SYMPATHIES TE3IPEREES PAR LA PRUDENCE
de digue aux débordements de la Russie. Alors comme aujourd'hui, séparant sa cause de celle des deux puissances auxquelles l'avait liée le pacte impie d'une spoliation consommée en commun, elle se montrait disposée à tenir tête, de concert avec la France et l'Angleterre, à la Russie aidée par la Prusse, dût cette politique lui coûter la Gallicie; et mêm'e ce fut d'elle, oui, d'elle l'Autriche, que vint l'initiative des mesures à adopter pour empêcher la Pologne de périr.
Qui ruina ce projet? Louis-Philippe? Non. Quelque aveuglément dévoué que fût ce prince aux intérêts de la paix, il accepta les ouvertures de l'Autriche. Mais l'adhésion d'un tiers était requise, et cette adhésion fut refusée. Lord Palmerston déclara tout net que les relations de l'Angleterre avec la Russie étaient amicales, et qu'il n'entendait pas y mettre fin. J'ai sous les yeux le texte de sa réponse à la note du prince de Talleyrand, en date du 20 juin 1831. Rien de plus catégorique : « Sa Majesté Britannique se voit forcée de repousser les propositions qui lui ont été transmises par Son Excellence le prince de Talleyrand, étant d'avis que le temps n'est pas encore venu de les adopter avec succès contre la volonté d'un souverain dont les droits sont incontestables, »
Terribles furent les suites de ce refus. L'Autriche, intimidée, se tut. La Pologne, après des prodiges de constance et de valeur, fut écrasée. Le général Sébastiani, en annonçant que « Tordre régnait à Varsovie », ouvrit le chapitre des fautes qui amenèrent 1848. La France prit le deuil.
Maintenant, que va-t-il arriver?
Si je ne me trompe point dans mes observations sur le mouvement dont je vis comme enveloppé, ce que les Anglais en général désirent, c'est que, par une intervention
combinée, mais d'un caractère purement diplomatique, et présentée de manière à n'amener aucun violent conflit, on réussisse à obtenir du roi de Prusse une neutralité stricte. L'intervention du roi de Prusse, voilà ce qui trouble les Anglais, voilà ce qui les inquiète. Et pourquoi? Par cette raison bien simple, qu'ils y voient, pour la France, une tentation d'intervenir à son tour , en poussant les choses plus loin qu'ils ne veulent les pousser eux-mêmes. Une guerre, même avec la France pour alliée, les effraye. Et, d'un autre côté, il leur déplairait fort de voir l'empereur des Français s'engager seul contre la Pnisse, dans une querelle où il aurait pour lui les sympathies des peuples, et où il ne serait pas impossible que, comme prix de l'appui prêté à une cause juste, il se fît donner par^la victoire une position forte sur le Rhin.
L'article du Morning Posl, auquel le Temps a si spirituellement répondu, n'est qu'une mauvaise plaisanterie, qui n'exprime en aucune façon l'opinion des Anglais sur ce grave sujet. Tenez pour certain qu'une guerre de la France avec la Prusse est une éventualité que nul Anglais n'envisage de sang-froid; et s'il m'était permis de dire toute ma pensée, je vous expliquerais pourquoi la possibilité d'une pareille guerre alarme surtout les amis de la liberté de ce côté du détroit, quelles que soient, d'ailleurs, leurs sympathies pour la Pologne.
Mais ce que les Anglais voudraient, ce serait une guerre entre la France et la Russie — la Prusse ne s'en mêlant pas, et eux-mêmes se bornant au rôle du singe qui mange les marrons que le chat a tirés du feu. En ceci, par exemple, ils ne verraient qu'avantages. La Russie n'a pas de bords du Rhin à laisser prendre, et l'entamer n'est pas facile, comme l'exemple de Napoléon P^ l'a trop prouvé. La lutte, telle qu*elle se peint dans l'esprit de l'Angleterre , aurait donc
pour effet probable d'affaiblir considérablement une puissance qu'elle redoute , sans mettre trop à la portée d'une puissance dont elle se défie, des chances d'agrandissement territorial, sujet de son éternel souci.
Telles sont, selon moi, les données du problème aujourd'hui posé devant l'Europe. Dieu veuille qu'il puisse être résolu à la fois, et dans le sens de la justice due à un peiq)le généreux, et dans le sens de la liberté due à tous les peuples, y compris la France!
CXXXÏ
4 mars.
Préparatifs de fête.
Qui le croirait? L'Angleterre, la grave Angleterre semble, en ce moment, n'avoir qu'une pensée : le prince de Galles se marie !
Oui, au milieu de tant d'événements, les uns douloureux, les autres redoutables, qui préoccupent l'Europe, l'Angleterre songe à la princesse Alexandra que le Danemark lui envoie, et à la réception magnifique qu'il faut lui faire, et aux présents qu'il faut lui offrir, et aux arcs de triomphe sous lesquels il est convenable qu'elle passe, et aux fleurs qu'on doit jeter sur son passage, et aux flots de peuple que Londres va lui donner à traverser, et aux fabuleuses illumi-
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nations qui marqueront son arrivée de conquérante, son apparition de jeune fée. Les splendeurs des Mille et une Nuits l'attendent. Qu'elle vienne vite! L'Angleterre se meurt d'impatience. Déjà, d'un bout du royaume à l'autre, les villes sont endimanchées. Déjà sont dressées les tables autour desquelles vingt-six millions d'êtres humains vont boire à la santé de leur future reine. Les dames ne parlent et ne rêvent — mais ceci est tout simple — que de la parure de noces, chef-d'œuvre de M. Levysohn, de Copenhague, et le plus beau spécimen de travail d'aiguille, assure-t-on, qui ait jamais figuré au nombre des tentations des filles d'Eve. A la princesse de Galles, baronne de Renfrew, les Écossaises feront cadeau d'un châle de Paisley dont on dit merveilles. A la princesse de Galles, comtesse de Dublin, les Irlandaises feront cadeau de la plus belle dentelle dont on ait souvenir. De superbes boucles d'oreilles et un collier de diamants de la famille de celui que le cardinal de Rohan acheta pour Marie-Antoinette, témoigneront de l'enthousiasme monarchique des magistrats de la Cité. Les fameuses grilles de Norwich, si fort admirées à l'Exposition internationale de l'année dernière, sont destinées à orner l'entrée de Sandrigham-Parc : on les offre au prince de Galles, et c'est avec le produit d'une souscription ouverte à Norfolk qu'on se dispose à les payer. Une croix de diamants, de la valeur de 800 liv. st., telle devait être la part des dames de Liverpool dans le gracieux impôt que l'Angleterre est en train de lever sur elle-même ; mais elles ont réfléchi que la princesse aurait des croix de diamants à n'en savoir que faire, et elles aviseront. Quant aux dames de Manchester, elles se sont assemblées, lundi, en meeting solennel, pour choisir entre divers joyaux de grand prix; et considérant que, selon une opinion très-accréditée en Pologne, l'opale préserve des
maladies du cœur ; que le diamant est l'emblème de l'innocence, et l'émeraude celui de l'amour constant, elles se sont décidées en faveur d'un bracelet composé de vingt opales, le tout enrichi de diamants et d'émeraudes.
Si, des présents je passe aux préparatifs, c'est un gros volume à écrire. A Londres, ils ont les proportions de cette ville presque sans limites, ce qui est tout dire. De Bricklayer's arms jusqu'à la station du chemin de fer qui conduira l'heureux couple à Windsor, les échafaudages se dressent que c'est à faire frémir; on entasse Ossa sur Pélion, Pélion sur Ossa ; les curieux et les curieuses étoufferont à chaque fenêtre, c'est sûr; car elles se payent des prix fous. Il y aura aussi de grands dîners, cela est annoncé formellement : les indigestions ont leur place dans le programme. Ne demandez pas si le lord-maire, si son fameux carrosse, si les vsheriffs, si le c( sword bearer » avec son épée éternellement vierge de sang humain et ses lunettes, si les mangeurs de soupe à la tortue, connus sous le nom d'aldermen, si le Wellington de carrefour qui s'appelle le « City marshal », si le chapelain de Sa Majesté bourgeoise le lord-maire, et le « recorder », et le « City remembrancer » , et le City pleader » , etc. . . etc. . . , seront de la partie. Londres renoncer à la Cité, à ses pompes et à ses œuvres ! Jamais !
Ce n'est pas pour rien que, l'autre jour, le prince de Galles était reçu marchand de poissons, et prêtait serment en cette qualité. Tous les dignitaires de la Cité seront là, vous dis-je, avec toutes les compagnies, depuis celle des poissonniers jusqu'à celle des marchands de lunettes.
Un instant le ciel s'est assombri. Sir George Grey n'avaitil pas la prétention, pour que le (ortége ne se traînât point à pas de tortue et que la jeune princesse danoise ne succombât pas à la fatigue de tant d'honneurs, de reléguer le
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lord-maire, la Cour, les chevaliers du moyen âge et ce qui s'ensuit, à la queue de la procession, de telle sorte que la chose se passât en peu de temps ? C'était dire a messieur de la Cité : il y aura de l'admiration pour vous, s'il en reste. Jugez ! Le lord-maire, en homme qui est le premier amphitryon de l'Angleterre, l'a pris sur le ton qui convenait à sa dignité. Sir George Grey a été averti qu'à Mansion House, on trouvait indécente l'idée de faire passer la charrue avant les boeufs; qu'en conséquence, la Cité figurerait en tête de la procession ou ne figurerait pas du tout. C'était à prendre ou à laisser- Il a fallu que le gouvernement baissât pavillon. Ainsi, grâce au ciel, les nuages, de ce côté, sont dissipés, au moment oii j'écris. La princesse risque d'arriver à Windsor demi-morte ; mais le lord-maire n'en aura pas le démenti, morbleu !
Autre difficulté — celle-ci venant de certains clergymen confits en scrupules. Est- il permis de rire pendant le carême? Ne rendons pas k César ce qui appartient à Dieu. Ainsi parlent ces personnes moroses. Mais on les laisse dire, et l'on pense — c'est aussi l'avis de l'évéque d'Oxford — que puisque la princesse Alexandra arrive en carême, le carême appartient à la princesse Alexandra. On essayera donc d'illuminer Saint- Paul par le gaz électrique; et rien ne sera négligé de ce qui peut montrer un peuple dans l'ivresse de la joie : feux d'artifices, danses, banquets, jeux, fêtes champêtres, revues de volontaires, etc.. etc.. etc..
Or, quel est le sens de tout ceci ? La princesse Alexandra est, parait-il, une personne accomplie; et, quant à son jeune fiancé, qui n'a pas eu le temps de faire ses preuves, il est le fils, il est l'héritier d'une reine qui a su gagner le cœur du peuple. De plus, il est juste de le reconnaître, les Anglais doivent à la monarchie constitutionnelle, telle qu'elle a été
comprise et pratiquée sous le gouvernement de Victoria, plusieurs années de calme, de prospérité et de progrès. Il est donc naturel et convenable qu'ils préparent une réception affectueuse à celle qui va devenir la compagne de leur roi futur. A cela, même l'esprit le plus mal fait ne pourrait trouver à redire. Mais ces transports, mais cette préoccupation presque exclusive, mais ces extases, mais cette idolâtrie des personnes, toujours si dangereuse, dangereuse surtout quand elle ne se lie à l'idée d'aucune grande chose accomplie, d'aucun grand service rendu, voilà ce qui a droit d'étonner de la part d'un peuple grave, dans un pays libre. A quoi bon des idoles, là où la liberté a des autels ?
Lors de l'avènement de la reine Victoria, il y eut certainement des réjouissances publiques, et elles se renouvelèrent lors de son mariage, ce qui était justice ; mais elles n'approchèrent pas de ce qui va se passer. Cela n'est-il pas singulier ? Si les Anglais avaient autant de bon goût qu'ils ont, en général, de bon sens, ils auraient, peut-être, compris qu'en saluant avec tant d'exagération l'espérance d'un règne à venir, ils risquaient de faire un piètre compliment au règne actuel, dont néanmoins ils sont fort satisfaits. Mais, chose étrange! cette idée, si simple, ne paraît être venue ici à personne.
Le seul point qui semble causer un peu d'embarras au Times., c'est le jugement probable que les étrangers porteront de ces ébullitions enfantines de zèle. Il s'étudie donc à leur donner le caractère le plus sérieux possible, et il sent la nécessité, tout d'abord, de les expliquer.
L'explication est curieuse.
La première raison que donne le Times du prodigieux engouement dont nous sommes témoins, c'est que la jeunesse et la beauté sont aimables de leur nature, et qu'un
jeune homme et une jeune fille vont se marier. Il est difficile de voir là une explication . Il est vrai que le Times assure qu'il s'agit d'un couple sur lequel sont fixés les regards de la terre.
La seconde raison, toujours selon le Times, c'est « la con- « viction profonde et rajeunie que le principe monarchique et « ces émotions de « loyalty » qu'aucune autre forme de gouc( vernement n'est capable d'exciter, n'appartiennent pas à « cet âge de ruines que nous avons laissé derrière nous. » Ici encore, on ne voit pas bien le lien logique entre le motif et la chose motivée. Mais passons. Dans la phrase qui vient d'être citée, il y a deux assertions fausses. La monarchie appartient, elle aussi, à « cet âge de ruines que nous avons laissé derrière nous », car la monarchie n'est pas d'hier; et il faut ne rien savoir de la Révolution française pour ignorer de quelles émotions puissantes, de quelle héroïque fidélité, de quels entraînements irrésistibles, l'amour de la patrie peut être la source, lors même que la patrie ne se personnifie pas dans un homme.
Que le Times félicite l'Angleterre de n'avoir pas suivi la France sur une mer semée d'écueils, soit ; mais qu'il y trouve une preuve de grandeur, au lieu de se borner à y voir une preuve de prudence, c'est ce qu'il est malaisé de comprendre. S'il est un caractère qu'on ne puisse refuser à la Révolution française, c'est précisément celui de la grandeur. Et même, si elle fut terrible, ce fut à force d'être grande : grande par l'élévation de son but, par le déploiement de sa force, par le désintéressement de ses entreprises, par l'étendue de ses sacrifices, par la funèbre majesté de son suicide ! Elle ne fit pas, il est vrai, sortir de chez eux trois millions d'hommes pour regarder passer dans la rue deux amoureux qui se marient; mais, en revanche, elle fit, d'un mot, d'un signe.
jaillir du sol de la France quatorze armées frémissantes, auxquelles, au nom de son principe, elle ordonna de vaincre l'Europe coalisée, bien sûre qu'elle serait obéie. Les émotions qu'elle eut le pouvoir d'éveiller ne furent pas, il est vrai, de celles qui se manifestent par des attroupements de curieux et de bons dîners ; mais, en revanche, elles furent de celles qui inspirent des Marseillaises, commandent à la victoire, fécondent le dévouement et asservissent la mort.
Que le Times se résigne donc à être plus modeste. Aussi bien, pour peu qu'il étudie attentivement cet « âge de ruines », il s'étonnera de la quantité de semence cachée mais non étouffée sous les décombres.
Et puis, ne semblerait-il pas que l'Angleterre n'a jamais eu rien k démêler avec le sombre génie des révolutions ? Nous lui dirons ce que Charles P' dit à l'évéque Juxon, avant de poser sa tête sur le billot : Remember.
8 mars.
Entrée triomphale a Londres de la princesse Alexandra.
Hier, 7 mars, était le grand jour; le grand jour parce qu'une jeune fdle venait de Danemark ici pour épouser un jeune homme.
Il s'agissait de les regarder passer.
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Depuis un mois, nous n'aurions pas songé h autre chose si nous en avions cru les journaux anglais, et la vérité est qu'ils en ont tant dit, tant dit, que l'Angleterre a été au moment de croire que l'unique question qui méritât de fixer ses pensées était le mariage du prince (ie Galles et de la princesse Alexandra.
Le prince de Galles est le fils aîné de la reine d'Angleterre, et il est appelé à lui succéder : c'est très-bien; mais enfin, jusqu'à ce jour, le public des non initiés ne lui connaît que le mérite d'être fils de ses père et mère. Quant à la princesse Alexandra, on la dit fort intelligente, fort bonne, et elle est jolie; mais on est en général si peu au courant de ce qui la concerne, qu'à l'heure qu'il est il n'y a peut-être pas un Anglais sur dix mille qui ne la croie Danoise, qui ne la nomme Fair maid of Danemark^ et ne salue avec amour dans sa future reine la fille des anciens rois de la mer. On étonnerait beaucoup de gens, je vous jure, si on leur disait que la princesse est née en Allemagne; que son père, le prince Christian, est un Allemand; que sa mère 'est une Allemande : en un mot, qu'elle est Danoise en ce sens seulement qu'elle a habité Copenhague, et que son père, parent du roi actuel de Danemark, fut désigné par le Congrès européen de 1852 comme le successeur de ce monarque, lequel a fait divorce avec sa femme, et mourra sans enfants légitimes. Mais n'importe ! L'opinion qui gouverne le monde et les Anglais veut que la princesse xVlexandra soit Danoise; et même l'autre jour, un journal découvrait dans ses traits le type Scandinave ! Je me soumets.
Donc, depuis plus d'un mois, il n'était question, d'un bout
•à l'autre de l'Angleterre, que de ménager à cette charmante
fille de la Scandinavie une réception dont la splendeur
effaçât tout ce qu'on a connu en ce genre depuis qu'on fête,
sur la terre où nous sommes, des dieux mortels. Chaque ville avait son « comité de réception ». Dans chaque ville, la grande affaire du jour était d'organiser, pour l'heure espérée, toutes sortes de réjouissances : bals, concerts, jeux athlétiques, représentations pyrotechniques, illuminations, banquets, et, je suis heureux d'ajouter, dîners pour les pauvres.
Et les présents! Parlerai -je des présents! Anglaises, Écossaises, Irlandaises, ont rivalisé de zèle. Il a été convenu que l'heureuse princesse recevrait des dames de Mancliester, un bracelet d'opales magnifique; des dames de Liverpool, une riche croix de diamants ; des dames de Paisley, le plus beau chàle qui soit jamais sorti de cette ville; des dames de Dublin, la plus belle dentelle qui ait jamais honoré l'industrie de l'Irlande; de la cité de Londres, un collier et des boucles d'oreillcs^du prix de 10,000 liv. st. Il fiuit que je m'arrête : ce serait une énumération d'Homère, et j'ai peur de rendre vos lectrices trop jalouses.
Immenses ont été les préparatifs sur toute la ligne à parcourir; car c'était bien le moins que la fiancée du prince de Galles s'avançât sous des arcs de triomphe élevés de distance en distance, et ne passât pas devant une maison dont l'art du décorateur n'eût d'avance pris soin de peindre et d'orner le visage. Mais c'est à Londres surtout que décorateurs, charpentiers, menuisiers, peintres en bâtiments, ouvriers employés au gaz, ont eu de la besogne. De la station de Bricklayer's arms, où la princesse était attendue, jusqu'à London-Bridge ; de London-Bridge jusqu'à Temple-Bar; de Temple-Bar jusqu'à Charing-Cross; de Charing-Cross jusqu'à Hyde-Park, et, à travers Hyde-Park, jusqu'à la station de Paddington, où la princesse devait monter en chemin de fer pour se rendre au château de Windsor, il s'est opéré
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en quelques jours plus de transformations que n'en aurait pu produire dans le niême temps la baguette de l'enchanteur Merlin.
Sur un espace de sept ou huit milles, on n'a bientôt plus vu qu'interminables galeries, balcons gigantesques, étoffes vertes ou rouges longeant les maisons, échafaudages sur échafaudages, flottantes bannières, déluge de fleurs artificielles, que sais-je? Londres s'est déguisé comme pour une mascarade. Et nous sommes en carême!
Aussi les puritains ont quelque peu grondé. Être heureux en carême! On assure qu'une députation d'évêques s'est rendue auprès de la reine pour lui présenter à cet égard de respectueuses observations , auxquelles elle aurait coupé court par ces mots : Stale reasons (raisons d'État). On assure, de plus, qu'hier, pendant que Londres était en fête, plusieurs clergymen, en signe d'opposition pieuse, sont allés au Cristal-Palace, non pas jeûner, remarquez-le bien, mais dîner. Au surplus, l'évêque d'Oxford, homme de cour et homme d'esprit, a bien voulu prendre sur lui de rassurer par une lettre publique les âmes timorées. Il a bien fait : on aurait passé outre.
Parmi les épisodes curieux qui se lient à la question des préparatifs, il en est un qui vaut que je le mentionne.
Le danseur Vestris s'écria un jour : « C'est la première fois que notre maison est en froid avec la maison de Bourbon. » La brouille venait de ce que Yestris avait demandé, pour danser devant la cour, une rémunération supérieure aux appointements d'un maréchal de France. Comme on s'en montrait scandalisé, lui fièrement : « Eh bien! dit-il, que le roi, pour pareille somme, fasse danser ses maréchaux., s'il peut. » La corporation de Londres a tenu à peu près le
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même langage, au sujet de la place que sir George Grey prétendait assigner dans le cortège aux dignitaires de la Cité. 11 les voulait à la queue, afin que la lenteur de la marche et la longueur de la cérémonie ne risquassent point de trop fatiguer la princesse. Eux se voulaient à la tête, afin qu'on eût à les voir passer en pompe bon gré mal gré, et aussi, soyons juste, de peur que le public n'eût pas le temps de savourer à son aise le plaisir du spectacle sur lequel il avait compté. Il y a eu de part et d'autre des froncements de sourcils. Vestris a déclaré qu'à ces conditions il ne danserait pas. Ah ! on le prenait sur ce ton avec le lord-maire ! Eh bien ! que sir George Grey trouvât, s'il pouvait, pour figurer dans la procession , un autre lord-maire, un autre carrosse, un autre « Common crier, » et un autre « Sword-bearer. » Il a fallu transiger et décider que jusqu'à Temple -Bar, limite de sa juridiction, la corporation précéderait les fiancés, et qu'à Temple-^Bar, abandonnant le soin de l'escorte aux autorités civiques de Westminster, elle s'en retournerait à Mansion- HouseparChancery-Lane et Holborn.
Ces nuages dissipés, il ne restait plus qu'un sujet d'inquiétude, l'éternel sujet d'inquiétude à Londres : le temps. Ferait-il beau temps? Les âmes croyantes aimaient à remarquer, — ce qui est vrai, — que, depuis l'avènement de Victoria, il ne lui est jamais arrivé d'assister à une cérémonie publique sans que le soleil, par faveur spéciale, inondât tout de sa lumière, et elles se flattaient de l'espoir que la princesse Alexandra jouirait du même privilège. Jusqu'au 6 mars, en effet, le ciel ici a été radieux. Le printemps semblait venir au-devant de la fille adoptive d'Angleterre. Mais voilà que, la veille même du jour fortuné, un vent violent s'élève, et les nuages d'accourir. Le 7, le ciel était gris et triste, et le soleil, selon son habitude, tenait
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rigueur à l'Angleterre , absolument comme si eiie n'avait eu personne à voir passer.
le suis sorti de grand matin, me dirigeant vers Saint James Street parEdgewardRoad. L'itinéraire de k princesse, ai-je besoin de le dire? était marqué, sur une dislance de près de huit milles, par deux haies de peuple très-denses, pas assez toutefois pour qu'entre elles et les maisons il n'y eut moyen de circuler assez librement. Comme j'avais résolu d'étudier, de près, à votre intention, la physionomie de la foule, j'avais refusé un de ces sièges, scats^ si enviés pourtant ce jour-là, et dont quelqueé-uns ont été payés jusqu'à dix guinées.
Les rues, vous le pensez bien, étaient, sur toute la ligne du parcours, pavoisées de drapeaux ; les balcons et les galeries regorgeaient de dames en toilette; on se pressait à toutes les fenêtres, dans l'attente de la curiosité; partout le mot welcome; partout les trois plumes blanches, couleurs du prince de Galles : elles étaient imprimées jusque sur le pain de beurre qu'on m'avait servi le matin à mon déjeuner; partout des festons et des guirlandes de roses artificielles, et des devises, les unes simples et touchantes, comme celle-ci : Quils soient heureux! les autres, ridiculement emphatiques, comme celle-ci : Vive le prince de Galles; il est Vespoir des nations !
Dans Edgeward-Road, oh se dressait un magnifique arc de triomphe, plusieurs petites boutiques étaient ouvertes quand je suis passé, attendu que ce quartier ne prétend pas aux honneurs d'une « loyalty » fashionable; mais, dans Bond-Street et dans Regent-Street, quoique en dehors de la ligue du cortège, le commerce était décidément en vacances, et le seul aspect des maisons rappelait le célèbre : A demain les affaires sérieuses! Mais que dis-je? Pour beaucoup, ce
jour-là, l'affaire sérieuse était précisément celle qui faisait termer les boutiques.
Dans Saint-James-Street et Pall-Mall, le coup d'œil était très-riant, V Arthur Club, le Conservative Club, V Oxford and Cambridge Club^ le Reform Club^ le ministère de la guerre, étant de vrais palais, ei ces palais, qu'on avait décorés avec goût, offrant au regard charmé tout un monde de jolies curieuses, assises le long de galeries construites pour l'occasion. On attendait, et l'on regardait défiler, tambour battant, musique en tête, volontaires gris, verts ou bleus, se rendant h Hyde-Park, où ils devaient se réunir au nombre de seize mille.
Le défilé avait cessé, et j avais pris mon poste d'observation sur le trottoir de Saint-James-Street avec un Français de mes amis, lorsque soufiain, à deux pas de moi, dans King-Street, j'entends une espèce de cri surnaturel et le bruit d'une musique étrange. Je cours de ce côté. 0 néant des grandeurs humaines ! j'aperçois une troupe de nègres faux teint, que conduisait un homme habillé en polichinelle. Ces audacieux pauvres diables étaient venus là disputer à la princesse Alexandra le bénéfice de la curiosité générale. En un clin d'œil, ils ont eu leurs admirateurs et leur public.
Une chose que je ne dois pas oublier, parce qu'elle ressemble fort à un trait de mœurs, c'est qu'une heure environ avant que life-guards et policemen eussent nettoyé le milieu de la rue, un mouvement s'est fait dans la foule. Puis, des hurrahs ont retenti. Alors est apparu, dans une voiture découverte, un personnage vêtu de neuf, mais dont la tournure était, s'il faut ne rien taire, celle d'un valet qui aurait mis l'habit de son maître. Le personnage acclamé était Tom Sayers, oui, monsieur, Tom Sayers, le boxeur. Y avait-il un fonds d'ironie dans ces acclamations? Je le suppose, et me
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plais à le croire; mais ce qui est sûr, c'est que devant moi étaient une centaine de gaillards qui paraissaient crier hurrah pour tout de bon. Au fait, Tom Sayers, après s'être fait écraser le nez par l'américain Heenan et lui avoir poché les yeux, ne reçut-il pas une ovation à Liverpool?
Le programme portait que le prince de Galles et sa fiancée seraient dans Saint-James-Street vers trois heures et demie. Il était environ quatre heures et un quart, lorsque enfin un mugissement lointain, de plus en plus accentué à mesure qu'il se rapprochait, a annoncé l'arrivée du couple si impatiemment attendu. Les voitures royales étaient au nombre de six, contenait: la première, sir George Grey, le colonel Seymour, le capitaine Lund et M. Funk; la seconde, la comtesse Hilda Reventlow et madame Vauvile; la troisième, le général Oxholme et madame Oxholme; la quatrième, le prince Waldemar et le prince William; la cinquième, le prince Frédéric, la princesse Dagmar et la princesse Thyra; la sixième, le prince de Galles, la princesse Alexandra, le prince Christian et la princesse Louise.
Nul journal anglais, que je sache, n'a dit, et probablement ne dira, mais je tiens de bonne source que, si le premier mouvement de la reine eût été suivi, les voitures de la cour eussent été des voitures de deuil, tant le souvenir du prince Albert est resté vivant dans son âme ! C'est aux inspirations incontrôlables de cette douleur, qui ne connaît pas le repos et ne permet pas un moment d'oubli, qu'il faut attribuer, et la résolution prise de ne pas célébrer le mariage à Londres, et l'invitation adressée aux membres du corps diplomatique de ne se présenter qu'avec le signe du deuil au Drawing room tenu dernièrement par le prince de Galles.
Quoi qu'il en soit, les voitures que j'ai vu rouler devant moi ne rappelaient, grâce au ciel, aucune idée lugubre. Dans
la dernière, que précédaient et suivaient deux détaciiements, très-maigres d ailleurs, de life-guards^ était la jeune princesse. Quand elle a passé, saluant à droite et à gauche avec beaucoup de naturel et de grâce, un cri a été poussé, qui a dû aller à son cœur ; car il semblait bien véritablement partir du cœur de rimmense multitude entassée sur son passage. Quelques instants après, elle était reçue par le duc de Cambridge au tournant de Hyde-Park, traversait le parc aux acclamations des volontaires rangés en bataille, et allait prendre le chemin de fer de Paddington, partout fêtée, partout la bienvenue.
Le soir, il me restait à aller voir les illuminations; mais il s'est mis à pleuvoir. Du reste, j'avais vu, dès la veille, la plus belle de toutes, celle pour laquelle Poole, tailleur du prince de Galles, a eu l'esprit de dépenser 1,000 liv. st. Le fait était annoncé y le jour même, à tous les journaux d'Angleterre par dépèche télégraphique. Jamais la fidélité d'un loyal sujet n'aura eu pour effet un meilleur placement de fonds.
Et maintenant, si vous me demandez ce que je pense de tout ceci, je vous dirai d'abord que, comme fête., c'a été une fête manquée. Rien de plus vulgaire et de plus usé que la procession jusqu'à Temple-Bar; et, à partir de Temple-Bar, rien de moins imposant que le cortège, composé de six voilures et de quelques cavaliers. La part du gouvernement dans l'affaire, de quelque façon qu'on explique le fait, a été nulle, absolument nulle. A vrai dire, les spectateurs formaient le spectacle.
Mais ce qui m'a intéressé vivement, c'a été l'attitude de la population, dont la presse anglaise, j'ignore pourquoi, s'étudiait depuis un mois à chauffer à blanc l'enthousiasme. La réception que le peuple de Londres a faite à la princesse Alexandra a été justement ce qu'à mon avis elle devait être :
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franche, respectueuse, cordiale, mais sans rien qui se ressentît de cette espèce de fétichisme auquel le langasje des journaux nous avait préparés. En réalité, le peuple, en cette circonstance, a donné à ses instructeurs habituels une haute leçon de convenance, de dignité et de bon goût. Chose qu'il importe de noter, parce qu'elle honore les mœurs de la Uberté et prouve que là où la presse est libre, son empire cesse le jour où elle néglige d'avoir raison. Si en effet le peuple de Londres avait cédé à rknpulsion que voulaient évidemment lui donner la presse en général, et le Times en particulier, nous aurions assisté à des miracles d'enthousiasme, h des transports indescriptibles, et, pour me servir des expressions du Times lui-même, à un spectacle sans précédent, peutêtre, dans l'histoire. Et pourquoi, je vous prie?
Si les meneurs du mouvement entendaient que l'Angleterre profitât de cette occasion pour se rendre hommage à elle-même, c'est pour le coup que la mesure était commandée par le goût, qui est la quintessence du bon sens.
Leur but était-il de mettre en relief d'une manière saisissante le culte des Anglais pour la monarchie constitutionnelle? A quoi bon? Pas n'est besoin d'acclamer avec fureur un principe qui n'est nullement menacé, comme s'il s'agissait d'un trésor qu'on est à la veille de perdre.
Le Times s'applaudissait dernièrement de ce qu'à l'occasion de l'arrivée de la princesse Alexandra, les réjouissances publiques dépasseraient de beaucoup en éclat tout ce qui s'était fait lors de l'avènement de la reine actuelle et lors de son mariage. Et les hommes d'esprit du Times n'ont pas compris qu'aller avec tant de transport au-devant d'un règne futur, c'était traiter bien rudement le règne actuel, et paraître oublier ce que l'Angleterre lui a dû d'années tranquilles et prospères.
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Le peuple, lui, a seMî cela d'instinct. Il a fait à la fiancée de celui qui sera un jour le roi d'Angleterre un accueil affectueux, mais exempt d'exagération et de servilité.
Dire aux princes qu'ils sont l'espoir de la terre ; voirtoir qu'un grand royaume soit mis sens dessus dessous, parce que deux amoureux se marient ; trouver admirable qu'un grand peuple s'absorbe dans la préoccupation d'une question de « nopces et festins, » lorsque des nations comme la Pologne sont à l'agonie, et qu'un hémisphère nage dans le sang, cela est bon pour les sociétés qui ne sont pas sorties de l'enfance, ou qui y sont retombées. Mais le peuple anglais, — il ne faut pas se lasser de le répéter, — est un peuple majeur. De telles puérilités sont indignes de lui.
D'un autre côté, c'est une mauvaise éducation constitutionnelle il donner à un jeune prince que de lui souffler l'idée qu'il appartient à une espèce particulière; qu'il est de la race des demi-dieux. Si vous tenez à ce qu'il soit sobre, ne lui versez pas le vin de Champagne à pleins bords. Que doit être, après tout, le prince de Galles, quand il occupera le trône d'Angleterre? Le premier de ceux qu'on y appelle de ce beau nom, public servants, — beau nom, parce qu'il n'est qu'un maître qu'on puisse servir avec dignité, le peuple. Quant à moi, fussé-je le dernier des chiffonniers, je rougirais d'avoir pour devise , si elle signifiait autre chose , la devise du prince de Galles « : Ich dien. Je sers. »
9 mars.
Même sujet.
Le piétinement de plusieurs centaines de mille hommes; le flux et reflux d'une multitude innombrable; le mugissement non interrompu d'un océan de voix humaines-, les clameurs lointaines augmentant de volume à mesure qu'elles se rapprochent et finissant par un éclat de tonnerre... c'est en ces termes pompeux qu'un journal anglais, très-répandu, s'étudie à donner aux étrangers une idée de ce que les Anglais sont convenus d'appeler I'entrée triomphale de la PRINCESSE Alexandra, quoiquc , soit dit entre nous, la princesse Alexandra n'ait jamais triomphé que du prince de Galles.
Et le même journal ajoute, toujours dans le style de l'épopée : « Il y a trois choses qu'on ne décrit pas : la mer sans bornes, la prairie qu'aucun pas n'a foulée, et les multitudes immenses. »
Descendons un instant, monsieur, des régions sublimes où cette rhétorique nous transporte, et ne nous exaltons pas, s'il est possible.
J'étais là, j'ai tout vu; et, sans prétendre nier qu'il y eût dans les rues de Londres, le 7 mars 1863, un prodigieux concours de monde, je ne puis me décider à faire chorus avec les journaux anglais, qui semblent s'être donné le mot