figura dans la grammaire à la façon 4'un nom propre. On' parla du Times comme on aurait pu faire d'un ange, ou d'un héros, ou d'un démon, ou d'un saint, ou d'un pécheur déjà en enfer. Il fut parfaitement conforme aux règles de la langue anglaise de dire : « Le Times le protégera. — Le Times est en fureur. — Le Times l'accable. — Le Times^ que Dieu le bénisse ! y a mis bon ordre. — Le Times, que le diable l^emporte! est cause de tout le mal. »
La façon dont M. Kinglake raconte la naissance et les développements du Times est très-ingénieuse; mais j'estime que la peinture qu'il fait de celte feuille sans pareille est quelque peu chargée. M. Kinglake me semble n'avoir vu du Times que l'aspect le moins favorable.
Je reconnais que le Times concentre les forces, dirige les coups de ce despotisme qu'on décore du beau nom d'opinion publique; mais je ne saurais accorder que ce soit dans un but purement commercial. J'avoue que la centralisation, chassée de presque partout en Angleterre, s'y est bâti une forteresse inexpugnable dans le royaume de la pensée, mais je n'admets pas que ce soit tout simplement pour assurer le succès d'une entrepris.e industrielle. Le règne du lieu commun n'a nul besoin, pour se transformer en tyrannie, d'être organisé comme affaire de gros sous, et il serait par trop fort que la destinée du monde dépendît,
fût-ce en partie seulement, du genre,de commerce entrepris par messieurs tels et tels et compagnie !
Ce qui est vrai, c'est que le Times puise dans sa valeur industrielle de quoi étendre ou maintenir son influence politique. Je me souviens d'avoir entendu dire à l'administrateur de ce journal extraordinaire qu'il perdait par les annonces, à cause des nombreux suppléments qu'elles nécessitaient. Cette assertion m'élonna, et je m'écriai: « Pourquoi donc le Times ^i\h\ie-i-'\\ des annonces, s'il est vrai qu'elles constituent pour lui une perte? — Entendons-nous, me futil répondu. Les annonces ne rapportent rien au Times en argent, mais elles lui rapportent énormément en influence, en crédit. »
Et en effet, le Times se trouve être devenu pour chacun une sorte de chose nécessaire, par l'imposante publicité payée qu'il met au service de tous les intérêts, de tous les besoins, de toutes les fantaisies même. Grâce à lui, l'off're et la demande se donnent la main, quelle que soit la distance qui les sépare. Il a, chaque jour,, une réponse toute prête à fournir au père de famille qui demande dans quelle école il enverra ses enfants ; à la maîtresse de maison qui veut savoir où. et à quel prix elle peut se procurer le meuble qu'il lui faut; aux professeurs qui cherchent des élèves, et aux élèves qui cherchent des professeurs; aux gens en quête d'un emploi-, aux domestiques en quête d'une condition. Le Times est un trésor sans pareil de renseignements de toute espèce. Il est plus que cela, il est un moyen de correspondance livré à quiconque est en état de payer six pence pour une ligne d'impression. Combien de rendez-vous ont été donnés dans les colonnes du Times en termes mystérieux et convenus ! Que de fois sa publicité a servi à préparer des rencontres dont le secret n'était connu ni de lui ni du public !
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Et les plaintes auxquelles le Times prête une voix, une voix sonore ! Et les réclamations dont il se fait le puissant écho ! Et les mille petits abus dont on est quitte dès qu*il les dénonce !
Il est juste aussi de remarquer que le Times doit à la position formidable qu'il occupe, de pouvoir protéger le public contre les empiétements d'autorité et des prétentions que lui seul est en mesure de réprimer efficacement et sans regarder à l'importance sociale des personnages pris à partie. Je me rappelle avoir lu dans le Times, à propos d'un certain lord compromis dans un procès scandaleux , des articles d'une sévérité terrible; et la façon dont il se mit, dans une certaine circonstance, à morigéner le mari de la reine, montre ^assez que, pour le Times, il n'est pas d'adversaire trop haut placé.
Que le Times soit rédigé avec beaucoup d'éclat; que, sur chaque question donnée, il emploie la plume d'un homme spécial et d'un homme de talent -, qu'il ait sur tous les points du globe des correspondants, j'allais dire des ambassadeurs, et qu'il soit mieux renseigné sur les événements du dehors que la plupart des chancelleries, il n'y a pas lieu d'en être surpris : c'est ce qu'expliquent de reste sa richesse et son intelligente libéralité.
Aussi les Anglais ont-ils en général pour le Times un faible dont ils ne se peuvent défendre. Entre eux, ils se plaisent à dire beaucoup de mal du « leading journal (1) ; » ils lui reprochent volontiers ses allures changeantes : ils iront jusqu'à le définir, dans un moment de mauvaise humeur, une feuille sans principes (unprincipJed) . Mais au fond ils sont fiers d'un organe le plus puissant qui soit au
(1) Journal dirigeant, journal principal. {Note de V éditeur.)
monde. Peu s'en faut que beaucoup d'entre eux ne regardent le 2'imes comme identifié, pour ainsi dire, aux yeux de l'Europe, à la grandeur de l'Angleterre. Quand ils parlent du Times à un étranger, c'est sur le ton de l'orgueil satisfait, absolument comme lorsqu'ils parlent du mérite supérieur des institutions anglaises. Il n'est pas jusqu'aux dimensions du Times qui ne flattent chez les Anglais le sentiment de la vanité nationale. C'est le sourire du triomphe sui^'les lèvres qu'ils comparent ce journal géant aux journaux nains des autres pays, et c'est en se rengorgeant qu'ils vous apprennent, quand ils voyagent, comme quoi le Times se vend à 60,000 exemplaires et s'imprime par heure à 12,000. La confiance qu'il inspire au public sous certains rapports est si grande que, lors de la guerre de Crimée, on le chargea, les yeux fermés, de l'emploi et de la distribution déplus de 10,000 liv. st. (250,000 fr.), produit de donations faites en vue de secours à envoyer à l'armée. La responsabilité était lourde. Le 12 février 1855, l'argent continuant d'arriver de tous côtés, le Times se lassa de ses fonctions de banquier bénévole ; il annonça que , passé 5,000 liv. st., il ne recevrait plus rien, et, le surlendemain, les 5,000 liv. st. se trouvaient dans ses caisses!
Ce n'est pas que son influence n'ait quelquefois subi de rudes échecs. On pourrait citer plus d'une mesure importante adoptée sans lui, malgré lui, et même contre lui. Quelles clameurs ne poussa-t-il pas, par exemple, et sans succès, contre la réforme introduite dans le système fiscal de la transmission des journaux par la poste! S'il n'avait tenu qu'à lui de déjouer les efforts de MM. Cobden, Bright et Milner Gibson en faveur de la presse à bon marché, il est permis de croire que les feuilles à un penny n'existeraient pas. Elles existent cependant el prospèrent. La circulation
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du Moming Star est très-sérieuse, celle du Standard considérable, celle du Daily TeUgraph immense. De plus, l'action du « ïeading journal » est en partie remplacée dans les provinces par l'action des feuilles locales, dont quelques-unes sont rédigées avec beaucoup de talent. Qu'importe? Tout cela n'empêche pas le lYrne^ d'exercer un pouvoir souverain. Les « penny-papers » peuvent bien lui disputer la rue; mais, à cause de cela même, ils sont forcés de lui céder le pas, en ce pays de la respeclahiltte\ dès qu'il s'agit de figurer au salon. Et puis, le Times a je ne sais quel preslige qui fait que, dans ses colonnes, la même nouvelle, la même réclamation, le même compte rendu, ont une importance qu'ils n'ont pas dans les colonnes des autres journaux. Est-il un homme de lettres qui ne considère comme une bonne fortune d'avoir attiré l'attention du Times? Est-il une blessure faite par le Times qui ne risque d'être mortelle ?
Reste à savoir si un pareil journal ne présente pas autant de dangers qu'il rend de services. Franchement, je le crains.
Et d'abord, le Times est en général rédigé dans un esprit qui n'a rien dont puissent s'accommoder les natures primesautières et généreuses. Les questions sont traitées par lui sous un point de vue étroitement pratique et avec une sorte de peur de tout ce qui est originalité d'aperçus, hauteur de vues, élévation de sentiments. Dans sa politique extérieure, le Times est toujours anglais, profondément anglais, mais il n'est jamais que cela. Ne lui demandez pas de s'émouvoir en faveur d'un peuple opprimé, si la délivrance de ce peuple n'a pas avec l'intérêt de l'Angleterre un lien facile à saisir. Ne lui demandez pas de faire la guerre au despotisme avec persévérance et vigueur, si le despotisme qu'il s'agirait d'attaquer pèse sur une nation que l'Angleterre ne se croit au- CHR intérêt à défendre. Libéral quelquefois dans les affaires
du dedans, le Times est esseTitiellement conservateur en ce qui concerne les affaires du dehors. Pas de journal qui se pique moins de dispositions chevaleresques; pas de journal qui se garde avec plus de soin de tomber dans le piège d'une polilique sentimentale. Or, si une politique sentimentale a des inconvénients, n'y en a-t-il aucun dans la prépondérance d'une polilique diamétralement opposée?
Il est un autre rapport sous lequel T énorme influence du Times, — cette influence dont chacun nie et subît l'excès, — mérite qu'on s'en préoccupe.
Il importe assurément que la liberté de la presse soit ga~ rantie contre les injustices possibles du gouvernement-, mais il importe aussi que l'honneur du citoyen isolé soit garanti contre les injustices possibles de la presse. Qu'arrive-t-il cependant en Angleterre? Vous êtes attaqué dans un journal, et vous répondez à cette attaque qui n'est pas fondée. L'insertion de votre réponse dans la feuille qui vous a injustement assailli est-elle obligatoire? Non. Si votre justification est admise, — et je me hâte de reconnaître, à l'honneur des journalistes anglais, que c'est presque toujours le cas, — rendez-en grâce à la loyauté de votre adversaire; car la loi ne lui prescrit rien à cet égard, et votre honneur est de la sorte à sa merci. Cela étant, que pourrait contre un journal comme le Times un individu qu'il serait bien décidé à écraser? Qui ne sent que, dans cette hypothèse, ce qu'on nomme la liberté de la presse servirait à couvrir le plus redoutable de tous les genres de despotisme?
Et si à ce pouvoir que possède un journal de repousser, quand bon lui semble, une réponse provoquée par ses attaques, vous joignez le pouvoir que lui confère l'anonyme, qu'imaginer de plus alarmant? Un homme est caché derrière un buisson; vous passez; il vous vise au cœur; vous êtes
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frappé : qui a fait le coup? vous n'avez pas le droit de le savoir; qui répond de l'acte? personne.
Il est vrai que le système de l'anonyme donne à la presse un prestige considérable, et qu'il y a, par exemple, quelque chose d'irrésistible dans l'influence exercée sur les imaginalions par ce personnage invisible, impalpable, le Times. Mais là est précisément le danger.
Quant à l'habitude où est le Times de changer d'opinion selon les circonstances, on a coutume de l'excuser, sur ce point, en disant qu'il a été fondé pour refléter les phases changeantes de l'opinion, comme la mer reflète les mobiles aspects du ciel. Ceci, à mon sens, n'est exact que dans une certaine mesure et beaucoup moins qu'on n'aime h le croire.
Le Times ^ en réalité, ne représente l'opinion que parce qu'il la fail^ et ce qui lui donne justement le pouvoir de la faire, c'est la supposition, généralement répandue, qu'il la représente. Le Times n'est nullement une tribune dont l'accès soit permis à chacun; c'est un laboratoire où quelques hommes habiles, très-versés dans la connaissance du génie anglais et partant toujours d'un point de vue étroit qu'on appelle un point de vue pratique, travaillent la matière dont se compose, en Angleterre, la circulation de la pensée. Étrange phénomène que celui-là î Chaque matin, l'Angleterre se mire dans une feuille de journal où elle est charmée de se voir en toilette, sans se douter que le miroir a contribué magiquement à créer l'image qu'il réfléchit. Que de gens ici prennent ce qui n'est que la voix du Times pour l'écho de leur propre voix, et croient penser ce qu'il pense pour eux!
î! février.
Les revenus du prince de Galles.
Courage ! Que la Pologne ait bon courage ! Sa cause , qui est celle de la justice et de l'humanité, ne restera pas, cette fois, sans défenseurs. Dieu est-il trop haut? La France est-elle trop loin? Nous verrons. En attendant, voici que TAngleterre se prononce. Elles retentiront jusqu'aux extrémités du monde, les paroles par où a éclaté, hier, dans la Chambre des Lords, l'indignation de Lord Ellenborough. Et lord Russell, donc! Avec quel fier dédain des ambages diplomatiques il a décrit les violences qui ont poussé l'infortunée Pologne au désespoir î Avec quelle douleur, — laisser deviner, c'est plus que dire en propres termes, — il a dénoncé la conduite du roi de Prusse, faisant pour le compte du czar la chasse aux hommes! L'Angleterre battra des mains à cette politique de l'honnêteté et à ce langage. Lord Malmesbury, au nom du parti conservatiste, a déjà témoigné des sentiments de consternation dont son âme est remplie. Le Times ^ qui ne s'émeut pas aisément, le Times ^ en parlant de Saint-Pétersbourg, en parlant de Berlin surtout, menace et gronde. Mais je n'en dirai pas davantage à. ce sujet, pensant que vous reproduirez dans vos colonnes le très-important discours du comte Russell, qui, grâce au ciel, en dit assez. Quel commentaire est possible, eu présence d'un pareil texte?
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Ce qui, peut-être, a moins de chance de fixer votre attention, c'est ce qui s'est passé avant-hier à la Chambre des Communes. C'est pourquoi je m'y arrêterai de préférence, d'autant que là aussi, quoique à un moindre degré, il y a matière à réflexions pour qui va au fond des choses.
Il s'agissait du prochain mariage du prince de Galles.
Chose remarquable ! en venant demander pour ce prince un don annuel de 40,000 livres sterling, plus un don annuel de 10,000 livres sterling pour celle qui va devenir sa femme, lord Palmerston a étonné la Chambre des Communes et la nation. Quoi? si peu ! tel est le cri qui est monté à toutes les lèvres. M. Disraeli a fort bien exprimé le sentiment général, lorsqu'il a dit : « Personne ne trouvera que c'est trop ; espérons que ce sera suffisant. »
Que signifie ceci? Serait-ce que le prince de Galles, si la nation ne venait à son secours, serait réduit à la portion congrue? Non pas. A la différence de ses frères et sœurs, le prince de Galles a une fortune à lui, et considérable. Il jouit d'une rente de 16,000 livres sterling sur les fonds publics; il touche les revenus d'un domaine d'acquisition récente, et ceux du duché de Cornouailles, lesquels n'étaient guère que de 12,000 livres sterling au commencement de ce règne, mais qui, aujourd'hui, grâce à l'admirable administration du feu prince Albert, ne sont pas évalués à moins de 40,000 livres sterling.
La question était donc de savoir si, l'héritier présomptif de la couronne jouissant déjà d'un revenu annuel d'à peu près 60,000 livres sterling, il était bon de porter ce revenu à 100,000 livres, c'est-à-dire à 2 millions 500,000 francs.
Eh bien, la chose n'a pas fait l'ombre d'un doute. Seulement, un membre de la Chambre, M. Augustus Smith, sans crier toutefois à l'exagération, a fait observer que le jeune
prince figurait parmi les gros rentiers; qu'on lui avait payé son voyage en Amérique, et qu'après tout il pouvait se passer de la munificence du Parlement. A part cela, et quelques regrets timidement exprimés sur ce que le ministère n'avait pas cru devoir présenter à la Chambre le budget du duché de Cornouailles avec pièces justificatives, la proposition de lord Palmerston n'a eu à vaincre aucune résistance. Le vote a été unanime au dedans, et unanimement applaudi au dehors. Jamais lettre de change, tirée par les ministres d'un souverain, n'aura été, avec plus de plaisir, acceptée par un peuple. '
Comment expliquer ce phénomène? Est-ce que l'Angleterre, qui plie sous le fardeau des taxes, n'a pas les taxes en horreur? Est-ce que la popularité d'un ministre n'y dépend pas bien souvent de sa disposition à rogner les appointements des fonctionnaires publics, à écourter le chapitre des dépenses? Est-ce que la « politique du retranchement, » comme on dit ici, n'est pas celle qui parle au cœur de la nation? D'où vient donc qu'il n'y a rien d'hyperbolique dans cette assertion du Times : « Si le peuple anglais était rassemblé, consulté, et qu'on expliquât à chacun la part qu'il aura à fournir dans les 40,000 livres sterling de rentes offertes au prince de Galles, il n'y aurait qu'une voix, nous en sommes sûrs, parmi les Anglais, pour qu'on donnât à leur prince deux fois plus que la somme unanimement votée la nuit dernière? »
Inutile de chercher longtemps la solution d'un pareil problème. Tout le mystère, c'est que l'Angleterre n'appartient pas à ses princes; au contraire, ses princes lui appartiennent. Ils le savent, et elle le sait. Ce qu'elle leur donne, elle n'ignore point qu'elle se le donne à elle-même; elle s'enorgueillit de leur splendeur, parce que cette splendeur ne peut
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jamais être considérée que comme un reflet de la sienne propre. Si elle veut que son roi futur, même avant de monter sur le trône, ne soit éclipsé par personne; qu'il soit en état d'être généreux à son aise ; qu'il ait le moyen de protéger, comme on dit, largement les arts; qu'il vive aussi confortablement que le plus riche des» country gentlemen; » qu'il occupe enfin son rang parmi des nobles dont le revenu se compte par millions, c'est qu'elle est armée du pouvoir d'empêcher que sa munificence ne tourne contre elle.
Dernièrement, le prince de Galles était à la chasse. Ses plaisirs furent troublés par les olxupations d'un fermier qui ne jugea pas à propos' de se déranger. Le jeune homme en marqua quelque humeur. Qu'arriva- t-il? que le lendemain le Morning-Star lui adressa une verte mercuriale : puisqu'il était destiné à régner sur les Anglais, il convenait qu'on l'avertît d'avance que charbonnier est maître chez lui! Quel prix n'a pas l'éloge dans un pays où le blâme porte si haut? Comment soupçonner d'adulation basse l'empressement d'un peuple à enrichir des princes qu'il lui est libre de gourmander, le cas échéant, de cette rude façon?
— Mais l'exercice d'une semblable liberté ne risquc-t-elle pas de conduire au dénigrement? Et que gagnerait une nation h désapprendre le respect ?
Voici la réponse. La ville de Londres s'attendait à voir célébrer dans Londres le mariage du prince de Galles. Marchands, modistes, spéculateurs de carrefour, débitants de tout degré, vendeurs de toute espèce, avaient bâti sur cette espérance mille châteaux en Espagne. La capitale de l'Angleterre allait regorger de visiteurs opulents, pensait-on; l'or allait être jeté à pleines mains... Jugez le désappointement, quand on a su que, par ordre de la reine, le mariage serait célébré au château de Windsor ! Que cette décision ait
mécontenté beaucoup de gens; qu'elle ait donné lieu à quelques chuchotements sur le devoir imposé aux souverains de faire taire leurs sentiments personnels quand il s'agit du bien public, je ne prétends pas le nier; mais ce qui est dii^ne de remarque, c'est (jue pas une plainte qui pût être entendue à Windsor ne s'est élevée; c'est que pas un journal n'a laissé échapper un mot amer ou même une allusion chagrine. La reine est en deuil, et l'on aime la reine : il n'en a pas fallu davantage pour que chacun s'abstînt de parler haut. On le pouvait cependant, sans qu'on eiit à craindre police, procureurs ou gendarmes !
Pour en revenir à la dotation du prince de Galles, elle lui servirait de peu en ce pays, s'il ignorait que l'argent seul est impuissant à gagner les cœurs; qu'il y faut la grâce des manières, la bonté de l'àme, la pratique des vertus douces; en un mol, tout ce qu'il ne dépend pas aux peuples de donner à ceux qui les gouvernent.
Il aura aussi à se rappeler qu'en Angleterre on attend des princes qu'ils dépensent en proportion de ce qu'ils reçoivent, pour récompenser des serviteurs utiles, pour secourir le malheur et venger le mérite des injustices de la fortune.
Ce n'est ^as, il faut bien l'avouer, ce qu'ont toujours fait les devanciers du jeune prince dont il s'agit, et l'histoire de sa maison lui fournira des exemples à éviter. Qui ne se rappelle, par exemple, la scandaleuse vie de George IV, lorsqu'il était prince de Galles? Pour être juste, on doit reconnaître que les fêtes de Carlton-House ne durent pas seulement leur célébrité à l'étalage d'une vaine et ruineuse magnificence. Quel attrait ne devait pas naturellement leur donner l'esprit de Selwyn et de Sheridan , l'inépuisable gaieté de Hare, les saillies deCurran, la nerveuse éloquence d'Erskine, le génie de Fox, l'admirable beauté de mistress Crcw^e, cette T. III. a
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déesse du parti whig d'alors, et la grâce ineffable de cette charmante duchesse de Devonshire, la première des grandes dames d'Angleterre qui ait allaité ses enfants! Ce fut le côté brillant de la médaille ; mais le revers ! II est impossible de prononcer aujourd'hui les mots prince de Galles^ sans se représenter aussitôt l'amant de mistress Mary Robinson, le mari douteux de mistress Fitzherbert, tendant la main à la nation sans fin ni cesse; faisant demander à la Chambre des Communes le payement de ses dettes, tantôt par Fox, tantôt par l'alderman Newnham; réduit à fermer Carlton-House, après en avoir, pour ainsi dire, ouvert les portes h la terre entière; puis, un beau jour, condamné à l'humiliation d*abandonner le turf, sur un arrêt du Jockey-Club, qui le plaçait dans l'alternative ou de prendre ce parti, ou de renvoyer un de ses domestiques, plus que soupçonné de manœuvres déloyales. Qu'il y a loin des mœurs d'aujourd'hui, en Angleterre, aux mœurs de ce temps-là! Lorsqu'en avril 1793, le fils aîné de George III épousa pour la forme Caroline de Brunswick, la liste de ses dettes, telle qu'elle fut présentée au Parlement, atteignait le chiffre énorme de 650,000 liv. st. Il serait curieux de savoir ce que dirait la nation anglaise si le prince de Galles d'aujourd'hui avait à faire un aveu semblable, à Toccasion de son mariage avec la princesse Alexandra. En 1795, on murmura, mais on paya. Le revenu annuel du premier gentleman du siècle fnt fixé à 1 1 D. 000 liv. st. , à condition qu'on en déduirait 25,600 liv. st. pour le payement graduel de ses dettes. Les Anglais ont bien raison de trouver fort modeste le chiffre de 40,000 liv. st. demandé par lord Palmerston, quand celui de 115,000 liv. st. leur revient en mémoire.
Le fait est que, grâce à la liberté, les idées ont pris un tour qui rendrait difficile, sinon impossible, de nos jours, un
prince de Galles à la façon de George-Auguste-Frédéric. Le Morning Post l'a constaté avec raison : une dette royale est chose dont on n'entend plus parler en Angleterre depuis un quart de siècle.
Toutefois, le mariage de la reine avec le prince Albert, celui de la fille aînée de la reine avec le prince royal de Prusse, et celui de la princesse Alice avec Louis de Hesse, n'ont pas été sans coûter quelque chose au peuple anglais; car, après tout, la monarchie constitutionnelle n'offre pas ses avantages gratis. Ainsi, la nation a eu à payer, comme annuités : dans le premier cas, 30,000 liv. st.: dans le second, 8,000 liv. st.; dans le troisième, 6,000 liv. st.
Mais, d'un autre côté, à quelle somme s'élève, en Angleterre, la liste civile? A 385,000 liv. st., pas davantage, c'est-à-dire neuf millions six cent vingt-cinq mille francs seulement, pour la reine d'un des plus puissants pays et du plus riche pays de la terre !
C'est qu'en effet si les Anglais n'entendent pas marchander à leurs princes les moyens de soutenir leur rang d'une manière convenable, ils n'entendent pas non plus les mettre en état de se livrer à des prodigalités folles, et, comme j'ai eu occasion de vous le dire déjà, ils n'oublient jamais de rapprocher ce qu'une chose leur rapporte de ce qu'elle leur coûte.
22 février.
Sympathies de l'Angleterre pour la Pologne.
« Quelle que soit notre hostilité à l'égard de Tours, il ne « saurait y avoir de doute sur la nature de nos sentiments « à l'égard du chacal. »
Qui s'exprime ainsi? Par qui la Russie est-elle désignée sous ce nom : Tours, et ^a Prusse, sous ce nom, plus méprisant encore : le chacal?
Le journal anglais qui parle cet âpre langage est un journal qui, d'ordinaire, ne prononce pas un mot sans Tavoir bien pesé d'avance, sachant qu'il est des paroles qui, lancées dans de certaines circonstances et par de certaines personnes, portent plus loin qu'un boulet et quelquefois contiennent plus de morts qu'un canon chargé à mitraille; c'est un journal qui, dans les grandes occasions, est la voix même de TAngleterre, et qui a la conscience de sa responsabilité parce qu'il connaît son pouvoir; c'est un journal auquel, dans les complications européennes, la réserve est commandée plus impérieusement qu'elle ne le fut jamais à aucun diplomate : c'est le Times.
L'indignation est profonde, en elfet, dans le puissant pays que représente cette fouille puissante. Pour la Pologne, et contre la cour de Saint-Pétersbourg, contre celle de Berlin surtout, il n'est qu'un cri en Angleterre. Ce cri, le monde Tentendra.