‹ Lettres sur l'AngleterreChapitre 39 sur 95 · LE COMTE DE GREY. M. STANSFELD · texte numérisé non relu

LE COMTE DE GREY. M. STANSFELD

publique^ » et qui se termine par ceux-ci : « Herr von Bismarck fournit à ï esprit de révolte Vaiguillon dont il a besoin et s'avance imperturbablement dans une voie à laquelle il n'y a quune issue possible. C'est pourquoi nous le dénonçons comme un ennemi public de la paix de l'Europe. »

28 avril.

Le Comte de Grey. — M. Stansfeld.

Le poste laissé vide par la mort de sir Cornwall Lewis vient d'être rempli, et c'est sur le comte de Grey que le choix de lord Paimerston est tombé.

Ce choix est remarquable.

Et d'abord le comte de Grey est tout jeune; je ne crois pas qu'il ait encore trente-six ans. Mais lord Paimerston a pensé avec raison que le point à considérer était celui de savoir si l'homme convenait à la place; si, au département de la guerre, lord de Grey serait, comme on dit ici, the right man in the right place.

Il était déjà sous-secrétaire pour la guerre , et il avait eu, en cette qualité , occasion d'étudier de près tout ce qui se rapporte aux fonctions dont il vient d'être chargé. De plus, c'était lui que lord Herbert, avant de mourir, avait recom-

mandé comme l'homme le plus propre n être son successeur. Le comte de Grey a donné une vive impulsion m mouvement des volontaires, qu'il a su se concilier, sans que son crédit auprès de l'armée en souffrît, et ce n'est point un mince mérite. Le ministère ne gagnera peut-être pas en lui ce qu'il vient de perdre en sir Cornvvall Lewis, et cependant le choix du premier ministre est généralement approuvé par l'opinion, sauf sous un rapport.

Lord de Grey siège à la Chambre des Lords. Il en est de même du ministre des affaires étrangères. Il en est de même du premier lord de l'amirauté. Voilà donc les trois plus importants ministères, ceux qui ont le plus d'action sur les affaires de l'État, ceux qui ont le droit de patronage le plus étendu et le plus d'argent à dépenser, qui se trouvent placés comme en dehors de l'influence directe de la Chambre des Communes, où ils ne seront représentés jusqu'à nouvel ordre que par des sous-secrétaires d'État.

Cet arrangement a un vice qui frappe surtout ceux qu'une longue expérience a familiarisés avec la pratique de la vie parlementaire. Quand la Chambre a un blâme à prononcer, il n'est pas sans importance que ce blâme tombe d'aplomb sur la tête de qui l'a encouru. Quand la Chambre a des explications à demander, il est bon que celui-là les donne sur qui pèse la responsabilité véritable. Mis face à face avec la Chambre, un ministre sera souvent conduit à prendre des engagements, à se lier par des promesses, qui seraient audessus des pouvoirs d'un subordonné et qu'on ne sera pas même tenté d'attendre de lui. Aussi la nomination de lord de Grey, qui n'est pas un commoner, est-elle regardée par plusieurs comme un affaiblissement du contrôle parlementaire.

Mais, il faut bien le dire pour être juste, la faute n'en

LEi COMTE DE GREY. — M. STANSFELD 157

est point h lord Palmerston. Le parti libéral, dans la Chambre des Communes, comprend peu d'hommes initiés à la connaissance des affaires. Si l'on veut des administrateurs, c'est au parti conservatiste qu'il faut recourir; et comme le premier ministre actuel croyait nécessaire, dans l'intérêt du maintien de son pouvoir , de donner satisfaction au parti libéral, il a dû chercher dans la Chambre des Lords ce qu'il avait de la peine à trouver dans la Chambre des Communes.

Étrange personnage que ce lord Palmerston ! Je vous ai dit souvent, et je ne m'en dédis pas, qu'il est tory dans l'âme. Toute réforme lui fait peur ou du moins lui répugne, c'est bien certain , et cependant il se trouve avoir appelé à ui, dans lord de Grey, un esprit hardi, qu'aucune idée n'étonne. A une époque oh le mot socialisme était l'épouvantail qu'on était convenu de planter dans le champ des abus, pour empêcher les réformateurs de s'y abattre, le trèshaut et très-opulent lord de Grey (en ce temps-là lordGoderich) se rangeait résolument du parti des « socialistes chrétiens » en Angleterre, tendait une main amie à des hommes proscrits pour avoir mis en doute la parfaite conformité de la morale du siècle avec la morale de l'Évangile, et songeait aux moyens d'améliorer la condition du travailleur en relevant la dignité du travail.

Mais à lord Palmerston tout cela importe peu. Le progrès ne l'attire pas, mais il ne lui déplaît nullement d'avoir sous ses ordres ceux que le progrès attire, ne fût-ce que comme moyen de les annuler. D'ailleurs, l'égoïste sérénité avec laquelle il envisage les choses humaines l'empêche de se passionner contre qui que ce soit ou contre quoi que ce soit.

Lorsque le « conspiracy bill » fut présenté à la Chambre des Communes, il y a quelques années, ce fut par un amen-

158 LETTRES SUR l' ANGLETERRE (l863^

dément et un discours de M. Milner Gibson que le ministère de lord Palmerston fut mis en pièces. Le vaincu garda-t-il rancune au vainqueur? Pas le moins du monde. Lord Palmerston n'était pas plus tôt rappelé au timon des affaires, en 4859, que M. MQner Gibson était nommé président du <( Board of Trade » . Les deux adversaires étaient ainsi devenus collègues. Aujourd'hui encore, ils siègent côte à côte dans les conseils de l'État, font bon ménage, et ce qu'il y a de plus curieux, c'est que M. Milner Gibson n'a pas rompu pour cela avec l'école de Manchester : il est resté partie intégrante de ce dieu en trois personnes qui se compose de lui, de M. Cobden et de M. Bright : de M. Cobden, qui a refusé d'être ministre, et de M. Bright, qui ne saurait le devenir.

S'appuyer sur le bâton qui l'a frappé ou qui pourrait le frapper est un des traits caractéristiques de la politique de lord Palmerston. C'est un de ses grands moyens pour atteindre ce qui est son grand but, la conservation du pouvoir. Il prend son bien partout où il le trouve.

De ceci il existe une preuve encore plus frappante que la nomination de lord de Grey comme ministre de la guerre, c'est celle de M. Stansfeld comme^Mnior lord de l'auiirauté. Le marquis de Hartington, qui occupait ce dernier poste, ayant été appelé à remplir la place laissée vacante par lord de Grey, sa succession était à donner, et elle a été donnée à M. Stansfeld.

Or, M. Stansfeld est presque plus qu'un libéral, c'est un radical, et presque plus qu'un radical, si l'on considère dnns quel cercle de relations il a toujours vécu et quels sont les amis que son cœur préfère. En ce qui concerne l'intérieur, il est très-décidément contre les privilèges abusifs de « l'Église établie » et très-décidément pour l'extension du droit de suffrage. En ce qui concerne l'extérieur, nul ne sympathise

LE COMTE DE f.REY. M. STANSFELD 159

plus ardemment que lui avec les nationalités opprimées. Il compte parmi ceux qui tiennent en petite estime les chancelleries et leur prétendue sagesse, parmi ceux qui croient que les peuples ont peu à espérer et beaucoup à craindre de la diplomatie. Bref, loin d'être conservatiste à la manière de lord Palmerston, il n'est pas même whig h la manière de lord Russell.

D'un autre côté, c'est, dans la plus large acception du mol, un homme de bien, un caractère honorable. Quand les électeurs d'Halifax jetèrent les yeux sur lui, on l'interrogea sur la nature de ses amitiés. Si par là ses adversaires pensèrent l'intimider, le résultat prouva bien vite qu'ils se trompaient. Loin de se défendre d'avoir pour amis intimes des républicains bien connus, des démocrates auxquels on n'avait pas épargné la calomnie, M. Stansfeld se déclara honoré par l'affection qu'il leur avait inspirée et se montra prêt à sacrifier au désir de la conserver, en la méritant, l'espoir d'entrer à la Chambre des Communes. Ce n'était assurément pas faire acte de héros, — pour agir autrement, il faudrait être le dernier des hommes, — mais, en cette occasion, M. Stansfeld fit son devoir avec une noblesse d'attitude, avec une hauteur de langage qui disaient assez de quelle trempe était son âme. Il fut élu.

Au Parlement, la politique dépensière de lord Palmerston a eu en lui un censeur éloquent et grave. M. Stansfeld n'a pas parlé souvent , mais toutes les fois qu'il a parlé , c'a été avec une grâce pénétrante, une correction exquise de langage et une grande élévation de sentiments. Dès son premier discours, il avait pris rang parmi les « rising men » ; et c'est en fixant les regards du public qu'il à fixé les regards de lord Palmerston.

Que ce dernier ait eu raison , à son propre point de vue,

160 LETTRES SUR L ANGLETERRE [ISGd)

d'appeler M. Stansfeld sous le drapeau de son gouvernement, il n*y a guère à en douter; mais que M. Stansfeld ait eu raison d'accepter, c'est sur quoi, je le crains, ceux qui l'aiment auront quelque difficulté à tomber d'accord.

Il est vrai que M. Stansfeld n'a pas les qualités d'un tribun du peuple. La flamme qui brûle en lui ne se révèle jamais par d'ardentes lueurs. L'extrême douceur de ses manières, ses dehors modestes, sa parole sobre et son visage pensif prêtent un charme singulier à son commerce, dans les relations de la vie privée, mais risqueraient de n'être pas appréciées à leur juste valeur dans les orages de la place publique. Son éloquence tranquille et mesurée persuade : aurait-elle la puissance d'entraîner ? Reste à savoir si c'est là un motif suffisant pour qu'un homme tel que lui coure le risque d'être absorbé.

On peut, sans être précisément un tribun, rendre d'éclatants services à la cause du peuple*, et cette cause, nul certainement n'était plus capable de la servir utilement que M. Stansfeld comme membre de la Chambre des Communes. Trouvera-t-il un emploi aussi fécond à son activité dans un ministère où il va n'occuper, après tout, qu'une position subordonnée, où rien ne sera laissé entièrement à son initiative, où son éloquence dépendra du besoin qu'en auront ses supérieurs, où sa part d'action enfin sera moins considérable que sa part de responsabilité?

Qu'il ait voulu se rompre à la pratique des affaires, en vue d'événements qui amèneraient à la surface un pouvoir plus en rapport avec ses aspirations que le pouvoir actuel, c'est possible; et il va sans dire que, regrettable ou non, la détermination de M. Stansfeld n'a pu être puisée qu'à une source élevée. Mais le danger est qu'il perde à cette tentative une partie de la force qu'il possédait.

Page 1