‹ Lettres sur l'AngleterreChapitre 21 sur 95 · LA POLOGNE ABANDONNEE A DEMI · texte numérisé non relu

LA POLOGNE ABANDONNEE A DEMI

Comment vous transmettre les commentaires auxquels la harangue du ministre sans portefeuille a donné lieu ici de la part des amis de la Pologne, dès que ces commentaires, par suite fie la lettre en question , se trouvent passer pardessus la tête du ministre et porter plus haut?

Avant-hier, le Daily-News disait : « Janus avait deux faces, mais il n'avait qu'un temple. Or, suivant un proverbe français : « 11 faut qu'une porte soit ouverte ou fermée ; » malheureusement, avec le prince Napoléon d'un côté et M. Billault de l'autre, les portes du temple de Janus, en France, restent entr' ouvertes. » Aujourd'hui, plus d'incertitude à cet égard : les portes du temple de Janus ont perdu leur position équivoque. La lettre de l'empereur à M. Billault est là; et, du même coup, nous apprenons que Langiewicz, vaincu par les Russes, est prisonnier des Autrichiens.

Le dirai-je, hélas ! je tremble que cette noire nouvelle ne délivre le cœur de l'Angleterre d'un poids énorme. Que de gens, de ce côté du détroit, nous voyaient déjà prenant en main la cause qOe l'Angleterre semblait abandonner à demi, faisant pour la Pologne ce que nous avions fait pour l'Italie, ressuscitant la grande France des croisades avec la superstition de moins et le sentiment de la solidarité humaine de plus, punissant les oppresseurs, sauvant les opprimés, opposant une barrière aux débordements prévus de la Russie, pour le compte et aux applaudissements de l'Europe entière ; centuplant ainsi notre for(^ morale, et, — puisque la destinée plaçait le roi de Prusse sur notre route, — ayant le droit de réclamer et réclamant la frontière du Rhin, pour prix du droit. défendu, de la justice vengée, de la sécurité de l'Europe garantie! Ces appréhensions, de quelque manière qu'on les juge; -sont maintenant dissipées. L'Angleterre, qu elle ait en cela tort ou raison , a cessé de craindre l'ombre d'un hu-

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miliant contraste. Sous ce rapport, en tout cas, elle est satisfaite.

Non que je mette en question Tintérêt qu elle porte à la Pologne; je l'ai dit et je le répète, je crois les sympathies qu'elle a manifestées parfaitement sincères; mais, une fois décidée à ne rien faire qui conduisît à un conflit, il était naturel qu'elle ne désirât point voir une puissance rivale s'emparer du rôle imposant qu'elle-même n'osait aborder et en recueillir les bénéfices, après en avoir dédaigné les périls. Quand je dis périls, j'entends ceux qui menacent les populations en temps de guerre , car il i^a sans dire que ce sont ceux-là principalement que l'Angleterre redoute. Quoi! encore un surcroît de taxes ! Tel est le cri qui s'échappe de la bouche de tout Anglais, chaque fois que la conservation de la paix devient problématique.

Voulez-vous savoir jusqu'à quel point l'Angleterre tenait à n'être pas éclipsée par la France dans cette grande question de la Pologne? Vous n'avez qu'à remarquer avec quelle complaisance les journaux anglais ont appuyé sur les circonstances qui leur paraissaient de nature à faire croire aux peuples que la France s'intéressait médiocrement à la Pologne. N'ont-ils pas compté sur leurs doigts, avec un sourire ironique, le nombre des signatures apposées aux pétitions ? N'ont-ils pas demandé d'un air railleur si c'était là tout ce que nous avions à montrer comme symptôme de notre amour fraternel pour un peuple dont le ^ng avait coulé , mêlé au nôtre, sur tant de champs de bataille?

Au moment même où j'écris, des feuilles libérales, telles que le Morning Âdvertiser, n'annoncent-elles pas, sur la foi de leurs correspondants, que les Parisiens, à part les écoles et les ateliers, se préoccupent fort peu de Langiewicz et de ses compagnons d'armes; que, fidèles à leurs habitudes

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de frivolité, ils ont suivi d'un œil distrait les péripéties d'une lutte héroïque; que leur attention est absorbée par Tespèce de drame dont la maison de mademoiselle Barucci a été le théâtre et par les aventures plus ou moins piquantes du demi-monde; que cette apathie de la France en ce qui touche la Pologne est chose certaine, et qu'il n'y a pas à en douter. C'est à vous, Monsieur, qui êtes sur les lieux, qu'il 4)ppartient de relever ces allégations; mon devoir, à moi, est de les noter, parce qu'elles prouvent que ceux-là ont joué €n France le jeu de l'Angleterre qui, à l'instar de M. de.La Rochejaquelein, ont cru jouer la partie de l'ordre.

Vous parlerai-je de la façon dont la nouvelle du malheur de Langiewicz a été accueillie ? 0 sinistre puissance des faits accomplis! ô prestige abominable du succès!

Et d'abord, c'est merveille de voir combien de penseurs profonds, combien d'observateurs sagaces se trouvent tout à <:oup avoir prévu et avoir prédit qu'une pareille insurrection serait nécessairement écrasée; qu'il y aurait folie à être sublime; que les insurgés pourraient tenir, peut-être, tant que les bois leur serviraient de refuge ; mais qu'ils seraient perdus le jour où ils livreraient bataille. Laissons ces prophètes et le Morning Herald^ leur organe, se féliciter de leur sagesse, et en attendant que la situation se dessine un peu mieux, cherchons à démêler dans les premiers cris échappés à la presse anglaise les sentiments du public qu'elle représente.

A l'exception du Daily News, qui se permet de ne pas <3roire à la magnanimité de l'empereur Alexandre, dont, au dire de M. Billault, « la bienveillance, l'humanité et les dispositions conciliantes ont abouti à une insurrection , » — ce qui semblerait un motif pour qu'il doute, à l'avenir, de l'efficacité de dispositions semblables, — tous les journaux que

j'ai sous les yeux, à commencer par le Times^ proclament leur confiance dans la grandeur d'âme du czar.

Hier, à les entendre, il était de la famille desjoppresseurs : aujourd'hui, on s'attend à voir revivre en lui l'Auguste de Corneille : Prends un siège ^ Cinna. Sur ce point, le Times ne parle pas autrement que la France^ et le Morning Herald autrement que le Constitutionnel. Quelle admirable occasion pour Alexandre II de déployer ses vertus ! Maintenant qu'il en a fini avec l'insurrection, c'est le cas ou jamais de s'engager à respecter les traités de 4815. Allons ! qu'un bon décret d'amnistie soit publié; que les garanties si souvent promises aux Polonais leur soient promises de plus belle, et tout est oublié, tout est terminé. L'insurrection, cette insurrection qu'on déclarait , hier encore, fille légitime ,de l'oppression et du désespoir, n'aura servi qu'à mettre en pleine lumière la clémence des czars; assez d'hommes ont péri pour que la question polonaise reste enterrée sous leurs cadavres-, et le Times est prêt à s'écrier, comme fit autrefois le général Sébastiani : L ordre règne à Varsovie!

Sur ce qui concerne les éloges que mérite l'empereur Alexandre dans ses rapports avec la Pologne, je laisse à la presse anglaise d'hier le soin de répondre à la presse' anglaise d'aujourd'hui, et au prince Napoléon, si cela lui plaît, le soin de répondre à M. Billault. Mais ce qu'il m'est impossible de ne pas signaler, c'est l'aveuglement de ces journalistes anglais qui jugent possible une paix permanente entre la Russie et une Pologne forcée d'être russe. Admettons pour un instant que l'insurreclion soit étouffée, ce qu'on se presse beaucoup trop d'affirmer et ce qui n'est pas ; supposons, en outre, qu'une amnistie soit accordée; que la Pologne obtienne une administration distincte ; qu'on lui octroie cette constitution qui, dans l'esprit des traités de Vienne, devait

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