CXXXVIII
27 mars.
Une émeute ù. Staleybridge.
« Tout est fini 1 » disent les optimistes , en parlant de l'émeute de Staleybridge, émeute engendrée par la crise qui met les districts cotonniers de l'Angleterre aux abois.
Ah! tout est fini! Hélas! telle n'est pas mon opinion. Mais voyons d'abord les faits.
Lorsque, au mois de décembre de l'année dernière, il fut bien constaté que, sur 2,000,000 d'habitants que contient le district de Manchester, le nombre des infortunés réduits à vivre de secours s'élevait à près de 260,000, et qu'à ce chiffre navrant s'ajoutait celui de 172,000 personnes nourries par les comiiés locaux, et que, par conséquent, la charité publique avait à trouver le pain de 432,000 créatures humaines, — une sur cinq, — il y eut , d'un bout à l'autre de l'Angleterre, une grande émotion suivie d'un grand
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effort. Un « comité central de secours, » fut organisé promptement et se mit à l'œuvre. Le lord-maire de Londres se fit en quelque sorte le banquier des affamés du Lancashire, et ils purent regarder avec espérance du côté de Mansion-House ; partout des soYiscriptions furent ouvertes : lords, boutiquiers, artisans, riches et pauvres, tous répondirent à l'appel; depuis la reine jusqu'au plus jeune membre de la « brigade des petits décrotteurs, » chacun envoya son offrande ; les fonds affluèrent : l'Angleterre est si opulente ! En peu de temps, même le produit des listes de Mansion-House mis à part , il se trouva qu'on avait recueilli 540,000 livres sterling, — 13,500,000 francs.
C'était beaucoup certainement , et néanmoins c'était fort peu, tant la plaie ouverte aux flancs da la nation était large et profonde ! Mais on en était à la période de l'enthousiasme, et la durée du mal n'avait pas encore fatigué la constance du malade. Les ouvriers, à qui la crise était venue casser les bras, déployèrent une résignation qui fut universellement admirée. Les journaux retentirent d'éloges. L'Angleterre, par tous ses organes, se déclara fière d'avoir de tels enfants. Eux, soutenus, animés, encouragés par l'intérêt passionné qu'ils excitaient, ils montrèrent une noble répugnance à aller au-devant des secc^s qu'on leur offrait, ne les acceptèrent qu'à la dernière extrémité, et alors les acceptèrent avec reconnaissance.
Mais, dès cette époque, certains observateurs, — l'auteur de ces lignes était de ce nombre, — hochaient la tête d'un air attristé, s' étonnant que la nécessité de parer aux conséquences d'une calamité nationale ne fût pas considérée comme une affaire nationale, et que la prévoyance sociale, s'en remettant aux inspirations de la charité privée, abdiquât ainsi devant l'imprévu.
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Il est des maux, en effet, auxquels on ne saurait appliquer l'aumône comme remède sans s'exposer à de cruels mécomptes.
Dans les premiers moments^ tout est bien : les donations abondent ; pour les distribue^ c'est à qui offrira gratuitement ses services; il s'établit un écbange de bons sentiments entre celui qui donne et celui qui reçoit; le premier rougirait de manquer de bienveillance, le second aurait honte d'encourir le reproche d'ingratitude. Mais, à mesure que la crise se prolonge, l'aspect des choses va s'assombrissant de plus en plus. Le courage dont les malheureux avaient d'abord fait preuve, s'use peu à peu contre la souffrance, comme la lime contre le fer. En cessant d'entendre le bruit des applaudissements un instant prodigués à leur résignation; en s'apercevant que la charité publique, sollicitée par d'autres besoins et détournée vers d'autres objets, se ralentit à leur égard; en voyant s'allonger d'une manière indéfinie le rude chemin où ils ont à se traîner, le découragement les saisit. Puis, viennent les noirs soupçons ; puis les récriminations amères, que les agitateurs enflamment par leurs discours :
« Pourquoi la société, en tant que société, nous abandonnet-elle au point de nous forcer à tendre la main ? Est-ce que nous n'avons aucun droit à la sollicitude de ses représentants officiels? Est-ce que devant une calamité, dont les causes sont si générales, dont les résultats sont si terribles et menacent de durer si longtemps, les pouvoirs publics n'ont rien à faire qu'à se croiser les bras et à nous regarder mourir? A quoi bon ces secours, tant vantés malgré leur insuffisance? Ils ne prolongent nos jours que pour prolojiger nos maux. Ils nous humilient, d'ailleurs : ils attestent notre infériorité sociale ; ils nous écrasent du poids de notre dépen-
(lance; ils nous rappellent que, sous l'empire de lois faites avant nous et sans nous, notre destinée flotte à la merci de volontés qui ne sont pas les nôtres. Nous ne voulons pas du pain de raumône, nous voulons le pain du travail : a-t-on pensé un seul moment à nous assurer celui-là? Non ! le soin d*empécher un demi-million d'hommes, ou d'agoniser dans la mendicité, ou de mourir de faim, n'est pas digne de compter parmi les préoccupations de nos législateurs et va contre la doctrine des économistes en vogue î On aimé mieux nous faire sentir le peu que nous sommes et le peu que nous valons en nous condamnant à vivre des miettes tombées de la table du riche, quand il lui plaît d'en laisser tomber, de telle sorte que notre détresse devienne une occasion de vanter la bienfaisance des heureux de ce monde, bienfaisance qui ne sert qu'à dorer notre chaîne ! »
Oui, voilà le langage qu'on les amène à parler; et bientôt ils arrivent à ne recevoir qu'avec colère, qu'avec menace, l'aumône qu'ils avaientd 'abord reçue avec gratitude.
De leur côté, les comités de secours se lassent, s'irritent. Rien, au début, n'égalait leur activité, leur bienveillance, leur désir de rendre le bienfait plus acceptable à force de manières prévenantes et de douces paroles. Mais, pour eux aussi, le dégoût ne tarde pas à succéder au zèle. Les plaintes dont ils sont assiégés, le mécontentement dont ils sont témoins, les aspérités d'un contact de chaque jour avec des hommes que la misère aigrit et que leur dépendance prolongée outre mesure tend à dégrader, les actes de fraude et les habitudes de j^aresse qui en résultent, les exigences des uns, les murmures des autres , tout contribue à rendre les comités de secours d« plus en plus soupçonneux, formalistes et hautains. Les rapports s'enveniment ainsi jusqu'à la fureur; et où la charité avait semé, c'est la haine qu'elle récolte.
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Je viens d'écrire l'hisloire des causes générales qui ont engendré Témeule de Staleybridge. Les causes particulières et immédiates sont celles-ci :
Le comité de secours, faute de fonds suffisants, avait pris le parti de diminuer la portion assignée à chaque ouvrier en détresse, de quatre pences par jour; et pour être bien sûr que ceux à qui un secours était alloué n'iraient pas le boire, au lieu d'acheter du pain , il avait décidé que ce secours serait donné désormais, non plus en argent, mais en bons échangeables contre du pain et des pommes de terre, dans certaines boutiques désignées.
Ces deux mesures combinées tendaient, comme on le voit, à rendre la position des personnes secourues, non-seulement plus pénible, mais humiliante. Le mécontentement fut extrême parmi les ouvriers. Ils protestèrent contre les précautions injurieuses dont ils étaient l'objet; ils ressentirent très-vivement l'inconvénient de ne pouvoir se procurer, au besoin, quelques gouttes de gin pour la vieille mère, ou une bagatelle pour l'enfant au maillent dont il fallait apaiser les cris; ils prétendirent, en outre, que les bons qu'ils avaient à présenter ne leur laissant pas la faculté du choix, le marchand en profitait pour les forcer à prendre, non ce qu'il leur convenait d'avoir, mais ce dont il lui convenait, à lui, de se défaire. L'effervescence croissant d'heure en heure, il se tint des meetings où la conduite des comités fut dénoncée avec beaucoup d'emportement et « l'indifférence du gouvernement » traitée de barbare. Entre autres précautions offensantes prises par le comité de Staleybridge, il y en avait une consistant à marquer les vêtements envoyés par des personnes charitables, ce qui était supposer que ceux qui recevraient ces vêtements étaient capables d'aller les vendre et de s'enivrer avec le produit de la vente. « Le peuple, » s'é-
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. cria du haut de la chaire un ministre méthodiste nommé Stéphens, « fut-il jamais insulté d'une façon plus audacieuse? Et quel droit ont donc les comités sur les dons qu'on leur envoie? N'appartiennent-ils pas à ceux auxquels le donateur les a destinés, à eux seuls? » Un autre jour, ce même prédicateur déploya devant sa congrégation une paire de vieux pantalons en lambeaux, disant : « Voilà ce qu'on appelle secourir le peuple ! »
Une explosion était à prévoir : elle a eu lieu. Dans la journée du 20 mars, à Staleybridge, une foule furieuse, principalement composée d'Irlandais, se jeta sur les magasins de provisions du comité, fit main basse sur ce qu'ils contenaient, brisa les fenêtres, commit toutes sortes de désordres. Un détachement de cavalerie, stationné à Ashton, fut appelé en hâte, les rues furent balayées, et la ville, jusqu'à une heure très-avancée de la nuit, ne cessa d'être parcourue par des patrouilles. Le lendemain, nouveaux rassemblements. Cette fois, l'émeute prit le chemin d' Ashton, criant: « Du pain ! du pain ! » et pillant ou menaçant les boutiques de boulangers qui se trouvaient sur son passage. Lecture fut donnée du « Riot act, » et il fallut recourir à une charge de dragons. Les émeutiers étaient au nombre d'environ trois mille, y compris femmes et enfants. Dispersés par les dragons, ils se rassemblèrent de nouveau et se dirigèrent vers Dukinfield. La police étant intervenue, elle se vit assaillie d'une grêle de pierres, dont une atteignit M. Mason, le magistrat. Les hussards accoururent, le sabre haut, et chargèrent, sans frapper toutefois. Si l'on avait employé de l'infanterie, un massacre était inévitable. Heureusement, la foule, en Angleterre, comme le remarque très-bien le Spectator^ a une peur effroyable de lacavalerie ; et, grâce à cette circonstance, le peuple se dispersa sans essayerdedisputerle terrain.
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Ajoutons que jusqu*à ce jour le mouvement ne s'est pas propagé dans les villes circon voisines, ainsi qu'on pouvait le craindre. Mais ce qui est certain, c'est que partout, dans ces parages, il y a comme un sourd frémissement de colère. A Stockport, à Wigan, dans plusieurs autres villes, des symptômes menaçants se sont déjà manifestés. Les magistrats sont sur le qui- vive. On tremble d'avoir encore à repousser la révolte par la force. Ici se présente l'éternelle et tragique question : Que faire ? Vainement clierclierait-on à se dissimuler l'étendue du mal : à l'heure qu'il est, on n'évalue pas à moins de 450,000 le nombre des ouvriers qui, pour leur subsistance de chaque jour, dépendent entièrement, soit de la taxe pour les pauvres, soit des efforts de la charité privée. Mais la taxe pour les pauvres est levée en partie sur une classe qui aurait elle-même grandement besoin qu'on lui vînt en aide ; et quant à la charité privée, elle a des bornes. Encore quelques mois , et ce qu'on nomme « the charkable relief » aura cessé d'être une ressource sur laquelle il soit prudent de compter. Pour comble d'infortune, i)as d'espoir que le sort des ouvriers, à qui le coton fournissait un emploi si lucratif, s'améliore d'ici à longtemps. Les juges compétents déclarent que , même dans le cas où tout le coton du Sud serait à Liverpool, il y aurait impossibilité d'occuper plus des trois quarts de la population employée avant la crise, et impossibilité de rémunérer le travail comme il l'était alors; car, sans parler des économies que les fabricants seront forcés de faire , au sortir de la période ruineuse qu'ils traversent aujourd'hui, si l'on parvient à en sortir, la production du colon manufacturé devra, sous peine d'amener de nouveaux désastres, mesurer plus strictement son activité aux exigences de la consommation. C'est une erreur de croire que la crise dont 'souffre si cruellement le Lancashire T. m. 7
LETTRES SUR L*ANGLETERRE (iSfis)
est uniquement le résultat de la guerre d'Amérique. Long-^ temps avant que la guerre d'Amérique éclatât, cette crise était prévue, comme devant être l'inévitable effet d'une activité déréglée. Dans une lettre adressée au Times par M. Edmund Potter, on trouve le mouvement ascendant de l'industrie cotonnière anglaise exprimé en chiffres, de la manière suivante. 11 s'agit des exportations annuelles :
L'unique raison qu
Liv. st.
fait croire à M. Edmund Potter que cet accroissement, quelque énorme qu'il soit, n'est pas exagéré, c'est qu'on peut citer d'autres industries dont la marche n'a pas été moins rapide. Inutile d'insister sur la faiblesse d'un pareil argument. Une industrie étant donnée, il n'y a qu'un genre de preuve h fournir pour établir qu'elle s'est maintenue dans des limites prudentes : y a-t-il eu équilibre entre la production et la consommation ? La question est là et n'est que là. Or, de l'aveu de plusieurs fabricants de Manchester que j'ai eu occasion d'interroger à cet égard,^ l'essor pris en Angleterre par la production du coton conduisait, depuis longtemps et tout droit, à l'engorgement du marché.
Au surplus, la guerre d'Amérique n'est pas terminée. Et qui sait quand elle le sera? Donc, à supposer même qu'elle eût seule à répondre de la crise cotonnière qui accable le Lancashire, l'avenir que les ouvriers sans emploi de ces districts, jadis si prospères, ont aujourd'hui devant eux, est
couvert de bien sombres nuages. Encore une fois, que faire? A cette question l'Angleterre hésite à répondre et ne sait, je le crains bien , que répondre. Dans une autre lettre, je vous dirai pourquoi.
CXXXÏX
2 avril.
La crise de l'industrie cotonnière et le principe dn laissez-faire.
J*ai dernièrement abordé une question bien sérieuse pour l'Angleterre ; car cette question est posée dans les termes que vt)ici :
L'Angleterre doit-elle essayer de sauver l'industrie cotonnière, ou faut-il que, la voyant menacée de mort, elle en prenne son parti et agisse en conséquence?
Le 22 janvier 186i , le Times disait : « Le nombre de ceux qui dépendent chez nous, pour leur pain de chaque jour, de l'industrie du coton, est évalué à près de quatre millions, c'est-à-dire au sixième de toute la population de la Grande-Bretagne. Pour se former ime idée de la place que cette branche d'industrie occupe dans notre commerce de transport, il suffit de rappeler qu'en 1859 le tiers de nos exportations consistait en coton manufacturé. »
A cette époque, on le voit, le Times attachait à l'existence de l'industrie cotonnière une importance souveraine.
Aujourd'hui, quel langage est le sien? Il y a quelques jours à peine , il s'exprimait comme suit : « Que l'on consulte le livre de statistique qu'on voudra, M^ Cullocli, par exemple, et Ton verra que l'industrie cotonnière est estimée faire vivre directement 500,000 ouvriers, et directement ou indirectement, 1,200,000 personnes, hommes, femmes ou enfants. Le capital qui. circule en salaires est supposé être de 8,000,000 livr. st., et l'on suppute à 13,000,000 liv. st. le profit annuel des maîtres. C'est là un intérêt considérable sans doute, mais moins considérable, après tout, que beaucoup d'autres, qui ne prétendent pas à être favorisés d'une attention particulière comme attestant une supériofité de vertu ou d'intelligence, et qui, en outre, ne produisent pas périodiquement, en même temps que des millionnaires improvisés, des ramas de pauvres. »
D'où vient , dans les opinions et le langage du Times à l'égard de l'industrie cotonnière , ce changement imprévu? Quoi ! il y a deux ans, cette industrie était la moelle et les os de l'Angleterre, il fallait la conserver à tout prix, et aujourd'hui, voilà de quel air on en fait bon marché !
L'industrie cotonnière est en ce moment, « comme si elle n'était pas, » s'écrie triomphalement le Times ; en sommesnous morts pour cela? Et, selon le journal le plus accrédité de ce pays, le meilleur moyen d'en finir avec la crise du Lancashire est d'ouvrir toutes grandes les portes de l'émigration à la population ouvrière du Lancashire !
Pourquoi tant se. hâter de trancher une question aussi grave? Et pourquoi la trancher par un arrêt de mort prononcé contre une industrie aussi importante ? Serait-il vrai, ainsi que beaucoup le pensent, qu'il y a au fond de tout ceci une grande manœuvre de classe et de parti? Serait-il vrai que certaines gens voudraient, par la dispersion d'une im-
mense masse d'hommes intelligents, porter coup à la démocratie et briser ce qui en forme, pour ainsi dire, l'épine dorsale? Serait-il vrai, d'autre part, que l'aristocratie de richesse, dont Manchester a été le principal berceau et demeure le centre , empêche l'autre aristocratie de dormir , et que la concurrence politique des lords du coton gêne les autres lords?...
Je vous ai parlé de l'émeute de Staleybridge. L'ordre est rétabli au moment où j'écris ces lignes , en ce sens du moins que les clameurs d'une foule furieuse ont cessé de retentir et que les sabres sont rentrés au fourreau. Mais le mal dont l'émeute n'était qu'un symptôme, le mal n'a point disparu avec elle. Comment le guérir?
Et d'abord, que les choses puissent rester longtemps encore dans l'état où nous les voyons, c'est ce que personne ne croit possible. Le budget de la charité publique va s' épuisant avec une rapidité terrible. Compter sur le résultat d'appels sans cesse renouvelés serait folie. D'ailleurs, c'est une situation horriblement malsaine que celle qui nous montre tant de travailleurs réduits à manger le pain de l'aumône. La paresse forcée où ils vivent n'aurait-elle, en se prolongeant, d'autre effet que d'éteindre en eux, à la longue, tout sentiment de dignité personnelle, il y aurait lieu de s'alarmer des conséquences : que serait-ce donc si , unie à des souffrances dont nul n'entrevoit le terme, elle leur soufflait de farouches colères?
« Attendons, attendons encore, disent les optimistes; prenons le temps pour auxiliaire; laissons les choses revenir insensiblement à leur niveau; peut-être la guerre d'Amérique est-elle plus près de son terme qu'on ne le croit. »
Peut-être! ah! c'est précisément dans ce formidable peut-être que gît la difficulté. A la patience il faut une limite
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connue. Le voyageur qui chemine sur une roule dont il ignore la longueur ne saurait d'avance faire pacte avec la fatigue. L'émeute de Staleybridge est un avertissement sinistre ^ et bien imprudents seraient ceux qui se croiraient autorisés à dormir tranquilles parce que, une première fois, sans laisser de morts sur la place, la multitude a fui devant l'éclair des épées nues! Coucher en joue la misère est un expédient d'une efficacité douteuse, quand les misérables se comptent par centaines de mille. Grâce à l'affluence des dons, la faim n'a pas encore eu occasion de donner aux ouvriers du Lancashire ses sauvages conseils ; mais le jour où cela arriverait, la peur d'un coup de sabre aurait disparu. Et alors?
D'un autre côté, comment faire bon visage à l'esprit de révolte ? Après l'émeute de Staleybridge, le lord-maire se hâta d'envoyer au comité local cinq cents livres sterling, insistant sur la nécessité de se rendre aux vœux du peuple, de substituer la distribution en argent à la distribution en bons. Le sentiment qui dictait cette démarche était humain, il était équitable ; mais la démarche elle-même n'avait-elle rien de dangereux? Salarier l'émeute n'est guère le moyen de la décourager.
S'il ne s'agissait que de quelques centaines d'ouvriers hors d'emploi et d'ouvriers capables de se plier à une occupation quelconque, passe encore; mais il s'agit d'un demimillion de travailleurs que, depuis longtemps, le coton a entièrement , d'une manière exclusive, façonnés à son service et qui sont peu propres à un autre genre de travail. Et ce demi-million d'hommes, il est aggloméré dans un espace comparativement très-étroit; il forme une armée, une frémissante armée, qu'il devient de moins en moins possible de nourrir et qu'il est impossible de licencier.
Il y a là un grand péril à détourner, un grand problème à résoudre, et le temps presse. Or, jusqu'à ce jour, l'attention publique ne s'est partagée qu'entre deux systèmes : l'un consistant à regarder la détresse comme permanente et à en chercher le remède dans l'émigration des affamés du Lancashire ; l'autre, consistant à regarder la détresse comme temporaire et à s'appuyer sur le principe de l'intervention de TEtat pour gagner la fin de la crise.
Le premier de ces deux systèmes, qui est vivement recommandé par le Times et qui paraît avoir pour lui l'opinion publique, offre sans contredit plusieurs avantages. L'émigration, facilitée au moyen d'une somme déterminée, soulagerait la charité publique d'un fardeau dont l'accroissement, dans l'état actuel des choses, se présente comme indéfini ; elle couperait court, en ce qui concerne la population inoccupée, aux influences corruptrices de la paresse alimentée par l'aumône; elle tendrait, par la diminution du nombre des travailleurs, à élever, dans un temps donné , le niveau des salaires. Ce fut par l'application d'un semblable remède que, dans des circonstances analogues, l'Irlande fut sauvée. Et puis, n'est-ce point là qu'il faudra en venir bon gré mal ^ré, si l'on n'aperçoit pas d'issue à ce que les Anglais désignent sous le nom énergique de « cotton famine? »
Voilà ce qu'on peut dire et ce qu'on dit en faveur du système de l'émigration. Mais que d'objections, et quelles objections!
Sans parler de l'énorme sacrifice en argent que nécessiterait une pareille mesure, si on l'appliquait sur une échelle tant soit peu proportionnée aux exigences de la situation, quel serait son effet inévitable, sinon de ruiner pour jamais en Angleterre l'industrie qui figura si longtemps parmi les principales sources de sa prospérité et de sa puissance? Le
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chemin de l'émigration une fois frayé, on doit s'attendre à y voir entrer tout d'abord ceux des ouvriers qui ont le plus de confiance en eux-mêmes, c'est-à-dire les plus exercés , les plus habiles. Qui les remplacera? Et combien de temps ne faudrait-il pas pour les remplacer? La manufacture du coton exige , si l'on peut s'exprimer ainsi, une éducation des doigts qui ne s'acquiert que par un long exercice. Avant que de nouveaux travailleurs fussent en état* de remplir fructueusement le vide laissé par le départ des anciens , l'industrie se trouverait avoir émigré à la suite des émigrants. L'émigration est donc un de ces remèdes qui, poifr tuer la maladie, tuent le malade.
Et c'est bien, du reste, sous cet aspect que le Times semble envisager la question, lorsque, avec une sérénité qui étonne, il dit : « L'Angleterre ne cesserait pas de vivre, par cela seul que le coton cesserait d'exister. » Non sans doute ; mais elle risquerait de vivre moins forte, moins florissante. A la rigueur, un homme peut vivre avec un bras : s'ensuit-il qu'il ne doive attacher aucune importance à en avoir deux? La remarque est du Spectator, et je la trouve d'une justesse frappante. Lorsqu'une grande industrie s'éteint dans un pays, les chances qui menacent sa prospérité se multiplient en raison même du rétrécissement de la base sur laquelle cette prospérité repose. C'est une corde qu'il a de moins à son arc , et il n'est pas vrai que ce qu'on perd par la disparition d'une industrie, on le gagne par l'accroissement des autres.
Une considération qu'il importe de ne pas perdre de vue, c'est qu'un immense capital se trouve engagé dans la manufacture du coton. La partie fixe, immobilisée, de ce capital serait irrémédiablement détruite. Ce n'est pas tout. Le coton fait vivre, indirectement, au moyen de la circulation des
salaires, toute une population de petits marchands, auxquels l'éniigration enlèverait brusquement leurs consommateurs et qu'elle plongerait dans la misère. Que deviendrait le loyer des « cottages? » M. Edmund Potter évalue à 20 sliellings par tête et par an le loyer que paye chaque ouvrier du Lancashire. 150,000 ouvriers de moins constitueraient une perte annuelle de 150,000 livres sterling. Le désastre, dans cette contrée, atteindrait ainsi toutes les classes. Le Lancashire, dont le coton a fait, en peu d'années, le district manufacturier le plus actif, le plus peuplé, le plus opulent qui soit au monde , redeviendrait un comté agricole , avec un sol moins avantageusement affermé et plus lourdement chargé que le comté de Suffolk.
Reste le second système, celui qu'a proposé M. Edmund Potter, organe, en ceci, des filateurs. Selon M. Edrïund Potter, la législature devrait intervenir par le prêt de cinq ou six millions de livres sterling, qu'on emploierait, non pas à salarier l'inaction des ouvriers, victimes de la crise, mais à les occuper d'une façon ou d'autre, en attendant que la crise soit passée.
Ce projet est manifestement basé sur la supposition que le mal est momentané; que la question est seulement de gagner du temps et d'empêcher la dissolution des forces aujourd'hui organisées, de manière à les avoir sous la main dès que les métiers pourront être remis en mouvement. Selon l'expression de M. Edmund Potter, il y a dans le Lancashire une belle et puissante mécanique humaine qu'il ne faut pas laisser rouiller faute d'huile, si on la conserve, et qu'il faut à tout prix conserver.
Malheureusement , s'il est un système qui ait chance de se briser contre l'ensemble des idées qui ont cours en Angleterre, c'est celui-là. A peine venait-il d'êlre exposé que déjà
retentissait le cri d'alarme. L'État intervenir, grand Dieu ! Ah! périssent les colonies plutôt qu'un principe! Un prêt voté par la législature, pour sauver une industrie particulière ? Mais quel précédent désastreux à établir ! Faudrait-il donc que toutes les fois qu'une branche de l'activité humaine serait en souffrance, l'État lui vînt en aide? A chacun de se tirer d'affaire de son mieux. Chacun pour soi, chacun chez soi. Si l'industrie cotonnière ne trouvait pas en elle-même la force de vivre, c'est qu'apparemment il était bon qu'elle mourûl.
Ces objections faites à la proposition de M. Potter sont caractéristiques. Tout le génie de l'Angleterre est là. Ne parlez pas, en ce pays, de solidarité : les Anglais ne savent point ce que cela veut dire. Ils n'ont pas le mot, ne connaissant pas la chose. Ils admettent la charité cependant; que dis-je? ils la pratiquent plus largement que dans aucun pays du monde. Mais pourquoi? Parce que la charité est un acte de puissance individuelle de la part de celui qui la fait et n'implique aucun droit dans celui à qui elle est faite.
Une société peut-elle reposer sans péril sur l'application stricte, rigoureuse, exclusive, d'une doctrine où le devoir social est si complètement sacrifié à la souveraineté de l'individu? La preuve que non, c'est que l'Angleterre a été conduite à se donner à elle-même^ dans la loi des pauvres, un des plus éclatants démentis qu'ait jamais enregistrés l'histoire.
Dans la question que je viens d'exposer, il est curieux de voir quel parti elle prendra. Ce mode individuel d'intervention en faveur du pauvre, qu'on appelle la charité^ vient de montrer, dans le Lancashire, sa valeur comme remède. C'est à peine s'il a produit l'effet d'un palliatif. La plaie s'est, creusée, elle s'est envenimée; le sentiment de la gratitude a